des traditions juives que Titus prétendit avoir vaincu le Dieu des Juifs
à Jérusalem. Alors, une voix terrible se fit entendre, qui dit:
«Malheureux, c'est la plus petite de mes créatures qui triomphera de
toi.» En effet, un moucheron se glissa dans le nez de l'empereur, et
parvint jusqu'à son cerveau. Là, pendant sept années, il se nourrit de
cervelle d'empereur, sans qu'aucun médecin pût le déloger. _Titus_
mourut après d'horribles souffrances. On ouvrit sa tête pour voir quel
était ce mal contre lequel avaient échoué tous les efforts de la
médecine, et on trouva le moucheron, mais fort engraissé. Il était
devenu de la taille d'un pigeon. Il avait des pattes de fer et une
bouche de cuivre.
En laissant mes regards errer au travers des feuilles du chêne,
j'aperçois de singuliers fruits ou de bizarres fleurs. Ce sont de
petites pommes vertes marquées de rose sur un côté, comme les pommes
d'api. Ce sont sur d'autres feuilles de petites groseilles rouges. Ces
fruits ont un insecte pour noyau, ces fleurs ont des oeufs d'insectes
pour graines. Ce sont des demeures produites sur les feuilles par la
piqûre de petites mouches qui pondent leurs oeufs dans l'intérieur de
la feuille. Cette piqûre produit l'effet que produisent sur nous les
blessures de certains insectes: la feuille s'enflamme, se tuméfie,
s'arrondit, et produit une boule dans laquelle le petit ver qui provient
de l'oeuf, et qui doit devenir mouche, croit et se nourrit jusqu'au
moment de sa transformation. D'autres mouches quelquefois viennent aussi
pondre dans l'intérieur de ces _galles_ (c'est ainsi qu'on appelle ces
excroissances), après qu'elles sont formées, quoique leurs enfants ne
mangent pas de feuilles de chêne. Loin de là, ils deviendront des vers
carnassiers; et c'est le premier habitant, celui pour lequel a été créé
la retraite, qui leur servira de nourriture. Après l'avoir mangé, ils
héritent de la maison, s'y transforment en véritables mouches, comme
aurait fait le propriétaire, percent la galle, et vont chercher des
femelles qui, comme eux, ont été pondues dans d'autres galles, en ont
mangé l'habitant, et cherchent un mâle dans les plaines de l'air.
[Illustration]
Presque toutes les plantes donnent naissance à des galles différentes,
dans lesquelles croissent et se transforment, mangent ou sont mangés,
divers insectes. Sur les feuilles de la _viorne_ s'élèvent des galles
desquelles sort un petit scarabée de couleur cannelle. Les galles
rougeâtres des feuilles du _saule_ renferment une sorte de chenille qui
s'en échappe à un certain moment, parce que ce n'est pas dans la galle
qu'elle doit se transformer. C'est dans la terre qu'elle va s'enfermer
jusqu'à ce qu'elle sorte sous la forme d'une mouche à quatre ailes. Le
rosier sauvage a quelquefois une galle recouverte d'une sorte de
chevelure verte et rougeâtre, d'un aspect fort singulier. Si l'on garde
renfermées quelques-unes de ces galles, on en verra sortir des mouches
de trois ou quatre espèces différentes. Il ne faut pas croire cependant
qu'elles aient des droits, sinon égaux, du moins pareils à la propriété
de ce domicile. Quelques-unes occupent la galle par droit de naissance;
c'est leur mère qui l'a formée de sa piqûre, et qui a déposé dedans
l'oeuf dont provient le ver qu'elles sont avant d'être mouches.
Celles-là sont de petites mouches ventrues et bossues; le mâle est tout
noir, la femelle a le corselet noir et l'abdomen marron. Voilà les
possesseurs légitimes; les autres, à un quasi droit de naissance,
joignent un droit de conquête. Voici comment la chose se fait: deux
petits oeufs assez ronds sont déposés dans la galle chevelue du
rosier; une mouche noire et marron a pondu le premier, et a, par sa
piqûre, fait croître la galle. Un _ichneumon_ a pondu le second; ces
deux oeufs restent quelque temps ensemble, éclosent et deviennent deux
vers. Le premier mange l'intérieur de la galle, qui croît et pousse à
mesure, le second suce le premier, qui répare à mesure ce que l'autre
lui mange, comme Prométhée sous le vautour qui mange son foie,
_immortale jecur_. En effet, un ver carnassier mourrait bien vite de
faim s'il s'avisait de dévorer le ver qui est seul renfermé avec lui. Un
homme ne vivrait pas longtemps s'il n'avait à manger qu'un seul mouton.
