très-petits insectes, d'un vert un peu rougeâtre, qui couvrent
entièrement la tige et semblent immobiles; ce sont des pucerons qui sont
nés à une ligne ou deux de l'endroit où ils sont aujourd'hui, et qui ne
s'aventurent pas à faire un pouce de chemin dans toute leur vie. Ils ont
une petite trompe qu'ils enfoncent dans l'épiderme de la branche, et au
moyen de laquelle ils sucent certains sucs dont ils se nourrissent. Ils
ne mangeront pas le rosier, ils sont plus de cinq cents rassemblés sur
un pouce de tige; et ni les feuilles ni la branche ne paraissent en
souffrir beaucoup. Presque chaque plante est habitée par une espèce de
pucerons différente des autres:
Ceux du sureau sont d'un noir velouté, ceux des abricotiers sont d'un
noir vernissé, ceux du chêne sont couleur de bronze, ceux des
groseilliers sont nacrés; il y en a sur l'absinthe qui sont tachés de
blanc et de brun, sur l'oseille des champs, de noir et de vert, sur le
bouleau, de noir et d'une autre nuance de vert, sur le troêne, d'un vert
presque jaune, sur le poirier, couleur de café.
Tous ont une vie aussi calme. On a peine à rencontrer un puceron assez
inquiet, assez vagabond pour passer d'une branche sur l'autre. On en
voit quelquefois s'emporter au point de faire le tour de la branche
qu'ils habitent, mais tout porte à croire que c'est dans l'effervescence
d'une jeunesse orageuse, ou sous l'empire de quelque passion; ces
débordements sont extrêmement rares. Quelques-uns, cependant, ont des
ailes, mais ces ailes ne leur viennent que dans un âge mûr, et ils n'en
abusent pas. Le seul soin sérieux qui paraisse occuper la vie des
pucerons, est de changer de vêtement. Ils changent, en effet, de peau
quatre fois avant d'être des pucerons parfaits; à peu près comme nous
autres hommes nous essayons d'habitude deux ou trois caractères avant de
nous fixer à un, quoique d'ordinaire on eu garde trois toute sa vie: un
que l'on montre, un que l'on croit avoir, un que l'on a réellement.
Quand les pucerons ont suffisamment changé de peau, il leur reste un
soin à remplir, c'est celui de multiplier leur espèce, mais ils s'en
donnent peu de souci; ils n'ont pas comme les quadrupèdes, à allaiter
leurs enfants; comme les oiseaux, à couver leurs oeufs; comme d'autres
insectes, à les enfermer dans une caverne avec des aliments; le puceron
fait des petits tout en suçant sa branche, et il ne se retourne pas pour
voir l'enfant qu'il vient de mettre au jour; l'accouchement est pour lui
une sorte de digestion. Si la mère ne se tourmente guère du petit, le
petit ne paie d'amour filial que ce qu'il a reçu en amour maternel. Il
se met en route, descend derrière les autres, prend son rang, enfonce sa
petite trompe dans la peau verte du rosier. Il en sort ainsi une
centaine du corps d'une seule mère, qui tous vont se mettre en rang
derrière les autres, et commencent à manger. En dix ou onze jours, ils
changent de peau quatre fois, le douzième jour, ils font à leur tour
leurs petits, qui vont prendre leur rang et deviennent féconds vers le
douzième jour de leur naissance. Les pucerons du pavot sont plus
précoces: en sept ou huit jours, ils ont changé quatre fois de
vêtements, et jouissent de ce que j'appellerais le bonheur d'être père,
si cela ne leur était parfaitement égal.
Mais, mon bon ami, me direz-vous en lisant ce passage de mon voyage, il
y a ici une lacune importante; vous me racontez toute la vie des
pucerons, et vous ne parlez ni de leurs amours, ni de leurs hyménées.
