Il y a moucherons et moucherons. On trouve raconté dans un vieux recueil

des traditions juives que Titus prétendit avoir vaincu le Dieu des Juifs

à Jérusalem. Alors, une voix terrible se fit entendre, qui dit:

«Malheureux, c'est la plus petite de mes créatures qui triomphera de

toi.» En effet, un moucheron se glissa dans le nez de l'empereur, et

parvint jusqu'à son cerveau. Là, pendant sept années, il se nourrit de

cervelle d'empereur, sans qu'aucun médecin pût le déloger. _Titus_

mourut après d'horribles souffrances. On ouvrit sa tête pour voir quel

était ce mal contre lequel avaient échoué tous les efforts de la

médecine, et on trouva le moucheron, mais fort engraissé. Il était

devenu de la taille d'un pigeon. Il avait des pattes de fer et une

bouche de cuivre.

En laissant mes regards errer au travers des feuilles du chêne,

j'aperçois de singuliers fruits ou de bizarres fleurs. Ce sont de

petites pommes vertes marquées de rose sur un côté, comme les pommes

d'api. Ce sont sur d'autres feuilles de petites groseilles rouges. Ces

fruits ont un insecte pour noyau, ces fleurs ont des oeufs d'insectes

pour graines. Ce sont des demeures produites sur les feuilles par la

piqûre de petites mouches qui pondent leurs oeufs dans l'intérieur de

la feuille. Cette piqûre produit l'effet que produisent sur nous les

blessures de certains insectes: la feuille s'enflamme, se tuméfie,

s'arrondit, et produit une boule dans laquelle le petit ver qui provient

de l'oeuf, et qui doit devenir mouche, croit et se nourrit jusqu'au

moment de sa transformation. D'autres mouches quelquefois viennent aussi

pondre dans l'intérieur de ces _galles_ (c'est ainsi qu'on appelle ces

excroissances), après qu'elles sont formées, quoique leurs enfants ne

mangent pas de feuilles de chêne. Loin de là, ils deviendront des vers

carnassiers; et c'est le premier habitant, celui pour lequel a été créé

la retraite, qui leur servira de nourriture. Après l'avoir mangé, ils

héritent de la maison, s'y transforment en véritables mouches, comme

aurait fait le propriétaire, percent la galle, et vont chercher des

femelles qui, comme eux, ont été pondues dans d'autres galles, en ont

mangé l'habitant, et cherchent un mâle dans les plaines de l'air.

[Illustration]

Presque toutes les plantes donnent naissance à des galles différentes,

dans lesquelles croissent et se transforment, mangent ou sont mangés,

divers insectes. Sur les feuilles de la _viorne_ s'élèvent des galles

desquelles sort un petit scarabée de couleur cannelle. Les galles

rougeâtres des feuilles du _saule_ renferment une sorte de chenille qui

s'en échappe à un certain moment, parce que ce n'est pas dans la galle

qu'elle doit se transformer. C'est dans la terre qu'elle va s'enfermer

jusqu'à ce qu'elle sorte sous la forme d'une mouche à quatre ailes. Le

rosier sauvage a quelquefois une galle recouverte d'une sorte de

chevelure verte et rougeâtre, d'un aspect fort singulier. Si l'on garde

renfermées quelques-unes de ces galles, on en verra sortir des mouches

de trois ou quatre espèces différentes. Il ne faut pas croire cependant

qu'elles aient des droits, sinon égaux, du moins pareils à la propriété

de ce domicile. Quelques-unes occupent la galle par droit de naissance;

c'est leur mère qui l'a formée de sa piqûre, et qui a déposé dedans

l'oeuf dont provient le ver qu'elles sont avant d'être mouches.

Celles-là sont de petites mouches ventrues et bossues; le mâle est tout

noir, la femelle a le corselet noir et l'abdomen marron. Voilà les

possesseurs légitimes; les autres, à un quasi droit de naissance,

joignent un droit de conquête. Voici comment la chose se fait: deux

petits oeufs assez ronds sont déposés dans la galle chevelue du

rosier; une mouche noire et marron a pondu le premier, et a, par sa

piqûre, fait croître la galle. Un _ichneumon_ a pondu le second; ces

deux oeufs restent quelque temps ensemble, éclosent et deviennent deux

vers. Le premier mange l'intérieur de la galle, qui croît et pousse à

mesure, le second suce le premier, qui répare à mesure ce que l'autre

lui mange, comme Prométhée sous le vautour qui mange son foie,

_immortale jecur_. En effet, un ver carnassier mourrait bien vite de

faim s'il s'avisait de dévorer le ver qui est seul renfermé avec lui. Un

homme ne vivrait pas longtemps s'il n'avait à manger qu'un seul mouton.

