Mais il faut que j'aille rejoindre mes petites, qui venaient au-devant
de ce pauvre Hurel et que j'ai laissées sur le chemin.»
Élisa retourna en courant près des enfants, qu'elle trouva où elle les
avait laissées, malgré leur impatience d'apprendre quelque chose sur
Hurel. Sa pâleur et son air triste les préparèrent à une mauvaise
nouvelle. Toutes à la fois demandèrent ce qu'il y avait.
«Pourquoi tout ce monde, Élisa? Sait-on ce qu'il est devenu?
ÉLISA.
Mes chères enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus loin pour avoir
de ses nouvelles.... Pauvre homme, il lui est arrivé un accident, un
terrible accident....
MARGUERITE, _avec terreur_.
Quoi? quel accident? est-il blessé?
ÉLISA.
Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est tombé dans l'eau,
et..., et....
CAMILLE.
Parle donc, Élisa; quoi! serait-il noyé?
ÉLISA.
Tout juste. On a retiré son corps de l'eau il y a deux heures....
SOPHIE.
Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le malheureux homme
était déjà mort!
MARGUERITE.
Tu vois bien, Sophie, que ce n'était pas sa faute. Pauvre Hurel! quel
malheur!»
Les enfants pleuraient. Élisa leur raconta le peu de détails qu'elle
savait, et leur conseilla de revenir à la maison.
ÉLISA.
Nous informerons ces dames de ce malheureux événement; elles trouveront
peut-être le moyen d'adoucir le chagrin de la pauvre femme Hurel. Nous
autres, nous ne pouvons rien ni pour le mort, ni pour ceux qui restent.
CAMILLE.
Oh si! Élisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux; lui demander
d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de donner à sa femme et à
ses enfants la force de se résigner et de souffrir sans murmure.
MARGUERITE.
Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses pensées. Oui, nous
prierons toutes pour eux.
MADELEINE.
Et nous demanderons à maman de faire dire des messes pour Hurel.»
Tout en pleurant, elles arrivèrent au château et entrèrent au salon. Ni
l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes coulaient malgré
elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, étonnées et peinées de ce
chagrin, leur adressaient vainement une foule de questions. Enfin
Madeleine parvint à se calmer et raconta ce qu'elles venaient de voir et
d'entendre. Les mamans partagèrent le chagrin de leurs enfants, et,
après avoir discuté sur ce qu'il y avait de mieux à faire, elles se
mirent en route pour aller voir par elles-mêmes s'il n'y avait aucun
espoir de rappeler Hurel à la vie.
Elles revinrent peu de temps après, et se virent entourées par les
petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes.
CAMILLE.
Eh bien, chère maman, eh bien! y a-t-il quelque espoir?
MADAME DE FLEURVILLE.
Aucun, mes chères petites, aucun. Quand nous sommes arrivées, on venait
de placer le corps froid et inanimé du pauvre Hurel sur une charrette
pour le ramener chez lui; un de ses beaux-frères et une soeur de Mme
Hurel sont partis en avant pour la préparer à cet affreux malheur;
demain se fera l'enterrement; après-demain nous irons, Mme de Rosbourg
et moi, offrir quelques consolations à la femme Hurel et voir si elle
n'a pas besoin d'être aidée pour vivre.
SOPHIE.
Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme faisait son mari?
MADAME DE FLEURVILLE.
Je ne le pense pas; pour être boucher, il faut courir le pays, aller au
loin chercher des veaux, des moutons, des boeufs; et puis une femme ne
peut pas tuer ces pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le
courage.
CAMILLE.
Et son fils Théophile, ne peut-il remplacer son père?
MADAME DE FLEURVILLE.
Non, parce qu'il est garçon boucher à Paris, et qu'il est encore trop
jeune pour diriger une boucherie.»
Pendant le reste de la journée on ne parla que du pauvre Hurel et de sa
famille; tout le monde était triste.
Le surlendemain, ces dames montèrent en voiture pour aller à Aube
visiter la malheureuse veuve. Elles restèrent longtemps absentes; les
enfants guettaient leur retour avec anxiété, et au bruit de la voiture
elles coururent sur le perron.
MARGUERITE.
Eh bien, chère maman, comment avez-vous trouvé les pauvres Hurel?
Comment est Victorine?
MADAME DE ROSBOURG.
