leurs débris la couche de terre végétale, pour que successivement
d'autres espèces de lichens plus fortes s'y étendent et accroissent
cette couche de terre en mourant. Ainsi se succèdent des plantes
auxquelles on a donné une multitude de noms, jusqu'à ce que la couche de
terre ait acquis l'épaisseur et les conditions nécessaires pour que les
mousses puissent s'y étaler en tapis de velours.
L'ancienne médecine usait et abusait beaucoup de certain lichens; il y
en a un surtout qui était fort en usage, c'est un lichen qui croît sur
les crânes des morts, et qui s'appelait usnée du crâne humain (_muscus è
cranio humano_).
J'ai un livre portant la date de MDCLXXXIV, et qui doit se trouver dans
les bibliothèques, il est intitulé:
REMEDES
SOUVERAINS
ET SECRETS
EXPERIMENTEZ
De Monsieur le Chevalier Digby, Chancelier de la Reine d'Angleterre.
_Avec plusieurs autres Secrets et parfums curieux pour la conservation
de la beauté des Dames._
[Illustration: colophon]
A PARIS,
Chez GUILLAUME CAVELIER,
au quatrième Pillier de la grande Salle du Palais, au Palmier.
* * * * *
M. DC. LXXXIV.
_AVEC PRIVILEGE DV ROY._
Ce livre contient, entre autres choses curieuses, des remèdes secrets
qui étaient alors comme aujourd'hui de véritables bottes secrètes que
la mort enseigne aux médecins, entre autres, la véritable recette pour
faire l'orviétan. Je copie:
_La véritable composition de l'Orviétan,
ou composition Antidotaire, plus
excellente que la Theriaque_
Miel, 1 livre;
Sirop de limon, 4 dragmes;
Sucre fin, une demi-livre;
Eau thériacale, 1 livre;
Racines de: angélique, 1 once;
Coraline, tormentille, scorsonère, rhaphane, dictame blanc,
pyrèthre, de chacun 1 once, excepté la tormentille dont il ne faut
qu'une demi-once.
Ces racines doivent être pilées et tamisées; vingt et une autres qui
suivent, et dont je vous épargne les noms, doivent être pilées, mais non
tamisées. On ajoute une dizaine de semences; puis enfin 1 once du
premier bois d'un cerf (de la branche droite), 1 dragme de coeur de
cerf pilé; une demi-once de perles écrasées, un coeur de lièvre séché
au four; le coeur et le foie de deux vipères; une demi-once de corail
blanc et de la RACLURE DE CRANE HUMAIN, seulement une demi-once.
Je ne puis m'empêcher de citer encore deux remèdes différents contre
l'épilepsie: le premier est excellent, mais pas plus excellent que tous
ceux que renferme le livre; il est annoncé sans recommandation
particulière: il suffit d'avaler de la fiente de paon, autant qu'il en
peut tenir sur une pièce de quinze sous, et l'on est guéri. Voici une
considération qui ne s'est pas présentée à l'esprit des financiers qui
ont, de ce temps-ci, démonétisé et proscrit les pièces de quinze sous:
quand il n'y aura plus de pièces de quinze sous, comment pourra-t-on
reconnaître la dose précise de la fiente de paon? heureusement qu'il y
a, page 19, une autre recette encore supérieure à celle-ci.
«Remède pour l'épilepsie ou mal caduc, éprouvé par M. Digby, lequel
guérit le fils d'un ministre à Francfort en Allemagne, l'an 1659.
«Prenez polipode de chêne bien séchée et réduite en poudre subtile, de
la mousse _du crâne humain_ d'une personne qui a souffert _une mort
violente_, raclures d'ongles humains des pieds et des mains, de chacun
deux dragmes; racine de péone séchée, une demi-once; du vrai gui de
chêne, demi-once. Il faut le recueillir au déclin de la lune, etc.
Avant d'en finir avec ce livre, j'ajoute ici une copie abrégée du
privilége du Roi qui est à la fin.
Extrait du privilége du Roi.
