Leur demeure souterraine est faite avec beaucoup d'art, de petites

galeries aboutissent de temps à autres a des places plus étendues

soutenues par des piliers; tout cela est fait avec la terre et une

sorte de bave au moyen de laquelle les fourmis ouvrières forment un

mortier.

Voici l'époque des amours. Les mâles et les femelles ont des ailes, car

ils doivent quitter la terre, et c'est dans les airs que s'accomplit

leur hymen. Bientôt ils redescendent _des nuages_, comme font beaucoup

d'autres amants; les mâles n'ont plus rien à faire et meurent, les

femelles ont d'autres soins: d'abord, elles n'ont plus besoin de leurs

ailes, elles se les arrachent elles-mêmes, si toutefois elles n'aiment

mieux laisser ce soin aux ouvrières qui les leur ont bientôt enlevées.

Ce n'est plus le temps, en effet, des frivoles parures et des plaisirs.

Les voici entrées dans le sérieux de la vie, il faut rester sur la

terre; alors les femelles errent dans leur grotte et laissent tomber au

hasard leurs petits oeufs, dont les rossignols sont si friands, les

ouvrières ramassent ces oeufs et les réunissent en tas dans les places

qui séparent les galeries. Bientôt les larves éclosent et ne tardent pas

à se filer de petites coques: quand arrive le moment où elles doivent en

sortir, les ouvrières déchirent les coques et leur facilitent ainsi

cette opération, puis elles étendent et lissent soigneusement les ailes

des mâles et des femelles. De ces oeufs il naît, en effet, des fourmis

de l'un et de l'autre sexe, et aussi des ouvrières qui n'ont pas

d'ailes: pendant quelques jours on apporte à manger aux nouveau-nés,

puis on les laisse sortir.

Il y a des espèces de fourmis qui ne sortent guère de leurs demeures,

mais celles-ci sont semblables aux peuples pasteurs, elles creusent leur

fourmilière au-dessous des racines de certaines herbes aimées des

pucerons, puis elles y transportent de ces petites vaches vertes qui

trouvent dans ces racines mises à nu une nourriture qu'elles

transmettent aux fourmis sous la forme d'une liqueur sucrée.

Où vont ces fourmis en bataillon serré? Je ne dirai pas comme Virgile:

_nigrum it campis agmen_, un bataillon noir marche à travers les champs.

Celles-ci sont d'une espèce différente, elles sont de couleur rousse,

et vont attaquer un fourmilière de fourmis noires.

Il semble voir les Cimbres et les Teutons à la blonde crinière envahir

les contrées du midi.

Elles ont découvert le fort de leurs ennemis, elles _descendent_ à

l'assaut, répandent la terreur et la mort; puis, bientôt maîtresses de

la place, elles enlèvent les oeufs et les larves des fourmis noires

qu'elles emportent triomphantes dans leurs retraites. Là, elles les

verront naître, les élèveront dans l'obéissance et l'ignorance de leur

famille véritable. Ces fourmis noires sont les ilotes, les esclaves des

fourmis rouges, qui les font travailler avec elles et à leur profit.

Si vous êtes un peu déshabitué, mon ami, de mesurer l'importance des

choses à la taille de ceux qui les font, vous m'avouerez qu'il n'y a

aucune différence entre ces insectes qui vivent sous l'herbe et les

hommes qui marchent dessus. Si la taille est d'une si grande importance,

les chevaux, les boeufs, les chameaux et les éléphants sont bien

au-dessus des hommes. Est-il, dans les fastes de la gloire militaire des

hommes, une bataille qui se puisse raconter autrement que celle de ces

fourmis que nous avons sous les yeux? Et quand on pense que le souverain

créateur et le maître des hommes et des fourmis les voit de si haut,

croyez-vous que les uns aient plus d'importance que les autres à ses

yeux. Combien d'hommes souriraient en nous voyant regarder des fourmis,

qui pensent que Dieu a sans cesse les regards sur eux et passe son

éternité à se préoccuper de ce qu'ils pensent de lui.

N'avons-nous pas, comme ces fourmis, des ailes que nous développons à

l'époque où l'amour nous élève au ciel; ces ailes ne nous sont-elles pas

arrachées plus tard par les nécessités de la condition humaine, par

d'autres gens qui, étrangers aux ravissantes poésies de l'âme et de

l'amour, nous ramènent aux réalités de leur existence et nous enchaînent

sur la terre parmi eux, pour nous y occuper de vils calculs et de lucres

honteux?

