_souci pluvial_ ne tarde pas à imiter son exemple, à moins que le temps
ne soit pluvieux, car alors il se serait refermé plus tôt. La
_paquerette_, qui s'était étalée au soleil se resserre et redevient
rose. Graduellement, les feuilles de l'_acacia_ se replient ainsi que
celles des autres arbres dont nous avons vu ce matin le réveil; la
_belle-de-jour_ se ferme, le soleil va se coucher; la fleur blanche du
_nénuphar_ rassemble ses pétales et les resserre. Les oiseaux ont cessé
de chanter et se disputent leur place sous les feuilles; vous voyez
reparaître au ciel les couleurs que vous y avez admirées ce matin, mais
elles ont pris des nuances plus sévères et plus foncées. Le rose du
matin est rouge le soir, le jaune est orange, le lilas est devenu
violet; le globe de feu descend et disparaît dans une brume rouge qui
semble la cendre allumée d'un volcan. Les arbres de l'orient à leur tour
reçoivent l'adieu et le dernier regard du soleil comme les arbres de
l'occident avaient reçu son bonjour et son premier rayon. On entend au
loin coasser les _grenouilles_, les _scarabées_ volent lourdement, le
_cerf-volant_ et le _rhinocéros_ sortent des creux des chênes, les
_stercoraires_ bleus et violets, et plus richement vêtus que les rois,
sortent de la bouse de vache.
Voici la nuit.
Mais la nuit a ses oiseaux, ses fleurs et ses insectes qui dormaient
pendant le jour et qui s'éveillent lorsque les autres s'endorment.
La lune est leur soleil.
La _belle-de-nuit_ a ouvert ses petits cornets pourpres, jaunes ou
blancs. Une variété, dont la fleur blanche supportée par un long tube a
le centre d'un riche violet, exhale une douce odeur. L'_énothère_ étale
ses belle coupes jaunes parfumées. Les _volubilis_ attendront le milieu
de la nuit.
Pendant ce temps les étoiles s'épanouissent au ciel. Dans l'herbe, les
_lucioles_ femelles commencent à briller d'un feu vert et phosphorique:
c'est seulement l'extrémité inférieure de leur corps et le dessous qui
est ainsi lumineux. La _luciole_ est au jour un insecte aplati, se
traînant sur six mauvaises pattes; le soir elle se met sur le dos pour
que le phare qu'elle allume se voie de plus loin.
[Illustration]
Vous connaissez l'histoire d'_Héro_ et de _Léandre_, c'étaient deux
amants séparés par un bras de mer. Chaque nuit _Léandre_ traversait le
détroit à la nage pour aller passer quelques instants auprès d'_Héro_.
Je ne sais si _Héro_ était bien belle, mais avec la première venue et
des obstacles on fait une passion. _Ovide_ dit qu'elle était ravissante,
j'en crois _Ovide_. Une nuit, une tempête s'élève pendant que _Léandre_
s'efforce en vain de gagner l'autre rive, guidé par le fanal que son
amante allume chaque soir. Le poète met dans sa bouche une plainte
touchante, il prie la tempête de ne le noyer qu'au retour; la tempête
fut sourde et la malheureuse _Héro_ vit arriver à ses pieds le cadavre
de son amant.
La _luciole_ n'allume de même son fanal et ne prend tant de soin de le
mettre en évidence, que parce que c'est lui qui la désigne à une foule
de petits _Léandres_ vagabonds, auxquels la nature a accordé des ailes.
Les mâles des lucioles sont beaucoup plus petits que les femelles, et,
je le croirais, beaucoup plus nombreux, car il est rare qu'on en voie
moins de trois ou quatre entourer en tous sens une femelle de leurs
soins empressés. Ils ne sont pas lumineux.
Pendant qu'à l'exemple de Diogène, mais pour un autre motif, la
_luciole_ cherche un _homme_ avec sa lanterne, une grande _phalène_
passe auprès de moi; ses ailes font entendre un bruit semblable à celui
que ferait un petit oiseau. En effet, elle est beaucoup plus grosse que
certains oiseaux-mouches. Elle passe au-dessus de toutes les fleurs qui
dorment, elle cherche; elle sait que dans ces belles coupes de grenat et
de topaze des _belles-de-nuit_ et des _énothères_ un doux nectar est
préparé pour elle. La voici au-dessus d'une _énothère_: elle plane sans
toucher la fleur, ses ailes semblent immobiles, tant elle les agite
vivement. Alors elle développe une trompe roulée sous sa tête, et qui
échappait à la vue, mais qui est plus longue que l'insecte entier. Cette
trompe se sépare en deux; chacune des deux est une trompe parfaite, au
moyen de laquelle elle suce au fond des fleurs le miel qu'elles
renferment.
