Et d'ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage ter

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed

Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was

produced from images available at The Internet Archive)

VOYAGE

AUTOUR DE

MON JARDIN

IPRIMERIE DE BENARD ET COMPAGNIE, SUCCESSEURS DE LACRAMPE,

2, RUE DAMIETTE

VOYAGE

AUTOUR DE

MON JARDIN

PAR M.

ALPHONSE KARR

ILLUSTRÉ PAR

MM. FREEMAN, L. MARVY, STEINHEIL, MEISSONIER

GAVARNI, DAUBIGNY ET CATENACCI.

[Illustration]

PARIS

L. CURMER, ÉDITEUR, V. LECOU, ÉDITEUR,

47, RUE RICHELIEU, AU PREMIER. 10, RUE DU POITOU

MDCCCLI.

[Illustration]

LETTRE I.

Vous souvient-il, mon ami, du jour où vous partîtes pour ce long et beau

voyage dont les préparatifs vous occupaient depuis si longtemps?

J'arrivai le matin pour passer quelques instants avec vous, ainsi que

j'en avais l'habitude;--j'ignorais que ce jour fût celui de votre

départ, et je restai surpris de l'air inusité qu'avait votre

maison;--tout le monde paraissait inquiet et affairé;--vos domestiques

montaient et descendaient rapidement. Une élégante calèche de voyage

était tout attelée dans votre cour. Au moment où j'entrai, le postillon

avait déjà placé une de ses grosses bottes sur l'étrier d'un des deux

chevaux;--un de vos gens, monté en courrier pour commander les relais,

tourmentait son cheval qui piaffait sous lui.

Arrivé près de vous, je vous trouvai distrait et préoccupé;--vous

parûtes faire un effort pour répondre à mes questions et m'adresser

quelques paroles; vous sembliez agité comme un oiseau qui va s'envoler.

Vous me dîtes adieu en me serrant la main, puis vous montâtes dans la

voiture; Arthur, votre valet de chambre, monta derrière; vous fîtes un

signe, et le courrier partit au galop.

En même temps, le postillon sortit de la cour et fit bruyamment claquer

son fouet en manière de fanfare.

Les voisins étaient aux fenêtres, les passants s'arrêtaient; vous me

fîtes encore adieu d'un signe de main, et vous dîtes au postillon:

Partez!

Les chevaux prirent le galop et ne tardèrent pas à disparaître au détour

de la rue.

Pour moi, je restai debout, étourdi, stupéfait, triste, mécontent,

humilié, sans savoir précisément pourquoi.

Les voisins refermèrent leurs fenêtres, les passants continuèrent leur

route; votre portier fit crier sur ses gonds la porte-cochère, et

j'étais encore là, immobile, dans la rue, ne sachant ni que faire, ni

que devenir, ni où aller; il me semblait que la seule route qu'il y eût

au monde était celle que vous suiviez, et que vous l'emportiez avec

vous.

Cependant, je crus m'apercevoir qu'on me regardait avec étonnement, et

je pris au hasard,--pour m'en aller plutôt que pour aller quelque

part,--le côté opposé à celui par lequel vous aviez disparu.

Je ne tardai pas à me demander où j'allais, et cette question

m'embarrassa à un certain point; les promenades me paraissaient tristes

et les gens maussades: je pris le parti de rentrer chez moi.

Chemin faisant, je commençai à penser de vous d'assez mauvaises choses;

je vous avais trouvé l'air presque dédaigneux, vous sembliez flatté de

l'attention qu'excitaient votre départ et surtout votre train; vous

paraissiez laisser là votre rue, votre maison et votre ancien ami, comme

on laisse des choses usées et dont on n'a plus que faire.

Graduellement je laissais germer dans mon coeur des sentiments presque

haineux à votre égard; mais heureusement je les étouffai bien vite,

quand je découvris que ce n'était rien autre chose que de l'envie.

Tout bonheur excite un peu de haine: on ne demande pas mieux que de se

figurer que ceux qui en jouissent ont envers nous quelque tort grave qui

nous permette de donner un nom un peu plus noble à ce sentiment bas et

honteux dont le véritable nom est l'envie, et de l'appeler juste

ressentiment, fierté légitime, dignité blessée.

Une fois que j'eus reconnu le monstre, j'en triomphai bien vite, et je

vous eus promptement justifié. Il ne me fut pas aussi facile de me

justifier moi-même à mon propre tribunal.

Certes, le diable n'aurait guère de prise sur nous, s'il nous présentait

les amorces qu'il nous tend sous leur véritable nom.

Rentré chez moi, j'enviais encore votre bonheur; mais je ne vous

l'enviais plus, et vous étiez redevenu pour moi un ami excellent et sûr,

aussitôt que je me fus mis raisonnablement à ne plus chercher en vous

ces proportions chimériques que l'on impose à un pauvre Pylade, sans

s'occuper jamais d'examiner si l'on est soi-même pour un autre ce qu'on

exige qu'un autre soit pour vous: en un mot, chacun veut avoir un ami,

mais on ne s'occupe guère d'en être un.

Seulement, comme vous échappiez à ma mauvaise humeur, je m'en pris au

sort, et je me plaignis amèrement de ma mauvaise fortune, qui ne me

permettait pas de partir comme vous pour aller voir d'autres pays,

d'autres hommes, d'autres climats, et je m'aperçus de ma pauvreté, à

laquelle jusque-là je n'avais guère fait d'attention.

Et quoi! me disais-je, serai-je donc toujours comme cette chèvre que je

vois attachée à un piquet, au milieu d'un champ; elle a brouté déjà

toute l'herbe qui est dans le cercle que sa corde lui permet de

parcourir, et il faut qu'elle recommence à tondre la luzerne déjà

raccourcie et semblable à du velours.

En parlant ainsi, j'étais appuyé sur le balcon d'une fenêtre basse qui

donne sur mon jardin, et je regardais machinalement devant moi; le

soleil se couchait; mes yeux d'abord, et mon âme ensuite, furent bientôt

captivés par ce magnifique spectacle.

Au plus haut du ciel, du côté du couchant, étaient trois bandes de

nuages.

La plus haute était formée d'une sorte d'écume en flocons, grise et

rose.

La seconde était en longues teintes d'un bleu noirâtre, légèrement glacé

d'un jaune de safran.

La troisième était faite de nuages gris, sur lesquels se balançait une

fumée jaune-clair.

Au-dessous était comme un grand lac d'un bleu vif, pur et limpide.

Au-dessous de ce lac s'étendait un nuage gris avec une frange de feu

pâle.

Au-dessous de ce nuage, un autre lac d'un bleu un peu affaibli.