Sérieusement, mon ami, n'êtes-vous pas surpris des merveilles qui

entourent l'homme, et qu'il ne se donne pas la peine de regarder?

n'êtes-vous pas honteux de tout le chemin que vous avez fait, de toutes

les fatigues que vous avez éprouvées, de tous les dangers que vous avez

courus, quand vous comparez les récits que vous avez le droit de me

faire à ceux que je vous fais sans sortir de chez moi? Et c'est en vain,

mon ami, que vous comptez, pour rétablir l'équilibre, sur les broderies

que tout voyageur ajoute à son canevas; je ne vous dis que des vérités,

mais des vérités que vous n'auriez pas inventées. Le mensonge est

toujours obligé de se soumettre au soin gênant d'être vraisemblable, la

vérité marche sans ce souci mesquin et embarrassant.

Je me rappelle un des plus amusants contes de fées que j'aie lus; j'en

ai lu beaucoup, et je les aimais autrefois.

Trois princes sont envoyés au hasard par le roi leur père pour lui

rapporter des merveilles des pays lointains. Celui dont le présent sera

le plus extraordinaire lui succédera sur le trône. Le plus jeune, celui

que le conteur favorise évidemment, apporte une noix, ses frères

sourient dédaigneusement. On casse la noix, il en sort une noisette, la

noisette renferme un pois, le pois une graine de chènevis, le grain de

chènevis un grain de millet; on ouvre le grain de millet, et l'on lire

du grain de millet une pièce de toile de vingt aunes de long.

Certes, quand je lisais avidement tant de beaux récits, quand je voyais

tant de génies, d'enchanteurs, de fées, de belles princesses, de princes

amoureux et braves, il m'est arrivé plus d'une fois, à la fin du volume,

de m'arrêter et de continuer le rêve dans mes pensées; puis je me

réveillais et je pleurais de douleur de ne vivre que dans la vie, au

lieu de vivre dans les contes des fées; mais bientôt je découvris que la

vie réelle renfermait cent fois plus de merveilles que ces charmantes

épopées; et je me consolai de mon sort.

Amoureux, je me sentis couvert des armes enchantées qui rendaient les

chevaliers invulnérables. Ma force me semblait invincible et mon courage

au-dessus de ma force. La pensée de celle que j'aimais était un

talisman; son nom, une parole magique qui triomphait des obstacles et

rendait tout impuissant contre moi.

Un jour, j'allais chercher sous l'eau un malheureux qui se noyait; il me

saisit, s'enlaça autour de moi comme un serpent; j'allais mourir avec

lui, je prononçai le nom de Magdeleine, et, animé d'une force

surnaturelle, je revins sur l'eau portant le noyé sur un bras et nageant

de l'autre.

Une autre fois, je lui écrivis:

«On veut te marier, ce bonheur qu'un autre te promet je te le donnerai.

Veux-tu de la richesse, de l'or, j'en aurai, parle, que veux-tu? il

n'est rien qui soit au-dessus de mes forces. Veux-tu un palais de marbre

et de l'or à le fouler aux pieds! veux-tu des honneurs? veux-tu être

reine? Magdeleine, tout est à toi! tout ce qu'il y a dans le monde, car,

je le sens, personne ne pourra me disputer ce qu'il me faudra atteindre

pour te conquérir. Attends un an, attends un mois, attends un jour, et

je te donnerai une couronne...»

Et j'étais vrai, je sentais que j'en avais la puissance. Et un autre

jour, qu'elle m'avait dit qu'elle m'aimait, je sortis de chez elle si

grand, que je me baissais de peur de décrocher quelque étoile ou d'y

brûler mes cheveux, et j'évitais de choquer les passants, dans la

crainte de les briser en éclats comme du verre.

Les fleurs commencèrent à me parler: La rose blanche n'avait pour les

autres que des parfums; pour moi, elle avait des paroles qu'elle

répétait à mon coeur; le chèvrefeuille avait pour mes lèvres de douces

caresses, et exhalait pour moi seul, non pas son parfum ordinaire, mais

l'odeur de l'haleine de celle que j'aimais. Le vent avait aussi des voix

douces et mystérieuses.

Puis tout à coup, je ne sais quel méchant enchanteur se vint jeter au

milieu de tous ces miracles. Magdeleine devint une femme comme toutes

les autres, moi je fus changé en je ne sais quel animal stupide. Les

fleurs ne furent plus que des fleurs pour moi comme pour les autres. Le

vent dans les cimes des arbres ne me dit plus rien. Le chèvrefeuille

n'eut plus que son odeur que respire tout le monde. Depuis, je n'ai plus

trouvé de merveilles en moi; mes premières années, comme des mères

prodigues, avait ruiné et déshérité les dernières.