Mais voici le soleil couché, le jour baisse; j'oublie de regarder, ou je
regarde vaguement, en proie à une douce rêverie que vient accroître la
cloche de l'église qui sonne la fin du jour; les premières étoiles
paraissent à travers le feuillage; que sont ces étoiles? Les plus
savants astronomes nous disent à quelle distance les planètes sont de
notre terre, ils savent lesquelles marchent et quelle route elles
suivent; mais voilà où se borne leur science. Supposons qu'on vint nous
dire: l'Angleterre est située sous tel degré de latitude, c'est une île,
on croit distinguer des montagnes. Nous ne croirions pas connaître
très-bien l'Angleterre; mais c'est cependant le point où s'élèvent les
connaissances astronomiques, et, que de travaux, de soucis,
d'inventions, de veilles, de calculs, il a fallu pour en venir là.
Ces globes de feu sont-ils des mondes comme le nôtre? Oh! alors, mon
ami, quelle plaisanterie que les voyages! que signifie de faire plus ou
moins de chemin dans un des globes plus nombreux peut-être que le sable
de la mer qui gravitent autour du soleil. Vous serez bien fier quand
vous aurez fait le tour de notre monde; et il y a là-haut plus de mondes
peut-être que vous n'aurez dans vos voyages soulevé de grains de
poussière sous vos pieds, et ces mondes-là sont inabordables pour vous;
il y a de ces mondes si éloignés, que chacun d'eux ne forme à nos yeux
qu'un grain impalpable d'une poussière lumineuse. Il y en a
probablement, disent certains savants, qui sont si éloignés de nous, que
leur lumière n'est pas encore arrivée à nous depuis l'origine de notre
monde, quoique la lumière fasse quatre millions de lieues par minute.
A la bonne heure! voilà ce que j'appelle des voyages et des distances;
que signifient les deux ou trois mille lieues que vous aurez faites
quand vous reviendrez. Vraiment cela ne vaut pas la peine de se
déranger.
Ces mondes sont-ils destinés à recevoir les âmes de ceux qui meurent? la
mort est-elle le commencement de l'immortalité? à ce moment suprême, les
ailes de notre âme se développent-elles comme les ailes du papillon qui
sort du linceul qu'il s'est filé étant chenille?
Le vent m'apporte par bouffées de douces odeurs et des sons éloignés. De
bien loin j'entends les sons d'un cor de chasse qui se perd dans le
bruissement des feuilles, l'air fraîchit, je vais rentrer.
Avez-vous vu dans votre journée autant de choses singulières que j'en ai
aperçues sans changer de place et couché sur le dos dans l'herbe?
Demain je m'étendrai sur le ventre.
[Illustration]
LETTRE XII.
DES COULEURS.
Les savants, qui ont inventé tant de mots, auraient bien dû en imaginer
qui pussent donner une idée exacte des couleurs et de leurs nuances. Je
suis obligé de vous avouer, mon ami, que c'est ce qui m'embarrasse le
plus dans le récit de mon voyage. Il n'y a que fort peu de mots pour
désigner les couleurs, et encore sont-ils pris au hasard dans des ordres
d'idées très-éloignés les uns des autres. Cela me gêne d'autant plus que
les couleurs ont pour moi des harmonies aussi ravissantes que celles de
la musique, qu'elles éveillent chez moi des pensées toutes particulières
et différentes, et que leur influence agit puissamment sur mon
imagination.
J'ai été une fois mis en prison, eh bien, les murs étaient pour moi
moins désagréables qu'une certaine couleur chocolat dont ils étaient
revêtus; je reconnaissais jusqu'à un certain point le droit qu'a la
société de mettre un homme en prison, mais je ne pouvais admettre le
droit de l'enfermer dans cette horrible couleur.
Une des choses qui me sont particulièrement désagréables en voyage,
c'est la façon dont sont décorées les chambres d'auberge: les rideaux
jaunes avec des galons rouges, les fauteuils rouges avec des galons
jaunes; ces couleurs si ordinairement et si brutalement réunies par les
tapissiers me causent des impressions tout à fait désagréables.
