Il n'a pas toujours eu ce brillant costume, ce costume sous lequel il

mange à peine et comme par friandise, ce costume sous lequel il semble

n'avoir qu'à se promener et faire l'amour. Il a été d'abord une sorte

de ver plat, à six pattes, d'un verdâtre mêlé de brun qui demeurait

alors également sur les feuilles de lis, mais qui y menait une vie toute

différente. Autant il est aujourd'hui sobre et dédaigneux, autant il

était alors avide et glouton. Mais c'est qu'il avait deux raisons

puissantes pour manger. Les feuilles de lis dont il se nourrit

ressortent presque sans altération de son corps comme si on les avait

écrasées dans un mortier; par une disposition particulière de son corps,

cette pâte de feuilles tombe sur lui et lui forme une maison ou plutôt

une cuirasse qui le cache entièrement. Il vient cependant un jour où il

songe à prendre d'autres soins. Bientôt reviendra le printemps et la

saison des amours. Il n'est ni d'une forme ni surtout d'une parure faite

pour plaire. Il cesse de manger, secoue son étrange vêtement, marche,

s'agite, descend et s'enfonce dans la terre. Quelques mois après il en

sort brillant, lustré, éclatant comme nous le voyons aujourd'hui,

richement vêtu des plus beaux vernis de la Chine. Pleins de confiance en

eux-mêmes, les mâles et les femelles se cherchent et ne tardent pas à se

rencontrer. Puis les mâles meurent. Les femelles ont encore quelque

chose à faire, elles pondent des oeufs d'abord rougeâtres, puis bruns

et les attachent sur le dessous des feuilles de lis, puis elles meurent

à leur tour; leurs enfants trouveront en naissant la nourriture qui leur

est nécessaire.

[Illustration]

Quoi déjà des feuilles séchées; je me baisse pour prendre ces trois ou

quatre feuilles mortes; les feuilles s'agitent, s'envolent. Mais il ne

fait pas de vent pour les emporter ainsi. Ces feuilles sont un papillon

auquel la nature a donné la forme, la couleur, la disposition, la figure

entière de trois ou quatre feuilles sèches avec leurs nuances et leurs

nervures. Sous sa première forme, c'est une assez grande chenille de

couleur sombre, grise et brune, avec des poils bruns et une corne

charnue sur l'extrémité du corps.

A propos de chenille, Pline raconte que les Romains mangeaient une sorte

de gros ver blanc que l'on trouve dans les troncs des vieux chênes;

c'était un mets fort recherché. On les engraissait pendant quelque temps

avec de la farine avant de les servir sur les tables somptueuses des

riches Romains. Cela devait faire un horrible ragoût, si toutefois les

gens qui comme vous et moi mangent des huîtres ont le droit de rien

accuser d'être dégoûtant.

Voici une chenille qui voyage; en effet, elle n'est pas ici chez elle,

je la reconnais, elle est rayée de bleu pâle et de jaune piqueté de

noir; elle vient du potager qui est là-bas derrière un rideau de

peupliers, car il n'y a rien ici qui lui convienne; elle vit des

feuilles de chou qu'elle partage avec d'autres chenilles vertes qui se

métamorphosent en ces papillons blancs si communs dans les jardins et

dans la campagne; je ne connais pas le papillon que devient celle-ci; je

vais la prendre et l'emprisonner pour assister à sa métamorphose. Mais

que se passe-t-il? une petite mouche d'un brun rougeâtre, dont le corps

ne tient au corselet que par un fil délié, s'est abattue sur la

chenille: celle-ci ne paraît pas s'en inquiéter et continue sa route.

C'est probablement l'heure de son déjeuner et elle cherche un chou. Que

fait cette mouche? que veut-elle? est-ce une mouche de proie? va-t-elle

comme un petit aigle enlever la chenille et la porter à manger à ses

petits? la chenille pèse vingt fois autant qu'elle, c'est impossible.