Au-dessous, un nuage étroit d'un gris pareil à celui de la cendre chaude

d'un volcan.

Au-dessous, un nouveau lac d'un bleu verdâtre comme certaines

turquoises, profond et limpide comme les autres.

Au-dessous, de gros nuages dont la partie supérieure était blanche,

glacée de feu pâle, et l'inférieure d'un gris sombre, avec une frange du

feu le plus éclatant.

[Illustration]

Là, dans une épaisse vapeur orange, se couchait le soleil, dont on ne

voyait plus qu'un point rouge de sang.

Puis quand le soleil eut disparu tout-à-fait, tout ce qui était jaune

dans le tableau prit les nuances de rouge correspondantes; le bleu pâle

ou verdâtre devint d'un azur plus plein et plus sombre.

Et tout semblait, comme moi, admirer ces éternelles magnificences.

Le vent avait cessé d'agiter les feuilles des arbres; les oiseaux ne se

disputaient plus les places sous l'épaisse feuillée, on n'entendait pas

un insecte bourdonner dans l'air; les fleurs, je le croirais, avaient

fermé leurs riches cassolettes: rien ne cherchait à occuper ni à

distraire les sens.

Je pensai alors que, à quelque vingt lieues de là, dans votre calèche,

avec votre courrier et votre postillon devant, et votre valet derrière,

vous ne voyiez pas un plus splendide spectacle que celui qui s'étalait à

mes yeux, et que sans doute vous en jouissiez avec moins de

recueillement et de transport.

Et je songeai à toutes les richesses que Dieu a données aux pauvres; à

la terre, avec ses tapis de mousse et de verdure, avec ses arbres, ses

fleurs, ses parfums; au ciel, avec ses aspects si variés et si

magnifiques; à toutes ces éternelles splendeurs que le riche ne peut

faire augmenter pour lui, et qui sont tellement au-dessus de ce qui

s'achète.

Je songeai à la délicatesse exquise de mes organes, qui me permet de

goûter ces nobles et pures jouissances dans toute leur plénitude.

Je rappelai encore combien j'ai peu de besoins et de désirs: la plus

grande, la plus sûre et la plus indépendante des fortunes.

Et, les mains jointes et serrées, les yeux levés au ciel, qui

s'assombrissait par degrés, le coeur plein de joie, de sérénité et de

reconnaissance, je demandai à Dieu pardon de mes plaintes et de mon

ingratitude, et je le remerciai de toutes les richesses qu'il m'a

prodiguées.

Quand je m'endormis le soir, j'avais fort grande pitié de ces _pauvres

riches_.

_Vale_,

STEPHEN.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE II.

Comme le matin j'étais à ma fenêtre, j'aperçus, dans un angle, une toile

d'araignée. Le chasseur, qui avait tendu là ses filets, était occupé à

réparer des avaries causées, la veille au matin, par quelque proie d'une

grosseur imprévue ou d'une résistance désespérée. Quand tout fut en

état, l'araignée, qui était deux fois grosse et lourde comme la plus

grosse mouche, marcha sur sa toile sans briser une maille, et alla se

cacher dans un coin obscur et se mettre à l'affût. Je la regardai

longtemps; deux ou trois mouches, volant à l'étourdie, se prirent dans

les rêts perfides, se débattirent en vain; l'implacable Nemrod arriva

sur les captives et les suça sans miséricorde; après quoi elle refit une

ou deux mailles rompues, et retourna à son embuscade.

Mais voici une autre araignée plus petite, pourquoi a-t-elle quitté sa

toile et ses embûches? Hélas! c'est un mâle, et un mâle amoureux, il ne

songe plus à la chasse; il est semblable au fils de Thésée.

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.

Il s'approche et il s'éloigne, il désire et il craint. Le voici sur le

premier fil de la toile de celle qu'il aime; effrayé de tant d'audace,

il recule et s'enfuit, mais c'est pour revenir bientôt. Il fait un pas,

puis deux, et s'arrête.

Vous avez vu des amants timides, vous l'avez été vous-même, si vous avez

aimé réellement. Vous avez frémi de terreur sous le regard pur et

innocent d'une jeune fille; vous avez senti votre voix trembler auprès

d'elle, et certains mots que vous vouliez et que vous n'osiez dire, vous

serrer la gorge au point de vous étrangler. Mais jamais vous n'avez vu

un amant aussi timide que celui-ci, et il a pour cela de bonnes raisons.

L'araignée femelle est beaucoup plus grosse que le mâle, ainsi que cela

est à peu près général dans les insectes. Si, au moment où le mâle se

présente, _son coeur_ à elle a parlé, elle cède, comme tous les êtres,

à la douce influence de l'amour, elle s'adoucit comme la panthère, elle

se livre à la douceur d'aimer et d'être aimée, et de se le _laisser

dire_; elle encourage son timide amant, et sa toile ne devient plus pour

cet amant aimé, que l'échelle de soie des romanciers.

Mais, si elle est insensible, si _son heure_ n'est pas encore venue,

elle s'avance lentement néanmoins au-devant du tremblant Hippolyte qui

cherche en vain dans ses traits s'il doit craindre ou espérer. Puis,

quand elle est à quelques pas de l'amoureux, elle s'élance sur lui, le

saisit--et le mange.

[Illustration]

Certes, c'est alors que les plus anciennes et les plus ridicules

métaphores inventées par les amoureux cessent d'être des métaphores, et

prennent un sens réel et effrayant.

Voilà un amoureux qui a le droit de se plaindre des _rigueurs_ de sa

_belle ennemie_.

Voilà un amant qu'on n'accusera pas d'exagération s'il glisse dans

l'aveu de ses sentiments cette question dont on a un peu abusé:

«_Faut-il vivre ou mourir!_» ou cette phrase: «Si vous repoussez mon

amour, ce sera _l'arrêt de ma mort_.»

Celui-ci cependant fut moins malheureux; la belle s'avança de son côté,

il l'attendit quelques instants dans une visible anxiété: mais, soit

qu'il eût aperçu dans sa démarche quelque signe inquiétant, soit que la

coquette ne sût pas bien composer sa physionomie, ce que je ne pus

distinguer à cause de ses proportions, soit qu'elle laissât voir dans

son air plus d'appétit que d'amour, ou encore que l'amoureux ne fût pas

atteint d'une de ces flammes intenses qui font braver tous les dangers,

il prit la fuite avec une telle rapidité que je le perdis de vue, ainsi

que fit sans doute son _inhumaine_, car elle retourna tranquillement se

cacher dans son embuscade attendre d'autres proies.