J'ai ici, ajouterez-vous, un immense avantage sur vous; je vous compte
sur chaque peuple, et à propos du mariage, une foule de bizarres
cérémonies. Oui-dà, vous répondrai-je, mon excellent ami, je pourrais
vous rappeler les amours de ces deux araignées que, au début de mon
voyage, j'ai rencontrées dans un coin de ma fenêtre; mais je ne veux ici
vous parler que des pucerons. Les pucerons ne connaissent ni l'amour, ni
l'hyménée: les pucerons mangent et font des petits, absolument à la
manière de la mère Gigogne, qui a tant amusé notre enfance. Il a pris
fantaisie à nature de s'affranchir, à l'égard des pucerons, de la loi
générale de la reproduction. Ne croyez pas qu'elle ait reculé devant la
difficulté, à cause de la petitesse de ces animaux. Il y a d'autres
animaux qu'on ne peut distinguer sans le secours d'une forte loupe, et
qui rentrent, sous ce rapport dans la règle générale. Malgré
l'admiration que doit vous causer l'observation des insectes, il ne faut
pas que cette admiration s'exerce sur leur plus ou moins de ténuité et
de petitesse. Le grand et le petit ne le sont que par rapport à nous, et
quand nous nous étonnons de voir autant de perfection dans les organes
de la mite invisible du fromage que dans ceux du boeuf ou de
l'éléphant, c'est un sentiment faux qui vient d'une idée fausse.
On nous représente Dieu comme un homme exagéré; on lui prête nos
passions, nos préférences, nos colères, notre visage, notre forme, des
mains comme les nôtres; puis, par un perfectionnement bizarre, on a fait
de lui une sorte de commissaire de police chargé spécialement de
réprimer et de punir les infractions des hommes aux lois qu'il leur a
plu à eux-mêmes d'établir.
Ces pensées, qui nous sont présentées sans cesse depuis notre enfance,
nous donnent une pauvre idée de la grandeur et de la puissance du
Créateur de toutes choses, à tel point que nous regardons comme plus
difficile pour lui ce qui nous semble le devoir être pour nous, eu
égard à la grosseur et à la maladresse de nos doigts.
Un gros puceron met quelquefois une vingtaine de petits au monde dans
une seule journée, c'est-à-dire un volume dix ou douze fois égal à celui
de son corps.
Un seul puceron qui, au commencement de la belle saison, mettrait au
monde quatre-vingt-dix pucerons qui, douze jours après, en auraient
produit chacun quatre-vingt-dix, se trouverait, à la cinquième
génération, auteur de cinq milliards neuf cent quatre millions neuf cent
mille pucerons, ce qui fait déjà beaucoup de pucerons. Or, un puceron
est, dans une année, la souche d'une vingtaine de générations. Je doute
fort qu'il y eut pour eux assez de place sur tous les arbres et sur
toutes les plantes. La terre entière serait consacrée aux pucerons; mais
cette fécondité, dont il y a tant d'exemple dans la nature, n'a rien qui
doive inquiéter. Un pied de pavot produit trente-deux mille graines, un
pied de tabac, trois cent soixante mille; chacune de ces graines en
produisant à son tour trente-deux mille ou trois cent soixante mille,
pensez-vous qu'au bout de cinq ans la terre fût bien loin d'être
entièrement couverte de tabacs et de pavots? Une carpe pond à la fois
près de trois cent cinquante mille oeufs.
Mais la vie et la mort ne sont que des transformations. La mort est
l'aliment de la vie.
Les pucerons sont un gibier qui nourrit plusieurs autres insectes, dont
se nourrissent les oiseaux que nous mangeons. Puis, nous sommes rendus
aux éléments, et nous servons d'engrais à l'herbe et aux fleurs, où
viennent revivre d'autres pucerons.
Nous n'irons pas bien loin pour chercher les ennemis des pucerons.
Tenez: voici, paisible sur un bouton de rose, un petit insecte bien
connu des enfants: il a la forme d'une tortue et la grosseur d'une
lentille; les naturalistes l'appellent coccinelle, et les enfants
bête-à-Dieu. Elle est maintenant bien innocente, mais elle n'a pas été
toujours ainsi. Avant d'avoir sa jolie forme et son écaille polie,
orange, jaune, noire ou rouge, semée de points noirs ou bruns, c'était
un ver plat et large, à six pattes, d'un gris sale, piqueté de quelques
points jaunes; ces vers, qui proviennent d'oeufs couleur d'ambre, que
les femelles déposent sur les feuilles, ne sont pas plutôt nés qu'ils se
mettent en route pour aller à la chasse aux pucerons. Quand ils ont
trouvé une branche chargée de gibier, ils s'établissent au milieu et ne
se laissent manquer de rien, jusqu'au moment où ils sentent qu'ils vont
se transformer; alors ils vont s'établir sur quelque feuille solitaire,
où ils attendent, dans l'abstinence, qu'ils soient devenus de véritables
coccinelles.
