obovées, conoïdale, incane, peltée, claviforme, canaliculé, basilaire,
semiluné, pénicelliforme, penninerve, polémonaciées, éricoïdes,
diospirées, endécarpe, spinescente, cirrhe, pétioléen, texaphylle,
unipaléacée, dodécandrie, trichotome, plombaginées, polysperme,
daphnoïdes, décidue, quinquefoliolé, unijugué, paripenné, épiphille,
magnoliées, mélostomées, sarcocarpe, diakèné, atriplicées, podosperme,
anonées, galéiforme, pentandre, didyname, exerte, décombante, basifixe.
En avez-vous assez? Vous auriez tort de vous gêner, il y en a encore.
D'ailleurs, les savants en inventent tous les jours, et, dans tout cela,
vous n'aurez pas encore un nom de fleur.
Pour ce qui est des noms de fleurs, voyez au pied d'un mur ces touffes
de réséda.
[Illustration]
Linnée, qui a fait sa part de barbarismes, mais qui a regardé les fleurs
en ami, et qui, de tous les savants, est celui qui les a le moins
maltraitées, Linnée disait que l'odeur du réséda était l'ambroisie.
Hâtez-vous de regarder ses épis verts et fauves, de respirer son odeur
suave; voici un savant, voici deux savants. Le réséda va se transformer.
D'abord, il n'y a plus d'odeur. Les botanistes n'admettent pas d'odeur.
Pour eux, l'odeur ne signifie rien, pas plus que la couleur.
La couleur et l'odeur sont deux luxes, deux superfluités que les savants
ont enlevées aux fleurs. Dieu les avait données aux fleurs, mais on sait
la prodigalité de Dieu, si les savants n'y mettaient bon ordre, où en
serions-nous?
Les savants veulent que toutes les fleurs ressemblent à celles qu'ils
dessèchent dans leurs herbiers, horrible cimetière où les fleurs sont
enterrées avec des épitaphes prétentieuses. L'un des savants regarde la
plante et vous dit:
«C'est un câprier de la famille des capparidées, sans stipules. Les
pétales de la corolle alternent avec les sépales du calice, les
filaments sont hypogyne, le pistil est stipité et formé de la réunion de
trois carpelles, les ovules attachées à trois trophospermes, ses graines
sont souvent réniformes et ont un endosperme.»
--Tout beau, s'écrie l'autre savant, le réséda n'est point un câprier.
Le réséda est une éphorbiacée, selon M. Lindley, et une cistée, suivant
moi. Le calice est un involucre commun, l'ovaire globuleux, rarement
uniloculaire, les graines sont roulées dans un endosperme charnu.»
--Je reconnais l'endosperme, réplique le premier savant, et j'avoue
qu'il est charnu, mais je maintiens le réséda dans les capparidées. Je
dirai plus, il faut n'avoir aucune teinture de botanique pour en faire
une éphorbiacée.»
Arrêtons-nous, nous ferions du tort au réséda.
Écoutez un savant sur un autre sujet.
Le savant veut parler de la guimauve, une petite plante traînante à
feuilles rondes, à fleurs roses, que vous aurez peine à retrouver dans
l'herbe. Écoutez.
«Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et
uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent
verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre
en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes,
les graines sont généralement sans endosperme, avec les cotylédons
foliacés.»
[Illustration]
Vous n'y comprenez rien, mais retenez seulement les mots. Priez ensuite
le savant de vous parler un peu des Baobab.
Le Baobab est le plus grand arbre du monde, de loin on le prend pour une
forêt, son tronc a souvent cent pieds de circonférence, on assure qu'il
en existe au Sénégal qui ont six mille ans.
Écoutez le savant faisant une description du Baobab:
Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires,
le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les
fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de
valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes....
Vous arrêtez le savant: Pardon, savant, lui dites-vous, c'est de la
Guimauve que vous me parlez-là, ou du moins, c'est ainsi que vous me
parliez de la Guimauve il n'y a qu'un instant.
«Guimauve ou Baobab, réplique le savant, c'est pour nous absolument la
même chose; nous n'y voyons que de ces différences qui frappent le
vulgaire, et dont la dignité de la science ne lui permet pas de
s'occuper.»