[Illustration]

J'avais déjà assisté à de semblables scènes, car j'ai passé une grande

partie de ma vie seul et à la campagne, et j'ai de tout temps étudié les

moeurs des insectes; mais, cette fois, le petit drame dont je venais

d'être spectateur me laissa une impression particulière et me fit penser

à vous.

Certes, me dis-je, c'est une singulière inquiétude de l'esprit que

l'amour des voyages, et les voyageurs sont d'étranges gens qui s'en vont

à de grandes distances, et à grands frais, pour voir des _choses

nouvelles_, sans avoir pris la peine de regarder à leurs pieds ni sur

leurs têtes, où il se passe tant de choses extraordinaires et aussi

inconnues qu'on le puisse désirer.

Le voilà parti, continuai-je en pensant à vous; il peut bien faire le

tour du monde sans rencontrer un genre d'amour aussi étrange que celui

dont je viens d'être témoin à ma fenêtre.

Sous quelque partie du ciel qu'ils demeurent, de quelque façon qu'ils

s'habillent ou ne s'habillent pas, les hommes vivent sur quatre ou cinq

passions toujours les mêmes, qui ne varient pas dans le fond et très peu

dans la forme.

Nulle part l'amour ne lui présentera un drame aussi singulier que celui

qui vient de se passer sous mes yeux.

Dans cette touffe de mousse verte comme l'émeraude, chatoyante comme le

velours, et grande comme la paume de la main, il y a des amours, des

haines, des combats, des transformations et des miracles qui nous sont

inconnus et que nous n'avons jamais regardés.

Bien plus, dans les grandes choses et surtout dans ce qui regarde

l'homme, la nature semble s'être astreinte à des règles presque

invariables, tandis que dans les fleurs et dans les insectes, elle

paraît s'être livrée aux plus étranges et aux plus ravissantes

fantaisies.

Bizarre manie que celle qui fait que la plupart des hommes ferment les

yeux sur tout ce qui les entoure, et ne les daignent ouvrir qu'a cinq

cents lieues de leur pays.

Eh bien! m'écriai-je, et moi aussi je vais faire un voyage, et moi aussi

je vais voir des choses nouvelles et extraordinaires, et moi aussi

j'aurai des récits à imposer!

Faites le tour du monde, moi je vais faire le tour de mon jardin.

Je vous attendrai ici, mon ami, vous me retrouverez sous mon figuier ou

sous un de mes chèvrefeuilles, et je vous ferai avouer qu'il y a une

grande et terrible punition pour les voyageurs comme pour les amants

inconstants;--pour les voyageurs l'arrivée, pour les inconstants le

triomphe;--car ils voient alors combien se ressemblent tous les pays et

toutes les femmes.

Qu'allez-vous voir là bas, et comme vous serez fier, dans votre première

lettre, si toutefois vous pensez à m'écrire, de me raconter que vous

avez vu des femmes tatouées et peintes de diverses couleurs, avec des

anneaux dans le nez.

Comme je vous dirai: Eh quoi! mon bon ami, pourquoi couriez-vous si

loin? que n'alliez-vous à deux rues de votre maison? Rien ne vous eût

empêché de regarder votre belle-soeur qui, à l'exemple de cent autres

femmes que vous connaissez, et dont chacune est à la fois peintre,

original et portrait, se met du blanc et du rouge sur le front et sur

les joues, du noir au coin des yeux, du bleu pour faire ressortir

certaines veines, et se passe des anneaux dans les oreilles, comme vos

femmes sauvages s'en mettent dans le nez. En quoi est-il beaucoup plus

drôle de percer un cartilage qu'un autre, et cela vaut-il d'aller si

loin?

Je sais bien que vous verrez là-bas des escrocs et des courtisanes, des

imbéciles, des hypocrites, des orgueilleux, des égoïstes, des envieux,

des mendiants, mais n'avez-vous donc pas remarqué qu'il y en a également

quelques-uns ici?

Ou bien est-il si difficile d'avoir en ce pays-ci ou faim ou soif, ou

trop chaud ou trop froid, que vous pensez à aller ainsi au loin.

Est-il quelque peste, ou quelque fièvre, ou quelque lèpre inconnue à

notre pays, que vous sentiez le besoin d'avoir?

Ou êtes-vous si ennuyé des mouches qui nous impatientent ici l'été, que

vous fassiez deux mille lieues pour être piqué par des moustiques?

Tout à vous,

STEPHEN.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE III.

J'ai encore songé, presque toute cette nuit, à vous et à vos voyages, et

j'en suis arrivé à ne plus vous comprendre. Connaissez-vous donc bien

ces mouches qui brillent et bourdonnent autour de vous, ces fleurs qui

s'épanouissent et parfument l'air, ces oiseaux qui chantent, ces

feuilles qui frémissent, cette eau qui murmure? les avez-vous tous

regardés chacun une fois seulement, et chacune des parties qui les

composent? les avez-vous suivies de leur naissance à leur mort?

avez-vous vu leurs amours et leurs hyménées, avant d'aller au loin voir

des choses que vous n'avez pas vues? Pour moi, j'ai eu ce matin une

grande joie dont je vais vous faire part.

J'ai acheté, il y a trois ans, un tapis ruineux pour le mettre dans mon

cabinet de travail; c'est ainsi que j'appelle une chambre assez bien

arrangée, où je m'enferme parfois pour ne rien faire et ne pas être

interrompu. Ce tapis représente des feuillages d'un vert sombre parsemés

de grandes fleurs rouges. Hier, mes yeux sont tombés sur mon tapis, et

je me suis aperçu que les couleurs en étaient fort passées, que le vert

en est devenu d'un verdâtre assez laid, que le rouge est fané d'une

manière déplorable, et que la laine est râpée et montre la corde sur

tout l'espace qui conduit de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à

mon fauteuil au coin de ma cheminée. Ce n'est pas tout; en dérangeant

une énorme et pesante table de bois sculpté, j'ai fait un accroc au

tapis. Tout cela m'a effrayé à un certain point; j'ai fait recoudre la

déchirure, mais je n'ai pu rendre la fraîcheur au feuillage ni l'éclat

aux fleurs rouges. Mais ce matin, en me promenant au jardin, je me suis

arrêté devant la pelouse qui en est à peu près le milieu.