Mais je me suis fait spectateur dans la vie, et j'ai regardé.

Alors en voyant les autres, j'ai vu que j'avais fleuri comme fleurissent

les fleurs, que mon âme s'était épanouie, et avait exhalé son parfum qui

est l'amour; puis ma riche corolle s'est séchée et est tombée; que cela

devait être ainsi, que j'avais fini mon rôle et que j'avais pris le bon

parti, en m'asseyant le moins mal possible pour regarder les autres

hommes.

Et j'en vins à l'observation de la nature, et je me retrouvai dans

toutes les merveilles de mes chers contes de fées, et j'en vins à me

rappeler le grain de millet et la fameuse pièce de toile, et je me dis:

Eh bien! qu'est-ce que cela a donc d'extraordinaire!

En effet, voici une petite graine bien plus petite que celle du millet,

voici une graine d'oenothère; mettez-la dans la terre, il en sortira

une grande et belle plante avec des feuilles et des fleurs et une

ravissante odeur, puis cinq ou six cents graines d'où sortiront cinq ou

six cents plantes. Cette seule petite graine contient pour toujours des

générations infinies de plantes semblables avec leurs feuilles, leurs

fleurs et leurs parfums.

Vous la mettez en terre aujourd'hui: eh bien! tous les hommes qui

couvrent le globe seront morts, qu'il continuera à sortir d'elle

d'autres fleurs et d'autres graines qui engendreront d'autres fleurs.

Où est maintenant votre mauvais miracle et vos malheureuses vingt aunes

de toiles?

Pourquoi mettre vingt aunes de toile dans votre grain de millet? il

contenait bien plus que cela, il contenait pour toujours de belles tiges

avec de longs épis pendants, il en contenait de quoi couvrir la terre

entière en moins de dix ans, six mille oiseaux s'en nourriraient eux et

leurs petits.

Mon Dieu, que vous êtes grand! et quel beau spectacle vous nous avez

donné.

Ah! je comprends maintenant cette joie promise à vos élus, et dont j'ai

souri quelquefois ironiquement; cette joie ineffable de vous _contempler

face à face_, je la comprends par les ravissements que me donne la

contemplation des plus petits de vos ouvrages, de ceux que vous avez

cachés sous l'herbe ou dans l'épaisseur des feuilles. Mon Dieu! quand je

me laisse aller à la contemplation de la nature, il me semble que vous

n'êtes plus caché que par un voile presque transparent que le moindre

souffle d'air peut lever. Mon Dieu que veulent _les... gens_ qui vous

demandent des miracles, et _les autres... gens_ qui en racontent? Est-il

un brin d'herbe qui ne soit un miracle bien au-dessus de toutes les

mythologies de tous les temps et de toutes les nations. Mon Dieu! le

moindre des insectes ne me parle-t-il pas mieux de vous et de votre

puissance, que ces avocats ridicules qui ont la hardiesse de vous

défendre comme un accusé, et disent sur vous tant de sottises et

d'absurdités.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XV.

J'ai connu un homme qui avait toujours été heureux, jusqu'au moment où

je ne sais qui lui adressa en présent douze oignons de tulipe.

Je n'ai jamais vu qu'un homme plus embarrassé, c'est un négociant de

Marseille auquel un prince africain envoya deux tigres et une panthère,

en le priant de les garder pour l'amour de lui.

Notre homme demanda à quelqu'un si les tulipes venaient dans l'eau et

sur une cheminée comme les jacinthes, à quoi il lui fut répondu que non.

Il alla voir un ami qu'il avait, grand amateur de tulipes, et lui offrir

ses douze oignons. L'ami répondit noblement qu'il donnait quelquefois

des tulipes, mais qu'il n'en acceptait jamais, ne se souciant pas de

voir déshonorer ses plates-bandes pour quelque fleur sans nom et de bas

aloi; d'ailleurs celles qu'il possédait avaient été semées et élevées

par lui; c'était une sorte de famille dans laquelle il ne voulait pas

admettre d'étrangères.

