--Oui, en faisant opposition à la sommation, et en citant votre

adversaire pour s'entendre _débouter_; nous soutiendrons devant le

tribunal que les arbres sont à six pieds et demi du mur; le tribunal

nommera des experts et les enverra sur les lieux; les experts feront

leur rapport, et nous en aurons pour quinze bons jours, mais cela vous

coûtera cher, tous les frais seront à votre charge, et il faudra ensuite

abattre les arbres.

--Ensuite... ça m'est à peu près égal.

L'homme d'affaires engagea la lutte, et il arriva comme il avait prévu;

seulement le temps s'était refroidi, les tulipes n'étaient pas ouvertes,

et l'objet de tous ces ennuis ne venait que pour ses tulipes, il fallut

abattre les peupliers. Quelqu'un conseilla à Arnold de faire peindre

des arbres sur le mur, c'était assez laid, mais en cette saison il n'y

avait pas moyen de rien planter.

Mademoiselle Aglaé devait venir deux jours après, les douze tulipes

étaient ouvertes, le temps était magnifique, le jardin était rempli de

toutes les fleurs de la saison; Arnold alla voir M. Réault, car

mademoiselle Aglaé lui avait dit: Nous nous ferons accompagner par

quelqu'un de nos amis; mais cependant ayez chez vous quelques personnes,

ce sera plus convenable.

M. Réault, celui qui avait refusé les oignons, était avec plusieurs

personnes qui venaient voir les tulipes; il avait une baguette à la

main, et faisait la démonstration avec une emphase que ne peuvent se

représenter que ceux qui ont vu dans cette situation un amateur de

tulipes devant ses plantes en fleurs.

La société était sous une tente, entre deux planches de tulipes plantées

par rang de taille. M. Réault s'arrêta un moment pour voir qui entrait,

et quand il eut reconnu un profane, il lui dit bonjour d'un signe de

tête, et, sans quitter son sérieux, continua sa démonstration; il était

alors devant une tulipe à fond blanc, panachée de rameaux violets.

--«Messieurs, disait-il, voici _Vandaël_, c'est une _perle du genre_,

elle n'est pas dans toute sa beauté, le mois d'avril _a été cruel_ pour

nos plantes, et le mois de mars avait été perfide.

«Voici _Joseph Deschiens_, nous ne connaissons rien qui égale cette

superbe plante, le fond est blanc et les stries violettes.»

--Mais, interrompit Arnold, est-ce que celle de tout à l'heure, et que

vous appeliez _Vandaël_, n'était pas aussi blanche et violette? M.

Réault sourit dédaigneusement, regarda les autres spectateurs, et sans

daigner répondre à Arnold, continua:

«Voici _Gluck_, blanc et violet, magnifique plante de septième ligne.»

--Pardon, interrompit encore Arnold, mais _Vandaël_ et _Joseph

Deschiens_ sont également blancs et violets.

Cette fois M. Réault haussa les épaules avec un mouvement d'impatience;

un des assistants lui répondit par un signe à peu près semblable, mais

qui, cependant, avait cette nuance particulière qu'il exhortait M.

Réault à prendre en pitié le profane et à avoir de la patience. L'autre

resta en arrière avec Arnold, et lui dit à voix basse:

--Monsieur n'est pas amateur?

--Non, Monsieur, pas encore, je n'ai que douze tulipes.

--Ah! ah! c'est peu, il y en a dix-huit cents toutes différentes.

--Mais, Monsieur je n'en ai encore regardé que trois qui m'ont paru tout

à fait semblables.

--Ah! Monsieur, ces trois plantes se ressemblent comme le jour ressemble

à la nuit; elles n'ont, pour des yeux exercés, aucun rapport entre

elles.

--Aucun rapport, ceci me paraît fort, Monsieur.

--C'est vous, au contraire, qui ne l'êtes pas, Monsieur, sur les

tulipes. Toutes trois sont violettes et blanches, c'est vrai, le fond de

toutes trois est blanc, et les panachures sont violettes, mais le violet

n'est pas le même.

--Ah! très bien, Monsieur, je vous remercie.

--Il n'y a pas de quoi, Monsieur.

Tous deux revinrent auprès de M. Réault, il touchait de sa baguette une

tulipe blanche et rose.

«Czartoriski, Messieurs, fleur de cinquième ligne, je vous recommande la

_blancheur des onglets_, et _quelle tenue_, Messieurs, _quelle tenue_!