Les savants ne reconnaissent par la grandeur, ni l'odeur, ni la couleur,
ni le goût; pour eux le prunier est un cerisier, l'abricotier est un
prunier; eux qui, en d'autres cas, donnent dix noms à la même plante,
appellent tous ceux-ci _prunus_: l'amandier et le pêcher n'ont qu'un nom
pour eux deux, _amygdalus_.
Et puis vous savez quels noms ravissants ont reçus, on ne sait de qui,
tant de jolies fleurs des champs, les paquerettes, les marguerites, les
wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez pas), ils ne connaissent rien de cela:
les marguerites et les paquerettes sont des _aster_, les
wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez-pas), ont reçu le nom de myosotis
scorpioïdes. Ne vous semble-t-il pas, mon cher ami, que vous seriez
furieux si quelque parrain avait appelé votre jolie petite Mathilde,
_Pétronille_ ou _Rosalba_?
La pluie a cessé de tomber, le soleil a percé les nuages et fait briller
les gouttes restées sur les feuilles comme autant de diamants, les tiges
appesanties se relèvent, une fauvette chante dans une aubépine.
Laissons-là les savants.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE VII.
L'ardeur du soleil nous oblige à marcher sous les arbres; voici, sur la
lisière du fourré, un coudrier qui va nous arrêter quelques instants.
Je vous ai parlé, mon ami, des petites nymphes auxquelles les roses et
les autres fleurs servent de grotte et de lit nuptial, où leurs amours
sont cachées par des courtines de pourpre. Toutes n'ont pas les mêmes
facilités; toutes ne trouvent pas leur amant et leur époux dans le même
calice, sous les mêmes feuilles; il est évident que les roses et les
autres fleurs si nombreuses qui réunissent ainsi les deux sexes dans la
même corolle sont comme les Guèbres qui se mariaient entre frères et
soeurs; si vous alliez de ce côté, vous seriez bien fier de trouver
quelque monument grossier qui rappelât cet usage aujourd'hui oublié. Le
noisetier n'est point ainsi fait; les mariages s'y font à un degré
prohibé peut-être encore, mais pour lequel on obtient des dispenses;
les fleurs mâles et les fleurs femelles ne sont pas réunies dans une
même corolle, mais elles naissent sur le même arbre. Les fleurs mâles
paraissent les premières, d'ordinaire au commencement de février,
longtemps avant les feuilles, ce sont de longs chatons d'un jaune pâle,
en forme de petites grappes serrées qui pendent des extrémités
supérieures des branches; elles attendent en grelottant la naissance des
fleurs femelles; quelques-unes se dessèchent, meurent de froid et
tombent avant que celles-ci aient daigné se montrer; mais les fleurs
mâles sont beaucoup plus nombreuses; les fleurs femelles, placées
au-dessous des chatons, commencent à paraître; ce sont des bourgeons
verts, écailleux, terminés par un très-petit pinceau du plus beau rouge
cramoisi; c'est cette petite houppe qui reçoit et retient la poussière
jaune qui tombe des chatons, et voilà comment se font les noisettes.
Le coudrier rappelle quatre jolis vers de Virgile.
Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho,
Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phoebo,
Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit;
Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phoebi.
«Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrthe
est consacré a Vénus, et le laurier est chéri d'Apollon. Mais Phyllis
aime les coudriers, et tant qu'elle les aimera, les coudriers
l'emporteront et sur les myrthes de Vénus et sur les lauriers
d'Apollon.»
On a attribué longtemps, et on attribue encore dans les campagnes
éloignées, de grandes vertus à une branche de coudrier; on prétend
qu'une baguette de noisetier, coupée en certain temps, avec certaines
cérémonies et dans la main d'un homme purifié de certaines façons,
s'incline d'elle-même sur la partie de la terre qui renferme ou une
mine ou une source. Quelque loin de moi que vous soyez, vous ne
trouverez pas de plus singulière croyance.
Sur le noisetier, comme sur les arbres qui l'entourent, je vois
d'innombrables quantités d'insectes sans compter ceux qui par leur
ténuité échappent à ma vue; il y en a sur les feuilles, il y en a sous
les feuilles, il y en a dans les feuilles, c'est-à-dire dans l'épaisseur
des feuilles.