Mais voici le soleil couché, le jour baisse; j'oublie de regarder, ou je

regarde vaguement, en proie à une douce rêverie que vient accroître la

cloche de l'église qui sonne la fin du jour; les premières étoiles

paraissent à travers le feuillage; que sont ces étoiles? Les plus

savants astronomes nous disent à quelle distance les planètes sont de

notre terre, ils savent lesquelles marchent et quelle route elles

suivent; mais voilà où se borne leur science. Supposons qu'on vint nous

dire: l'Angleterre est située sous tel degré de latitude, c'est une île,

on croit distinguer des montagnes. Nous ne croirions pas connaître

très-bien l'Angleterre; mais c'est cependant le point où s'élèvent les

connaissances astronomiques, et, que de travaux, de soucis,

d'inventions, de veilles, de calculs, il a fallu pour en venir là.

Ces globes de feu sont-ils des mondes comme le nôtre? Oh! alors, mon

ami, quelle plaisanterie que les voyages! que signifie de faire plus ou

moins de chemin dans un des globes plus nombreux peut-être que le sable

de la mer qui gravitent autour du soleil. Vous serez bien fier quand

vous aurez fait le tour de notre monde; et il y a là-haut plus de mondes

peut-être que vous n'aurez dans vos voyages soulevé de grains de

poussière sous vos pieds, et ces mondes-là sont inabordables pour vous;

il y a de ces mondes si éloignés, que chacun d'eux ne forme à nos yeux

qu'un grain impalpable d'une poussière lumineuse. Il y en a

probablement, disent certains savants, qui sont si éloignés de nous, que

leur lumière n'est pas encore arrivée à nous depuis l'origine de notre

monde, quoique la lumière fasse quatre millions de lieues par minute.

A la bonne heure! voilà ce que j'appelle des voyages et des distances;

que signifient les deux ou trois mille lieues que vous aurez faites

quand vous reviendrez. Vraiment cela ne vaut pas la peine de se

déranger.

Ces mondes sont-ils destinés à recevoir les âmes de ceux qui meurent? la

mort est-elle le commencement de l'immortalité? à ce moment suprême, les

ailes de notre âme se développent-elles comme les ailes du papillon qui

sort du linceul qu'il s'est filé étant chenille?

Le vent m'apporte par bouffées de douces odeurs et des sons éloignés. De

bien loin j'entends les sons d'un cor de chasse qui se perd dans le

bruissement des feuilles, l'air fraîchit, je vais rentrer.

Avez-vous vu dans votre journée autant de choses singulières que j'en ai

aperçues sans changer de place et couché sur le dos dans l'herbe?

Demain je m'étendrai sur le ventre.

[Illustration]

LETTRE XII.

DES COULEURS.

Les savants, qui ont inventé tant de mots, auraient bien dû en imaginer

qui pussent donner une idée exacte des couleurs et de leurs nuances. Je

suis obligé de vous avouer, mon ami, que c'est ce qui m'embarrasse le

plus dans le récit de mon voyage. Il n'y a que fort peu de mots pour

désigner les couleurs, et encore sont-ils pris au hasard dans des ordres

d'idées très-éloignés les uns des autres. Cela me gêne d'autant plus que

les couleurs ont pour moi des harmonies aussi ravissantes que celles de

la musique, qu'elles éveillent chez moi des pensées toutes particulières

et différentes, et que leur influence agit puissamment sur mon

imagination.

J'ai été une fois mis en prison, eh bien, les murs étaient pour moi

moins désagréables qu'une certaine couleur chocolat dont ils étaient

revêtus; je reconnaissais jusqu'à un certain point le droit qu'a la

société de mettre un homme en prison, mais je ne pouvais admettre le

droit de l'enfermer dans cette horrible couleur.