[Illustration]

Notre homme était garçon, et dépensait à peu près la huitième partie de

son revenu. Pierre, dit-il à son domestique, M. Réault n'a pas voulu de

mes tulipes, à qui puis-je les donner? Pierre avisa que la cour dans

laquelle on laissait courir le chien avait été originairement un petit

jardin, que deux lilas et un acacia en faisaient encore foi, qu'il ne

s'agissait que de retourner la terre, pour avoir cent fois plus de place

qu'il n'en fallait pour les douze tulipes, et que dès le lendemain il

aurait fait la besogne. En effet, Pierre se leva de bonne heure, et se

mit à bêcher la terre. Il avait acheté une bêche et un rateau pour huit

francs; son maître trouva que les tulipes lui coûteraient fort cher, et

que c'était réellement bien dommage que M. Réault n'en eût pas voulu. La

nuit suivante, le chien, qu'on avait jusque là laissé libre dans la

cour, se vengea de sa captivité en poussant d'affreux hurlements. Le

lendemain, Pierre dit à son maître: Monsieur voilà la terre retournée

assez pour planter un millier de tulipes, mais il y a une chose qui

m'arrête, je ne sais pas à quelle profondeur on les plante.

--Tu peux bien en agir au hasard, elles viendront comme elles

voudront.--Monsieur, j'ai un cousin qui est jardinier, et je lui ai dit

de venir ce matin; Monsieur n'aura à lui payer qu'une demi-journée, et

les tulipes seront plantées convenablement.

Dans une maison où il fit une visite dans la journée, une femme lui dit:

on raconte que vous faites planter un jardin?--Non, dit-il, c'est

simplement que je fais mettre dans la terre douze tulipes que m'a

envoyées M. Bernard.

--Quel Bernard?

--Bernard de Lille.

--Oh! mais alors ce doit être quelque chose de beau, il passe pour un

grand amateur; d'ailleurs on n'envoie pas douze tulipes quand ce ne sont

pas des plantes rares et précieuses.

--Je n'en sais rien.

--Comment se fait-il donc que vous n'ayez pas un jardin depuis

longtemps?

--Je n'y ai jamais pensé.

--Vous n'avez jamais vu celui de M. Dulaurier?

--Jamais.

--C'est un jardin charmant, nous y sommes allées, ma soeur et moi,

avant-hier.

--Vous êtes allées chez M. Dulaurier?

--Pourquoi pas?

--Mais M. Dulaurier est garçon, et...

--C'est bien différent, nous n'irions pas faire une visite à M.

Dulaurier, mais nous allons voir son jardin.

--Ah! si j'avais un jardin, vous viendriez le voir?

--Très probablement.

Arnold rentre chez lui très préoccupé; depuis longtemps il avait

remarqué cette femme, mais la sensation désagréable qu'il avait

ressentie en apprenant sa visite chez M. Dulaurier, l'avertit qu'il

s'intéressait à elle plus qu'il ne l'avait cru jusque là. Le jardinier

préparait les rayons pour ses douze tulipes, Arnold l'arrête et lui

dit:--Pensez-vous qu'on puisse faire un très beau jardin de cette cour?

--Impossible, Monsieur, votre cour est grande comme la main.

--C'est vrai, je voudrais pourtant bien avoir un beau jardin.

--Donnez-moi du terrain, Monsieur, et je m'en charge.

--Je n'ai que cette cour.

--La maison que Monsieur habite lui appartient-elle?

--Oui.

--Pourquoi alors Monsieur n'achète-t-il pas ce grand enclos qui sépare

la maison de Monsieur de celle de M. Durut, et que M. Durut veut vendre;

on dit que ce sera vendu pour rien.

--Voyons l'enclos.

En effet, l'enclos est grand, quelques parties même sont déjà plantées,

un beau rideau de peupliers le sépare du jardin de M. Durut: on va chez

le notaire, on vend fort bon marché, Arnold achète et paie, et le

jardinier se met à l'oeuvre; on remet dans sa cour le chien qui

pendant trois nuits n'a pas un instant discontinué ses hurlements.

--Aurai-je un beau jardin? demandait quelquefois Arnold à son jardinier.

--Certainement, Monsieur, répondait celui-ci, vous aurez des choses

qu'on ne voit nulle part; vous aurez des roses vertes, et des roses

noires, et des roses bleues.

--Vraiment!

--Oui, Monsieur, j'ai la recette pour les faire dans un vieux livre que

je tiens de mon père.

--Et c'est très beau d'avoir des roses vertes, bleues et noires?

--Oui, Monsieur, personne n'en a.