Mais la mouche est armée d'un aiguillon deux fois long comme tout son

corps et fin comme un cheveu: c'est un ennemi; elle va tuer la chenille

avec cette formidable lame et sans doute la manger. Elle relève son

aiguillon, et le cheveu si fin se divise en trois dans sa longueur; deux

sont creux et sont les deux moitiés d'un fourreau pour le troisième qui

est une tarière aiguë et dentelée; elle l'enfonce dans le corps de la

chenille qui ne paraît pas s'en apercevoir. Bientôt elle retire son

glaive, le renferme dans le fourreau, s'envole et disparaît. La chenille

ne s'est pas arrêtée et ne s'arrête pas; elle va retrouver sa table mise

et un excellent déjeuner; dans quelques jours elle descendra dans la

terre pour se métamorphoser; mais si je l'enfermais pour connaître son

papillon, mon attente serait trompée. La mouche qui l'a piquée, et que

les naturalistes appellent _ichneumon_, n'a fait que pondre dans son

corps; cette épée, la troisième partie d'un cheveu, est creuse et a

déposé l'oeuf dans une partie de l'intérieur de la chenille où cette

opération ne lui fait aucun mal; de cet oeuf sort un ver qui mange

tout doucement la chenille; celle-ci se sent mal à son aise, perd

l'appétit et fait sa coque; mais dans la coque son hôte incommode ne

cesse de la dévorer, puis à son tour il se métamorphose et devient une

mouche semblable à celle que nous avons vu le pondre; elle perce la

coque de la chenille et s'envole pour chercher d'abord un mâle qui la

féconde, puis une chenille dans laquelle elle puisse déposer ses

oeufs; les mâles n'ont pas besoin de tarières et n'en ont pas.

[Illustration]

Dans les parasites que vous rencontrerez là-bas comme vous en auriez

trouvé ici, mon ami, pensez-vous en rencontrer d'aussi exagérés dans

leur façon de manger le monde!

Chaque espèce d'ichneumon, de ceux qui pondent dans les chenilles, a sa

chenille de prédilection; il y en a de si petits qu'ils pondent dans un

oeuf de papillon dans lequel ils glissent leur tarière; le ver naît

dans l'oeuf et y trouve de quoi se nourrir jusqu'à ce que, changé en

mouche, il en casse la coquille pour prendre sa volée.

Il y a dans nos jardins, et parmi ceux qui prétendent les aimer, des

braves gens qui sont un peu comme vous, mon ami; ils n'estiment une

fleur qu'à proportion qu'elle est rare et qu'elle vient de loin. J'ai vu

souvent des collections de curieux et d'amateurs, de ces gens qui n'ont

dans la possession d'autre plaisir que celui assez méprisable de savoir

que les autres ne possèdent pas, de ces gens qui ont des fleurs non pour

les voir, mais pour les montrer; leurs fleurs les plus chéries, celles

qui m'étaient montrées avec le plus d'ostentation, celles qui servaient

de prétexte au ton le plus dédaigneux pour moi, étaient des plantes

rares, il est vrai, mais si peu éclatantes, si effacées par les autres

plantes plus communes, que je me considère comme un homme bon,

excellent, plein de douceur et de bénignité pour n'avoir succombé qu'une

seule fois à la tentation de dire à leur fastueux propriétaire:

--Cette plante est très rare, Monsieur?

--Oui, Monsieur, extrêmement rare.

--Ah! j'en suis bien aise, Monsieur.

--Pourquoi cela, Monsieur?

--Pensez-vous la posséder seul, Monsieur?

--Oui, Monsieur, je la possède seul.

--J'en suis enchanté, Monsieur.

--Et pourquoi cela, Monsieur?

--Parce que, Monsieur, cela me donne l'assurance de ne pas la rencontrer

souvent.

Voici la plante la plus belle, la plus riche, la plus majestueuse: c'est

le _pavot_; comme ses feuilles d'un vert glauque sont bien découpées,

comme sa tige s'élève droite et flexible; les boutons de ses fleurs sont

penchées languissamment sur la terre; mais un jour ou deux avant de

s'épanouir, ils se redressent graduellement et présentent au ciel leur

belle et riche coupe; on peut dire alors d'eux, avec plus de vérité que

de l'homme, que le signe de sa noblesse est qu'il regarde naturellement

le ciel, ce qui n'est pas vrai pour l'homme. Un homme qui voudrait

conserver la dignité que lui prête Ovide,

Os homini sublime dedit, coelumque tueri

Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus;

cet homme gagnerait un horrible torticolis, et y renoncerait au bout

d'un quart-d'heure.