Et en disant ces mots, M. Réault appuyait sa baguette sur la tige verte

de la tulipe, et semblait faire les plus grands efforts pour la courber

sans y pouvoir réussir.

--C'est une _tringle_, Messieurs, c'est une _barre de fer_.

--Monsieur, dit Arnold à celui qui avait eu compassion de lui déjà et

lui avait donné une charitable explication, croyez-vous que M. Réault

appuie de bien bonne foi sur sa baguette, et est-ce un grand avantage

d'ailleurs que la tige de cette fleur si légère soit une _barre de fer_

comme il le dit.

--Oui, certes, Monsieur, c'est une condition sans laquelle nous

n'admettons pas une tulipe dans nos plates-bandes.

--_Napoléon_ Ier, disait M. Réault devant une tulipe blanche et rose,

c'est une plante que je vous recommande.

--Ah! ça, Monsieur, dit Arnold à son amateur complaisant, sans vous je

dirais d'étranges choses; probablement le rose de ces tulipes n'est pas

le même rose, mais enfin si j'étais venu ici j'aurais cru voir deux

tulipes multipliées chacune neuf cents fois, l'une blanche et violette,

l'autre blanche et rose.

--Dame! Monsieur, quand on ne sait pas.

La démonstration s'était arrêtée un moment. En effet, l'autre amateur

était resté saisi d'admiration, écrasé devant le _pourpre incomparable_.

Ah! Monsieur, avait-il dit à M. Réault, permettez que je m'arrête ici.

Mon ami, avait-il dit au garçon jardinier, apportez-moi, je vous prie,

une chaise pour un instant. La chaise apportée, il s'était assis, avait

appuyé ses deux mains sur la pomme de sa canne et son menton sur ses

deux mains; là il restait sans parler, les yeux fixes, la bouche

entr'ouverte. L'autre quitta Arnold, et vint s'extasier aussi derrière

son compagnon. Pour M. Réault, il était debout, immobile, laissant errer

sur ses lèvres un sourire ineffable. Arnold ne vit dans le _pourpre

incomparable_ qu'une tulipe blanche et rose, dont les couleurs se

trouvaient répétées exactement dans quatre ou cinq cents autres, devant

lesquelles on avait passé silencieusement, ou auxquelles on n'avait

accordé que des compliments qui ne dépassaient pas les limites de la

politesse. Enfin, l'enthousiaste se leva et dit:

--Monsieur Réault, je ne veux pas abuser du temps de ces messieurs; mais

je vous demanderai la permission de venir seul passer une heure assis

devant votre tulipe.

--Monsieur, vous lui faites trop d'honneur.

--Monsieur, je ne lui fais que l'honneur qu'elle mérite.

--Il faut dire, Monsieur, car je ne fais pas ici de fausse modestie, que

c'est une _plante méritante_.

--Ah! Monsieur, c'est _un diamant_.

--Pardon, monsieur Réault, dit Arnold, et vous aussi, messieurs, pardon;

je vous demanderai la permission de dire un mot à M. Réault et de m'en

aller, je suis attendu pour une affaire importante.

Il prit M. Réault à part et lui dit:

--Demain, quelques personnes me font l'honneur de venir voir mes

tulipes...

--Comment, vos tulipes! qu'appelez-vous vos tulipes?

--Eh! parbleu, mes douze oignons, ceux que je voulais vous donner et que

vous avez refusés.

--Ah! ah!

--Voulez-vous me faire le plaisir de venir?

--Voir vos douze oignons?

--Me voir et déjeuner avec moi et trois ou quatre autres personnes; en

même temps, vous me direz ce que c'est que mes tulipes; mais ce que je

puis vous dire à l'avance, c'est que vous n'avez pas une seule des

douze.

--Allons donc!

--C'est comme je vous le dis.

--Parbleu! je suis curieux de voir cela. A quelle heure?

--A onze heures.

--Je serai exact.

--A demain.

--A demain.

Le lendemain mademoiselle Aglaé et sa soeur vinrent un peu après onze

heures; mais Arnold fut désagréablement surpris en voyant que c'était M.

Dulaurier qui les accompagnait. Presqu'au même instant entrait M.