Pas bien, chères petites; la pauvre femme est dans un désespoir qui fait
pitié et que je n'ai pu calmer; elle pleure jour et nuit et elle appelle
son mari, qui est auprès du bon Dieu. Victorine est désolée, et
Théophile n'est pas encore de retour; on lui a écrit de revenir.
MADELEINE.
Ont-ils de quoi vivre?
MADAME DE ROSBOURG.
Tout au plus; les gens qui doivent de l'argent à Hurel ne s'empressent
pas de payer, et ceux auxquels il devait veulent être payés tout de
suite, et menacent de faire vendre leur maison et leur petite terre.
SOPHIE.
Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur donnant l'argent
que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous avons chacune deux francs
par semaine; en donnant un franc, cela ferait quatre par semaine et
seize francs par mois; ce serait assez pour leur pain du mois.
CAMILLE, _bas à Sophie_.
Tu vois, Sophie: l'année dernière, tu n'aurais jamais eu cette bonne
pensée.
MADELEINE.
Sophie a raison; c'est une excellente idée. Vous nous permettez,
n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension à la mère Hurel?
MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant_.
Certainement, mes excellentes petites filles; vous êtes bonnes et
charitables toutes les quatre. Sophie, tu n'auras bientôt rien à envier
à tes amies.»
Enchantées de la permission, les quatre amies coururent demander leurs
bourses à Élisa, et remirent chacune un franc à Mme de Fleurville, qui
les envoya à la mère Hurel en y ajoutant cent francs.
Elles continuèrent à lui envoyer chaque semaine bien exactement leurs
petites épargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon, ou une
camisole qu'elles avaient faite elles-mêmes, ou bien des fruits ou des
gâteaux dont elles se privaient avec bonheur pour offrir un souvenir à
la pauvre femme. Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville y joignaient des
sommes plus considérables. Grâce à ces secours, ni la veuve ni la fille
d'Hurel ne manquèrent du nécessaire. Quelque temps après, Victorine se
maria avec un brave garçon, aubergiste à deux lieues d'Aube; et sa mère,
vieillie par le chagrin et par la maladie, mourut en remerciant Dieu de
la réunir à son cher Hurel.
[Illustration: Quelques temps après, Victorine se maria avec un brave
garçon.]
XXVI
LA PETITE VÉROLE
Un jour, Camille se plaignait de mal de tête, de mal de coeur. Son
visage pâle et altéré inquiéta Mme de Fleurville, qui la fit coucher; la
fièvre, le mal de tête continuant, ainsi que le mal de coeur et les
vomissements, on envoya chercher le médecin. Il ne vint que le soir,
mais, quand il arriva, il trouva Camille plus calme; Élisa lui avait mis
aux pieds des cataplasmes saupoudrés de camphre qui l'avaient beaucoup
soulagée; elle buvait de l'eau de gomme fraîche. Le médecin complimenta
Élisa sur les soins éclairés et affectueux qu'elle donnait à sa petite
malade; il complimenta Camille sur sa bonne humeur et sa docilité, et
dit à Mme de Fleurville de ne pas s'inquiéter et de continuer le même
traitement. Le lendemain, Élisa aperçut des taches rouges sur le visage
de Camille; les bras et le corps en avaient aussi; vers le soir chaque
tache devint un bouton, et en même temps le mal de coeur et le mal de
tête se dissipèrent. Le médecin déclara que c'était la petite vérole: on
éloigna immédiatement les trois autres enfants. Élisa et Mme de
Fleurville restèrent seules auprès de Camille. Mme de Fleurville
voulait aussi renvoyer Élisa, de peur de la contagion; mais Élisa s'y
refusa obstinément.
ÉLISA.
Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre enfant malade; quand même je
devrais gagner la petite vérole, je ne manquerai pas à mon devoir.
CAMILLE.
Ma bonne Élisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi aussi, je t'aime,
et je serais désolée de te voir malade à cause de moi.
ÉLISA.
Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquiétez de rien, ne parlez pas;
si vous vous agitez, le mal de tête reviendra.»
Camille sourit et remercia Élisa du regard; ses pauvres yeux bouffis
étaient à moitié fermés; son visage était couvert de boutons. Quelques
jours après, les boutons séchèrent, et Camille put quitter son lit; il
ne lui restait que de la faiblesse.
Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient sans
cesse de ses nouvelles: on leur défendit d'approcher de la chambre de
Camille, mais elles pouvaient voir Élisa et lui parler; vingt fois par
jour, quand elles entendaient sa voix dans la cuisine ou dans
l'antichambre, elles accouraient pour s'informer de leur chère Camille;
elles lui envoyaient des découpures, des dessins, de petits paniers en
jonc, tout ce qu'elles pensaient pouvoir la distraire et l'amuser.
Camille leur faisait dire mille tendresses; mais elle ne pouvait rien
leur envoyer, car on lui défendait de travailler, de lire, de dessiner,
de peur de fatiguer ses yeux.
[Illustration: Le médecin ne vint que le soir. (Page 275.)]
Il y avait huit jours qu'elle était levée; ses croûtes commençaient à
tomber, lorsqu'elle fut frappée un matin de la pâleur d'Élisa.
CAMILLE, _avec inquiétude_.
Tu es malade, Élisa; tu es pâle comme si tu allais mourir. Ah! comme ta
main est chaude! tu as la fièvre.
ÉLISA.
J'ai un affreux mal de tête depuis hier: je n'ai pas dormi de la nuit;
voilà pourquoi je suis pâle: mais ce ne sera rien.
CAMILLE.
Couche-toi, ma chère Élisa, je t'en prie; tu peux à peine te soutenir;
vois, tu chancelles.»
Élisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman, qui
la suivit immédiatement. Voyant l'état dans lequel était la pauvre
Élisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher malgré sa
résistance. Le médecin fut encore appelé; il trouva beaucoup de fièvre,
du délire, et déclara que c'était probablement la petite vérole qui
commençait. Il ordonna divers remèdes, qui n'amenèrent aucun
soulagement; le lendemain il fit poser des sangsues aux chevilles de la
malade, pour lui dégager la tête et faire sortir les boutons. Depuis
qu'Élisa était dans son lit, Camille ne la quittait plus; elle lui
donnait à boire, chauffait ses cataplasmes, lui mouillait la tête avec
de l'eau fraîche. Il fallut toute son obéissance aux ordres de sa mère
pour l'empêcher de passer la nuit auprès de sa chère Élisa.
«C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, répétait-elle en
pleurant: il est juste que je la soigne à mon tour.»
Élisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante: depuis la
veille elle était sans connaissance; elle ne parlait pas, n'ouvrait même
pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux pieds sans qu'elle eût l'air
de les sentir; son sang coula abondamment et longtemps; enfin on
l'arrêta, on lui enveloppa les pieds de coton. Le lendemain tout son
corps se couvrit de plaques rouges: c'était la petite vérole qui
sortait. En même temps elle éprouva un mieux sensible; ses yeux purent
s'ouvrir et supporter la lumière; elle reconnut Camille qui la regardait
avec anxiété, et lui sourit; Camille saisit sa main brûlante et la porta
à ses lèvres.
«Ne parle pas, ma pauvre Élisa, lui dit-elle, ne parle pas; maman et
moi, nous sommes près de toi.»
Élisa ne pouvait pas encore répondre; mais, en reprenant l'usage de ses
sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui avaient donnés
Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance s'exprimait par tous
les moyens possibles.
Pendant plusieurs jours encore Élisa fut en danger. Enfin arriva le
moment où le médecin déclara qu'elle était sauvée; les boutons
commençaient à sécher; ils étaient si abondants, que tout son visage et
sa tête en étaient couverts.
Quand elle fut mieux et qu'elle commença à prendre quelque nourriture,
Camille, qui allait tout à fait bien, demanda à sa mère si elle ne
pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies.
«Tu peux te promener, chère enfant, dit Mme de Fleurville, et causer
avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser ni les
toucher.»
Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les voix
de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans leur petit
jardin, elle se dirigea vers elles en criant:
«Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler; venez
vite, mais ne me touchez pas!»
Trois cris de joie répondirent à l'appel de Camille; elle vit accourir
ses trois amies, se pressant, se poussant, à qui arriverait la première.
«Arrêtez! cria Camille, s'arrêtant elle-même, maman m'a défendu de vous
toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vérole.
MADELEINE.
Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chère Camille!
MARGUERITE.
Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de même.»
En disant ces mots, elle s'élançait vers Camille, qui sauta vivement en
arrière.
«Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite vérole,
tu ne t'exposerais pas à la gagner.
SOPHIE.
Raconte-nous si tu t'es bien ennuyée, si tu as beaucoup souffert, si tu
as eu peur.
CAMILLE.
Oh oui! mais pas quand j'étais très malade. Je souffrais trop de la tête
et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais la pauvre Élisa a souffert
bien plus et plus longtemps que moi.
MADELEINE.
Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous la revoir?
CAMILLE.
Elle va bien; elle a mangé du poulet à déjeuner, elle se lève, elle
croit que vous pourrez la voir par la fenêtre demain.
MADELEINE.
Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser, ainsi que maman?
CAMILLE.
Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vérole, pourra vous embrasser
tout à l'heure; elle est allée changer ses vêtements, qui sont imprégnés
de l'air de la chambre d'Élisa.»
Les enfants continuèrent à causer et à se raconter les événements de
leur vie simple et uniforme. Bientôt arriva Mme de Fleurville avec Mme
de Rosbourg; les enfants se précipitèrent vers elle et l'embrassèrent
bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg embrassait Camille. Depuis
trois semaines Mme de Fleurville n'avait vu les enfants que de loin et à
la fenêtre. Le matin même, le médecin avait déclaré qu'il n'y avait plus
aucun danger de gagner la petite vérole ni par elle ni par Camille; mais
Élisa devait encore rester éloignée jusqu'à ce que ses croûtes fussent
tombées.
Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; Élisa devait
se montrer à la fenêtre après déjeuner. Une heure d'avance, elles
étaient comme des abeilles en révolution; elles allaient, venaient,
regardaient à la pendule, regardaient à la fenêtre, préparaient des
sièges; enfin elles se rangèrent toutes quatre sur des chaises, comme
pour un spectacle, et attendirent les yeux levés. Tout à coup la fenêtre
s'ouvrit et Élisa parut.
«Élisa, Élisa, ma pauvre Élisa! s'écrièrent Camille et Madeleine, que
les larmes empêchèrent de continuer.
MARGUERITE.
Bonjour, ma chère Élisa.
SOPHIE.
Bonjour, pauvre Élisa.
ÉLISA.
Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis devenue belle; quel
masque sur mon visage!
CAMILLE.
Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne Élisa; crois-tu que j'oublie
que c'est pour m'avoir soignée que tu es tombée malade?
ÉLISA.
Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une excellente enfant;
tant que je vivrai, je n'oublierai ni la tendresse touchante que tu m'as
témoignée pendant ma maladie, ni la bonté de Mme de Fleurville.»
Et la pauvre Élisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes; son
attendrissement gagna les enfants, qui se mirent à pleurer aussi. Mme de
Fleurville et Mme de Rosbourg arrivèrent pendant que tout le monde
pleurait.
«Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles un peu effrayées.
--Rien, maman; c'est la pauvre Élisa qui est à sa fenêtre.»
Ces dames levèrent les yeux, et, voyant pleurer Élisa, elles comprirent
la scène de larmes joyeuses qui venait de se passer.
[Illustration: Le matin, le médecin avait déclaré qu'il n'y avait plus
aucun danger. (Page 283.)]
«Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg; laissons
Élisa se reposer et se bien rétablir, et allons, en attendant, arranger
une fête pour célébrer son rétablissement.
--Une fête! une fête! s'écrièrent les enfants; oh! merci, chère madame!
Ce sera charmant! Une fête pour Élisa.»
Élisa était fatiguée; elle se retira dans le fond de sa chambre; les
enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutèrent les arrangements d'une
fête en l'honneur d'Élisa. En passant au chapitre suivant, nous saurons
ce qui aura été décidé.
XXVII
LA FÊTE
Depuis quelques jours tout était en rumeur au château; on enfonçait des
clous dans une orangerie attenante au salon; on assemblait et on
brouettait des fleurs; on cuisait des pâtés, des gâteaux, des bonbons.
Les enfants avaient avec Élisa un air mystérieux; elles l'empêchaient
d'aller du côté de l'orangerie; elles la gardaient le plus possible avec
elles, afin de ne pas la laisser causer dans la cuisine et à l'office.
Élisa se doutait de quelque surprise; mais elle faisait l'ignorante pour
ne pas diminuer le plaisir que se promettaient les enfants.