Voici le bouton relevé; déchirez son enveloppe verte, voyez comme ses

splendides pétales y sont renfermés, sans ordre, chiffonnés, on dirait

le sac de nuit d'un étudiant qui part en vacances. Comment la nature

peut-elle traiter avec aussi peu de soin une si riche et si fine étoffe?

N'y a-t-il pas un peu de dédain affecté là-dedans pour la pourpre? Je ne

sais que la fleur de la grenade, qui est rouge aussi, dont les pétales

soient dans leur enveloppe chiffonnés comme les pétales du pavot. Mais,

tranquillisez-vous, à peine la fleur est-elle épanouie, qu'un air tiède

vient lisser les pétales de la grenade et du pavot, et les rend unis

comme ceux des autres fleurs.

Les différentes fleurs ont différentes manières de s'envelopper dans

leur bouton où il faut qu'elles tiennent si peu de place. Les pétales

des roses se recouvrent les uns les autres par portion de leurs côtés;

le _liseron_ est roulé et plié comme les filtres de papier, etc., etc.

Il en est de même des feuilles dans le bourgeon; celles du _syringa_

sont pliées en long, moitié sur moitié, celles de l'_aconit_ le sont

dans leur largeur du haut en bas, plusieurs fois sur elles-mêmes; celles

du _groseiller_ sont plissées comme un éventail; celles de

l'_abricotier_ sont roulées sur elles-mêmes, etc., etc.

Un spectacle curieux est encore de voir les tiges sortir de terre au

commencement du printemps, plusieurs plantes vivaces ont fait la part de

l'hiver et de la mort; elles leur ont livré leurs feuilles de l'été;

elles se sont cachées profondément sous terre.

Mais voici qu'une pluie douce et un vent tiède les avertissent que la

belle fête du printemps va commencer; il faut que chaque plante se

prépare à entrer en scène et à jouer son rôle. Quelques-unes sont tout à

fait mortes; mais avant de mourir, elles ont confié à la terre leurs

graines, petits oeufs fécondés que couvent les premiers rayons du

soleil de mars, et qui s'empressent d'éclore; les autres ont divers

procédés pour percer la terre durcie sur elles par le froid et par le

vent; celles qui ont des feuilles fermes et aiguës comme les

_jacynthes_, les _glaïeuls_, les _narcisses_, les réunissent en pointes

serrées et se font facilement passage; les _narcisses_ et les _glaïeuls_

en appliquent deux l'une sur l'autre et sortent comme dans une lame

aplatie; les _jacynthes_ enferment leur fleur, déjà formée, dans trois

feuilles aiguës et creusées en rainures dont la réunion ne forme qu'une

seule pointe; d'autres, comme les _pivoines_, enveloppent leurs premiers

bourgeons d'un fourreau qui tombe après qu'ils sont sortis de terre.

Mais comment feront les _anémones_ dont les feuilles sont larges,

profondément découpées et sans aucune consistance? Elles font monter la

queue de chaque feuille courbée en deux par son milieu; c'est un coude

arrondi qui se charge de percer la terre et sort comme la moitié d'un

anneau; puis, tandis qu'un des côtés est retenu par la racine, l'autre,

auquel tient la feuille plissée, est tiré par en haut sans qu'elle soit

froissée le moins du monde; une fois sortie elle se développe et

s'étale.

Revenons à notre pavot.

Il y en a de rouges dans toutes les nuances, de blancs, de panachés de

rouge et de blanc, de violets; il n'y en a ni de jaunes, ni de bleus, ni

de verts; je n'en connais pas qui soient panachés de blanc et de violet.

Malgré les nombreuses variétés de fleurs qu'on croit découvrir chaque

jour, chacune a des limites fixes et infranchissables; on a semé, depuis

vingt ans, quarante lieues peut-être de graines de dahlias sans qu'on

ait pu avoir un dahlia bleu, malgré que le violet soit très fréquent; je

ne raconterai pas tout ce qu'on a fait pour avoir une rose bleue.

La rose a de plus que le pavot la couleur jaune.