Entre les deux membranes des feuilles du noisetier, de petites chenilles
vivent, mangent, prennent tout leur accroissement et se filent une
petite coque un peu plus grosse qu'un grain de millet. Presque tous les
arbres, presque toutes les plantes ont des insectes qui vivent ainsi
dans l'intérieur de leurs feuilles. Un ver qui mine les feuilles du
bouillon blanc (molène), en sort un jour métamorphosé en un petit
scarabée blanchâtre, en forme de charançon; celui qui s'échappe de
l'épaisseur des feuilles de la mauve, après y avoir vécu et s'y être
métamorphosé, est de couleur violette; un autre ver se nourrit du
parenchyme entre les deux membranes des feuilles de la jusquiame qui est
un violent poison, et en sort transformé en mouche.
Revenons à la chenille qui habite les feuilles du noisetier. Un petit
papillon a pondu chacun de ses oeufs sur une feuille différente de
noisetier: il sort de l'oeuf une chenille qui, armée de bonnes dents,
fait à l'épiderme de la feuille une blessure par laquelle elle
s'introduit dans son épaisseur; là elle avance en mangeant devant elle,
à droite et à gauche; il reste si peu de la feuille qu'en la regardant
devant le soleil on distingue parfaitement la mineuse. Quand elle est
arrivée à son point d'accroissement, elle s'enferme dans une coque de
soie dont il sort plus tard un papillon; placé, je crois, par les
naturalistes dans la classe des phalènes, ce papillon, plus petit qu'une
mouche ordinaire, se montre, vu à loupe, le plus richement vêtu
peut-être de tous les papillons connus; sa tête est ornée de deux
petites houppes blanches, ses deux ailes supérieures sont rayées
chacune de sept petites bandes, alternativement, d'or et d'argent.
Toutes les espèces ne voyagent pas dans leur feuille de la même manière;
le ver qui vit dans les feuilles de ronces ne mange que devant lui;
aussi son chemin a-t-il l'air d'une galerie très-étroite au
commencement, et s'élargissant à mesure que l'insecte a pris lui-même du
développement.
Les vers des feuilles de lilas vivent en société dans la même feuille.
Quelques-uns des fruits du noisetier, malgré leur cuirasse de bois, sont
habités aussi bien que les feuilles; la fleur n'est pas encore flétrie
qu'un insecte vient déposer sur elle un de ses oeufs; le ver qui sort
de l'oeuf s'introduit facilement dans le fruit à peine formé et tout à
fait mou: là il se nourrit de l'amende qui grossit à mesure qu'il
grossit, qui croît à mesure qu'il la mange: mais en même temps, la coque
se forme et durcit au point de braver parfois la dent de l'homme. Cet
eldorado, où le ver, à l'abri de l'intempérie des saisons, avait à
discrétion la nourriture qui lui convient, est devenu une prison: il
faut qu'il en sorte, car c'est dans la terre qu'il doit se
métamorphoser: la nature lui a donné, à l'âge qu'il a alors, des dents
qui lui permettent de faire aux murailles de sa prison un trou
exactement rond par lequel il s'en va. Quand vous voyez une noisette
avec un trou ainsi fait, c'est que le ver qui l'habitait en est déjà
sorti ou est prêt d'en sortir: le trou par lequel il est entré est
cicatrisé depuis longtemps.
Quand on examine ainsi la vie de toutes ces petites créatures, partagée
en deux âges si distincts, on se laisse aller à de singulières rêveries:
d'abord c'est un ver d'une laide forme, condamné à une vie humble,
cachée, laborieuse, entouré d'ennemis. Bientôt il cesse de manger, il se
file un linceul de soie et s'y enferme. Le voici aux yeux aussi mort
qu'il peut l'être: mais attendez quelques jours, et de ce linceul il
sort vêtu des plus riches couleurs, avec des ailes brillantes qui lui
permettent de voltiger au-dessus de cette terre où il a rampé: au lieu
d'une nourriture grossière, il suce le miel parfumé dans le nectaire des
fleurs. Il trouve dans l'air une femelle belle et heureuse comme lui, et
leurs amours ne finissent qu'avec leur existence.
Cette vie que nous menons sur la terre est-elle réellement notre _état
parfait_? Ce que nous appelons la mort est-il réellement la fin de la
vie? N'avons-nous pas aussi à prendre des ailes célestes, à planer près
du soleil, au-dessus des misères, des passions, des besoins d'une
première existence?