Une des choses qui me sont particulièrement désagréables en voyage,

c'est la façon dont sont décorées les chambres d'auberge: les rideaux

jaunes avec des galons rouges, les fauteuils rouges avec des galons

jaunes; ces couleurs si ordinairement et si brutalement réunies par les

tapissiers me causent des impressions tout à fait désagréables.

Il m'arrive souvent, même dans des maisons ou je ne suis pas familier,

de me lever au milieu d'une conversation pour aller déranger deux

couleurs ennemies qu'un hasard malencontreux a rassemblées sur un

meuble. Il y a pour moi, entre les couleurs et les nuances, des

discordances aussi fortes que celles qu'il peut y avoir entre certaines

notes de musique.

Il n'y a pas de couleurs fausses si ce n'est dans la nomenclature des

marchandes de modes; mais il y a des assemblages de couleurs qui sont

aussi faux que si quelqu'un jouait au hasard du violon sans avoir jamais

essayé préalablement. Je me rappelle deux personnes qui m'ont toujours

été désagréables à cause de certaines couleurs dont elles s'étaient

ornées: la première était une certaine grosse femme avec des robes

vertes et des chapeaux jaunes; l'autre, un homme qui se parait de gilets

d'un rouge provoquant et de cravates d'un bleu hardi. J'ai voulu lutter

contre la prévention que m'inspiraient de pareils affublements; j'ai dû

m'en repentir: j'ai depuis eu fort à me plaindre de mes relations avec

ces deux personnages.

Il y a au moins autant de gens qui ont la vue fausse, que de gens qui

ont l'oreille fausse, sans parler des peintres, dont les uns voient

jaunes, les autres bleu ou gris, comme s'ils regardaient les objets à

travers des lunettes de ces couleurs.

Il est à remarquer que les paysans ne reconnaissent que le rouge, dont

le domaine pour eux embrasse le rose et l'orange, et toutes les nuances

comprises entre ces deux couleurs:--le jaune, mais seulement certaines

nuances; quand il est pâle, ils l'appellent blanc; quand il est un peu

foncé, c'est du rouge;--le bleu qui commence à l'amarante et embrasse

toutes les nuances du violet, excepté le bleu pur qu'ils confondent

quelquefois avec le vert. Ils connaissent assez bien le vert; le blanc

s'applique à toutes les nuances pâles, le noir à toutes les nuances

foncées.

Me trouvant un jour au bord de la mer, je me promenais sur une côte

entièrement couverte de petites fleurs desséchées tellement serrées, que

je pensais que vue à une certaine distance, à l'époque de la floraison,

la colline entière devait paraître de cette couleur. Eh bien! personne

dans le pays ne put me dire de quelle couleur est cette fleur; je ne pus

obtenir à mes questions deux réponses semblables pour me faire une

probabilité. Les paysans, en général, s'occupent assez peu du côté

poétique de la nature: les idylles et les églogues sont des mensonges.

Je me rappelle seulement deux appréciations que j'ai entendu faire dans

la même journée par deux paysans: l'une regardait un jeune orme qui,

planté entre des ormes plus âgés, s'était hâté d'atteindre leur sommet

pour avoir sa part d'air et de soleil. Il avait une tige plus droite et

plus élancée que celle d'un peuplier; il balançait au moindre vent sa

tête verte et luxuriante.--Quel malheur que vous n'en ayez qu'un comme

ça, me dit un de mes voisins.--Pourquoi?--Parce que celui-ci ferait un

superbe montant d'échelle.--Comme au printemps je regardais les fleurs

des pêchers qui commençaient à montrer déjà une pointe rose, un autre me

dit:--Vous regardez que la _marchandise_ commence à pousser.

Je crois vous avoir raconté un jour, qu'un jardinier demandait à son

maître, qui est de mes amis, la permission de coucher à l'avenir dans

l'écurie. Il n'y a pas moyen de dormir dans la chambre qui est derrière

la serre, Monsieur, disait-il, pour appuyer sa demande, il y a par là

des rossignols qui ne font que gueuler toute la nuit.