Un pied de pavot sème de lui-même plus de trente mille graines; on les a

toujours vus renfermés dans le rouge, le blanc et le violet. Beaucoup de

jardiniers parlent de roses vertes provenant de la greffe du rosier sur

le houx, de roses noires faites au moyen de la greffe sur le cassis; ce

sont des contes absurdes, il n'y a pas de fleurs noires, et il y en a

très peu de vertes, surtout d'un vert franc; je n'en sais guère qu'une

qui soit réellement jolie, sans parler de certaines amaryllis, c'est

celle du _daphné-lauréole_ qui vient dans les bois, et qui porte de

charmantes fleurs vertes odorantes, dont le centre est occupé par des

étamines d'un beau jaune orangé; il fleurit dans le mois de février.

Voilà encore, mon ami, un charmant voyage que je fais sans changer de

place. Quand vous êtes en bateau, il semble que le bateau est immobile

et que les deux rives fuient de chaque côté en déroulant à vos yeux

leurs rivages, leurs peupliers et leurs saules, et leurs fleurs

diverses, et les maisons qui les bordent: c'est une chose qu'on a

remarquée cent fois; mais les gens sont si décidés à ne voir que ce

qu'ils ont lu, que je n'ai jamais vu consigné nulle part que si les

bords du rivage paraissent marcher en sens inverse du bateau, cette

illusion ne s'étend qu'à une certaine distance, et que s'il se trouve

plus près de l'horizon d'autres arbres et d'autres bâtiments, ceux-ci

semblent au contraire suivre le sens du bateau, et que ces deux lignes

d'arbres et de maisons se croisent d'une marche simultanée en sens

opposé.

Il me semble être le jouet d'une illusion semblable à celle qu'on

éprouve en voiture et en bateau lorsque je vois les fleurs paraître

chacune à leur tour autour de moi, je crois presque voyager. Il

paraîtrait en effet que l'on change de place, tant l'on voit changer de

décors et d'acteurs la scène, quelque petite et resserrée qu'il me

plaise de la choisir. Il n'y a pas un acteur qui paraisse avant son

tour; ils semblent sortir chacun de la terre ou de leur enveloppe à un

signal ou plutôt à une réplique donnée. Asseyez-vous et voyagez:

Le vent aigre de l'hiver a balayé les feuilles; les troncs et les

branches dépouillés des arbres offrent des couleurs variées; le bois du

_cornouiller_ est d'un rouge éclatant, celui du _frêne doré_ est jaune,

les branches du _genêt d'Espagne_ sont du vert de l'émeraude, le tronc

du bouleau est blanc, les branches qui ont poussé sur les _tilleuls_,

pendant l'été, sont d'un rouge violet; il y a un _framboisier_ que les

jardiniers appellent à bois bleu et qui est d'un violet splendide;

quelques _érables_ ont leurs branches vertes; le _noyer d'Amérique_ est

noir. Mais les mousses végètent et fleurissent, et au pied d'un arbre la

_rose de Noël, l'ellébore noir_ épanouit ses fleurs semblables à des

roses simples, blanches ou roses pâle; le _tussillage odorant,

l'héliotrope_ d'hiver étale du sein d'un large feuillage arrondi ses

houppes grises et roses qui répandent au loin une suave odeur de

vanille.

Mais décembre est fini, ces deux acteurs disparaissent au premier signal

que donnent les gelées; voici janvier qui couvre la terre de neige, la

gelée fend les arbres, c'est une scène nouvelle; le rouge-gorge

s'approche des maisons en voltigeant, le _calycanthe du Japon_ ouvre sur

celles de ses branches nues qui sortent de la neige de petites fleurs

pâles, jaunes et violettes, qui exhalent un doux parfum qui rappelle à

la fois l'odeur du jasmin et celle de la jacynthe; c'est un long

monologue, c'est la seule fleur qui s'épanouisse en plein air pendant

les grands froids; bientôt ses fleurs se dessèchent et tombent, ses

branches grises restent nues; les feuilles ne se montreront qu'au

printemps.

[Illustration]

Qui va paraître avec le mois de février? les _coudriers_ laissent pendre

leurs longs chatons jaunes et ouvrent leurs petits pinceaux carmin; le

_daphné-lauréole_, dont je vous parlais tout à l'heure, est bientôt

suivi d'un autre _daphné_ qu'on appelle _bois gentil_ et qui a des

fleurs pareilles aux siennes, mais lilas, roses ou blanches;

l'_hépatique_ ouvre ses petites roses doubles, roses ou bleu foncé;

c'est une sorte de premier acte, une exposition où les personnages se

sont présentés presque un à un, ou au plus deux à deux.