Enfin le jeudi suivant, à trois heures, il y eut dans la maison un
mouvement extraordinaire. Élisa s'apprêtait à s'habiller, lorsqu'elle
vit entrer les enfants, qui portaient un énorme panier couvert et qui
avaient leurs belles toilettes du dimanche.
CAMILLE.
Nous allons t'habiller, ma bonne Élisa; nous apportons tout ce qu'il
faut pour ta toilette.
ÉLISA.
J'ai tout ce qu'il me faut; merci, mes enfants.
MADELEINE.
Mais tu n'as pas vu ce que nous t'apportons; tiens, tiens, regarde.»
Et, en disant ces mots, Madeleine enleva la mousseline qui couvrait le
panier. Élisa vit une belle robe en taffetas marron, un col et des
manches en dentelle, un bonnet de dentelle garni de rubans et un
mantelet de taffetas noir garni de volants pareils.
ÉLISA.
Ce n'est pas pour moi, tout cela; c'est trop beau! Je ne mettrai pas une
si élégante toilette; je ressemblerais à Mme Fichini.
MARGUERITE.
Non, non, tu ne ressembleras jamais à la grosse Mme Fichini.
CAMILLE.
Il n'y a plus de Mme Fichini; c'est la comtesse Blagowski qu'il faut
dire.
MADELEINE.
Bah! la comtesse Blagowski ou Mme Fichini, qu'importe! Habillons Élisa.»
Avant qu'elle eût pu les empêcher, les quatre petites filles avaient
dénoué le tablier et déboutonné la robe d'Élisa, qui se trouva en jupon
en moins d'une minute.
CAMILLE.
Baisse-toi, que je te mette ton col.
MADELEINE.
Donne-moi ton bras, que je passe une manche.
MARGUERITE.
Etends l'autre bras, que je te passe l'autre manche.
SOPHIE.
Voici la robe: je la tiens toute prête; et le bonnet.»
La robe fut passée, arrangée, boutonnée; les enfants menèrent Élisa
devant une glace de leur maman: elle se trouva si belle, qu'elle ne
pouvait se lasser de se regarder et de s'admirer. Elle remercia et
embrassa tendrement les enfants, qui l'accompagnèrent chez Mmes de
Fleurville et de Rosbourg, car Élisa voulait les remercier aussi.
«A présent, mes enfants, dit-elle en se dirigeant vers sa chambre, je
vais ôter toutes ces belles affaires; je les garderai pour la première
occasion.
CAMILLE.
Mais non, Élisa; il faut que tu restes toute la journée habillée comme
tu es.
ÉLISA.
Pour quoi faire?
MADELEINE.
Tu vas voir; viens avec moi.»
Et, saisissant Élisa, les quatre enfants la conduisirent dans le salon,
puis dans l'orangerie, qui était convertie en salle de spectacle et qui
était pleine de monde. Les fermiers et les messieurs du voisinage
étaient dans une galerie élevée, les domestiques et les gens du village
occupaient le parterre. Les enfants entraînèrent Élisa toute confuse à
des places réservées au milieu de la galerie; elles s'assirent autour
d'elle; la toile se leva, et le spectacle commença.
Le sujet de la pièce était l'histoire d'une bonne négresse qui, lors du
massacre des blancs par les nègres à l'île Saint-Domingue, sauve les
enfants de ses maîtres, les soustrait à mille dangers, et finit par
s'embarquer avec eux sur un vaisseau qui retournait en France; elle
dépose entre les mains du capitaine une cassette qu'elle a eu le bonheur
de sauver, qui appartenait à ses maîtres massacrés, et qui contenait une
somme considérable en bijoux et en or; elle déclare que cette somme
appartient aux enfants.
[Illustration: «Baisse-toi que je te mette ton col.» (Page 280.)]
On applaudit avec fureur; les applaudissements redoublèrent lorsque de
tous côtés on lança des bouquets à Élisa, qui ne savait comment
remercier de tous ces témoignages d'intérêt.
Après le spectacle on passa dans la salle à manger, où l'on trouva la
table couverte de pâtés, de jambons, de gâteaux, de crèmes, de gelées.
Tout le monde avait faim; on mangea énormément; pendant que les voisins
et les personnes du château faisaient ce repas, on servait dehors, aux
gens du village, des pâtés, des galantines, des galettes, du cidre et du
café.