Il m'arrive souvent, même dans des maisons ou je ne suis pas familier,
de me lever au milieu d'une conversation pour aller déranger deux
couleurs ennemies qu'un hasard malencontreux a rassemblées sur un
meuble. Il y a pour moi, entre les couleurs et les nuances, des
discordances aussi fortes que celles qu'il peut y avoir entre certaines
notes de musique.
Il n'y a pas de couleurs fausses si ce n'est dans la nomenclature des
marchandes de modes; mais il y a des assemblages de couleurs qui sont
aussi faux que si quelqu'un jouait au hasard du violon sans avoir jamais
essayé préalablement. Je me rappelle deux personnes qui m'ont toujours
été désagréables à cause de certaines couleurs dont elles s'étaient
ornées: la première était une certaine grosse femme avec des robes
vertes et des chapeaux jaunes; l'autre, un homme qui se parait de gilets
d'un rouge provoquant et de cravates d'un bleu hardi. J'ai voulu lutter
contre la prévention que m'inspiraient de pareils affublements; j'ai dû
m'en repentir: j'ai depuis eu fort à me plaindre de mes relations avec
ces deux personnages.
Il y a au moins autant de gens qui ont la vue fausse, que de gens qui
ont l'oreille fausse, sans parler des peintres, dont les uns voient
jaunes, les autres bleu ou gris, comme s'ils regardaient les objets à
travers des lunettes de ces couleurs.
Il est à remarquer que les paysans ne reconnaissent que le rouge, dont
le domaine pour eux embrasse le rose et l'orange, et toutes les nuances
comprises entre ces deux couleurs:--le jaune, mais seulement certaines
nuances; quand il est pâle, ils l'appellent blanc; quand il est un peu
foncé, c'est du rouge;--le bleu qui commence à l'amarante et embrasse
toutes les nuances du violet, excepté le bleu pur qu'ils confondent
quelquefois avec le vert. Ils connaissent assez bien le vert; le blanc
s'applique à toutes les nuances pâles, le noir à toutes les nuances
foncées.
Me trouvant un jour au bord de la mer, je me promenais sur une côte
entièrement couverte de petites fleurs desséchées tellement serrées, que
je pensais que vue à une certaine distance, à l'époque de la floraison,
la colline entière devait paraître de cette couleur. Eh bien! personne
dans le pays ne put me dire de quelle couleur est cette fleur; je ne pus
obtenir à mes questions deux réponses semblables pour me faire une
probabilité. Les paysans, en général, s'occupent assez peu du côté
poétique de la nature: les idylles et les églogues sont des mensonges.
Je me rappelle seulement deux appréciations que j'ai entendu faire dans
la même journée par deux paysans: l'une regardait un jeune orme qui,
planté entre des ormes plus âgés, s'était hâté d'atteindre leur sommet
pour avoir sa part d'air et de soleil. Il avait une tige plus droite et
plus élancée que celle d'un peuplier; il balançait au moindre vent sa
tête verte et luxuriante.--Quel malheur que vous n'en ayez qu'un comme
ça, me dit un de mes voisins.--Pourquoi?--Parce que celui-ci ferait un
superbe montant d'échelle.--Comme au printemps je regardais les fleurs
des pêchers qui commençaient à montrer déjà une pointe rose, un autre me
dit:--Vous regardez que la _marchandise_ commence à pousser.
Je crois vous avoir raconté un jour, qu'un jardinier demandait à son
maître, qui est de mes amis, la permission de coucher à l'avenir dans
l'écurie. Il n'y a pas moyen de dormir dans la chambre qui est derrière
la serre, Monsieur, disait-il, pour appuyer sa demande, il y a par là
des rossignols qui ne font que gueuler toute la nuit.