Mais en mars les arbres à fruits étalent leur riche parure; l'amandier

se couvre de fleurs blanches rosées, l'abricotier de fleurs blanches, le

pêcher de fleurs roses; auprès de l'eau le _pas d'âne_ ouvre ses houppes

dorées; les _primevères_ fleurissent sur la terre et les _giroflées_

jaunes sur les murs; les _crocus_ ouvrent dans le gazon, parmi les

étoiles blanches des _paquerettes_, comme de petits lis, leurs corolles

jaunes, violettes ou rayées de violet et de blanc; quelques violettes

fleurissent sous les feuilles sèches tombées des arbres à l'automne;

puis tout cela disparaît comme d'un coup de baguette.

La _jacynthe_ ouvre ses épis bleu-violet, roses, blancs ou jaunâtres, et

toutes les fleurs qui l'ont précédée reconnaissent ce signal et

disparaissent; leur rôle est joué, elles reviendront l'année prochaine à

une autre représentation.

Regardez-les bien, admirez leurs formes variées, leurs couleurs fraîches

ou éclatantes, respirez leurs parfums divers, vous ne les verrez

peut-être plus; vous avez tout au plus à voir vingt ou trente

représentations semblables.

Mais vous les voyez partir sans regret, elles sont remplacées par tant

d'autres. En effet, les fleurs seront bientôt si nombreuses, qu'il

deviendrait impossible de les compter: tout fleurit ou semble fleurir,

arbres, herbes, papillons, mais chacun a son jour, chacun a son heure,

aucun ne devance, aucun ne dépasse le moment prescrit. Le printemps et

l'été s'écoulent, la foule s'éclaircit; les _reines marguerites_, la

vraie fleur de l'automne, sont remplacées par les _dahlias_, les

_dahlias_ par les _asters_, les _asters_ se fanent à l'apparition des

_chrysanthèmes_ de l'Inde. Il y a une variété de _chrysanthèmes_ à

petites fleurs jaunes qui paraît la dernière de toutes et ferme la

marche.

Et avec chaque feuille, chaque fleur, naissent et meurent les insectes

qui les habitent et qui s'en nourrissent, et aussi ceux qui mangent

ceux-là; les fleurs sèment leurs graines qui sont des oeufs; les

insectes pondent leurs oeufs qui sont des graines; après quoi

refleurissent les ellébores et les tussillages et éclosent les insectes

auxquels ces plantes appartiennent. Une fleur qui naît ou qui meurt,

c'est un monde avec ses habitants.

Mais si vous ne voulez pas attendre toute l'année, ou si votre mémoire

vous sert mal, restez là seulement une journée, voyez comme tout passe

devant vous, voyez comme tout voyage pour vous montrer des objets

nouveaux. Ma lettre est longue; demain seulement je ferai le voyage de

la journée comme je viens de faire celui de l'année.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE IX.

Le soleil n'est pas encore à l'horizon, cependant les ombres de la nuit

commencent à se dissiper. Combien de plaisirs fatigants et malsains on

achète à prix d'or, quand, pour rien, on peut jouir chaque jour du plus

solennel spectacle... de la création du monde.

En effet, la nuit avait enlevé à tous les objets leur forme et leur

couleur, voici le jour qui vient les leur rendre.

Au jardin, les fleurs jaunes et les fleurs blanches sont les premières

qui reçoivent leur coloris. Les fleurs roses, rouges, bleues, sont

encore invisibles et n'existent pas pour les yeux; le feuillage commence

à montrer sa forme, mais il est noir. Les fleurs roses sont peintes à

leur tour, puis les rouges, puis les bleues; toutes les formes sont

distinctes. Déjà l'_hémérocalle_, une sorte de lis jaune fermé pendant

la nuit, rouvre sa corolle et commence à répandre une odeur de

jonquille. Le _léontodon_, fleur couleur dor, a étalé avant

l'_hémérocalle_ sa fleur rayonnante dans l'herbe où les _paquerettes_

encore fermées tiennent réunis en faisceaux leurs petits rayons d'argent

dont elles montrent alors le dessous qui est d'un beau rose.

Les oiseaux se réveillent et chantent. Le ciel prend une teinte rose;

les nuages gris deviennent d'un lilas clair; l'orient s'épanouit en un

jaune lumineux; les _cerisiers_ placés à l'occident teignent de rose

leur écorce grise sous le premier rayon que lance obliquement le soleil.