Réault; lui et M. Dulaurier se connaissaient, tous deux se firent des

excuses de n'avoir pas encore été visiter respectivement les tulipes

l'un de l'autre. Ah! Monsieur, disait l'un, le mois de mars m'a fait

bien du tort.--Monsieur, disait l'autre, je vous prierai d'être

indulgent le mois d'avril m'a bien maltraité. Le déjeuner était servi;

les dames furent _surprises_, annoncèrent qu'elles ne mangeraient pas et

finirent par s'humaniser. Pendant le déjeuner, Arnold s'assombrit

visiblement: il crut remarquer entre mademoiselle Aglaé et M. Dulaurier,

des signes d'intelligence qui le livrèrent en proie à une horrible

perplexité; mais la soeur de mademoiselle Aglaé la lui ôta bientôt en

lui annonçant que sa soeur et M. Dulaurier se mariaient dans trois

semaines. Arnold comprit alors que «l'incertitude est le pire de tous

les maux, jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter

l'incertitude.» Arnold était abasourdi du coup, tantôt il restait sombre

et silencieux, tantôt il se livrait à des accès d'une gaîté peu probable

et assez mal imitée. On le plaisanta fort sur sa muraille peinte et sur

ses arbres à l'huile; enfin, on en vint aux tulipes, aux douze tulipes.

C'étaient des tulipes prises au hasard et fort différentes entre elles:

l'une était entièrement du plus beau jaune, une autre ouvrait son calice

d'un rouge si éclatant que la vue ne s'y pouvait arrêter; celle-ci avait

le fond jaune, et sur ce fond s'étalaient des rameaux bruns et noirs;

deux avaient le fond blanc, comme celles de M. Réault; de ces deux,

l'une était panachée de violet, l'autre de rose. M. Réault et M.

Dulaurier se regardèrent. M. Dulaurier sourit, mais M. Réault, après

quelques efforts difficilement comprimés, finit par se laisser aller à

la plus violente explosion de rire. Les deux femmes et Arnold le

regardèrent avec quelque inquiétude, craignant qu'il ne fût pris de

quelque accès de folie; mais après cinq ou six minutes il put parler et

ses paroles étaient entremêlées de nouveaux éclats de rire. «Ah! mon

cher Arnold, je ris trop, cela me ferait mal. Vous appelez cela?

--Parbleu des tulipes.

--Des tulipes! ah! mon Dieu; mais vous me ferez étouffer, parole

d'honneur.» Et il se remit à rire de plus belle. Arnold, qui avait pour

d'autres raisons tant de colère dans le coeur, était trop heureux

d'avoir une occasion de se fâcher contre quelqu'un; il ne regrettait

qu'une chose, c'était que ce quelqu'un ne fût pas M. Dulaurier.

Cependant, faute de mieux, il demanda froidement à M. Réault s'il serait

assez bon, quand son accès serait passé, pour lui en expliquer le sujet.

--Ah! mon cher monsieur, ne vous fâchez pas, mais vraiment ce n'est pas

ma faute. Je serais désolé de vous offenser; mais c'est que c'est trop

drôle, et surtout, si vous vous étiez vu, quand vous m'avez dit que vous

appeliez cela des tulipes.

--Mais vous, Monsieur, quel nom donnez-vous à ces fleurs?

--Quel nom, mon cher monsieur, je ne leur donne pas de nom, elles n'en

méritent pas. Écoutez, monsieur Dulaurier, parlez donc aussi; car je

veux que M. Arnold sache que ce n'est pas moi seul qui trouve ses

tulipes un peu drôles. Oh! la, la; non cela fait mal de rire comme cela.

[Illustration]

M. Dulaurier, plus calme, expliqua à Arnold que, il y a cinquante ans

environ, les amateurs de tulipes n'avaient que des tulipes à fond jaune

panaché de rouge et de brun; que toute tulipe à fond blanc était alors

rejetée des collections. A cette époque, comme on avait épuisé toutes

les folies imaginables pour les tulipes à fond jaune, on songea à en

recommencer une série toute nouvelle pour les tulipes à fond blanc.

Après de longs débats entre les révolutionnaires et les partisans des

anciennes tulipes, les fonds blancs l'emportèrent, et les fonds jaunes

furent honteusement expulsés des plates-bandes et publiquement traités

dans des livres et des pamphlets de _fleurs dégoûtantes_. Ceux qui

s'obstinèrent à en laisser fleurir chez eux s'attirèrent les épithètes

de _fleurichons_ et de _curiolets_. Pour ce qui est des tulipes d'une

seule couleur, jamais elles n'ont été admises par les susdits amateurs,

pas plus par les partisans des fonds jaunes que par les séides des fonds

blancs, et enfin pour vos deux tulipes à fond blanc, elles sont

absurdes, les pétales étant pointus.