[Illustration]
Il resterait encore bien des pucerons, si les coccinelles étaient leurs
seuls ennemis. Mais voyez-vous planer au-dessus d'une des roses une
mouche qui paraît immobile, tant est rapide le mouvement de ses deux
ailes. Vous n'oseriez la prendre, tant elle ressemble aux abeilles, et
surtout aux guêpes. Son corps est rayé de jaune et de noir, mais au lieu
d'être arrondi comme celui des deux mouches que vous craignez, il est
remarquablement aplati; de plus, celle-ci n'a que deux ailes, et je ne
crois pas qu'aucune mouche à deux ailes ait un aiguillon dangereux. Elle
ne paraît pas s'occuper des pucerons qui couvrent la branche voisine.
C'est une parvenue. Elle a oublié l'humilité de sa jeunesse, alors
qu'elle n'avait pas son riche vêtement jaune et noir, et surtout qu'elle
n'avait pas ses ailes. Elle a été autrefois une sorte de ver informe,
d'une couleur peu apparente, d'un vert sale, avec une raie jaunâtre sur
la longueur du corps. Placé sur un lit de gibier, ce ver saisit les
pucerons l'un après l'autre, avec une sorte de trident creux, au travers
duquel il les suce, en ayant soin de rejeter chaque fois la peau tout à
fait vide et sèche. Un de ces vers mange à peu près un puceron par
minute, pour ce qui est des pucerons, cela paraît leur être parfaitement
indifférent, on n'en voit jamais un faire le moindre effort pour éviter
d'être mangé.
Un empereur romain qui voyait sa fin approcher s'écria, faisant allusion
à l'habitude de décerner l'apothéose aux empereurs morts: «Je sens que
je deviens dieu.» Il y a un moment où ce ver sent qu'il va devenir
mouche; comme celui de la coccinelle, il cherche un endroit écarté pour
se préparer à cette métamorphose.
Voici une tige où il n'y a plus de pucerons que d'un côté, demain il n'y
en aura plus du tout; c'est que là aussi est leur plus redoutable
ennemi, celui que le savant et spirituel _Réaumur_ appelait le _Lion des
pucerons_. Celui-ci a, comme les autres, une forme aplatie, il est de
couleur cannelle, avec des raies jaune-citron; il est bien plus vorace
que les deux autres espèces dont nous avons parlé. Si l'un de ces vers
saisit par erreur un de ses frères au lieu d'un puceron, tant pis pour
lui, il le mange. Ce serait perdre un temps précieux que de le replacer
sur une branche et de prendre un puceron à sa place: on a bien le loisir
de cela quand on n'a que quinze jours pour manger ces pucerons si dodus!
En effet, au bout de quinze jours, il oublie ses appétits, il se retire
dans un coin, et s'enferme dans une coque de soie blanche, grosse comme
un pois, qu'il file en très peu de temps. Trois semaines après, la coque
s'ouvre, et il en sort la plus ravissante petite créature que vous ayez
jamais vue. C'est une sorte de grande mouche d'un vert gai dont le corps
est recouvert, quand elle est posée, par de grandes et larges ailes, si
fines, qu'on le distingue parfaitement au travers. Ces ailes, qui sont
d'un vert très pâle, offrent à l'oeil des nervures d'un vert plus
foncé, qui forment un réseau plus charmant que celui des plus riches
dentelles; de chaque côté de la tête est un oeil couleur de feu rouge,
dont l'éclat surpasse de beaucoup celui des pierreries.
[Illustration]
Des savants ont autrefois trouvé sur des feuilles de petits bouquets qui
ont excité leur attention; c'étaient des tiges fines comme des cheveux,
supportant un petit bouton blanc comme elles; d'autres fois on trouva
les petits boutons ouverts comme des calices de fleurs: la chose fut
déclarée plante par les savants. Les savants avaient tort; Réaumur leur
a fait voir que c'était les oeufs de la jolie mouche dont nous venons
de parler avant et après la naissance du ver qui doit plus tard se
transformer en mouche.