Dans le catéchisme secret des francs-maçons, il est fort parlé de
l'acacia.
Un compagnon doit passer maître, le _frère terrible_ l'introduit: le
grand-maître de la loge lui fait des questions entre lesquelles il faut
distinguer celles-ci:
--Quand on vous a fait voir la lumière, qu'avez-vous aperçu?
--Trois grandes lumières.
--Que signifient ces trois grandes lumières?
--Le soleil, la lune et le grand-maître de la loge.
--Combien avez-vous d'ornements dans votre loge?
--Trois: le pavé mosaïque, l'étoile flamboyante et la houppe dentelée.
--Comment étiez-vous habillé lorsque vous êtes entré dans la loge?
--Ni nu, ni vêtu, cependant d'une façon décente, et dépourvu de tous
métaux (il avait en effet le genou découvert, un soulier en pantoufle,
etc.).
--Quel âge avez-vous?
--Sept ans et plus.
--Êtes-vous maître?
--L'acacia _m'est connu_.
--Dites-moi le mot du maître!
--Dites-moi la première lettre; je vous dirai la seconde.
--M
--A
--C
--B
--E
--N
--A
--C
Etc.
Voici ce que signifie l'accacia: au commencement de la cérémonie par
laquelle le compagnon passe maître, un des maîtres présents raconte au
récipiendaire ce qui suit: _Adoniram_ était un architecte auquel
_Salomon_ avait donné à conduire les travaux de son fameux temple; le
nombre des ouvriers qu'il employait et qu'il avait à payer était tel
que, pour ne pas commettre d'erreur, et pour ne pas donner à un apprenti
la paie de compagnon ou à un compagnon celle de maître, il convint avec
chacun d'eux en particulier de mots et de signes différents pour les
distinguer entre eux. Le mot de l'apprenti était JAKIN; le signe qu'il
avait à faire pour se faire reconnaître en prononçant ce mot consistait
à porter la main droite sur l'épaule gauche, à la retirer sur la même
ligne du côté droit, et la laisser retomber sur la cuisse. Le mot des
compagnons était BOOZ; leur signe était de porter la main droite sur le
sein droit, les quatre doigts serrés et allongés et le pouce écarté. Les
maîtres, pour se faire reconnaître, disaient JEHOVA.
Trois compagnons imaginèrent un moyen d'avoir la paie de _maîtres_; ils
se cachèrent dans le temple à l'heure où _Adoniram_ faisait sa ronde de
nuit; un de ces trois compagnons lui demanda le mot de maître en levant
un bâton sur sa tête. _Adoniram_ répondit qu'il ne pouvait le donner que
comme il l'avait reçu, et que c'était loin d'être ainsi; le compagnon
lui donna un coup de bâton; _Adoniram_ voulut s'enfuir par une autre
porte, mais il y trouva le second compagnon qui lui fit la même demande,
reçut la même réponse, et lui donna un autre coup de bâton; le
troisième acheva _Adoniram_. Ils se hâtèrent de l'enterrer; mais, pour
reconnaître la place, reprendre le corps et le faire disparaître, ils
plantèrent sur la terre une branche d'_acacia_. C'est cette branche qui
fit retrouver _Adoniram_ par les autres maîtres qui, craignant que ses
assassins n'eussent tiré de lui le mot de _maître_, crurent opportun de
le changer, et substituèrent à _Jehova_ le mot _Macbenac_.
Bernardin de Saint-Pierre, qui aimait réellement les fleurs et les
arbres, et qui en a souvent parlé avec un grand charme, avait adopté un
point de vue qui devait souvent lui montrer les choses tout autrement
qu'elles ne sont; il pensait que l'homme était le centre et le but de la
création tout entière, que tout avait été fait pour lui. Il se
présentait parfois des choses qu'il était bien difficile de faire entrer
dans ce système adopté presque généralement, je ne sais pourquoi. Il dit
quelque part que la nature n'a placé les fleurs odorantes que dans
l'herbe sur des tiges basses, ou sur des arbrisseaux, mais qu'il n'en
est aucune qui s'épanouisse sur un arbre élevé. Bernardin de
Saint-Pierre oubliait alors l'accacia qui monte souvent à soixante ou
quatre-vingts pieds. C'est ce même système qui lui faisait dire: «_A la
vue de l'homme les animaux sont frappés d'amour ou de crainte._» Il
laissait de côté une troisième impression qu'éprouvent beaucoup
d'animaux à l'aspect de l'homme; c'est la faim et l'envie de le manger.