Lorsque chacun fut rassasié, on rentra dans l'orangerie, d'où l'on avait
enlevé tout ce qui pouvait gêner pour la danse; les chaises et les bancs
étaient rangés contre le mur; les lustres et les lampes étaient allumés.
Au moment où les enfants entrèrent, l'orchestre, composé de quatre
musiciens, commença une contredanse; les petites et Élisa la dansèrent
avec plusieurs dames et messieurs; les autres invités se mirent aussi en
train, et, une demi-heure après, tout le monde dansait dans l'orangerie
et devant la maison. Les enfants ne s'étaient jamais autant amusées;
Élisa était enchantée et attendrie de cette fête donnée à son intention,
et dont elle était la reine. On dansa jusqu'à onze heures du soir. Après
avoir mangé encore quelques pâtés, du jambon, des gâteaux et des
crèmes, chacun s'en alla, les uns à pied, les autres en carriole.
Les enfants rentrèrent chez elles avec Élisa, après avoir bien embrassé
et bien remercié leurs mamans.
SOPHIE.
Dieu! que j'ai chaud! ma chemise est trempée!
MARGUERITE.
Et moi donc! ma robe est toute mouillée de sueur.
MADELEINE.
Ah! que j'ai mal aux pieds!
CAMILLE.
Je n'en puis plus! A la dernière contredanse, mes jambes ne pouvaient
plus remuer.
MARGUERITE.
As-tu vu ce gros petit bonhomme, au ventre rebondi, qui a été roulé dans
un galop?
CAMILLE.
Oui, il était bien drôle; il sautait, il galopait tout comme s'il
n'avait pas eu un gros ventre à traîner.
SOPHIE.
Et ce grand maigre qui sautait si haut qu'il a accroché le lustre!
MADELEINE.
Il a manqué de prendre feu, ce pauvre maigre; c'est qu'il aurait brûlé
comme une allumette.
[Illustration: L'orchestre était composé de quatre musiciens. (Page
293.)]
SOPHIE.
As-tu remarqué cette petite fille prétentieuse qui faisait des mines et
qui était si ridiculement mise?
MADELEINE.
Non, je ne l'ai pas vue. Comment était-elle habillée?
SOPHIE.
Elle avait une robe grise avec de grosses fleurs rouges.
MADELEINE.
Ah oui! je sais ce que tu veux dire; c'est une pauvre ouvrière très
timide et qui n'est pas du tout prétentieuse.
SOPHIE.
Par exemple! si celle-là ne l'est pas, je ne sais qui le sera. Et cette
autre, qui avait une robe de mousseline blanche chiffonnée, avec des
noeuds d'un bleu passé qui traînaient jusqu'à terre, trouves-tu aussi
qu'elle n'était pas affectée?
CAMILLE.
Voyons, ne disons pas de mal de tous ces pauvres gens, qui se sont
habillés chacun comme il l'a pu, qui se sont amusés et qui ont contribué
à nous amuser.
SOPHIE, _avec aigreur_.
Mon Dieu, comme tu es sévère! Est-ce qu'il est défendu de rire un peu
des gens ridicules?
CAMILLE.
Non, mais pourquoi trouver ridicules des gens qui ne le sont pas.
SOPHIE.
Si tu les trouves bien, ce n'est pas une raison pour que je sois obligée
de dire comme toi.
MADELEINE.
Sophie, Sophie, tu vas te fâcher tout à fait, si tu continues sur ce
ton.
SOPHIE.
Il n'est pas question de se fâcher! je dis seulement que je trouve
Camille on ne peut plus ennuyeuse avec sa perpétuelle bonté. Jamais elle
ne rit de personne; jamais elle ne voit les bêtises et les sottises des
autres.
MARGUERITE, _avec vivacité_.
C'est bien heureux pour toi!
SOPHIE, _sèchement_.
Que veux-tu dire par là?
MARGUERITE.
Je veux dire, mademoiselle, que si Camille voyait les sottises des
autres et si elle en riait, elle verrait souvent les vôtres, et que nous
ririons toutes à vos dépens.
SOPHIE, _en colère_.
Je m'embarrasse peu de ce que tu dis, tu es trop bête.
ÉLISA, _qui entre_.
Eh bien! eh bien! qu'est-ce que j'entends? On se querelle par ici?
SOPHIE.
C'est Marguerite qui me dit des sottises.
ÉLISA.