A la bonne heure! me suis-je dit, voilà un tapis comme je les aime;

toujours frais, toujours beau, toujours riche. En effet il m'a coûté

soixante livres de graines de gazon, à cinq sous la livre, c'est-à-dire

quinze francs, et il est à peu près du même âge que celui de mon

cabinet, qui m'a coûté cent écus. Celui de cent écus n'a subi que de

tristes changements; il est aujourd'hui pauvre, et plus pauvre qu'un

autre de toute sa splendeur ternie, râpé, honteux, rapiécé. Celui-ci

devient chaque année plus beau, plus vert, plus touffu. Et avec quel

luxe il change et se renouvelle! Au printemps, il est d'un vert pâle et

semé de petites marguerites blanches et de quelques violettes. Un peu

après, le vert devient plus foncé, et les marguerites sont remplacées

par des boutons d'or vernissés. Aux boutons d'or succèdent les trèfles

rose et blanc. A l'automne, mon tapis prend une teinte un peu jaune, et

au lieu du trèfle rose et du trèfle blanc, il est semé de colchiques qui

sortent de terre comme de petits lis violets. L'hiver, il est blanc de

neige à éblouir les yeux. Puis, au printemps, comme dans l'automne, on a

quelquefois marché et dansé dessus, comme il est un peu écrasé, déchiré,

il se raccommode de lui-même, de telle façon qu'on ne peut plus

retrouver ses blessures ni même leurs cicatrices; pendant que mon autre

tapis reste là avec ses éternelles fleurs rouges, qui ne font

qu'enlaidir chaque jour, et avec ses déchirures mal recousues.

[Illustration]

Mon Dieu! que je suis donc riche!

M'écrirez-vous comme vous me l'avez promis? Moi, je vous écrirai mon

voyage; je ne sais trop où vous l'envoyer, vos lettres me diront où et

quand je puis le faire. Mais qu'allez-vous donc voir là-bas que vous ne

puissiez voir ici? Je vais essayer de me décrire, comme de votre part,

quelque pays lointain. Voyons:

«Le ciel est gris comme une lourde coupole de plomb, la terre est

couverte d'un linceul de neige; les arbres livrent aux vents aigres

leurs noirs squelettes; à leurs pieds naissent et végètent les

champignons vénéneux; les fleurs sont mortes; l'eau glacée est immobile

entre ses rivages sans herbe. Ceux qui tiennent absolument à appeler les

fontaines des _miroirs_ ou les _bergères_ contemplent leurs _naïfs

attraits_ et arrangent leur _simple parure_, ceux qui ne voient dans la

nature que ce qu'ils ont lu préalablement dans les livres, sont obligés

de dire que leurs poétiques miroirs sont tournés du côté du vif argent.

Quelques sapins, dans leur feuillage triste et sombre, donnent asile

seulement à quelques oiseaux muets et hérissés par le froid, qui se

disputent affamés les fruits laissés sur les arbres sans feuillage, les

baies pourpres de l'aubépine, les baies écarlates des sorbiers, les

baies oranges du buisson ardent, ou celles noires du troëne, ou

bleuâtres du laurier-thym.

«Il n'y a dans l'air ni chant d'oiseaux, ni bourdonnement d'insectes, ni

parfum de fleurs. Le soleil ne reste chaque jour que quelques heures à

l'horizon; il se lève et se couche dans de pâles et tristes lueurs.»

Quel est ce pays? Si c'était vous, mon bon ami, qui m'écrivissiez ces

lignes, vous appelleriez ces tristes climats la Norwège avec ses neiges

et ses glaces. Pour moi, ce pays c'est mon jardin l'hiver, c'est mon

jardin dans six mois; je n'ai qu'à attendre.

Je n'ai pas besoin non plus d'aller chercher à travers mille dangers,

et, qui pis est, mille ennuis, les riches pays où l'on adore le soleil;

j'attendrai quelques jours, et le soleil me fera chercher l'ombre et la

fraîcheur. Il y aura des instants où les fleurs se pencheront

languissamment, où on n'entendra dans les herbes séchées que les cris

monotones de la sauterelle, où l'on ne verra dehors que les lézards.

Alors les nuits seront fraîches, douces et embaumées; les arbres en

fleurs et pleins de rossignols, exhaleront des parfums et des mélodies

célestes. Dans les gazons brilleront les lucioles, les vers luisants

comme des violettes de feu.

Vous m'écrirez tout cela de quelque contrée de l'Amérique; moi, je vous

l'écrirai après-demain de mon jardin. Les saisons qui se renouvellent

sont les climats qui voyagent et qui me viennent trouver. Vos longs

voyages ne sont que des visites fatigantes que vous allez rendre aux

saisons, qui d'elles-mêmes seraient venues à vous.

Mais il est un autre pays, une ravissante contrée qu'on chercherait en

vain sur les flots de la mer ou à travers les montagnes. En cette

contrée, les fleurs n'exhalent pas seulement de suaves parfums, mais

aussi d'enivrantes pensées d'amour. Chaque arbre, chaque plante y conte,

dans un langage plus noble que la poésie et plus doux que la musique,

des choses dont aucune langue humaine ne saurait même donner une idée.

Le sable des chemins est d'or et de pierreries; l'air est rempli de

chants auprès desquels ceux des rossignols et des fauvettes que

j'entends aujourd'hui, me semblent des coassements de grenouilles dans

leurs marais fangeux. L'homme y est bon, grand, noble et généreux.

Toutes les choses y sont au rebours de celles que nous voyons chaque

jour; tous les trésors de la terre, toutes les dignités réunies seraient

un objet de risée si ou venait les offrir en échange d'une fleur fanée

ou d'un vieux gant oublié sous une tonnelle de chèvrefeuille.

Mais qu'est-ce que je vous parle de chèvrefeuille! Pourquoi suis-je

forcé de donner les noms de fleurs que vous connaissez aux fleurs de ces

charmantes régions. Dans ce pays, on ne croit ni à la perfidie, ni à

l'inconstance, ni à la vieillesse, ni à la mort, ni à l'oubli qui est la

mort du coeur. L'homme n'y a besoin ni de sommeil, ni de nourriture;

d'ailleurs un vieux banc de bois est là mille fois plus doux que

l'édredon ailleurs; le sommeil y est plus calme et plus rempli de rêves

charmants. L'âpre prunelle des haies, le fruit fade des ronces y ont une

saveur si délicieuse, qu'il serait ridicule de les comparer aux ananas

des autres régions. La vie y est plus douce que les rêves n'osent l'être

dans les autres pays. Allez donc chercher ces poétiques contrées!

Hélas! en réalité, c'était un mauvais petit jardin dans un affreux

quartier, quand j'avais dix-huit ans, quand j'étais amoureux, et quand

celle que j'aimais y venait, un instant, au coucher du soleil.

......J'ai si longtemps aimé

Un tout petit jardin sentant le renfermé.