En cherchant à vous dire certaines couleurs de fleurs ou d'insectes,

j'ai fait une remarque, c'est que je me faisais mieux comprendre en

employant, pour désigner ces couleurs, certains noms de pierres

précieuses. Il est bien singulier que la plupart des gens connaissent

mieux des pierres qui habitent à mille lieues d'ici les profondeurs de

la terre, ou les perles et le corail qu'il faut arracher du fond des

mers, que les mouches qui volent contre nos vitres, que les fleurs qui

naissent sous nos pieds, qui nous entourent de toutes parts, qui

frappent nos yeux depuis notre première enfance: c'est que la vanité a

attaché un prix singulier aux pierreries, et a négligé de s'occuper des

richesses communes que la nature a jetées avec tant de profusion sur la

surface de la terre. Certes, il y a certaines pierres qui me flattent

singulièrement la vue, mais il n'en est aucune dont on ne retrouve les

couleurs sur quelque fleur ou sur quelque insecte. La chrysis n'est-elle

pas une pierrerie vivante composée d'une émeraude et d'un rubis?

Connaissez-vous un saphir d'un bleu aussi pur que le bluet des champs,

aussi éclatant que la sauge appelée _salvia patens_, que le _delphinium

vivace_, qui fleurissent dans nos jardins? Cherchez donc dans les

pierres l'écarlate de certains géraniums et des petites verveines rouges

qui effacent les géraniums? Est-il des émeraudes qui aient la

transparence des feuilles du chêne sous lequel j'étais hier, quand le

soleil était au-dessus? Est-il un diamant qui ait le feu et les couleurs

des gouttes de rosée au soleil? Un jardin n'est-il pas un écrin vivant,

plein de pierreries qui volent, et d'autres pierreries qui

s'épanouissent et répandent des parfums? Mais les pierreries sont

chères, tout le monde n'en peut pas avoir, et c'est pour cela que tout

le monde en veut. Il ne s'agit pas d'ailleurs de voir ni d'avoir des

pierreries, il s'agit d'en montrer. Ce que je vous dis là n'est pas un

paradoxe ni un jeu d'esprit. Qu'aimez-vous dans les pierreries? est-ce

la couleur? Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, les fleurs et les

insectes ont de plus belles couleurs encore. Est-ce la dureté? le sable

de votre jardin est fort dur, le balcon de fer de votre fenêtre est

fort dur, et vous n'en faites aucun cas: c'est donc le prix, c'est donc

l'argent?

D'autre part, on imite toutes les pierres précieuses avec du verre, de

façon à s'y méprendre. Beaucoup de femmes même montrent quelquefois

leurs diamants véritables, et portent habituellement des diamants faux

montés de la même manière pour éviter les vols et les accidents. Certes,

ces derniers ont autant d'éclat et rendent aussi belles les femmes qui

les portent; sans cela, je vous déclare que pas une ne s'y résignerait.

A quoi servent donc les autres, les vrais, renfermés dans un écrin? On

les a, et les autres savent qu'on les a, et en connaissent le prix,

voilà tout.

Mais venons aux couleurs. Beaucoup de couleurs ont pris leur

dénomination de certaines pierres précieuses. Eh bien, ces dénominations

n'ont aucun sens, parce que les mêmes pierres varient singulièrement

dans leurs nuances et même dans leur couleur. Demandez à un

minéralogiste. Le rubis est d'un rouge glacé, ou plutôt velouté de

violet; mais il y a aussi des rubis d'un rouge orangé, et des rubis qui

sont roses.--L'émeraude possède tous les tons du vert, depuis le

blanchâtre jusqu'au vert le plus sombre. Il y a de plus des émeraudes

blanches et des émeraudes jaunes.--La topaze, que vous croyez obligée

d'être jaune, a le défaut, pour spécifier une couleur, d'être de tous

les jaunes possibles, du jaune presque blanc à l'orangé; mais encore il

y a des topazes blanches, des topazes rouges, des topazes verdâtres et

d'autres presque bleues.--Le grenat est d'une sorte de cramoisi foncé;

demandez toujours aux minéralogistes, ils vous diront qu'il y a aussi

des grenats orangés, des grenats verts et des grenats noirs.