Alors une conversation s'engagea entre MM. Dulaurier et Réault. C'est

singulier, disait celui-ci, de voir le goût de nos pères; voici le

bizarre noir que nos ancêtres trouvaient très bon marché pour leurs dix

écus et dont je ne voudrais à aucun prix dans ma basse-cour avec mes

poules.

--Mais, disait M. Dulaurier, n'est-ce pas ici la _tulipe de Maëstricht_

qui fit tant de bruit en 1811 et 1812.

--Eh! mon Dieu, oui.--Cela fait pitié.

--Ne m'en parlez pas.

Enfin la visite se termina à la grande joie du malheureux Arnold, qui

put, une fois seul, se livrer à son chagrin et à sa colère. Depuis ce

jour, tout alla de mal en pis. Le voisin Durut gardait dans son coeur

une blessure immortelle, _memorem iram_. Dans l'espace de quatre mois il

entama contre Arnold cinq procès: sous prétexte que le mur mitoyen avait

besoin de réparation, il le fit démolir et reconstruire à frais communs

au milieu de la belle saison en mettant les maçons à même le jardin

d'Arnold qu'ils écrasèrent. Arnold avait fait faire un bassin qui

recevait l'eau de la pluie; M. Durut déterra que la _coutume de Paris_,

article 217, ne permet de faire des cloaques qu'à six pieds de distance

du mur mitoyen, et le bassin était à cinq pieds un tiers. Cette fois,

l'homme d'affaires d'Arnold ne fut pas de l'avis de M. Durut; il

répondit qu'un bassin ne devait pas être appelé cloaque, et que

plusieurs législateurs avaient fait cette distinction, entre autres

Goupi, qui observe que la coutume de Paris, en prescrivant cette

distance de six pieds, n'a pas eu en vue d'obvier au dommage que

pourrait causer la filtration des eaux, puisqu'elle ne l'exige pas pour

les puits quoique le même danger de filtration s'y rencontre; d'ailleurs

à quelque distance que soient les puits ou cloaques, celui qui les fait

construire est toujours responsable du dommage qui serait causé par la

filtration. La principale raison, dit Goupi et disait l'homme d'affaires

d'Arnold, n'est que pour éloigner de chez le voisin la mauvaise odeur

qu'exhalent certaines fosses à eau et cloaques; mais, et ici Degodets,

autre légiste, est d'accord avec Goupi, la disposition de l'article 217

de la coutume de Paris ne peut pas s'étendre aux puisards et fosses

recevant l'eau de la pluie, laquelle n'exhale pas de mauvaise odeur. La

coutume d'Orléans, article 243, établit également cette distinction, et

Pothier la fait hautement dans son traité du Contrat de Société, article

5, de la communauté des murs mitoyens. M. Durut répondit, l'homme

d'affaires répliqua, les tribunaux furent invités à juger la question:

on donna raison à l'homme d'affaires dans sa distinction, ce qui fut

confirmé en appel et en cassation; mais Durut ne s'abattait pas pour si

peu, il fit un nouveau procès. Dans ses nouvelles conclusions, il

admettait la définition et la distinction adoptées par le tribunal; il

demandait à faire preuve que le bassin d'Arnold méritait le nom de

cloaque, et conséquemment rentrait sous l'application de l'article 217

de la coutume de Paris et de l'article 243 de la coutume d'Orléans. Des

experts furent nommés à l'effet de faire une descente sur les lieux et

d'éclairer le tribunal. Or, dans la nuit qui précéda la visite des

experts, Durut, par-dessus le mur, jeta tant d'ordures, d'eaux

inqualifiables et de débris étranges dans le bassin, qu'il se trouva

métamorphosé en mare infecte et par suite déclaré cloaque par les

experts, ce qui amena contre Arnold une condamnation avec dépens,

l'obligeant à détruire son bassin. Un autre procès l'obligea à manger

ses pigeons qui _dévoraient la maison du voisin_. Enfin, un jour dans un

accès de colère, il s'emporta, je ne sais comment, jusqu'à menacer M.

Durut d'un coup de fusil. Celui-ci commença un procès criminel qu'Arnold

ne put arrêter qu'en achetant à l'_amiable_, et un tiers en sus de sa

valeur, la propriété de Durut. En un mot, au bout de deux ans les douze

oignons de tulipes revenaient à Arnold à la somme de 300,000 francs.

[Illustration]

Pour moi, mon bon ami, je n'ai de fleurs que pour les voir et non pour

les montrer; je n'ai qu'une cinquantaine de tulipes de toutes les

couleurs, je n'en rejette aucune de celles qui me font l'honneur de

fleurir chez moi, pas même celles selon le coeur des grands amateurs,

et je n'ai pas de voisin, ce qui me rappelle deux aphorismes

remarquables de je ne sais quel bouffon.