Et d'ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage terrible et

sans relâche? N'est-ce donc rien que d'arriver successivement à tous les

âges, d'y prendre et d'y laisser quelque chose? Tout ce qui nous entoure

ne change-t-il pas chaque année? Chaque âge n'est-il pas un pays? Vous

avez été enfant, vous êtes jeune homme, vous deviendrez vieillard.

Croyez-vous trouver entre deux peuples, quelque éloignés qu'ils soient

l'un de l'autre, autant de différences qu'entre vous enfant et vous

vieillard?

Vous êtes dans l'enfance; l'homme y a les cheveux blonds, le regard

assuré et limpide, le coeur allègre et joyeux; il aime tout, et tout

semble l'aimer; tout lui donne quelque chose, et tout lui promet bien

plus encore.

Il n'y a rien qui ne lui paie un tribut de joie, rien qui, pour lui, ne

soit un jouet. Les papillons dans l'air, les bluets dans les blés, le

sable des rivages, la luzerne des champs, les allées vertes des bois,

tout lui donne des plaisirs, tout lui promet tout bas des bonheurs

mystérieux.

Vous arrivez à la jeunesse; le corps est souple et fort, le coeur

noble et désintéressé. Là, vous brisez violemment vos jouets de

l'enfance; vous souriez avec amertume de l'importance que vous y avez

attachée, parce que vous trouvez alors de nouveaux jouets que vous

traitez avec le même sérieux; c'est le tour de l'amitié, de l'amour, de

l'héroïsme, du dévouement, vous avez tout cela en vous, vous le cherchez

chez les autres. Mais ce sont des fleurs qui se fanent, et elles ne

fleurissent pas en même temps dans tous les coeurs. Chez celui-ci,

elles ne sont qu'en bouton; chez celui-là, elles sont depuis longtemps

passées. Vous réclamez hautement l'accomplissement de vos désirs, comme

vous réclameriez de saintes promesses. Il n'y a pas une fleur, pas un

arbre qui ne vous semble vous avoir trahis.

Mais vous voici arrivé à la vieillesse. On y a les cheveux gris ou

blancs, ou une perruque; les belles fleurs dont nous parlions y portent

leurs fruits inattendus: l'incrédulité, l'égoïsme, la défiance,

l'avarice, l'ironie, la gourmandise. Vous riez des jouets de la

jeunesse, parce que vous en trouvez là encore d'autres que vous prenez

encore au sérieux: les places, les croix, les cordons de diverses

couleurs, les honneurs, les dignités.

Car il ne sert de rien à l'homme qu'il vieillisse,

A chaque âge, il arrive ignorant et novice,

Sur nos derniers hivers et sur notre âge éteint,

La sagesse versant une lumière pâle,

Brille comme la lune aux doux rayons d'opale,

Aux heures de la nuit où l'on ne fait plus rien.

Les jours et les années sont des traits que la mort nous lance. Elle

vous a réservé ses plus pénétrants pour la vieillesse; les premiers ont

tué successivement vos croyances, vos passions, vos vertus, vos

bonheurs. Maintenant, elle tire à mitraille; elle a abattu vos cheveux

et vos dents, elle a blessé et affaibli vos muscles, elle a touché votre

mémoire, elle vise au coeur, elle vise à la vie.

Alors tout vous est ennemi--dans la jeunesse, les belles nuits d'été

vous apportaient des parfums, des souvenirs, de ravissantes rêveries;

elles n'ont plus pour vous que des rhumes et des pleurésies.

Vous haïssez les gens qui sont plus jeunes que vous, parce qu'ils

doivent hériter de votre argent; ils héritent déjà de votre jeunesse, de

vos croyances, de vos rêves, de tout ce qui est déjà mort en vous.

Les hommes, presque tous, ne savent pas vieillir

Et, comme certains fruits, pourrissent sans mûrir.

Dites-le moi, sommes-nous aujourd'hui ce que nous étions hier, ce que

nous serons demain? N'avons-nous pas à faire sur nous-mêmes, chaque

jour, de singulières observations? Ne nous offrons-nous pas à nous-mêmes

un spectacle curieux?

Allons, je commencerai mon voyage demain, et je me mettrai en route; car

je finirais par trouver que c'est encore trop se donner de mouvement que

de faire le tour du jardin.

_Vale_.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE IV.

Je suis en route, mon bon ami, et deux choses déjà m'embarrassent.

D'abord, je ne sais pas bien à quelle distance précise du point de

départ il faut être, pour avoir le droit de se servir dans le récit de

ce prétérit emphatique qui donne tant d'importance aux voyageurs: _Nous

partîmes, nous cinglâmes, nous vîmes, nous aperçûmes, nous bûmes, etc._

Ai-je bien le droit d'employer ce langage qui est la vraie langue des

voyages?

Et si je ne l'emploie pas, mon voyage sera-t-il un vrai voyage?

Seconde difficulté: dans les récits que, sans doute, vous me faites en

même temps que j'écris pour vous mes voyages, vous avez sur moi un

avantage inappréciable. Si à quelque narration un peu extraordinaire, à

quelque description surnaturelle, je m'avise d'un _oh! oh!_ ou d'un

geste d'incrédulité ou même d'admiration mêlée de défiance, vous me

répondrez: _Allez-y voir!_ C'est à trois mille lieues d'ici. Vous savez

bien que je ne le ferai pas. Si, au contraire, je vous étonne par

quelque chose d'inusité ou de prodigieux, je n'ai pas la même ressource;

je ne puis que vous dire: Regardez vous-même, c'est à droite ou à

gauche, c'est sur ce rosier qui est au bout de l'allée, ou c'est sur

cette pervenche qui est à vos pieds; ou, dérangez-vous un peu, ce que je

vous raconte est dans la mousse sur laquelle vous marchez: vous écrasez

ma preuve. Je n'ai donc à vous dire que la vérité, tandis que vous,

persuadé qu'on croit toujours que les voyageurs mentent, vous ne vous

renfermerez pas dans une vertu qui ne vous rapporterait aucun honneur,

et qui vous ferait simplement accuser de sécheresse et de pauvreté

d'imagination.

J'ai vu votre costume de voyage, mon cher ami; je vous dois la

description du mien: c'est une vieille robe de chambre de velours noir

que vous me connaissez, avec un bonnet pareil et des pantoufles de

maroquin jaune; je ne suis point armé.

Je sors de mon cabinet de travail à six heures moins un quart; le soleil

monte à l'horizon; ses rayons scintillent comme une poussière de feu à

travers les feuilles de grands sorbiers, et viennent colorer ma maison

d'une teinte douce mêlée de rose et de safran; je descends trois

marches:

Nous voici en Chine.