Il ne faut pas croire que, pour ne sortir que la nuit, ce papillon, que
les naturalistes appellent _sphinx_, ait négligé sa parure. Il a les
ailes d'un gris nué de divers bruns et noirs. Le corps est peint
d'anneaux blancs, roses et noirs, séparés dans la longueur du corps par
une raie grise.
En voici un autre qui est encore plus richement vêtu: son corps et ses
ailes sont de deux couleurs, vert olive et rose.
Mais quel cri plaintif se fait entendre sur ce jasmin? Est-ce ce grand
_sphinx_ qui s'y est posé qui s'avise de gémir ainsi? Si le cri qu'il
fait entendre est lamentable, son aspect n'est pas non plus fort
réjouissant. Ses ailes supérieures sont nuées de couleurs sombres; les
inférieures sont d'un orange terne et pâle, avec des bandes noires. Son
corps est rayé d'anneaux noirs et de ce même orange triste: mais c'est
sur son corselet que la nature s'est permis une singulière fantaisie:
des taches oranges et noires forment, d'une manière parfaitement
distincte, la figure d'une tête de mort.
[Illustration]
En 1730, il parut en Bretagne une grande quantité de ces papillons. Leur
cri et leur figure singulière jetèrent l'épouvante dans tous les
esprits. Les curés en parlèrent en chaire, et donnèrent cette apparition
comme un signe évident de la colère céleste. Les imaginations furent
frappées au plus haut degré, beaucoup de personnes firent des
confessions publiques; un curé écrivit à ce sujet une homélie qui fut
insérée dans le Mercure de France. Les plus incrédules dirent que ce
prodige annonçait une peste. M. _de Pontchartrain_, alors secrétaire de
la marine, demanda à l'Académie si quelques-unes de ces alarmes étaient
fondées. L'Académie ayant répondu négativement, fut fort blâmée par
l'Eglise; les pères de Trévoux proclamèrent dans leur journal que
c'était à tort qu'on désabusait les gens d'une terreur salutaire: «Le
public, disaient-ils, a toujours droit de s'alarmer, parce qu'il est
toujours coupable, et tout ce qui lui rappelle la colère d'un Dieu
vengeur est toujours respectable.»
L'espèce de cri que fait entendre ce sphinx, qui a été justement nommé
_Atropos_, est produit par le frottement de sa trompe contre les
cloisons qui la renferment. Il a été une grande chenille jaune et verte.
Ce n'est qu'assez avant dans la nuit que les _volubilis_ déplissent
leurs fleurs. Il y a une petite chenille assez laide qui vit sur les
volubilis, et qui devient un papillon fort joli et fort singulier; la
chenille est d'un vert blanchâtre et assez velue. La phalène est d'une
blancheur éclatante; ses ailes paraissent se composer de dix petites
plumes d'une extrême finesse. Chacune des ailes supérieures est divisée
en deux, chacune des ailes inférieures est divisée en trois parties
découpées, en telle façon que ce n'est qu'avec le secours de la loupe
qu'on peut voir que ce ne sont pas de véritables plumes beaucoup plus
blanches que celles du cygne, beaucoup plus finement striées que celles
de l'autruche.
La nuit est le temps que les arbres prennent pour aspirer l'oxigène qui
est nécessaire à leur existence comme à la nôtre. Le jour, ils en
expireront et en rendront à l'air beaucoup plus qu'ils n'en ont pris,
l'action du soleil décomposant l'acide carbonique.
Ces deux phénomènes expliquent le danger qu'il y a à garder des végétaux
la nuit dans une chambre fermée, car alors les végétaux absorbent une
partie de l'oxigène et diminuent la quantité d'air respirable. Cette
quantité, nécessaire à chaque homme, est plus considérable qu'on ne
pense. Un homme consomme par heure au moins six mètres cubes d'air; la
plupart des plaisirs pris en commun, les bals, les soirées, les
spectacles, les assemblées, commencent par diminuer considérablement
cette ration indispensable. Il est difficile que dans un raoût, dans une
soirée comme on les donne aujourd'hui, chaque personne ait pour sa part
plus d'un mètre et demi d'air respirable. Vous vous décideriez
difficilement à prendre quelques-uns de ces plaisirs s'il vous fallait
les acheter au prix de la privation des deux tiers de vos aliments. La
privation d'air a des effets moins immédiats, mais il est probable
qu'elle engendre la plus grande partie des maladies propres aux
habitants des villes.