_Par Grace et Privilege du Roy: Il est permis à_ JEAN MALBEC DE TRESFEL,
_Medecin Spargirique, de faire imprimer, vendre et debiter un Manuscrit
par lui traduit du Latin et de l'Anglois, en langue Françoise qui
contient quantité_ de Remedes experimentez en Medecine et Chirurgie; _et
ce pendant le temps et espace de sept années entières et accomplies;
avec defenses à tous Imprimeurs, Libraires, et autres personnes de
quelque qualité et condition qu'ils soient, d'imprimer ou de faire
imprimer ledit Livre, sous prétexte de deguisement ou changement qu'ils
y pourroient faire, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits,
de tous dépens, dommages et interests, et de trois mille livres
d'amende; comme il est plus au long porté par ledit privilege. Donné à
Paris le quatrième jour de Novembre, l'an 1668, et de nostre Regne le
26. Signé par le Roy en son Conseil._
_TRUCHOT._
_Registré sur le Livre de la Communauté des Marchands Libraires et
Imprimeurs de cette ville, suivant, etc._
_ANDRE SOUBRON syndic._
Or le roi dont il est question n'est autre que Louis XIV, Louis-le-Grand
qui, en effet, est monté sur le trône, le 14 mai 1643.
Il en est du reste de même aujourd'hui. Moyennant une somme qui varie de
500 à 1500 francs, le roi brevète n'importe quelles industries
ténébreuses ou ridicules.
Revenons à la mousse: la mousse périt à son tour après avoir laissé
échapper de ses petites urnes une poussière féconde qu'elle confie au
vent, et qui la reproduira au loin. On reconnaît facilement dans les
mousses les mâles et les femelles, quelquefois, et dans certaines
espèces réunies sur le même pied, et séparées dans d'autres espèces: le
mâle porte de petits boutons, la femelle, de petites urnes recouvertes
d'un opercule qui se détache quand les semences sont mûres, pour que les
grains puissent s'envoler sans obstacles.
La civilisation proscrit tout doucement dans les campagnes une chose
bien ravissante: les toits de chaume recouverts de mousse, et surmontés
d'iris, avec leurs feuilles aiguës et leurs riches fleurs violettes; les
tuiles, les ardoises qui flattent l'orgueil des propriétaires sont loin
de flatter autant les yeux.
Aux mousses mortes succèdent les fougères: les fougères ont de grandes
feuilles empennées, qui ont tout-à-fait le port d'ailes d'oiseaux. La
fructification des fougères est fort singulière: sous les feuilles ou
plutôt à l'envers des feuilles, vous voyez rangées régulièrement
plusieurs lignes de ronds de couleurs brunes; ces ronds sont formés par
les semences qui sont comme collées sur l'épiderme inférieur de la
feuille. Dans quelques espèces, ces semences sont renfermées dans une
membrane qui se déchire.
Les savants se sont emparés des fougères; ils ont appelé les graines
_spores_; ne me demandez pas pourquoi. Les paquets de graines ont reçu
le nom de _sores_; d'autres savants les appellent _sporanges_; l'anneau
qui les entoure, et qu'on aurait pu simplement appeler anneau, de même
qu'on aurait pu appeler les graines, graines, et les paquets de graines,
paquets de graines, l'anneau a été appelé d'abord _gyrus_; mais
d'autres savants sont venus, qui lui ont donné le nom de _symplokium_.
La membrane qui recouvre les graines s'est appelée d'abord _indusium_,
puis _involucrum_, puis _tegumentum_, puis _perisporangium_; je ne crois
pas qu'on l'ait jamais appelée _membrane_.
Il y a une espèce de fougère, appelée ophyoglosse, qui a passé pour
guérir la morsure des serpents; plus tard on a découvert qu'elle ne
valait rien contre la morsure des serpents, mais qu'elle était
excellente pour faire repousser les cheveux; elle n'est en réalité bonne
qu'à faire des matelas pour les enfants, et à former de ses débris une
terre sur laquelle pourront croître de plus grands végétaux.
Des savants ont classé, il y a longtemps, l'ophyoglosse, et ont dit que
c'était une _osmonde_; mais cette fougère a été depuis démasquée par
d'autres savants; elle a été chassée des osmondes comme une intrigante;
elle n'est plus qu'un _bostrichium_.
O mon Dieu! avez-vous permis aux savants de persécuter ainsi les plantes
qu'il vous a plu de répandre sur la terre, et d'ennuyer ceux qui les
aiment presque au point de les leur rendre odieuses!
Mais Dieu s'occupe moins des savants que des petits oiseaux.