Arnold ne quittait plus le jardin ni le jardinier, il faisait planter et

déplanter, il fallait que tout fût près pour le printemps prochain. M.

Durut, son vendeur, lui fit une visite, puis une autre. Bientôt chaque

fois que de sa fenêtre il voyait Arnold au jardin, il y venait le

trouver. Heureusement, pensait Arnold, quand les peupliers auront des

feuilles, il ne pourra plus voir si j'y suis. M. Durut était un homme de

cinquante ans, invariablement vêtu d'une redingote verte râpée et d'un

chapeau crasseux, qui était en guerre avec tout le voisinage, et se

ruinait à suivre des procès entés les uns sur les autres. Comme il était

fort préoccupé de ses procès, il en parlait sans cesse et en ornait le

récit de toutes sortes d'invectives et de malédictions contre ses

adversaires; en outre, il n'avait pas l'air de se rappeler qu'il avait

vendu son enclos. Quand il en parlait, il disait toujours _mon jardin_,

et blâmait tout ce qu'on y faisait; c'était bien mieux de son temps.

Comment, vous déplantez ceci? comment, vous plantez cela? mais vous

gâtez tout. Arnold était un homme doux, mais l'ennui le rendait féroce.

Un jour que M. Durut lui en avait donné une dose plus forte que de

coutume, il dit à Pierre: Quand M. Durut viendra, je n'y serai pas. Le

lendemain, M. Durut aperçut Arnold par la fenêtre et vint sonner chez

lui; Pierre, d'après les ordres de son maître, répondit qu'il était

sorti.--Comment, comment sorti! je viens de le voir dans _mon_ jardin,

et M. Durut entra. Arnold était furieux et se contint à peine. Cette

fois, il ne se dérangea pas, et, au moyen d'une précaution oratoire

consistant en un «_vous permettez_,» il continua à aider le jardinier,

quoique celui-ci eût six ou sept garçons autour de lui. Quand M. Durut

s'en alla, Arnold dit à Pierre:

[Illustration]

--Qu'est-ce que je t'avais dit? de ne pas laisser entrer M. Durut.

--Je le sais bien, mais il a vu Monsieur dans le jardin, et il est entré

malgré moi.

--C'était une raison de plus pour ne pas insister, il aurait dû

comprendre que je voulais être seul. Si tu le laisses entrer encore une

fois, je te renverrai.

--Mais, Monsieur, alors ne vous montrez pas dans le jardin.

Arnold alors se livra à une sortie éloquente: comment, j'ai acheté le

terrain de ce vieux scélérat, et je ne pourrais m'y promener librement!

m'a-t-on averti que la propriété était soumise à l'intolérable servitude

d'y souffrir sans cesse sa présence. Le jardin est à moi, je l'ai payé,

j'y suis chez moi, je ne veux pas le payer une seconde fois, et mille

fois plus cher, par l'ennui que cet infatigable plaideur m'y apporte

chaque jour. J'avais espéré avoir la patience d'attendre que les

peupliers eussent des feuilles, mais tu entends, Pierre, je ne veux plus

le voir. M. Durut se présente le lendemain, même réponse de Pierre, même

insistance de M. Durut.

--Mais Pierre, je sais bien qu'il y est, je viens de le voir dans _mon

jardin_.

--C'est possible, mais c'est Monsieur qui m'a dit lui-même qu'il n'y

était pas.

--Alors, Pierre, allez lui dire que c'est moi.

--Monsieur, c'est inutile, il n'y est pour personne.

--C'est égal, allez lui dire que c'est moi.

--Monsieur, je n'irai pas, Monsieur me renverrait.

M. Durut retourna chez lui, et de sa fenêtre appela Arnold.--Ohé,

voisin; Arnold fit semblant d'être très occupé et ne répondit pas. Mais

M. Durut ne se décourageait pas pour si peu.--Ohé, voisin, criait-il,

ohé, monsieur Arnold. Arnold aurait voulu le battre.--Ohé, jardinier,

cria M. Durut, dites donc à M. Arnold que je l'appelle. Arnold quitta le

jardin. Les feuilles sont bien lentes à pousser, disait-il en soupirant.

Le lendemain, M. Durut vint le voir, trouva chez Pierre la même

obstination, et retourna à sa fenêtre appeler Arnold. Celui-ci fit un

peu la sourde oreille, mais enfin la patience lui échappa.

--Mais, Monsieur, je vous entends bien, répondit-il.