Outre que les végétaux renfermés dans une chambre absorbent une partie
d'oxygène, ils expirent une partie égale d'acide carbonique, qui est un
poison mortel quand il se trouve mêlé en proportion trop forte dans
l'air respirable, dont il est cependant un des éléments. Cela explique
également le bien-être que l'on éprouve le jour sous les arbres,
bien-être qui ne vient pas seulement de l'ombre et de la fraîcheur.
Vous voyez, mon ami, que, sans qu'il soit nécessaire de changer de
place, il suffit de regarder, pour voir sans cesse des choses nouvelles
passer sous nos yeux. Aucune des plantes, aucun des insectes dont je
vous ai parlé dans cette lettre et dans la précédente ne s'épanouit ou
ne se montre, ne se ferme, ne se transforme ou ne meurt, avant ni après
l'époque, le jour, l'heure qui lui a été assigné. Toujours le
_léontodon_ ouvre ses rayons d'or avant que la _pâquerette_ n'étale ses
rayons d'argent; jamais l'_énothère_ ne développe sa corolle avant que
le nénuphar n'ait replié ses pétales. Le _merle_ siffle le matin, le
_rossignol_ chante pendant la nuit; les _sauterelles_, dans les
luzernes, font entendre sous la chaleur la plus ardente du soleil une
sorte de coassement pareil à celui des _grenouilles_ dans les mares,
quand le soleil se couche. Chaque instant a son intérêt, son spectacle,
sa richesse et sa splendeur.
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE X.
Quand je cherche à me rappeler tous les bonheurs de ma vie, je reconnais
qu'il n'y en a guère que j'aie prévus et atteints à la course.
Les bonheurs sont comme le gibier: quand on les vise de trop loin, on
les manque.
Ceux qui me reviennent à la mémoire sont venus d'eux-mêmes me trouver.
Pour beaucoup de gens, le bonheur est une grosse chose imaginaire et
compacte, qu'ils veulent trouver tout d'une pièce; c'est un diamant gros
comme une maison, qu'ils passent leur vie à chercher et à poursuivre au
hasard.
Ils sont comme un horticulteur de ma connaissance qui ne rêve que de
trouver une rose bleue, rose que j'ai un peu cherchée moi-même, et qui
est plus déraisonnable à espérer que le diamant dont je vous parlais
tout à l'heure. Depuis que cette fantaisie est née dans le cerveau de ce
pauvre diable, les autres fleurs n'ont plus eu pour lui ni éclat ni
parfum.
Le bonheur n'est pas une rose bleue; le bonheur est l'herbe des
pelouses, le liseron des champs, le rosier des haies, un mot, un chant,
n'importe quoi.
Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une
mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale
et réelle pour les autres.
Ce gros diamant, cette rose bleue, ce gros bonheur, ce bonheur
monolythe, est un rêve. Les bonheurs que je me rappelle, je ne les ai
pas poursuivis ni cherchés au loin; ils ont poussé et fleuri sous mes
pieds, comme les paquerettes de mon gazon.
Mes plus grands bonheurs, je les ai trouvés dans un jardin par-dessus
lequel j'aurais sauté, dans une chambre où je ne pouvais faire trois
pas. Cette chambre, je me la rappelle encore, je n'ai qu'à fermer les
yeux pour la voir, il semble que je la voie dans mon coeur. Elle était
meublée de fauteuils en velours d'Utrecht jaune, d'une table à jeu près
de la cheminée, d'un vieux piano entre les deux fenêtres. Un jour,
_elle_ essayait de m'apprendre à jouer d'un seul doigt un air qu'elle
chantait quelquefois, et que j'aimais passionnément. Son père était
assis au coin de la cheminée et lisait un journal. D'abord elle joua
l'air devant moi, puis elle me dit d'essayer. Je ne pus trouver que les
trois premières notes; elle le joua plus lentement, je ne réussis pas
davantage. Elle riait beaucoup de ma maladresse. Alors elle prit ma main
pour me faire frapper les notes du doigt: c'était la première fois que
nos mains se touchaient. Je frissonnai, elle cessa de rire et retira sa
main; et nous restâmes tous deux silencieux. Le jour baissait et mêlait
un profond recueillement à nos émotions. Nos regards se rencontrèrent et
se confondirent; il me sembla que je devenais elle, qu'elle devenait
moi; que notre sang se mêlait dans nos veines, notre pensée dans notre
âme. Deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et roulèrent sur ses
joues comme deux perles de rosée brillent au matin sur une rose. Alors
son père, que nous avions oublié avec le reste du monde, laissa tomber
son journal qu'il ne pouvait plus lire, et dit à sa fille de faire
allumer la lampe. Vous n'y voyez plus non plus, ajouta-t-il, car voilà
déjà longtemps que je n'entends plus le piano.