Voici étalés dans l'herbe, la morgeline, le mouron blanc, qui fait pour
eux toute l'année de la terre une table bien servie; et, pour qu'ils
n'en manquent jamais, le mouron est, doué d'une fécondité que ne possède
aucune plante; pendant l'espace d'une année, le mouron a le temps de
germer, de laisser tomber ses graines, et d'en porter d'autres sept ou
huit fois. Sept ou huit générations de mouron couvrent la terre chaque
année; il occupe naturellement les champs et il envahit nos jardins; il
est impossible de le détruire: d'ailleurs, de toutes les herbes
habitantes naturelles de la terre, qui disputent le sol aux usurpatrices
que nous y introduisons, le mouron est celui qui fait le moins de mal à
nos cultures; on dirait qu'il veut se faire tolérer; à peine s'il tient
à la terre par quelques racines fines et déliées.
C'est une chose curieuse que de voir avec quelle ardeur certaines
plantes autochtones, comme disent les historiens, c'est-à-dire
originaires du sol, reviennent promptement à la charge dans les jardins
qu'on néglige.
Quittez votre jardin, faites un voyage, et revenez au bout d'une année
d'absence.
Certains petits trèfles traçants, le chiendent, les orties, le mouron
couvrent la terre en quelques semaines, en telle profusion qu'elles
semblent en vouloir dévorer les sucs, pour qu'il ne reste rien aux
étrangères; elles affament et étouffent les plantes basses; les arbres
que nous avons imposés au sol semblent braver leurs efforts; mais le
lierre grimpe lentement de leurs pieds à leurs cimes, les étreint, les
domine triomphalement de ses vertes guirlandes: l'arbre dès-lors est
vaincu, il faudra qu'il succombe; il vient une saison où les arbres ont
perdu leurs feuilles; c'est la saison où les grands vents commencent à
régner: d'ordinaire leurs branches nues résistent, parce qu'elles ne
donnent pas de prises, mais les feuilles serrées du lierre forment une
voile qui reçoit le vent, fait ployer l'arbre et le brise; les lichens
l'ont aidé, ils ont couvert le tronc et les branches de l'arbre d'une
cuirasse qui lui a dérobé les douces influences de la pluie et du
soleil; il a perdu beaucoup de sa force, quand le lierre, au moyen du
vent, le renverse sur l'herbe.
Les ronces, de leur côté, armées de pointes aiguës, montent à l'assaut
des arbrisseaux; semblable à ce géant fils de Tellus, qui lutta contre
Hercule, et qui recouvrait ses forces chaque fois qu'il touchait la
terre, la ronce prend racine par toutes les parties de ses longs bras
qui rencontrent le sol; elle forme des arceaux et des noeuds
inextricables; elle les enlace et les étrangle.
Ce n'est pas tout: la révolte s'est propagée parmi les plantes que nous
croyions nos alliées ou nos esclaves les plus fidèles et les plus
soumises.
L'églantier a fait mourir de faim le roi que nous lui avions imposé;
et, autour de la tête séchée et sans couronne du roi détrôné, il élève
avec insolence ses rameaux épineux.
L'amandier sur lequel nous avions greffé les pêchers, a refusé sa sève à
l'usurpateur; le pêcher est mort, mais l'amandier a produit de nombreux
rejetons, ses enfants à lui, qu'il nourrit avec amour.
La pièce d'eau est devenue un marais rempli de grenouilles; l'herbe a
disjoint le marbre du bassin; les allées que vous aviez tracées, que
vous aviez battues et couvertes de sables, sont aujourd'hui cachées sous
une herbe épaisse; tandis que ces pelouses que vous aviez tenues si
unies, si pures d'herbes étrangères, ce _ray-grass_ que vous aviez fait
venir d'Angleterre; ces pelouses ont été envahies par le trèfle, par la
mousse, par toutes sortes de plantes et de champignons.
Tout est changé, tout est détruit, les exilés sont rentrés, les esclaves
ont brisé leurs chaînes, les usurpateurs et les tyrans sont détruits,
votre jardin est plus sauvage que les champs les plus abandonnés. Il y a
une réaction terrible contre l'homme: les plantes indigènes sont dans
l'effervescence du triomphe, elles se livrent à des saturnales, à des
orgies de végétation et de liberté.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XIV.