«N'ayez pas de voisins, si vous voulez vivre en paix avec eux.»

«Et ne donnez rien à vos enfants si vous voulez qu'ils aient pour vous

une reconnaissance égale au bienfait.»

Il y a bien des philosophes qui ont fait de gros livres et qui n'ont

rien dit d'aussi raisonnable.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XVI.

QUASI-MARITIME.

Nous nous _trouvâmes_ alors sur le bord d'un ruisseau qui traverse le

jardin dans sa largeur et qui va se jeter dans une mare presque cachée

sous des saules et des roseaux. Nous _côtoyâmes_ ce fleuve sans nom, qui

prend sa source dans une colline couverte d'ajoncs, un peu au-dessus de

la vieille maison de bois; le ruisseau roule sur des cailloux et au

milieu d'une pelouse verte; sur les deux rives s'élèvent les plantes et

les arbres aimant la fraîcheur et le bord des eaux. De toutes parts la

vue est bornée par des arbres sous lesquels s'élève le gazon semé de

petites pâquerettes et de boutons d'or.

Sur l'une des rives est un peuplier blanc, autrefois consacré à Hercule.

_Herculea bicolor cum populus umbra._

Ses feuilles, larges et découpées comme les feuilles de la vigne sont

d'un vert sombre et verni au-dessus, et d'une sorte de velours blanc

au-dessous. Les Romains en faisaient des boucliers, à cause de la

légèreté de son bois, qu'ils recouvraient de cuir de boeuf. C'est de

lui que Pline dit: _populus apta scutis_. Dans certains pays du Nord, il

est admis qu'un peuplier blanc en bon terrain prend une valeur chaque

année d'un franc. On les coupe d'ordinaire à l'âge de vingt ans, parce

qu'alors ils passent pour avoir atteint toute leur croissance. De cette

remarque est venu un usage intéressant: quand dans une famille de

cultivateurs aisés il naît une fille, le père, aussitôt que la saison le

permet, plante mille jeunes ypréaux; c'est la dot de la fille qui croît

en même temps qu'elle, en même temps que sa beauté et ses vertus, et

n'est nullement faite pour leur nuire.

[Illustration]

Dans la souche du peuplier se cache un nid dont l'extérieur est forme de

mousses et de menues racines, et l'intérieur délicatement tapissé de

crin et de plumes; là quatre ou cinq oeufs blancs, rayés et tachés de

brun, sont assidûment couvés par une _bergeronnette lavandière_; pendant

ce temps le mâle est à la chasse, nous le voyons marcher sur le bord du

ruisseau en balançant gracieusement sa longue queue formée de dix

plumes noires et de deux blanches qui lui forment une bordure: le sommet

de sa tête et le dessous de son cou sont noirs, il a comme un

demi-masque blanc, le reste de son corps est vêtu de gris cendré et de

gris de perle. On peut avancer près de lui; s'il s'envole, c'est pour

revenir presque aussitôt; mais il est plus probable qu'il ne fait que

s'éloigner en marchant sans discontinuer sa vive et gracieuse allure; il

est là pour saisir au vol toutes sortes de moucherons, de _cousins_ et

de _tipules_ qui ont, pour voltiger au-dessus des ruisseaux,

d'excellentes raisons que sans doute nous découvrirons plus tard. La

petite femelle qui l'attend ne se distingue de lui qu'en ce qu'elle a la

tête brune et ne porte pas de plastron au-dessus du cou.

Plus près de l'eau, sont de grosses touffes d'iris de différentes

sortes, élevant du sein de leurs feuilles aiguës des tiges chargées de

fleurs; les unes jaunes, les autres violettes; celles-ci entièrement

blanches, ou blanches avec une frange bleue; celles-là jaunes et brunes;

d'autres jaunes et bleues, quelques-unes d'un bleu pâle.

Ce n'est pas que sur le bord des eaux que se plaisent les iris, il en

est une espèce qui est une des grandes libéralités de Dieu, et un des

grands luxes qu'il a faits exprès pour les pauvres.

J'ai vu la colonnade du Louvre, mon bon ami; j'ai vu le palais de

Versailles, et trois ou quatre autres palais dans d'autres pays où le

hasard, l'ennui des lieux que je quittais, plus que le désir de ceux que

j'allais voir, m'ont conduit. Je déclare ici que je n'ai rien vu d'aussi

beau, d'aussi riche que cette petite maison habitée par de pauvres

bûcherons, que je vois de loin, au travers des arbres et par dessus le

mur de mon jardin.