Eh bien! pour trouver ce bonheur--je ne m'en rappelle pas un aussi grand
dans le reste de ma vie,--je n'avais fait que descendre un étage,
quatorze marches, et venir de ma chambre dans la chambre aux fauteuils
jaunes. Et ma chambre si petite, si pauvrement meublée, que de joies
elle a renfermées! C'est là que j'ai fait pour elle dix-mille vers, dont
elle n'a jamais vu un seul; c'est là que je lui ai écrit tant de
lettres; c'est là que j'ai relu les quelques lettres qu'elle m'a
écrites, tant de fois que la bibliothèque d'Alexandrie ne m'aurait pas
fourni plus de lecture.
[Illustration]
Et cet escalier, ces quatorze marches qui nous séparaient, combien de
fois je l'ai descendu et monté pour la rencontrer, pour rencontrer son
père ou sa servante, pour voir sa porte, pour voir la sonnette qu'elle
avait touchée, le paillasson en jonc sur lequel elle avait posé ses
pieds! et aussi dans l'espoir qu'elle reconnaissait mes pas, qu'elle
m'entendait monter et descendre, qu'elle disait: Le voilà!
J'ai fait trois cents lieues dans cet escalier là, mon ami, et à chaque
pas j'ai trouvé un bonheur ou au moins une émotion.
Que de belles fleurs au printemps de notre vie, et comme elles se sont
fanées! que de choses sont mortes en nous dont nous ne songeons pas à
porter le deuil; loin de là nous prenons nos mutilations pour des
retranchements utiles, nous nous enorgueillissons de nos pertes, nous
appelons nos infirmités des vertus; l'estomac ne digère plus, nous nous
disons sobres; notre sang est refroidi, nous nous disons revenus de
l'amour, quand c'est l'amour qui s'en est allé de nous; nos cheveux, nos
dents meurent, et nous ne pensons pas que nous devons mourir bientôt
tout entiers. Nous nous agitons, nous nous tourmentons pour un avenir
que tout nous raconte que nous ne verrons pas.
J'ai entendu un homme de quatre-vingts ans me dire: Il faut cependant
que je m'occupe de mon avenir!
Et, cependant, les avertissements ne nous manquent pas: tout nous parle
de la mort.
Cette maison que nous habitons a été bâtie pour un homme mort depuis
longtemps, par des maçons qui sont morts. Ces arbres sous lesquels nous
rêvons ont été plantés par des jardiniers qui sont morts. Les tableaux
dont nous ornons nos logis ont été peints par des morts. Nos habits, nos
souliers sont faits avec les poils ou la peau d'animaux qui sont morts.
Le bateau sur lequel vous vous promenez entre les rives vertes, c'est un
arbre mort qui en fournit les planches. Ce feu devant lequel vous causez
est alimenté par des membres de cadavres d'arbres. Vos festins joyeux,
vos repas de chaque jour, offrent à vos yeux et à votre appétit des
cadavres d'animaux morts. Ce vin, dont vous vantez la vieillesse vous
rappelle que celui qui l'a récolté, que celui qui a fait les tonneaux,
que celui qui l'a mis en bouteille, et que tous ceux qui vivaient alors
sont morts. Et le soir, quand vous allez au théâtre voir représenter
Cinna ou Mithridate, ces personnages que vous regardez, ne sont-ce pas
des morts que vous évoquez pour qu'ils viennent gambader devant vous et
vous divertir.
Quand ces pensées me viennent, mon ami, il me prend une profonde horreur
de tout tracas, de toute agitation; je ne songe qu'à vivre tranquille,
sans souci du présent ni de l'avenir, et j'admire l'extravagance de tous
ces hommes qui, n'ayant que deux heures à dormir, passent ces deux
heures à faire et à retourner leur lit. Il me semble alors voir dans
tous ces gens qui se coudoient et s'évertuent, pour atteindre je ne sais
quoi, des fous furieux, et je suis de l'avis de ce philosophe qui
prétendait avoir découvert la véritable raison pour laquelle dans toutes
les grandes villes il y a un hôpital pour les insensés; c'est que, en y
enfermant quelques pauvres diables sous le nom de fous, on fait croire
aux étrangers que ceux qui sont hors de cet hôpital ne le sont pas.