J'avais peur, tout à l'heure, de voir les pucerons envahir toute la
terre, je crains maintenant qu'il n'y ait pas assez de pucerons pour
nourrir tous les insectes auxquels ils ont été assignés pour gibier. La
nature paraît avoir partagé cette seconde crainte; aussi, pour
reproduire les pucerons a-t-elle supprimé les lenteurs et les
formalités ordinairement réputées nécessaires d'un amour partagé et d'un
hymen accompli; il faut qu'en très peu de jours les pucerons naissent,
procréent, mangent et soient mangés. Amusez-vous donc à faire l'amour!
Mais quel est cet animal noir qui monte après la tige du rosier? C'est
une fourmi; elle grimpe en spirale pour éviter les aiguillons, la voici
en haut, la voici sur la branche où paissent les pucerons. Est-ce encore
une ennemie? En effet, La Fontaine a dit qu'elle se nourrit de
vermisseaux, d'insectes; la voici sur eux, mais elle ne les dévore pas.
Les pucerons, à mesure qu'ils mangent, sécrètent une liqueur sucrée dont
les fourmis sont fort avides; celle-ci vient se régaler: c'est une
petite bergère noire qui vient traire de petites vaches vertes qui
pâturent dans une prairie de la largeur d'une feuille de rosier.
Voici une abeille qui s'est glissée dans une rose, elle ne tarde pas à
ressortir et à s'envoler au loin; ses dernières pattes sont toutes
chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise dans le coeur de la
fleur. Cette poussière jaune, mêlée au miel qu'elle dégorge, sera la
pâtée destinée aux vers qui doivent devenir de jeunes abeilles. Ne
croyez pas cependant que cette poussière n'ait pas d'autre destination.
Il faut que nous parlions ici des amours de la rose.
Nous nous abstiendrons de rappeler, comme nous l'avons dit, les amours
apocryphes de la rose et du papillon. Le papillon qui se pose sur une
rose n'y vient le plus souvent que pour y déposer des oeufs qui
deviendront des chenilles, lesquelles mangeront un peu le rosier. Les
amours dont je veux parler sont réelles et ce sont les plus charmantes
amours du monde. Figurez-vous que toutes ces roses qui s'épanouissent
dans le jardin, couleur de pourpre pâle ou de pourpre violette, jaune ou
capucine, blanche ou mélangée de pourpre et de blanc, cachent à vos yeux
d'innocentes amours.
Les anciens avaient mis des dryades et des hamadryades dans les arbres,
il y a dans les roses des nymphes aussi charmantes. Revenons près de ce
rosier des bois.
[Illustration]
[Illustration: COUPE DE LA ROSE DES BOIS.
_stigmate_
_style_
_ovaire_]
[Illustration: PISTIL.
_anthère_
_filet_]
[Illustration: ETAMINE.]
Sa fleur se compose de cinq feuilles roses, de cinq pétales; au milieu
sont des fils déliés supportant de petites masses jaunes, ce sont les
étamines ou l'organe mâle; ces fils entourent une sorte de petit oeuf
vert qu'on appelle ovaire, c'est l'organe femelle qui contient les
graines; les graines sont des oeufs que les plantes laissent couver à
la terre et au soleil, comme font les tortues qui enterrent leurs
oeufs dans le sable. La masse qui surmonte les étamines est chargée de
cette poussière jaune dont l'abeille, qui vient de disparaître
par-dessus le mur, avait chargé ses pattes. Chaque grain de cette
poussière est une outre qui contient une autre poussière bien plus fine
encore qui féconde le pistil. Une fois le pistil fécondé, le lit nuptial
va être détendu, les feuilles de la rose se fanent et tombent une à une.
Les étamines se dessèchent et disparaissent. L'ovaire grossit et
devient un fruit oblong de la forme d'une olive, vert d'abord, puis
jaune, puis orange, puis écarlate; puis un jour, le fruit se déchire, et
des graines, couleur d'or, renfermant d'éternelles générations de
rosiers, tombent sur la terre où elles doivent germer. La petite nymphe
qui habite la rose a quinze ou vingt amants; toutes les habitantes des
fleurs n'ont pas un harem semblable: celle de l'oeillet n'a que dix
époux, l'habitante de la tulipe se contente de six, la nymphe des iris
en a trois seulement, celle du lilas deux; la valériane rouge, un seul;
celle qui a choisi pour retraite le somptueux pavot n'a pas autour
d'elle moins d'une centaine d'amants empressés.