Voici l'astre du jour, l'astre de la vie, qui monte dans sa gloire et

dans sa majesté, un globe de feu s'élève à l'horizon.

Toutes les plantes se réveillent, l'_acacia_ avait ses feuilles pliées

et appliquées les unes contre les autres; les voilà qui se séparent et

se dressent. Le _lupin_ à fleur bleue, qui a des feuilles d'un vert

cendré et faites comme des mains, avait resserré ses doigts et laissé

tomber ses bras contre sa tige; ses feuilles s'écartent et se relèvent.

Le _lupin_ a fait écrire bien des pages par les savants; _Virgile_ a dit

quelque part _tristis... lupinus_. Pourquoi _Virgile_ a-t-il appelé le

_lupin triste_? L'espèce dont nous parlons est d'un port charmant, la

fleur en est d'une forme agréable et d'une belle couleur, d'autres

espèces répandent un suave parfum. Pourquoi _Virgile_ a-t-il dit que le

_lupin_ était triste? Dieu sait les raisons qu'en ont trouvées les

savants; plusieurs volumes ont à ce sujet été commis tant par les

savants botanistes que par les savants commentateurs, on n'a jamais pu

s'accorder.

Je sais deux questions de la même force et que nous nous faisions au

collége: l'une restait indécise comme la question du _lupin triste_ l'a

été jusqu'ici, l'autre recevait une solution de même que la tristesse du

lupin va être expliquée tout à l'heure.

_Pourquoi_, demandait un écolier à un autre, _le saumon est-il le plus

hypocrite des poissons?_ Le camarade cherchait quelque temps, mais,

comme il n'était pas savant de profession, il disait: Je ne sais pas. Un

savant ne dit jamais _je ne sais pas_, il préfère l'erreur à

l'ignorance; je ne sais pas, disait l'écolier, attendant le mot de

l'énigme. Ni moi non plus, répondait l'autre, si je le savais je ne le

demanderais pas. L'autre question était celle-ci: On sait que saint Paul

en allant je ne sais où fit une chute de cheval: _Dic mihi, quæso_,

disait-on, _dic, sanctus Paulus cur cecidit?_ Dis-moi pourquoi saint

Paul est tombé de cheval? La réponse longtemps cherchée finissait par

être celle-ci: _Quia bene non se tenuit_: Parce qu'il ne s'est pas bien

tenu. Je déclare ces deux réponses parfaitement claires, parfaitement

sages et raisonnables: il s'en faut de beaucoup que les savants

procèdent ainsi; cependant la seule raison pour laquelle Virgile a

appelé le _lupin triste_, c'est qu'il avait besoin, pour la mesure de

son vers, de deux syllabes longues que lui fournissait le mot _tristis_.

Cela n'est pas rare chez les poëtes latins, que j'aime raisonnablement,

mais que je ne fais pas semblant de porter aux nues pour colorer d'un

prétexte convenable l'envie et la malveillance contre les contemporains.

Mais continuons à voir se réveiller les plantes. La _balsamine_, qui

avait penché ses feuilles vers la terre, les relève vers le ciel;

l'_onagre_, qui au contraire avait relevé les siennes, et en avait

embrassé sa tige, les écarte et les laisse un peu fléchir.

Les insectes commencent à bourdonner.

Le _souci pluvial_ ouvre sa fleur qui est un disque violet, entouré de

rayons blancs par-dessus, violâtres par-dessous.

Le _nénuphar blanc_, qui avait hier soir fermé sa fleur s'épanouit de

nouveau; les _volubilis_, qui grimpent en guirlandes chargées de fleurs

roses, violettes, blanches, rayées, ferment leurs fleurs qui se sont

ouvertes pendant la nuit. Les _belles-de-jour_ épanouissent à leur tour

leurs fleurs bleues et jaunes. Chaque plante fleurit à l'heure qui lui a

été fixée; le soleil qui force l'une à s'ouvrir, oblige l'autre à se

fermer, et cependant elles n'ont aucune différence à l'oeil.

Les insectes, les papillons et les mouches de toutes couleurs se

répandent de toutes parts.

Voyage autour de mon jardin · 第 4 / 25 段