En cherchant à vous dire certaines couleurs de fleurs ou d'insectes,
j'ai fait une remarque, c'est que je me faisais mieux comprendre en
employant, pour désigner ces couleurs, certains noms de pierres
précieuses. Il est bien singulier que la plupart des gens connaissent
mieux des pierres qui habitent à mille lieues d'ici les profondeurs de
la terre, ou les perles et le corail qu'il faut arracher du fond des
mers, que les mouches qui volent contre nos vitres, que les fleurs qui
naissent sous nos pieds, qui nous entourent de toutes parts, qui
frappent nos yeux depuis notre première enfance: c'est que la vanité a
attaché un prix singulier aux pierreries, et a négligé de s'occuper des
richesses communes que la nature a jetées avec tant de profusion sur la
surface de la terre. Certes, il y a certaines pierres qui me flattent
singulièrement la vue, mais il n'en est aucune dont on ne retrouve les
couleurs sur quelque fleur ou sur quelque insecte. La chrysis n'est-elle
pas une pierrerie vivante composée d'une émeraude et d'un rubis?
Connaissez-vous un saphir d'un bleu aussi pur que le bluet des champs,
aussi éclatant que la sauge appelée _salvia patens_, que le _delphinium
vivace_, qui fleurissent dans nos jardins? Cherchez donc dans les
pierres l'écarlate de certains géraniums et des petites verveines rouges
qui effacent les géraniums? Est-il des émeraudes qui aient la
transparence des feuilles du chêne sous lequel j'étais hier, quand le
soleil était au-dessus? Est-il un diamant qui ait le feu et les couleurs
des gouttes de rosée au soleil? Un jardin n'est-il pas un écrin vivant,
plein de pierreries qui volent, et d'autres pierreries qui
s'épanouissent et répandent des parfums? Mais les pierreries sont
chères, tout le monde n'en peut pas avoir, et c'est pour cela que tout
le monde en veut. Il ne s'agit pas d'ailleurs de voir ni d'avoir des
pierreries, il s'agit d'en montrer. Ce que je vous dis là n'est pas un
paradoxe ni un jeu d'esprit. Qu'aimez-vous dans les pierreries? est-ce
la couleur? Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, les fleurs et les
insectes ont de plus belles couleurs encore. Est-ce la dureté? le sable
de votre jardin est fort dur, le balcon de fer de votre fenêtre est
fort dur, et vous n'en faites aucun cas: c'est donc le prix, c'est donc
l'argent?
D'autre part, on imite toutes les pierres précieuses avec du verre, de
façon à s'y méprendre. Beaucoup de femmes même montrent quelquefois
leurs diamants véritables, et portent habituellement des diamants faux
montés de la même manière pour éviter les vols et les accidents. Certes,
ces derniers ont autant d'éclat et rendent aussi belles les femmes qui
les portent; sans cela, je vous déclare que pas une ne s'y résignerait.
A quoi servent donc les autres, les vrais, renfermés dans un écrin? On
les a, et les autres savent qu'on les a, et en connaissent le prix,
voilà tout.
Mais venons aux couleurs. Beaucoup de couleurs ont pris leur
dénomination de certaines pierres précieuses. Eh bien, ces dénominations
n'ont aucun sens, parce que les mêmes pierres varient singulièrement
dans leurs nuances et même dans leur couleur. Demandez à un
minéralogiste. Le rubis est d'un rouge glacé, ou plutôt velouté de
violet; mais il y a aussi des rubis d'un rouge orangé, et des rubis qui
sont roses.--L'émeraude possède tous les tons du vert, depuis le
blanchâtre jusqu'au vert le plus sombre. Il y a de plus des émeraudes
blanches et des émeraudes jaunes.--La topaze, que vous croyez obligée
d'être jaune, a le défaut, pour spécifier une couleur, d'être de tous
les jaunes possibles, du jaune presque blanc à l'orangé; mais encore il
y a des topazes blanches, des topazes rouges, des topazes verdâtres et
d'autres presque bleues.--Le grenat est d'une sorte de cramoisi foncé;
demandez toujours aux minéralogistes, ils vous diront qu'il y a aussi
des grenats orangés, des grenats verts et des grenats noirs.