Et ne croyez pas, mon bon ami, que ce soient là des amours inventées par
les versificateurs. Coupez les étamines d'une rose et isolez-la, vous
verrez les pétales perdre leur splendide couleur, prendre celle de la
rouille et tomber; mais loin de grossir et de se colorer, le pistil
aussi tombera infécond. Les tentures de son lit nuptial lui serviront de
linceul, la rose mourra sans laisser de postérité.
La rose double est une coquette d'une espèce toute particulière; vous
avez lu ces contes de fées où une magicienne change en arbre ou en
fleurs ses amants dédaignés; n'avons-nous pas d'ailleurs dans la
mythologie Daphné changée en laurier, Clytie en tournesol, Narcisse et
Adonis ne sont-ils pas devenus des fleurs auxquelles ils ont laissé leur
nom? Eh bien, chacune des feuilles de rose au-delà de cinq dont
s'entoure la nymphe qui habite la rose double est un de ses amants,
chacun des pétales est fait d'une des étamines qu'elle avait. Certaines
roses sont tellement doubles, qu'il ne leur reste pas une étamine, et
alors elles n'ont jamais de graines. Notre rosier blanc, qui n'a que
quatre rangées de pétales, a conservé quelques-unes des siennes.
Alors _nous quittâmes_ le rosier blanc, et, faisant trois pas, _nous
nous trouvâmes_ dans une hôtellerie qui a l'avantage d'être notre propre
logis. Vous, mon ami, où dînez-vous? ou plutôt dînez-vous? Où
couchez-vous? ou plutôt où ne couchez-vous pas?
Les anciens voleurs de grand chemin ont remarqué qu'on les emprisonnait
souvent, qu'on les pendait quelquefois; ils ont cru devoir alors
apporter quelques modifications dans une des plus anciennes professions;
ils ont quitté ces vestes brunes, ces pantalons rouges, ces ceintures de
pistolets qu'on ne retrouve plus que dans les mélodrames, ils ont revêtu
un bonnet de coton et un tablier blanc, ils ont pris une patente
d'aubergiste et continuent d'exercer sur les grandes routes, théâtres de
leurs anciens exploits, mais aujourd'hui sous la protection immédiate
des autorités et des gendarmes leurs anciens ennemis.
Dans laquelle de ces cavernes êtes-vous ce soir, si toutefois vous êtes
assez heureux pour en avoir trouvé une? Quelle nourriture suspecte est
offerte à votre appétit? Croyez-vous avoir une preuve suffisante que les
draps de votre lit n'ont servi qu'à vous? Et avec quels insectes
partagez-vous votre couche?
_Vale._
[Illustration]
[Illustration]
LETTRE VI.
LES SAVANTS.
Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès,
n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes,
mais ils s'embourbent davantage.
Je ne sais, mon ami, ce que vous recevez sur le dos en ce moment, pour
moi je recevrais de la pluie si je sortais. Je reste dans mon cabinet,
et je vais m'occuper d'une espèce aussi curieuse que toutes celles que
nous aurons à observer dans le cours de mon voyage et du vôtre: je veux
parler des savants.
Vous vous souvenez encore de cette riante partie de votre vie pleine de
gaîté, de jeux, d'affections: je veux parler de l'enfance, toujours trop
tôt confiée aux pédants qui ennuient les enfants dix ans pour les rendre
ennuyeux le reste de leur vie.
Représentez-vous une récréation de collège: toutes ces figures ouvertes,
épanouies; ceux-ci s'exercent à sauter; ceux-là, à courir; d'autres, à
lancer et à recevoir une balle; d'autres, à atteindre avec des billes
d'autres billes à une grande distance. La récréation est la véritable
éducation qui convient à cet âge: on y devient bien portant, vigoureux,
adroit et brave. Mais l'heure fatale a sonné.
Un homme, avec des habits noirs et un visage jaune, paraît dans la cour.
Tout se tait, tout s'arrête, tout s'attriste. Il faut cesser les jeux de
l'enfance. Pourquoi? Sans doute pour apprendre un métier, un état, pour
assurer d'avance l'indépendance de toute la vie. Nullement.
Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La
jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas,
elle exige des bonheurs.
L'enfance ne désire nullement que les autres âges partagent ses jeux. La
jeunesse serait furieuse si on venait lui prendre une partie de ses
félicités.
Mais l'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient
de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements
consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou
grecs.
Je ne vois pas pourquoi on ne laisserait pas chaque âge à ses plaisirs;
pourquoi on oblige les enfants à s'ennuyer pendant l'âge où ils sont
pour apprendre un jeu qui les amusera peut-être à un âge qu'ils ne sont
pas sûrs d'atteindre. Je ne vois pas pourquoi on les force d'admirer ce
qu'ils ne peuvent comprendre; pourquoi on donne une éducation
entièrement littéraire à des gens qui sont destinés à s'éparpiller dans
toutes les conditions humaines; pourquoi les études littéraires se
bornent, pendant dix ans, à apprendre les deux seules langues qui ne se
parlent pas.
J.-J. Rousseau savait fort peu le latin, et je n'ai pas besoin de vous
dire pourquoi Homère ne le savait pas du tout.
Ce que les savants font à l'égard des enfants, ils le font à l'égard de
tout ce qu'ils approchent. Ils rendent tout ennuyeux, sec, roide,
prétentieux.
Ils mettent les fleurs à l'empois.
Voyez un savant entrer dans une riante prairie ou dans un jardin
parfumé, et écoutez-le; vous prendrez le jardin ou la prairie en
horreur.
[Illustration]
Ils ont commencé par former pour ces gracieuses choses qu'on appelle des
fleurs, trois langues barbares, qu'ils ont ensuite mélangées pour en
faire une plus barbare; puis, chaque savant y a apporté sa petite part
de barbarismes nouveaux, comme on faisait, chez les anciens, à ces tas
de pierres placés sur les routes, auxquels chaque voyageur devait
ajouter un caillou.
Je vais écrire ici pêle-mêle ceux des mots de cette langue, faite par
ces messieurs, que je me rappellerai au hasard. Vous me direz ensuite
s'il n'est pas triste de voir ainsi traiter les fleurs, cette _fête de
la vue_, comme disaient les Grecs. Écoutez bien, et remarquez que je
n'en invente pas un, et que ceux que je me rappelle ne sont qu'une très
petite partie de ceux usités entre ces messieurs:
Jumariées, mésocarpes, hile, péritrope, embriotége, omphalode,
vasiducte, micropyle, exorhize, homotrope, coléoptile, hypoblaste,
olygosperme, cariopse, akène, malvacées, trophosperme, cistées, chalaze,
rutacées, piléole, cupule, lomentacée, péponide, strobile, soroze,
infundibuliforme, monoclynes, ennéandrie, angiospermie, tiliacées,
géraniées, quinqueloculaire, monoecie, trijugué, hermanniées,
carcerule, gynobasique, pluriloculaire, sycône, aréolaire, apicifixe,
globuline, supérovariées, ophylle, squammiflore, hypostaminie, didyme,
méliacées, coléorhize, hespéridées, balauste, dispérianthée,
hypocorollie, rhizoma, ancipitée, angule, géniculée, dichotome,
stolonifère, ovée, guttifères, pentasperme, hypéricées, arille,
pomacées, épicarpe, fulcracé, turion, basinerve, ligule, humifuse,
aciculé, falqué, monopériginie, tubérifère, monocotylédonée,
sanguisorbées, lunulé, panduriforme, pinnatifide, quadripartite,
roncinée, érodée, sores, terebinthacées, antitrope, polakène,
polyandrie, rhamnydes, rétuse, péricarpoïde, spathe, raptile, glume,
lépicène, triquetre, amentacées, subéreux, épiblaste, conifères,
atomogynie, paléole, glumelle, lodicule, spadice, calathide, anthodium,
phoranthe, capparidées, polakène, symphisandrie, péristaminie, collure,
obcorde, acéridées, bipartite, bilobé, sexfide, pertuse, cancellée,
scabre, cilicée, ensiforme, sapindées, ribesioides, crassulées,
portulacées, apocynées, anomaloecie, monoperianthée, digitinerve,
pandurée, lyrée, monosepale, turbiné, triptère, hypocratériforme,
urcéolé, scutellé.
En voulez-vous encore?