Mon gazon est rempli de violettes de toutes les espèces connues. Voilà
encore une fleur qui a eu bien du mal à triompher des fadeurs et des
lieux communs des petits versificateurs, qui en ont parlé sur ouï-dire,
et tous les uns après les autres. On ne m'accusera pas de malveillance à
l'égard de la violette, moi qui en ai fait une pelouse entière! et voyez
quels soins j'en ai pris, voyez comme je les ai à demi-ombragées
d'arbres pour qu'elles ne reçoivent du soleil que des rayons adoucis. Le
noyer noir d'Amérique, le frêne à bois jaune, des acacias à fleurs roses
et à fleurs blanches, le peuplier blanc dont les feuilles sont doublées
d'argent, le sorbier avec ses bouquets de corail, l'ébénier avec ses
grappes d'or, le marronnier rouge avec ses grands thyrses roses, le
hêtre au feuillage pourpré, ne sont là que pour leur donner un ombrage
salutaire pendant les ardeurs de l'été. Eh bien! il faut que je dévoile
la violette jusqu'ici méconnue; je l'aime, mais je la connais, c'est le
signe des passions invincibles: je ne puis être désillusionné, puisque
je la connais et que je l'aime comme elle est.
Tous les versificateurs, les faiseurs de romans, les poëtes des
diablotins et des mirlitons vont s'insurger contre moi, contre moi qui
leur ai appris déjà qu'on ne pouvait pas danser sur la fougère et très
difficilement sous la coudrette, deux choses sous prétexte desquelles il
s'est fait trois cent mille vers pour le moins.
La violette n'est pas modeste.
Pourquoi avez-vous dit que la violette était modeste? parce qu'elle se
cache sous l'herbe. La violette ne se cache pas sous l'herbe, elle y a
été cachée par la nature. On n'est pas modeste pour être d'une naissance
humble et obscure.
Pourquoi ne dites-vous pas que l'or est modeste, lui qui est caché dans
les entrailles de la terre, et qui même lorsqu'on l'a trouvé se déguise
en quelque minerai qui n'a guère l'air d'être de l'or?
Pourquoi ne dites-vous pas que les diamants sont modestes, eux qui sont
cachés dans la terre, bien plus encore que l'or, et qu'il faut briser et
tailler pour leur arracher leur éclat?
Pourquoi ne dites-vous pas que les perles sont modestes, elles qui ne se
trouvent que dans les gouffres de la mer.
Mais la violette! la violette est née dans l'herbe, il est vrai; mais
que d'intrigues pour en sortir! outre les couleurs qu'elle affecte et
qui la font distinguer facilement, n'exhale-t-elle pas ce parfum
provoquant qui la ferait découvrira un aveugle. La violette modeste!
voyez où elle est arrivée; elle a couvert de sa livrée le chefs de
l'Église, les évêques et les archevêques; le noir est le deuil de tout
le monde, la violette est devenue le noir des rois, et le deuil de la
pourpre, la violette modeste!
Mais voyez donc ses agaceries, ses coquetteries: la voici blanche, la
voici double comme une petite rose, blanche, violette, grise, rose.
Quand elle a vu qu'on la mêlait à la politique, loin de se dérober aux
ovations et aux persécutions qui les préparent, elle a eu le
charlatanisme de se montrer tricolore! Voyez-la ici, sa corolle
extérieure est violette, les pétales internes sont bleues et roses;
déguisée ainsi, les jardiniers l'appellent violette de Bruneau.
La violette modeste! elle a été proscrite, persécutée, exilée, ce qui
n'est qu'autant de coquetteries.
La violette modeste! allez à l'Opéra, deux cents femmes ont des bouquets
de violettes à la main.
Comme elle se venge d'être née à l'ombre!
Mais il faut que je vous révèle encore une des ruses qu'elle emploie
pour se faire valoir; les autres fleurs laissent conserver leurs parfums
dans des essences; les parfumeurs nous vendent l'hiver l'odeur des
roses, celle des jasmins, des héliotropes. La violette seule a toujours
refusé de se séparer de la sienne, ce n'est que dans sa corolle qu'on la
trouve; les parfumeurs sont obligés de faire avec la racine de l'iris de
Florence, certaine fausse et âcre odeur de violette, dont vous
reconnaissez l'insuffisance au printemps.
«Vous voulez respirer l'odeur de la violette, ma bien bonne amie,
dit-elle à la femme qui la désire, attendez que je revienne; respirez
des roses, respirez des jasmins, il n'y a pas besoin pour cela de roses
et de jasmins, les parfumeurs mettent leur odeur en bouteille; mais moi,
ma chère, il faut m'attendre.» Ainsi parle la modeste violette.