_Vale_
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE XI.
SUR LE DOS.
Je suis en ce moment étendu sur un gazon parsemé de violettes, sous un
grand chêne qui m'abrite du soleil; je n'imagine rien qui puisse me
décider à quitter cette position. Je suis sur le dos, enfoncé dans
l'herbe plus d'à moitié; mes deux bras croisés derrière ma tête la
tiennent un peu élevée; les feuilles serrées du chêne forment une tente
verte transparente; entre certaines branches, j'aperçois le ciel par
taches bleues, j'entends mille bruits dans l'air, un _pinson_ chante du
haut de l'arbre, des _abeilles_ bourdonnent, quelques bouffées d'un vent
frais font frissonner les feuilles; j'écoute et je regarde. Sur le ciel
bleu passent de longs flocons de fils d'une soie plus blanche que tout
ce que nous connaissons et qui flottent mollement dans l'air,
s'abaissent et remontent; c'est ce que dans les campagnes on appelle
_fil de la Vierge_: on prétend que ce sont des fils échappés de la
quenouille de la vierge Marie. Ce n'a pas été pour moi une découverte
agréable, le jour que j'ai su que ces fils étaient produits par une
espèce d'araignée.
Une graine de _scorsonère_, surmontée d'un petit parachute en duvet,
vole à travers l'air pour aller se semer au loin; une graine de
_giroflée_, plate et légère, est portée par le vent sur le haut d'un
vieux mur, ou dans les fentes des ogives de l'église, qu'elle doit
décorer de ses étoiles d'or. Voici une _abeille_ qui passe, les pattes
chargées de la poussière jaune qu'elle a récoltée sur les étamines des
fleurs; le vent porte au loin cette poussière jaune.
J'ai vu des fleurs qui renferment dans leur corolle l'épouse et les
époux; j'en ai vu d'autres qui les portent séparés, mais sur la même
plante; il est des arbres et des fleurs qui ne produisent que des mâles
ou que des femelles, et souvent les uns et les autres sont plantés par
le hasard à de grandes distances. Dès lors point d'amours, point de
mariages, point de fécondation, point de reproduction; mais l'air se
charge de porter les tendresses de l'époux à l'épouse sous la forme de
ces petites outres jaunes qui contiennent une poussière fécondante. Les
_abeilles_ et les autres insectes qui voltigent de fleurs en fleurs sont
de petits messagers qui portent de l'époux à l'épouse des caresses
parfumées; c'est ainsi qu'elles paient l'hospitalité qu'elles reçoivent
dans les riches corolles et dans les nectaires pleins d'un miel
savoureux. L'épouse reçoit dans son sein le message de l'époux absent et
devient féconde.
Cette facilité que la nature a accordée aux plantes de correspondre
aussi intimement par la voie de l'air et par le moyen des insectes,
entraîne avec elle des conséquences dont nous ne pouvons nous plaindre,
mais qui cependant, au point de vue humain, passeraient au moins pour un
désordre. Voici en quoi consistent ces conséquences: voici un oeillet
blanc; il est habité par une petite nymphe entourée de dix amants; quel
que soit celui des dix pour lequel elle se décide, les graines qui
mûriront dans son sein ne produiront que des oeillets blancs. Il
arrive cependant que de ces graines naissent des oeillets blancs, des
oeillets rouges et des oeillets panachés de rouge et de blanc;
quelque adultère s'est donc glissé dans la corolle qui sert de grotte à
la nymphe? Vous vous croiriez en droit de concevoir au moins des
soupçons si, dans un ménage composé de deux personnes blanches, il
naissait un nègre et un mulâtre; en effet, un adultère a été commis, le
vent ou quelque insecte a été l'entremetteur, et a porté de douces
paroles à la nymphe au milieu de ses dix époux trompés.
Quelle horreur! direz-vous, ne pas pouvoir se contenter de dix époux!
Hélas! quand on en a dix à soi, le onzième fait précisément l'effet que
produit le second quand on n'en a qu'un.