Vous m'arrêtez à mon premier pas avec un sourire de dédain. Ma maison

est entièrement tapissée par une glycine. La glycine est un arbrisseau

grimpant et sarmenteux qui a un feuillage à peu près semblable à celui

des acacias, et duquel pendent de nombreuses et grandes grappes de

fleurs d'un bleu pâle, qui exhalent la plus suave odeur. Cette

magnifique plante vient de la Chine: peut-être l'admirez-vous là-bas

quand je la contemple ici.

Je ne crois pas exagérer, même pour vous, quand je vous dirai que je

trouve cela mille fois plus beau que les plus riches palais, cette

maison de bois toute verte, toute fleurie, toute parfumée, qui, tous les

ans a plus de verdure, plus de fleurs et plus de parfums.

Sous le toit qui avance est un nid de roitelet, un tout petit oiseau ou

plutôt une pincée de plumes brunes et grises comme celles d'une perdrix,

qui court sur les vieux murs et fait de mousse et d'herbe un nid qui a

la forme d'une bouteille. Je te salue, petit oiseau, qui seras mon hôte

pour cette année! sois le bien-venu dans ma maison et dans mon jardin!

soigne et élève ta nombreuse famille, je te promets paix et

tranquillité; on respectera ton repos, et surtout ta confiance. Il y a

de la mousse là-bas, auprès de la fontaine, et dans les allées des brins

d'herbe de la pelouse récemment fauchée. Le voilà sur le bord de son

nid, il me regarde avec ses beaux yeux noirs; il a peur, mais il ne se

sauve pas.

Le petit roitelet n'est pas le seul hôte de ma vieille maison.

Entre les solives, l'intervalle est rempli par des moellons et du

plâtre. Sur la façade, qui est exposée au midi, il y a un trou dans

lequel vous ne feriez pas entrer le tuyau d'une plume: c'est encore là

une demeure, c'est encore là un nid; il appartient à une sorte d'abeille

qui vit solitaire. Voyez-la revenir de la provision; ses pattes

postérieures sont chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise sur les

_étamines_ des fleurs; elle entre dans ce trou: quand elle en sortira,

elle n'aura plus de _pollen_ aux pattes; avec du miel qu'elle sait

dégorger, elle en aura au fond de son nid fait une pâtée savoureuse.

Voici peut-être son dixième voyage d'aujourd'hui, et elle n'est pas près

de se reposer.

Tous ces soins sont pour un oeuf qu'elle a pondu, pour un oeuf

qu'elle ne verra jamais éclore; d'ailleurs, ce qui sortira de cet

oeuf, ce n'est pas une mouche comme elle, c'est un ver qui ne se

métamorphosera en mouche que quelque temps après.

Cependant elle l'a caché dans un trou, et elle sait précisément de

combien de nourriture il aura besoin pour arriver à l'état

d'accroissement qui précède la transformation en mouche. Cette

nourriture, elle va la chercher, et elle l'assaisonne et la prépare. La

voici partie.

[Illustration]

Mon Dieu! quelle est donc cette autre petite mouche si brillante qui

marche sur la maison? Son _corselet_ est vert et son _abdomen_ est d'un

rouge de pourpre; mais ces deux couleurs sont si éclatantes, que je suis

fâché de n'avoir pas de mots plus splendides pour les exprimer que les

noms d'une émeraude et d'un rubis joints ensemble.

[Illustration]

Cette jolie mouche, cette pierrerie vivante, s'appelle _chrysis_. J'ose

à peine respirer dans la crainte de la faire envoler; je voudrais la

tenir dans les mains pour être sûr de la voir plus longtemps.

C'est aussi une mère de famille; elle aussi doit pondre un oeuf, d'où

sortira un ver qui deviendra une mouche semblable à elle, mais qu'elle

ne verra jamais.

Elle aussi, elle sait la nourriture qu'il faudra à son enfant; mais,

plus richement vêtue que l'abeille, elle ne sait pas comme elle ramasser

le _pollen_ des fleurs ni en faire une pâte avec du miel.

Elle n'a qu'une ressource, et cette ressource, elle est déterminée à

l'employer; elle ne reculera ni devant la fourberie ni devant le vol

pour assurer la subsistance de son enfant; elle a reconnu l'abeille

solitaire; elle va pondre dans son nid; son oeuf à elle doit éclore

plus tôt que celui de la véritable propriétaire: alors l'intrus mangera

les provisions si péniblement amassées pour l'enfant légitime qui,

lorsqu'il naîtra à son tour, n'aura plus qu'a mourir de faim.

La voici au bord du trou...; elle hésite...; elle se décide...; elle

entre.

Elle m'intéresse; elle est si belle! L'autre aussi m'intéresse; elle est

si laborieuse! Mais la voici qui revient à travers les airs: on dirait

un guerrier couvert d'armes ciselées et d'une cuirasse dorée; elle

bourdonne. La chrysis a entendu ce bourdonnement, qui est pour elle le

son terrible de la trompette guerrière. Elle veut s'enfuir, elle sort;

mais l'autre, justement irritée, se précipite sur elle et la frappe de

sa tête. Elle froisse et déchire la gaze miroitante de ses ailes, et la

jette sur le sable, où elle tombe étourdie et inanimée.

L'abeille entre alors dans son nid, dépose et prépare ses provisions;

puis, encore émue de son combat et de sa victoire, elle repart à travers

les airs. Longtemps je la suis des yeux, mais enfin elle disparaît.

La pauvre chrysis n'est cependant pas morte; elle se relève, se secoue,

se trémousse, essaie de s'envoler; mais ses ailes lacérées ne le lui

permettent plus. Comment fera-t-elle alors pour échapper à la fureur de

son ennemie?

Il ne s'agit pas pour elle de s'enfuir; il s'agit de déposer son oeuf

dans le nid de l'abeille et d'assurer l'avenir de son petit, car

l'abeille est revenue trop vite... Elle monte en gravissant péniblement:

par moments les forces lui manquent; elle est forcée de s'arrêter; mais

enfin elle arrive... elle entre... elle est entrée! Cette fois,

l'intérêt est pour elle. Tout à l'heure elle n'était que belle,

maintenant elle est bien malheureuse! Je sais qu'on pourrait faire une

longue plaidoirie pour l'autre; je ne voudrais pas avoir à les juger.

Ah! elle ressort... elle s'enfuit!... Mais elle est heureuse, elle a

réussi!... Maintenant je me sens fort touché pour l'abeille.