Il est vrai qu'il s'appuyait sur ces paroles de la Genèse, chapitre X,
verset 5: «_J'ai mis entre vos mains tous les poissons de la mer._» Nous
autres pêcheurs des côtes de Normandie nous ne sommes pas de cette
opinion; il nous faut acheter des hameçons et des cordes, nous procurer
péniblement une sorte de ver qu'on appelle _pelouze_, et ensuite aller
passer la nuit au risque des mauvais temps et parfois de la mort, pour
prendre ou ne pas prendre quelques-uns de ces poissons que la Genèse
assure nous avoir été tous mis dans les mains.
Demandez au premier passant, pourvu qu'il soit du pays, à qui est ce
grand acacia? Il vous répondra sans hésiter:--Cet acacia est à M.
Stephen.--En effet, j'ai des contrats en bonne forme, qui attestent que
cet acacia m'appartient. N'est-ce pas là un cruel sarcasme? Cet arbre a
plus de cent ans, et il a conservé toute la vigueur de la jeunesse; moi,
j'ai trente-six ans, ou plutôt il y a déjà du nombre mystérieux d'années
qui m'a été accordé ou infligé, trente-six ans que j'ai dépensés et que
je n'ai plus; j'ai déjà commencé à mourir, j'ai deux dents de moins, les
longues veilles me fatiguent. Cet arbre a vu naître et mourir sous son
ombre trois générations; si je deviens très vieux, si j'évite les
accidents et les maladies, si je meurs à force de vivre, je le verrai
fleurir encore trente fois, et alors quelques-uns des enfants qui jouent
aux billes aujourd'hui et auxquels nous apprenons le latin malgré eux,
auxquels nous faisons des tartines et qui seront les hommes d'alors, me
serreront dans une boîte de sapin et iront me ranger à la file des
autres sous la terre afin d'avoir un peu plus de place dessus, jusqu'à
ce qu'une autre génération qu'ils auront élevée pour cela, les serre à
leur tour dans des boîtes semblables, et les mette à côté de nous.
Et je dis moi-même cet arbre est à moi! et dix générations encore
vivront et mourront à son ombre, et je dis que cet arbre est à moi;
Et je ne puis ni atteindre ni voir ce nid qu'un oiseau a placé sur une
de ses plus hautes branches, et je dis que cet arbre est à moi; et je ne
puis cueillir une seule de ses fleurs; et je dis que cet arbre est à
moi!
A moi!
Il n'est pas une des choses que j'appelle miennes qui ne doive durer
plus longtemps que moi; il n'y a pas un seul des boutons de mes guêtres
qui ne soit destiné à me survivre énormément.
Quelle étrange chose que la _propriété_ dont les hommes sont si envieux!
Quand je _n'avais rien à moi_, j'avais les forêts et les prairies, et la
mer et le ciel avec les étoiles; depuis que j'ai acheté cette vieille
maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin.
La propriété est un contrat par lequel vous renoncez à tout ce qui n'est
pas renfermé entre quatre certaines murailles.
Je me rappelle un vieux bois proche de la maison où je suis né; que de
journées j'ai passées sous son ombre épaisse, dans ses allées vertes,
que de violettes j'y ai cueillies au mois de mars, et que de muguet au
mois de mai; que de fraises, de mûres et de noisettes j'y ai mangées;
que de papillons et de lézards j'y ai poursuivis et attrapés; que de
nids j'y ai découverts; comme j'y ai admiré le soir les étoiles qui
semblaient fleurir dans les cimes des arbres, et le matin le soleil qui
se glissait en poussière lumineuse à travers ce dôme épais de feuillage!
que de suaves parfums et que de douces rêveries j'y ai respirés! que de
vers j'y ai faits; comme j'y ai relu _ses lettres_! Comme j'y allais à
la fin du jour, sur une petite colline couverte d'arbres, voir se
coucher le soleil dont les rayons obliques coloraient de rouge les
troncs blancs des bouleaux qui m'entouraient. Ce bois _n'était pas à
moi, il était à_ un vieux marquis impotent et perclus qui n'y était
probablement jamais entré; il lui _appartenait_!