--Ah! à la bonne heure, répondit M. Durut, c'est Pierre qui me soutient

que vous n'y êtes pas; j'ai beau lui dire que je vous vois dans _mon_

jardin, il s'obstine à ne pas me laisser entrer.

--Pierre a raison, Monsieur, je n'y suis pas.

--Comment, voisin, qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, Monsieur, qu'il y a des moments où j'aime à être seul,

que pour être bons voisins il ne faut se gêner ni l'un ni l'autre.

--C'est-à-dire, Monsieur, que je suis consigné à votre porte?

--C'est-à-dire, Monsieur, que vous me ferez le plaisir de me venir voir

de temps en temps, mais qu'il faut que chacun soit libre chez soi.

--Je vous entends, Monsieur, je ne vous dérangerai plus.

--C'est ce que je demande, Monsieur.

--Très bien, Monsieur.

Et M. Durut ferma sa fenêtre avec violence. Arnold était bien délivré:

mais, de ce jour, les épluchures de légumes, les os de viande de la

maison Durut, furent irrévocablement envoyés par-dessus le mur dans le

jardin d'Arnold. Je ne veux pas parler d'autres immondices. D'abord

Arnold les fit enlever sans se plaindre, mais cependant un jour que la

chose avait été plus grave que de coutume, il aperçut M. Durut à la

fenêtre et l'appela. M. Durut ne lui répondit pas; Arnold appela une

seconde fois; M. Durut cette fois consentit à l'entendre, et dit:

--Monsieur, je n'y suis pas.

--Allons donc, Monsieur, il ne s'agit pas de plaisanter.

--Monsieur, chacun doit être libre chez soi.

--C'est bien, Monsieur, mais je ne veux plus que vous jetiez ainsi vos

ordures dans mon jardin.

--Ta, ta, ta, ta, ta.

Et M. Durut quitta la fenêtre. Arnold ordonna de rejeter par-dessus le

mur, chez M. Durut, tout ce qu'à l'avenir on enverrait de chez lui. M.

Durut alla chez le maire se plaindre que M. Arnold fit jeter des ordures

dans son jardin. Le maire demanda M. Arnold et lui fit des reproches;

Arnold répliqua qu'il ne faisait que renvoyer ce qu'on lui jetait. Le

maire n'en crut pas un mot. Arnold s'impatienta et s'aliéna l'autorité.

Trois jours après, une sommation fut apportée par un huissier au

domicile d'Arnold. Le roi, d'après la formule employée par les

huissiers, qui prêtent ainsi au roi d'étranges choses et d'étranges mots

pour les dire, ordonnait à Arnold d'avoir, _dedans vingt-quatre heures

pour tout délai_, à abattre les peupliers qui formaient un rideau entre

les deux propriétés, le tout enjolivé des menaces les plus formidables.

Arnold fut étourdi du coup et alla consulter un homme d'affaires;

celui-ci vint visiter les arbres, et dit: il faudra abattre, la loi est

précise; les arbres ne peuvent pas être à moins de six pieds du mur

mitoyen, et il n'y a que quatre pieds entre ceux-ci et le mur.

--Mais c'est lui qui les a plantés.

--Cela ne fait rien, les deux propriétés étaient alors à lui; il faut

abattre.

--Si je n'abattais pas?

--On vous y contraindrait.

Les peupliers étaient magnifiques, couverts de jeunes feuilles d'un vert

transparent, c'était la plus belle courtine verte qu'on pût voir;

Arnold était désespéré. Celle pour laquelle il avait fait le jardin lui

avait promis de venir voir les tulipes aussitôt qu'elles seraient en

fleurs, cela ne pouvait tarder que quelque jours. Ce rideau abattu

détruisait tout l'effet de son jardin; il appelle le jardinier et lui

demande si l'on pourrait replanter les peupliers à six pieds du mur.

--Certainement.

--Et ils vivraient?

--Non, parce que ce n'est plus la saison; il y a un mois cela n'aurait

pas souffert la plus petite difficulté.

Il retourna chez son homme d'affaires.

--Arrangez-vous comme vous voudrez, il faut que je garde mes peupliers.

--Cela dépend du voisin.

--Allez le voir, offrez-lui de l'argent.

L'homme d'affaires fut très mal reçu, et M. Durut ne répondit à ses

propositions que par une nouvelle sommation; Arnold alla la montrer à

son homme d'affaires.

--Pouvez-vous, par des ressources de chicane, me conserver mes peupliers

quinze jours?

Voyage autour de mon jardin · 第 8 / 25 段