Certes, s'il y avait quelque chose qu'on dût connaître, ce seraient les

plantes et les fleurs sur lesquelles on marche depuis l'enfance. Alors,

par leur moyen, si les hommes daignaient les regarder quelquefois, on

aurait, pour désigner les couleurs, une gamme complète à laquelle il ne

manquerait aucun ton ni aucune fraction de ton, et une langue exacte et

bien faite, en cela que les mots auraient un sens fixe, invariable et

le même pour tous. Quelques noms de couleurs ont été empruntés aux

fleurs. Tout le monde, quand on les prononce, sait parfaitement à quoi

s'en tenir: capucine, lilas, violet, amarante, bouton d'or,

feuille-morte, rose. Les noms de couleurs empruntés aux fruits sont

également fort inintelligibles: orange, citron, prune, abricot, vert

pomme; mais il en est une foule dont la dénomination ne vaut rien, parce

qu'elle est tirée d'objets que nous n'avons ni facilement ni

habituellement sous les yeux, ou qui ne sont qu'une convention dont le

type n'existe pas, telles que: bleu de Prusse, bleu de roi, bleu de

France, etc; jaune de Naples, jaune de chrome, jaune d'or. Outre que ces

mots ne présentent rien de fixe et de net à l'esprit, il y a entre les

nuances de jaune et de bleu qu'ils désignent, plus de cinquante nuances

intermédiaires qu'il n'y a pas moyen d'exprimer. On a compris que _bleu_

ne signifiait presque rien, puisqu'il y a pour un objet cinquante

manières différentes au moins d'être bleu. On a donné à chaque couleur

deux demi-tons, comme à chaque note de musique: on a dit bleu foncé et

bleu clair, comme on a dit _la_ dièse ou _si_ bémol. Je ne sais si les

musiciens se contentent volontiers de ces divisions, mais à coup sûr les

coloristes ne s'en peuvent trouver satisfaits. Il y a trente bleus

clairs différents et autant de bleus foncés. D'ailleurs, comment

reconnaître la note juste? quel est dans les couleurs le _bleu bécarre_,

le vrai bleu, le _bleu naturel_? On ne peut donc faire comprendre les

couleurs que l'on ne veut désigner que par des comparaisons, et ces

comparaisons, le raisonnement le plus vulgaire comprend qu'elles doivent

être prises des objets qui nous sont le plus familier et qui varient le

moins. Les fleurs nous présentent ces deux avantages, et celui, en

outre, de renfermer dans un même ordre de choses et d'idées toutes les

couleurs et toutes les nuances possibles.

Le rouge a plus que toutes les autres couleurs frappé les hommes, comme

il est aimé des enfants et des sauvages. Quelques-unes de ces

différentes nuances ont, en conséquence, été distinguées et nommées; il

n'y a aucune autre couleur dont le langage ordinaire en fournissent

autant: cramoisi, ponceau, écarlate, carmin, pourpre, incarnat, nacarat;

mais encore ces dénominations présentent à l'esprit quelque chose de

vague, et sur le sens précis duquel il est difficile de faire tomber

trois personnes d'accord.

Demandez aux savants quelle était la nuance précise de la pourpre des

anciens.

Il reste une foule de nuances qui n'ont pas de nom. Prenons pour exemple

la couleur la moins commune dans les fleurs, le bleu, et commençons

notre gamme. Certaines jacinthes vous donneront d'abord un blanc à peine

mélangé de bleu; la violette de Parme est d'un bleu lapis extrêmement

pâle; ensuite vient le géranium bleu des prés, puis la glycine de la

Chine, puis la fleur du lin; puis arrivent par ordre de nuances le

myosotis (_ne m'oubliez pas_), la bourrache, la cynoglosse, la sauge

étalée (_salvia patens_), la commeline tubéreuse, le bluet des champs,

la belle du jour, l'anagallis morelli, le plumbago carpentæ, le pied

d'alouette vivace à fleurs simples, puis celui à fleurs doubles qui est

d'un bleu métallique, et enfin comme dernière nuance de bleu sombre

presque noir, les baies du laurier-thym.

Ces désignations, si elles étaient en usage, donneraient des couleurs

des idées immuables, au moyen d'une langue pour laquelle il n'y a à

imaginer aucun mot, à créer aucun barbarisme; à mille lieues, à mille

ans de distance on se parlerait des couleurs avec une précision

rigoureuse, parce que chacun aurait sa gamme-type sous les yeux.

Vous avez déjà emprunté aux fleurs le mot rose; mais vous n'avez pas de

mots pour exprimer les nuances de rose. Eh bien! vous les trouveriez

d'abord dans les différentes variétés de roses: la rose à cent feuilles,

la rose des quatre-saisons, la rose du Bengale, ne sont pas du même

rose, et la fleur du pêcher, et celle de la jacinthe ont encore des

nuances particulières.