Certes, s'il y avait quelque chose qu'on dût connaître, ce seraient les
plantes et les fleurs sur lesquelles on marche depuis l'enfance. Alors,
par leur moyen, si les hommes daignaient les regarder quelquefois, on
aurait, pour désigner les couleurs, une gamme complète à laquelle il ne
manquerait aucun ton ni aucune fraction de ton, et une langue exacte et
bien faite, en cela que les mots auraient un sens fixe, invariable et
le même pour tous. Quelques noms de couleurs ont été empruntés aux
fleurs. Tout le monde, quand on les prononce, sait parfaitement à quoi
s'en tenir: capucine, lilas, violet, amarante, bouton d'or,
feuille-morte, rose. Les noms de couleurs empruntés aux fruits sont
également fort inintelligibles: orange, citron, prune, abricot, vert
pomme; mais il en est une foule dont la dénomination ne vaut rien, parce
qu'elle est tirée d'objets que nous n'avons ni facilement ni
habituellement sous les yeux, ou qui ne sont qu'une convention dont le
type n'existe pas, telles que: bleu de Prusse, bleu de roi, bleu de
France, etc; jaune de Naples, jaune de chrome, jaune d'or. Outre que ces
mots ne présentent rien de fixe et de net à l'esprit, il y a entre les
nuances de jaune et de bleu qu'ils désignent, plus de cinquante nuances
intermédiaires qu'il n'y a pas moyen d'exprimer. On a compris que _bleu_
ne signifiait presque rien, puisqu'il y a pour un objet cinquante
manières différentes au moins d'être bleu. On a donné à chaque couleur
deux demi-tons, comme à chaque note de musique: on a dit bleu foncé et
bleu clair, comme on a dit _la_ dièse ou _si_ bémol. Je ne sais si les
musiciens se contentent volontiers de ces divisions, mais à coup sûr les
coloristes ne s'en peuvent trouver satisfaits. Il y a trente bleus
clairs différents et autant de bleus foncés. D'ailleurs, comment
reconnaître la note juste? quel est dans les couleurs le _bleu bécarre_,
le vrai bleu, le _bleu naturel_? On ne peut donc faire comprendre les
couleurs que l'on ne veut désigner que par des comparaisons, et ces
comparaisons, le raisonnement le plus vulgaire comprend qu'elles doivent
être prises des objets qui nous sont le plus familier et qui varient le
moins. Les fleurs nous présentent ces deux avantages, et celui, en
outre, de renfermer dans un même ordre de choses et d'idées toutes les
couleurs et toutes les nuances possibles.
Le rouge a plus que toutes les autres couleurs frappé les hommes, comme
il est aimé des enfants et des sauvages. Quelques-unes de ces
différentes nuances ont, en conséquence, été distinguées et nommées; il
n'y a aucune autre couleur dont le langage ordinaire en fournissent
autant: cramoisi, ponceau, écarlate, carmin, pourpre, incarnat, nacarat;
mais encore ces dénominations présentent à l'esprit quelque chose de
vague, et sur le sens précis duquel il est difficile de faire tomber
trois personnes d'accord.
Demandez aux savants quelle était la nuance précise de la pourpre des
anciens.
Il reste une foule de nuances qui n'ont pas de nom. Prenons pour exemple
la couleur la moins commune dans les fleurs, le bleu, et commençons
notre gamme. Certaines jacinthes vous donneront d'abord un blanc à peine
mélangé de bleu; la violette de Parme est d'un bleu lapis extrêmement
pâle; ensuite vient le géranium bleu des prés, puis la glycine de la
Chine, puis la fleur du lin; puis arrivent par ordre de nuances le
myosotis (_ne m'oubliez pas_), la bourrache, la cynoglosse, la sauge
étalée (_salvia patens_), la commeline tubéreuse, le bluet des champs,
la belle du jour, l'anagallis morelli, le plumbago carpentæ, le pied
d'alouette vivace à fleurs simples, puis celui à fleurs doubles qui est
d'un bleu métallique, et enfin comme dernière nuance de bleu sombre
presque noir, les baies du laurier-thym.
Ces désignations, si elles étaient en usage, donneraient des couleurs
des idées immuables, au moyen d'une langue pour laquelle il n'y a à
imaginer aucun mot, à créer aucun barbarisme; à mille lieues, à mille
ans de distance on se parlerait des couleurs avec une précision
rigoureuse, parce que chacun aurait sa gamme-type sous les yeux.
Vous avez déjà emprunté aux fleurs le mot rose; mais vous n'avez pas de
mots pour exprimer les nuances de rose. Eh bien! vous les trouveriez
d'abord dans les différentes variétés de roses: la rose à cent feuilles,
la rose des quatre-saisons, la rose du Bengale, ne sont pas du même
rose, et la fleur du pêcher, et celle de la jacinthe ont encore des
nuances particulières.