C'est à de pareilles erreurs que nous devons les nombreuses variétés de
fleurs dont nos jardins sont ornés. Cela, du reste, n'a pas les mêmes
inconvénients que parmi les hommes; d'abord, l'amour parmi les fleurs
n'est pas égoïste; on est heureux d'aimer et de fleurir, on ignore la
jalousie, ce sentiment qui se compose d'avarice, d'orgueil et d'amour
aigri; ensuite, ce n'est pas comme dans les pauvres familles humaines
des gens qu'on appelle riches, où un enfant qui survient est pour les
autres un spoliateur, la richesse que les fleurs laissent à leurs
enfants est immense et éternelle; elle se compose de terre, de soleil,
de rosée; il n'y a rien à craindre, il y en aura toujours pour toutes.
Voici passer à son tour un _ichneumon_, semblable pour la forme à celui
que j'ai vu déposer ses oeufs dans le corps d'une chenille. Celui-ci
seulement est beaucoup plus grand. Lui aussi doit déposer ses oeufs
dans le corps d'un autre insecte. Cet insecte est un ver qui doit
devenir un assez gros scarabée. Le père sait que ses petits ont des
ennemis. Aussi est-ce dans un lieu qui paraît inaccessible qu'il a soin
de cacher ses oeufs. Il les dépose sous l'écorce des arbres. Hélas!
précaution inutile, soins impuissants! Voici l'_ichneumon_ qui rôde
autour du chêne sous lequel je suis couché; il se pose et parcourt le
tronc de l'arbre; il s'arrête. La tarière qu'il porte à l'extrémité du
corps se divise en trois parties, dont deux sont les deux moitiés du
fourreau de l'autre; il enfonce son arme nue et plus fine qu'un cheveu,
dans l'écorce. Le travail est long et pénible, mais il finit par
réussir. Le voici qui reste immobile pendant quelques secondes, puis il
s'occupe de retirer lentement sa scie. Si je voulais je le prendrais
avec les doigts. Il sera heureux si quelque oiseau ne le surprend pas
ainsi embarrassé. Mais la tarière est dehors, et se cache dans son
fourreau. L'_ichneumon_ s'envole. Par un art inconnu, par un instinct
merveilleux, il a su, à travers l'écorce épaisse du chêne, discerner
l'endroit où le scarabée a caché son oeuf, qui est devenu un ver; et
l'_ichneumon_ a à son tour déposé son oeuf à lui dans le corps de ce
ver qui lui servira de pâture.
Des papillons de toutes couleurs passent devant mes yeux en se jouant
dans l'air. Je vois le _vulcain_ qui est noir et porte sur les ailes des
bandes rouges de feu. Quand il était chenille, il était une chenille
brune marquée d'une ligne de points jaunes de chaque côté, et couverte
de poils. Il vivait alors sur l'_ortie_ et faisait ses délices de ses
feuilles qu'il ne regarde pas aujourd'hui, mais qu'il saura bien
retrouver pour y pondre ses oeufs quand le moment en sera venu, afin
que les petites chenilles qui en doivent sortir trouvent à leur
naissance le domicile et l'aliment qui leur conviennent.
Comment dire et peindre tout ce que je vois passer devant mes yeux, tout
ce qui s'agite dans l'air, et aussi tout ce que je ne vois pas? A
travers un petit intervalle, entre les feuilles du chêne, le soleil
glisse un rayon blanc, des myriades de moucherons se jouent dans ce
rayon. Ils sont si petits, que l'on ne les voit plus si une nuée vient
obscurcir un moment le soleil et éteindre ce rayon.
On a découvert des myriades d'animaux dans une goutte d'eau au moyen du
microscope, parce qu'on peut maintenir une goutte d'eau sous le verre de
la lentille. Si l'on pouvait de même isoler et contenir une goutte
d'air, il est probable qu'on apercevrait des miliers d'insectes qui
échappent à notre vue. Il y a des _ichneumons_, nous l'avons vu, qui
pondent leur oeuf dans l'oeuf d'un papillon. Qui nous dit que
l'oeuf de l'_ichneumon_ n'est pas percé à son tour par un autre
insecte que nous ne voyons pas!
On aurait eu tort de nier, avant l'invention du microscope, tous les
insectes imperceptibles qu'on a découverts depuis par son moyen. Je
n'oserais pas nier davantage qu'il y en ait d'autres tribus que le
microscope lui-même ne peut nous montrer. Qui sait si ces maladies qui
se répandent régulièrement en certaines saisons, ou qui sévissent
irrégulièrement à des époques éloignées, comme les pestes et les
épidémies, ne sont pas causées par des insectes que nous respirons avec
l'air.