La pauvre abeille continue à apporter des provisions pour son enfant,

qui cependant mourra de faim; elle fait de nouveaux voyages aux fleurs

qu'elle aime; elle va se poser sur les chatons du saule, sur les fleurs

blanches de l'arbousier, ce bel arbre toujours vert dont les fleurs

ressemblent à celles du muguet, et dont les fruits sont des fraises;

elle s'arrête aussi sur les fruits de l'if, ce pauvre arbre si tourmenté

dans les jardins, dont on a fait des boules, des carrés, des vases, des

cigognes; arbre bon enfant, qui se prête à tout, et dont naturellement

on a tant abusé.

Si je voulais regarder l'un après l'autre et suivre toutes les mouches

qui brillent au soleil sur ma maison, les insectes qui se cachent dans

les fleurs de la glycine pour en sucer le miel, et les insectes qui s'y

insinuent pour manger ceux-ci; les chenilles qui rampent sur les

feuilles, et les ennemis de ces chenilles et de ces papillons; vous dire

leur naissance, leurs amours, leurs combats, leurs métamorphoses;

peut-être seriez-vous revenu avant que j'eusse fait un pas: mais je ne

veux dans ce voyage m'arrêter qu'aux choses qui frapperont ma vue, sans

recherches, sans travail, sans étude. Quittons donc la vieille maison de

bois, et suivons au hasard cette allée tortueuse.

Voici la julienne blanche avec ses longs rameaux de fleurs: pour jouir

de son parfum, il faut se pencher sur elle: ce n'est que le soir qu'elle

l'exhale au loin. Cette fleur était une des fleurs préférées de la

malheureuse reine Marie-Antoinette. Elle fut renfermée dans la plus

mauvaise chambre de la Conciergerie: c'était une chambre humide et

infecte. Là, dans la même pièce, un gendarme, dont elle n'était séparée

que par un paravent, ne la quittait ni jour ni nuit. La reine n'avait

pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle ôtait,

restant les jambes nues, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si

j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer tant de

misère et de malheur! Une femme, son nom n'est pas assez connu, une

bonne, une excellente femme, trouva un bonheur et un luxe à donner à

celle qu'il était défendu de nommer autrement que veuve Capet. Madame

Richard, concierge de la prison, lui apportait chaque jour des bouquets

des fleurs qu'elle aimait: des oeillets, des juliennes, des

tubéreuses. Elle changeait ainsi en parfums les miasmes putrides de la

prison. La pauvre reine avait autre chose à regarder que les murs

humides de son cachot. Madame Richard fut dénoncée, arrêtée et mise en

prison; mais on n'osa pas cependant la poursuivre davantage pour sa

sainte idée, et on la relâcha.

Plus tard, Danton dans son cachot, s'écriait: «Ah! si seulement je

pouvais voir un arbre!»

La julienne reste la fleur de Marie-Antoinette; aux deux autres se

rattachaient déjà des souvenirs plus anciens.

Le grand Condé, détenu à Vincennes, cultivait des oeillets.

L'odeur des tubéreuses passait autrefois pour être mortelle aux femmes

en couches. Mademoiselle de la Vallière, étant encore fille d'honneur,

se trouvait dans ce cas; la reine qui avait quelques soupçons, devait le

lendemain passer par son appartement, où elle avait prétexté une

indisposition pour rester couchée. Mademoiselle de la Vallière fit

remplir sa chambre de tubéreuses.

_Vale_.

[Illustration]

[Illustration]

LETTRE V.

SUR UN ROSIER.

J'ai failli ne pas m'arrêter devant ce rosier: j'aime beaucoup voir les

roses, mais je n'aime pas en parler. On a tant abusé des roses! Les

Grecs ont dit cinq ou six jolies choses sur les roses; les Latins ont

traduit ces six jolies choses et y en ont ajouté trois ou quatre. Depuis

ce temps, les poëtes de tous les pays et de toutes les époques ont

traduit, copié et imité ce qu'avaient dit les Grecs et les Latins, sans

rien ajouter de leur crû. Ils ont même continué à appeler le mois de mai

le mois des roses, sans songer que les roses fleurissent plus tôt en

Grèce et en Italie que dans nos pays, où presque toutes les roses

attendent le mois de juin pour s'épanouir.

N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des amours éternelles du papillon et de

la rose, amours qui du reste ne sont pas vraies? Les papillons se

posent sur les roses comme sur toutes les fleurs, mais la rose est loin

d'être une des fleurs qu'ils préfèrent. N'êtes-vous pas ennuyé, comme

moi, des _teints de lys et de rose_ dont on affuble les femmes ce qui

serait hideux? N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des _belles_ qui sont

des _roses_; en un mot de toutes les fadeurs, de toutes les sottises

dont ces pauvres roses ont été le prétexte? Je trouve honteux que nos

poëtes ne connaissent pas mieux la nature et toutes les splendeurs

éternelles dont Dieu a doté notre séjour. Je n'en sais presque pas un

qui n'ait montré, par la manière dont il parle et des fleurs, et des

arbres, et de l'herbe, qu'il n'a jamais pris la peine de les regarder.

Écoutez-les: ils se renferment dans trois ou quatre généralités banales

qu'ils ont lues et qu'ils répètent en synonymes.

Ce sont des _prairies émaillées de fleurs_.

De quelles fleurs? de quelles couleur sont-elles? Et au printemps, et à

l'automne, tout cela ne change jamais. Quelques-uns plus audacieux

disent qu'elles sont de _mille couleurs_.

Les _bords fleuris des ruisseaux_!

Sont-ce les mêmes fleurs que celles qui émaillent les prairies? On n'en

sait pas davantage. _Le zéphyr qui se joue dans des bosquets; le_ même

_zéphyr caresse la rose à demi éclose_.

Ceux qui écrivent en vers ne connaissent que la _rose à demi éclose_, à

cause de la rime. Un novateur, il y a quatre cents ans, a risqué

_fraîche éclose_; et on s'en est tenu là.

Tenez, voyez là-bas, d'un beau feuillage aigu comme des épées, voyez

s'élever une longue tige portant d'un seul côté un bel épi de fleurs

roses ou blanches, c'est un _glaïeul_. Les poëtes en parlent

quelquefois, mais ils n'en savent qu'une chose, c'est que cela rime à

_tilleul_: ils ne manquent jamais de les réunir, de mettre des

_glaïeuls_ sous les _tilleuls_, ce que je ne ferais pour rien au monde

dans mon jardin; mes pauvres glaïeuls s'en trouveraient fort mal. C'est

un grand bonheur qu'ils ne mettent pas les _tilleuls_ sous les

_glaïeuls_; cela rimerait aussi bien.