Sur le devant sont quatre magnifiques colonnes, quatre grands hêtres,

dont l'écorce est aussi unie que le marbre; leur chapiteau vivant est

formé de branches et de feuilles qui abritent du soleil et offrent à

l'oeil des couleurs aussi riches et plus variées que celles de

l'émeraude. Des oiseaux y ont établi leur nid et y chantent leur

chanson; les fauvettes sont les _musiciens ordinaires_ des pauvres; ils

lui chantent sur un beau théâtre, au milieu de splendides décors, par un

magnifique soleil levant, une musique toujours fraîche, toujours jeune,

qui semble tomber du ciel; et rien de triste ne se mêle à leurs chants;

ces charmants acteurs chantent parce qu'il fait du soleil, parce qu'ils

sont jeunes, parce qu'ils sont beaux, parce qu'ils sont amoureux, parce

qu'ils sont heureux: tandis que ceux que les riches paient si cher

chantent, parce qu'ils sont envieux les uns des autres, parce qu'ils

sont avares, parce qu'on les paie.

Certes, mon bon ami, si les colonnes de pierre et de marbre ne coûtaient

pas fort cher, avouez qu'elles sont loin d'avoir la beauté de ces

colonnes qui vivent et qui chantent, dont le chapiteau change de couleur

trois ou quatre fois chaque année, et qui laissent tomber des sons

mélodieux.

L'architecture, dans sa plus grande magnificence, a _inventé le

chapiteau corinthien_, qui n'est que l'imitation imparfaite de cinq ou

six feuilles d'acanthe. D'où vient qu'on paie si cher _l'imitation_ de

ce qui ne coûte rien? C'est qu'on n'aime à posséder les choses que pour

humilier ceux qui ne les possèdent pas; c'est ce qui fait le prix des

diamants, et ce qui fait tant de tort au ciel; c'est le secret des plus

honteux sentiments des hommes.

Du pied d'un de ces hêtres s'élève un lierre qui l'embrasse, comme un

serpent, de ses replis puissants, et domine sa tête de ses feuilles

luisantes et de ses bouquets de petits fruits verts et noirs aimés des

_grives_ et des _merles_.

Moi-même, n'ai-je pas un jour acheté une petite table supportée par une

colonne en bois sculpté? Cette colonne représente un tronc d'arbre

enlacé par un lierre; c'est d'un fini précieux pour du bois, mais la

perfection des arts est d'une révoltante grossièreté à côté de la

nature. Eh bien moi, j'ai payé cela deux cents francs! Deux cents francs

péniblement gagnés à écrire à l'ombre, dans ma chambre, des choses

inutiles, haineuses, quand j'aurais pu, pour rien, voir de si beaux

lierres sous le ciel, dans de vrais arbres au soleil, le coeur plein

de joie, de bonté et d'amour Derrière les belles colonnes s'élève, mais

s'élève bien peu, une petite maison couverte d'un toit de chaume, qui

dépasse beaucoup de chaque côté les murailles. Une vigne tapisse la

maison de son magnifique feuillage vert l'été, et pourpre à l'automne.

Mais ici se développe un luxe à faire crever de rage et d'envie les

riches et les puissants. Un velours mille fois plus fin, plus brillant,

plus chatoyant, plus riche que celui qu'on _étale_ avec tant

d'_économie_ au-dedans des palais, qu'on a si peur de gâter ou de

froisser, un velours vert couvre entièrement le toit de chaume de la

maison, et c'est là un vrai et beau luxe. On n'en frémit pas; on n'en

est ni l'esclave ni la victime; on le laisse exposé au vent et à la

pluie; on peut le gâter: quand celui-là ne sera plus frais, il y en aura

d'autres. Ce velours est de la mousse.

Puis, sur la crête, fleurissent des iris; au milieu de leurs feuilles en

lames d'épées sortent des hampes de fleurs violettes qui se baignent

dans l'air et dans le soleil.

Et aucune de ces splendeurs ne s'use, ne se _râpe_, comme il arrive aux

richesses factices. L'année prochaine, la mousse sera plus épaisse;

l'année prochaine, les iris auront encore plus de fleurs violettes;

l'année prochaine, les colonnes qui sont devant la maison seront plus

hautes et plus grosses.

Voyage autour de mon jardin · 第 9 / 25 段