La violette est une espèce particulière de Cincinnatus, comme en ont
produit les temps modernes, qui ne se retirent à la campagne et ne
mettent la main à la charrue, qu'à condition qu'on les y vienne chercher
pour les faire consuls, généraux ou dictateurs.
Les anciens poëtes prétendent que, lorsque Jupiter eut métamorphosé Io
en génisse, il fit naître la violette, pour lui offrir des herbages
dignes d'elle; c'est ce qui m'a donné l'idée de former une pelouse
entièrement composée de violettes.
Il s'exhale souvent de certaines fleurs plus et peut-être mieux que des
parfums; je veux parler de certaines circonstances de la vie qui y
restent attachées, de certains souvenirs qui ne s'en séparent plus,
comme les hamadryades ne pouvaient quitter leurs chênes!
Il y a longtemps, mon cher ami, quelqu'un que je ne vous nommerai pas,
s'avisa assez sottement d'une violente fantaisie pour une femme
extrêmement coquette. Le bon jeune homme avait quelque raison de penser
que la belle n'était pas insensible; un matin qu'il lui faisait une
visite et qu'elle avait du monde, on vint à parler d'une grande soirée
qui devait avoir lieu le jour même. Etes-vous invité? lui
demanda-t-elle. Oui, Madame. Y viendrez-vous! Le jeune homme remarqua
qu'elle n'avait pas dit: y irez-vous? Donc, elle y allait et elle
voulait l'en avertir.
A peine sorti, il s'empressa de lui envoyer un bouquet; c'était un
simple bouquet de violettes, mais de violettes rares et peu connues, de
violettes roses doubles, qui sont peut-être moins jolies que les autres,
mais dont on ne voit jamais chez les bouquetières, je ne sais trop
pourquoi. Il savait que les femmes, en général, ne veulent pas tant être
aimées qu'être préférées, et que la fleur qu'une femme sera la plus
heureuse de recevoir, ne sera pas la plus jolie; mais celle que les
autres femmes ne peuvent avoir.
Il ne faut pas croire que l'amour que les femmes ont pour les bijoux et
les pierreries soit de l'avarice: les femmes sont des dieux qui mesurent
leur puissance à la beauté des victimes qu'on immole sur leurs autels;
la plupart ont le bon sens de ne pas se croire plus belles, parce
qu'elles ont beaucoup de diamants; mais elles aiment à faire voir
combien on les a trouvées belles, puisqu'on leur a donné tant de si
beaux diamants.
Il comptait beaucoup sur le bouquet de violettes roses:
Les amants ont, entre autres avantages sur les maris, celui-ci que les
maris doivent _donner_ des diamants, et que les amants ne _peuvent_
donner que des fleurs.
Ainsi, quand le soir il entra au bal, son coeur battait, à l'espoir
certain de la voir avec son bouquet; il l'aperçut de loin; elle dansait;
elle n'avait pas de bouquet, mais sans doute elle l'avait laissé à sa
place. On la regardait beaucoup; les hommes l'admiraient; les femmes
cherchaient tout bas dans sa parure quelques fautes contre la syntaxe de
la toilette. Notre jeune homme était fier comme un paon; elle avait son
bouquet; elle allait le reprendre, le respirer, il se sentait si
heureux, qu'il était bienveillant pour tout le monde; il tendait
amicalement la main à des hommes que d'ordinaire il se contentait de
saluer; il ne tarda pas à fendre la foule, pour s'approcher d'elle. Mais
que devint-il, lorsqu'il lui vit à la main un bouquet qui n'était pas le
sien; il se sentit pâlir et comme chanceler; il voulut voiler son
désappointement par de l'indifférence. Elle l'accueillit à merveille;
elle avait vu d'un coup d'oeil de femme et le regard qu'il avait jeté
sur son bouquet, et le mouvement de sa physionomie. Mais lui ne répondit
à ses gracieusetés que par des sarcasmes. Toute la soirée, il s'empressa
de mauvaise grace auprès de deux ou trois autres femmes; mais, malgré
lui, il ne perdait pas la belle de vue. Son mari le rencontra; il
passait devant elle pour la vingtième fois avec des airs distraits,
impitoyables; le mari l'arrête, et lui dit: «Avez-vous salué ma
femme?--J'ai eu cet honneur, répondit-il sèchement. Elle l'entendit et
sourit. Il allait s'éloigner furieux, quand le mari le retint encore,
lui prit le bras, lui parla de diverses choses; et, par hasard, le
ramena auprès de l'endroit où sa femme était assise. Là, il lui dit: A
propos, ne partez pas avant nous, nous vous jetterons chez vous. Il
remercia froidement, en disant qu'il était fatigué, et se retirerait
probablement avant eux.