Loin d'être le maître de la nature, ainsi que le prétendent tant de
philosophes, de poëtes et de moralistes, l'homme en est l'esclave
assidu; la propriété est une des amorces au moyen desquelles il se
charge d'une foule de corvées singulières. Voyez cet homme qui fauche le
foin, comme il est fatigué; la sueur tombe de son front. Il coupe _son_
foin pour _son_ cheval; il est fier et heureux.
L'homme est chargé par la nature de récolter les graines et de les semer
en terrain convenable, de labourer la terre au pied des arbres pour
qu'ils reçoivent les douces et salutaires influences du soleil et de la
pluie.
Le pauvre a, dans toute ville un peu habitée, une bibliothèque publique,
et conséquemment à lui, de quinze à vingt mille volumes: qu'il devienne
riche, il achètera une bibliothèque et des livres à lui seul; par
exemple il n'en aura que quatre ou cinq cents; mais que de joie et
d'orgueil il en ressentira!
Vous êtes pauvre, la mer est à vous avec ses bruits solennels, les
grandes voix de ses vents, l'aspect de ses imposantes colères et de ses
calmes plus imposants encore; elle est à vous, mais elle est aussi aux
autres; plus tard, quand à force de travail, d'ennuis, peut-être de
bassesse, vous serez devenu plus ou moins riche, vous ferez construire
un petit bassin de marbre dans votre jardin, ou du moins vous vous
empresserez d'acheter et d'avoir chez vous un bocal avec deux poissons
rouges.
Il y a des moments où je me demande si par hasard notre esprit ne serait
pas ainsi tourné que nous appelions pauvreté ce qui est splendeur et
richesse, et opulence ce qui est misère et dénûment.
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE VIII.
On ne sait pas bien quels sont les oignons qui ont été dieux chez les
Égyptiens. Les lis; les jacynthes, les tulipes semblent avoir plus de
droits à ces honneurs que l'ail et l'oignon de nos cuisines. Les Latins
cependant pensaient que c'était à ceux-ci qu'appartenait ce rang élevé.
O sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis
Numina.
«Peuple saint et assez heureux pour voir pousser ses dieux dans ses
jardins.»
Le lis blanc a bien des ennemis; les poëtes ont abusé de lui comme de la
rose. Je ne sais qui l'a forcé d'entrer dans des considérations
politiques bien au-dessous de lui. Il serait en effet difficile de dire
combien il y a eu de révolutions et de gouvernements en France, depuis
que cette touffe de lis a été plantée dans mon jardin, combien de
systèmes et d'hommes ont été prônés et traînés aux gémonies.
Les fleurs de lis des armes de France n'ont pas été prises sur le lis de
nos jardins auquel elles ne ressemblent en aucune façon. Dans les
auteurs qui ont fait des volumes à ce sujet, vous verrez tantôt qu'il
s'agit de l'iris jaune des marais, tantôt que les fleurs de lis étaient
originairement des abeilles, d'autres fois que c'étaient des fers de
lance.
Néanmoins les lis ont été enveloppés dans le sort des fleurs politiques
telles que la violette, l'impériale, l'oeillet rouge, etc., qui ont
été tour à tour proscrites et rappelées, multipliées à l'infini ou
arrachées sans pitié dans les carrés de fleurs des Tuileries, et
généralement placées sous la surveillance attentive de la police,
considérées comme suspectes, hostiles au pouvoir et mêlées dans
plusieurs conspirations.
Les partis et les hommes qui les ont arborées et proscrites sont déjà
depuis longtemps morts et presque oubliés. Et à chaque printemps ces
pauvres fleurs, rentrées dans la vie privée, continuent à fleurir
chacune en sa saison.
Un seul insecte semble s'être emparé des lis et y avoir établi son
domicile, c'est un petit scarabée dont la forme est celle d'un carré
allongé, ayant le ventre et les pattes noires et les élithres ou ailes
dures, d'un écarlate éclatant; il n'y a pas de lis qui ne donne asile à
quelques-uns. On les appelle _criocères_. Quand on en tient un, pressé
dans la main, il fait entendre un bruit strident qu'on prend d'abord
pour un cri, mais qui n'est que le frottement de ses derniers anneaux
contre les fourreaux de ses ailes.