Revenons à la rose. Nous ne l'appellerons pas _Reine des fleurs_: nous

éviterons tous les lieux communs dont elle a été l'objet et dont elle a

triomphé; regardons-la seulement, et disons ce que nous voyons. Il n'est

pas de pays qui ne possède des roses, depuis la Suède jusque sur les

côtes d'Afrique; depuis le Kamtschatka jusqu'au Bengale, jusque sur les

montagnes du Mexique, la rose fleurit dans tous les climats, dans tous

les terrains; c'est une des grandes prodigalités de la nature.

Le rosier devant lequel nous nous arrêtons est couvert de fleurs

blanches.

D'autres ont des fleurs depuis le rose le plus pâle jusqu'au cramoisi et

au violet foncé, depuis le blanc jaunâtre jusqu'au jaune le plus

éclatant et à la couleur capucine. Le bleu est la seule couleur que la

nature lui ait refusée. Il y a très-peu de fleurs bleues.

Le bleu pur est un privilège qu'à quelques exceptions près, elle n'a

accordé qu'aux fleurs des champs et des prairies. La nature est avare de

bleu: le bleu est la couleur du ciel, elle ne la donne qu'aux pauvres,

qu'elle aime avant tous les autres.

Les botanistes, qui ne font aucun cas, ni de la couleur, ni des parfums,

prétendent que les roses doubles sont des monstres. Comment

appellerons-nous les botanistes? Nous ne finirons pas ce voyage sans

nous arrêter un peu aux botanistes.

Ce rosier a été un rosier sauvage, un églantier qui se couvrait, dans

quelque coin d'un bois, de petites roses simples, composées chacune de

cinq pétales. Un jour, on lui a coupé la tête et les bras, puis on a

fendu la peau d'un des moignons qu'on lui avait laissés. Entre l'écorce

et le bois on a glissé un petit morceau d'écorce d'un autre rosier, sur

lequel était un bourgeon à peine indiqué.

Depuis ce jour, toute sa force, toute sa sève, toute sa vie, sont

consacrés à nourrir ce bourgeon. La blessure s'est fermée, mais on voit

encore la cicatrice. L'églantier n'a plus de fleurs à lui, c'est un

esclave qui travaille pour un maître superbe. Cette belle touffe de

feuilles, de fleurs, ce ne sont ni ses feuilles ni ses fleurs.

Prenez garde cependant; voici, sur sa tige verte, au-dessous de la

greffe, un bourgeon rose qui commence à poindre. Ce bourgeon deviendra

une branche; cette branche lui appartient. Oh! alors la nature a repris

tous ses droits, le tyran qui est en haut le beau rosier, le rosier

cultivé, attend en vain le tribut qu'on lui a payé jusqu'ici; la sève ne

monte plus jusqu'à lui, elle est pour ce cher rejeton; il n'y en a pas

trop pour lui.

Mais le jardinier s'est aperçu de cette tentative de rébellion; il a

coupé le prétendant, et tout est rentré dans l'ordre. Cependant, quelque

jours après, de nouveau la tête du rosier s'allanguit, la pourpre du roi

se décolore, le feuillage jaunit et se fane, et pourtant la tige de

l'églantier est lisse et unie. Cherchez bien, le pauvre esclave est

ingénieux et obstiné; il a glissé sous la terre un drageon, et c'est

loin de là qu'il lui a permis de voir le jour. Allez à deux pas, à trois

pas; derrière cette giroflée, dans le silence et à l'ombre, s'élève un

petit rosier. Il ressemble à ce qu'était son père; comme lui, il a des

tiges flexibles et des feuilles étroites. Attendez un an, et il

deviendra un églantier. Froissez son feuillage, il exhale une odeur

d'ananas particulière à une espèce d'églantier; c'est ainsi qu'était son

père quand il avait des branches et des feuilles à lui. Le voici en

bouton, le voici en fleurs.

Mais le despote que nous avons laissé là-bas est mort, et d'une mort

horrible: il est mort de faim. L'esclave révolté qui le portait a

conduit depuis longtemps par dessous terre toute sa sève à son fils

bien-aimé. Cette belle couronne de roses doubles s'est desséchée;

lui-même, son esclave, est malade et mourra bientôt, car il n'a rien

gardé pour lui; mais il meurt libre, il meurt vengé. Il laisse un

rejeton jeune, fort et vigoureux, sur lequel s'épanouiront les petites

églantines des bois.

Notre rosier blanc n'est pas dans cette situation: l'églantier qui le

porte et le nourrit paraît s'être résigné à son sort, bien plus, on le

dirait fier de son esclavage. Il y a bien d'autres esclaves que lui qui

ne pensent plus à rompre leurs chaînes quand elles sont dorées. Notre

églantier semble s'enorgueillir de sa belle couronne.

Mais quelle émeraude se cache dans le coeur de la rose! L'émeraude est

vivante, c'est une _cétoine_; c'est un insecte plat et carré, avec des

ailes dures comme celles d'un haneton, et éclatantes comme une pierre

précieuse, retournez-le, son ventre est d'une couleur encore plus belle;

c'est une autre pierrerie, plus violette que le rubis, plus rouge que

l'améthyste. La cétoine ne vit guère que dans les roses. Une rose est sa

maison et son lit. Elle se nourrit de feuilles de roses; quand elle a

mangé sa maison, elle s'envole et en cherche une autre; mais elle

préfère les roses blanches à toutes les autres. Si, par hasard, vous la

trouvez sur une autre rose, c'est un grand hasard; elle y est mal logée,

mal couchée. Elle doit vous inspirer la pitié que vous ferait ressentir

un banquier ruiné, obligé de demeurer au quatrième étage, et de manger,

pour tout festin, la soupe et le bouilli; elle en est triste et

humiliée, mais il faut bien vivre. Il y a des gens qui se résignent à

pis que cela.

Une vingtaine de mouches, d'espèce et de couleur différentes, sont

posées sur différentes parties du rosier, mais je n'y fais aucune

attention; elles sont là par hasard, elles voyagent comme vous, elles

flânent comme moi. Je ne m'occupe que des naturels du pays, je

retrouverai les autres ailleurs; nous ne sommes pas encore près de

quitter notre rosier, car voici qu'il s'y passe d'étranges choses.

Où êtes-vous, mon bon ami? Je n'en sais rien, mais je doute fort que la

pays où vous êtes arrêté soit aussi riant que mon rosier: que ses

habitants soient aussi jolis, aussi brillants, aussi heureux surtout que

les habitants de mon rosier; et n'est-ce rien que de voir des êtres

heureux? Mais, à coup sûr, vous n'y voyez rien d'aussi extraordinaire

que ce que je vois en ce moment.

[Illustration]

Voyage autour de mon jardin · 第 1 / 25 段