A peine cette réponse digne avait-elle été prononcée, qu'il commença à
mourir de peur que le mari n'insistât pas. Le mari insista, en ajoutant
que sa femme lui avait manifesté l'intention de partir également de
bonne heure. Il se rendit alors avec un certain air de mauvaise humeur.
En effet, ils ne tardèrent pas à sortir du salon: on demanda la voiture;
mais, comme un laquais tenait déjà le marche-pied baissé, le mari se
souvint d'un mot qu'il avait à dire au maître de la maison, et les
laissa dans l'antichambre.
La belle n'avait perdu aucune des sensations de notre pauvre jeune homme
pendant toute la soirée. Elle attendit que son mari fût revenu, et comme
il n'avait plus que trois pas à faire pour être auprès d'eux, elle lui
montra une violette rose, en lui disant: Tenez, méchant, injuste et
ingrat. Ce n'est qu'en lui voyant remettre la violette dans son sein,
qu'il s'aperçut qu'elle l'en avait tirée. Le mari était là, on monta en
voiture; il ne put remercier même du regard. Alors il comprit et devina
ce qu'on ne lui dit que deux jours après. Un autre ami du mari avait
apporté un bouquet. C'était un de ces hommes que les femmes appellent
sans conséquence; je ne sais si c'était pour cela que le mari avait
trouvé son bouquet plus joli que l'autre, et avait insisté pour qu'elle
le choisît.
* * * * *
Sur un brin de seneçon dîne de bon appétit une chenille formée d'anneaux
noirs et jaunes, je veux la prendre; elle se laisse tomber, s'arrondit
en boule et ne fait plus aucun mouvement. Elle ne tardera pas à se filer
une petite coque mince, et ce n'est que dans un an qu'elle ressortira de
cette coque, sous la forme d'une petite phalène aussi richement vêtue
qu'elle l'était sous sa première figure, mais d'une couleur différente.
Sa tête, son corselet et son corps sont d'un beau noir; ses ailes
supérieures sont d'un noir gris, sur lequel se détache une ligne d'un
beau carmin, au-dessous de laquelle est une tache de la même couleur, ce
qui forme sur chaque aile une sorte de point d'exclamation. Les ailes
inférieures et le dessous du papillon sont de ce même carmin. Il porte
ses ailes en forme de toit.
Des fourmis marchent sur l'herbe comme nous marcherions dans une épaisse
forêt; il y a pour elles, entre ces brins si serrés, des routes, des
chemins et des sentiers.
On a fait sur les fourmis bien des contes, on a inventé, imaginé des
fables; on a entassé les mensonges, et, dans le récit des merveilles
fausses qu'on a racontées, on est resté fort au-dessous des merveilles
véritables.
Les fourmis n'ont pas de greniers où elles amassent pendant l'été des
provisions pour l'hiver.
La Fontaine l'a dit, mais La Fontaine s'est trompé. La Fontaine avait de
l'esprit et de la bonhomie, mais il ne connaissait pas du tout les
acteurs qu'il mettait en scène: un corbeau ne peut emporter un fromage,
et un renard ne le lui disputerait pas. La Fontaine ressemble, sous ce
rapport, aux traducteurs qui savent très-bien le latin, et qui
traduisent d'excellent latin en mauvais français. On peut leur rappeler
avec raison que, pour traduire, il ne suffit pas d'ôter quelque chose
d'une langue, qu'il faut encore le remettre dans une autre langue. La
Fontaine connaissait les hommes, mais ne connaissait pas les animaux
sous la figure desquels il les voulait faire paraître.
Suivons des yeux cette fourmi. Vous souvient-il que nous l'avons déjà
rencontrée sous les feuilles d'un rosier blanc, alors qu'en chatouillant
les pucerons elle leur faisait rendre une liqueur sucrée dont elle est
très avide. Ici elles sont en grand nombre, nous sommes près de la
fourmilière.
Trois sortes de fourmis habitent la petite cité souterraine; les
femelles, les mâles et le peuple; le peuple n'a pas de sexe et
travaille, les mâles et les femelles n'ont à s'occuper que d'amour.