Et le blanc: comment exprimer les nuances du blanc; regardez par la
fenêtre de bien loin; voici quatre arbres couverts de fleurs blanches:
un cerisier, un prunier, un abricotier, un amandier; je vous déclare
que, d'aussi loin que je sois d'eux, à une distance où les formes
disparaissent où les couleurs seules et certaines couleurs se font
apercevoir, je ne confondrai jamais ces quatre arbres dont les fleurs
sont blanches, mais d'un blanc très-différent. Donnez-moi également une
teinte exacte de rose ou de blanc, et je vous dirai à quelle fleur elle
appartient, mais il faudrait pour cela que ce ne fût pas une exception
de rencontrer un homme qui a daigné faire quelque attention aux
magnificences dont la terre est couverte.
La langue est aussi pauvre au moins pour exprimer les saveurs; mais ici,
je ne professe plus, je ne suis pas à beaucoup près aussi fort.
Voilà, mon cher ami, une lettre qui me semble bien ennuyeuse pour ceux
auxquels la nature n'a pas donné à l'endroit des couleurs une
susceptibilité égale à la mienne.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XIII.
SUR LE VENTRE.
Gravissez des montagnes, mon cher ami, passez des torrents, descendez au
fond des précipices, faites-vous traîner par des chevaux, des ânes, des
mulets, des rennes, par des chameaux ou des chiens, selon le pays où
vous êtes. Me voici revenu sous mon chêne, encore couché dans l'herbe,
mais, cette fois, étendu sur le ventre et le visage à quelques pouces de
terre, peut-être serai-je aussi heureux que vous dans notre ardeur
commune de voir du nouveau.
Après quelque temps, qu'on regarde attentivement et de près les petites
choses, on perd graduellement le sentiment des dimensions; cette mousse
verte me semble des arbres et les insectes qui errent sur son velours
prennent à mes yeux autant d'importance que des cerfs ou des chevreuils
dans une forêt.
[Illustration]
La mousse est intéressante à plus d'un égard; outre le charme de sa
couleur chatoyante, c'est un agent très important de la nature. Le grand
ouvrier qui a construit notre demeure, y a établi les choses de telle
sorte que tout vit, meurt et se renouvelle de soi-même, et qu'il semble
qu'il ait tout arrangé de façon à ne plus avoir à s'en occuper jamais.
La vie et la mort des végétaux, comme la vie et la mort des hommes ne
sont que des transitions; la mort est l'engrais de la vie; une chose ne
périt pas pour ne plus être, mais pour qu'une autre puisse être à son
tour, et, quand un certain cercle est rempli, la dernière production de
ce cercle meurt à son tour pour faire revivre la première. Voyez une
roche nue, elle se couvre d'abord de taches jaunes arrondies; ces taches
sont déjà une végétation.
Des moisissures de tous genres pour lesquelles nous avons une grande
répugnance, offrent à l'oeil armé d'une loupe de charmantes
végétations, de petites forêts qui ont leurs animaux particuliers.
Les champignons qui sont une sorte de moisissure couvrent les lieux
arides de leurs formes bizarres et de leurs couleurs variées et souvent
éclatantes dans certaines espèces. L'oronge est couleur capucine; le
faux oronge est de la même couleur et moucheté de blanc; l'agaric rouge
est incarnat, l'agaric visqueux est orangé, d'autres offrent toutes les
nuances du pourpre et du brun, ou sont marbrés de diverses couleurs.
Ces premières végétations meurent, et, de leurs débris, laissent sur la
roche ou sur le tuf aride un peu d'une sorte de terreau, bien peu, juste
ce qu'il en faut pour que certains lichens qui n'en ont presque pas
besoin, mais qui cependant ne peuvent s'en passer tout à fait, puissent
y végéter à leur tour. Les moisissures que l'on voit sur le pain, sur
les confitures, etc., portent à l'extrémité des filaments, de petites
têtes qui se crèvent pour laisser échapper une poussière féconde au
moyen de laquelle elles se reproduisent. Rien que sur un pot de
confitures on peut trouver un grand nombre d'espèces de ces petites
végétations, différant entre elles par leur forme et leur
fructification.
Il y a une espèce de moisissure particulière qui attaque les grains de
blé et qui est simplement une plante parasite.