Et le blanc: comment exprimer les nuances du blanc; regardez par la

fenêtre de bien loin; voici quatre arbres couverts de fleurs blanches:

un cerisier, un prunier, un abricotier, un amandier; je vous déclare

que, d'aussi loin que je sois d'eux, à une distance où les formes

disparaissent où les couleurs seules et certaines couleurs se font

apercevoir, je ne confondrai jamais ces quatre arbres dont les fleurs

sont blanches, mais d'un blanc très-différent. Donnez-moi également une

teinte exacte de rose ou de blanc, et je vous dirai à quelle fleur elle

appartient, mais il faudrait pour cela que ce ne fût pas une exception

de rencontrer un homme qui a daigné faire quelque attention aux

magnificences dont la terre est couverte.

La langue est aussi pauvre au moins pour exprimer les saveurs; mais ici,

je ne professe plus, je ne suis pas à beaucoup près aussi fort.

Voilà, mon cher ami, une lettre qui me semble bien ennuyeuse pour ceux

auxquels la nature n'a pas donné à l'endroit des couleurs une

susceptibilité égale à la mienne.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE XIII.

SUR LE VENTRE.

Gravissez des montagnes, mon cher ami, passez des torrents, descendez au

fond des précipices, faites-vous traîner par des chevaux, des ânes, des

mulets, des rennes, par des chameaux ou des chiens, selon le pays où

vous êtes. Me voici revenu sous mon chêne, encore couché dans l'herbe,

mais, cette fois, étendu sur le ventre et le visage à quelques pouces de

terre, peut-être serai-je aussi heureux que vous dans notre ardeur

commune de voir du nouveau.

Après quelque temps, qu'on regarde attentivement et de près les petites

choses, on perd graduellement le sentiment des dimensions; cette mousse

verte me semble des arbres et les insectes qui errent sur son velours

prennent à mes yeux autant d'importance que des cerfs ou des chevreuils

dans une forêt.

[Illustration]

La mousse est intéressante à plus d'un égard; outre le charme de sa

couleur chatoyante, c'est un agent très important de la nature. Le grand

ouvrier qui a construit notre demeure, y a établi les choses de telle

sorte que tout vit, meurt et se renouvelle de soi-même, et qu'il semble

qu'il ait tout arrangé de façon à ne plus avoir à s'en occuper jamais.

La vie et la mort des végétaux, comme la vie et la mort des hommes ne

sont que des transitions; la mort est l'engrais de la vie; une chose ne

périt pas pour ne plus être, mais pour qu'une autre puisse être à son

tour, et, quand un certain cercle est rempli, la dernière production de

ce cercle meurt à son tour pour faire revivre la première. Voyez une

roche nue, elle se couvre d'abord de taches jaunes arrondies; ces taches

sont déjà une végétation.

Des moisissures de tous genres pour lesquelles nous avons une grande

répugnance, offrent à l'oeil armé d'une loupe de charmantes

végétations, de petites forêts qui ont leurs animaux particuliers.

Les champignons qui sont une sorte de moisissure couvrent les lieux

arides de leurs formes bizarres et de leurs couleurs variées et souvent

éclatantes dans certaines espèces. L'oronge est couleur capucine; le

faux oronge est de la même couleur et moucheté de blanc; l'agaric rouge

est incarnat, l'agaric visqueux est orangé, d'autres offrent toutes les

nuances du pourpre et du brun, ou sont marbrés de diverses couleurs.

Ces premières végétations meurent, et, de leurs débris, laissent sur la

roche ou sur le tuf aride un peu d'une sorte de terreau, bien peu, juste

ce qu'il en faut pour que certains lichens qui n'en ont presque pas

besoin, mais qui cependant ne peuvent s'en passer tout à fait, puissent

y végéter à leur tour. Les moisissures que l'on voit sur le pain, sur

les confitures, etc., portent à l'extrémité des filaments, de petites

têtes qui se crèvent pour laisser échapper une poussière féconde au

moyen de laquelle elles se reproduisent. Rien que sur un pot de

confitures on peut trouver un grand nombre d'espèces de ces petites

végétations, différant entre elles par leur forme et leur

fructification.

Il y a une espèce de moisissure particulière qui attaque les grains de

blé et qui est simplement une plante parasite.

Voyage autour de mon jardin · 第 6 / 25 段