de Rosbourg, c'est à moi à demander grâce, car c'est moi qui ai entraîné
Marguerite à m'accompagner. Je voulais aller chez une pauvre femme qui
demeure de l'autre côté de la forêt, et je voulais y aller seule avec
Marguerite, pour ne partager avec personne la gloire de cet acte de
charité. Marguerite a résisté; je l'ai entraînée; elle m'a suivie avec
répugnance, et nous avons été bien punies, moi surtout qui avais sur la
conscience la faute de Marguerite ajoutée à la mienne. Nous avons bien
souffert; et jamais, à l'avenir, nous ne ferons rien sans vous
consulter.
--Relève-toi, Sophie, répliqua Mme de Rosbourg avec douceur, je pardonne
à ton repentir; mais désormais je m'arrangerai de manière à n'avoir
plus à souffrir ce que j'ai souffert aujourd'hui.... Et toi, Marguerite,
je te croyais plus raisonnable et plus obéissante, sans quoi je t'aurais
toujours fait accompagner par ta bonne quand Madeleine et Camille ne
pouvaient sortir avec toi; c'est ce que je ferai à l'avenir.»
Camille et Madeleine, qu'on avait envoyées se coucher depuis une heure
(car il était près de minuit), mais qui n'avaient pu s'endormir, tant
elles étaient inquiètes, accoururent toutes déshabillées, poussant des
cris de joie; elles embrassèrent vingt fois leurs amies perdues et
retrouvées.
CAMILLE.
Où avez-vous été? que vous est-il arrivé?
MARGUERITE.
Nous nous sommes perdues dans la forêt.
MADELEINE.
Pourquoi avez-vous été dans la forêt? Comment avez-vous eu le courage
d'y aller seules?
SOPHIE.
Nous espérions arriver jusque chez une pauvre petite mère Toutain pour
lui donner de l'argent.
CAMILLE.
Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prévenues? Nous y aurions été toutes
ensemble.»
Sophie et Marguerite baissèrent la tête et ne répondirent pas. Avant
qu'on eût eu le temps de demander et de donner d'autres explications,
Élisa entra, apportant deux grandes tasses de bouillon avec une bonne
croûte de pain grillée. Elle les posa devant Sophie et Marguerite.
ÉLISA.
Mangez, mes pauvres enfants; vous n'avez peut-être pas dîné!
MARGUERITE.
Non, nous avons bu seulement à un ruisseau que nous avons trouvé dans la
forêt.
ÉLISA.
Pauvres petites! vite, mangez ce que je vous apporte; vous boirez
ensuite un petit verre de malaga; et puis, ajouta-t-elle en se tournant
vers Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, il faudrait les faire
coucher; elles doivent être épuisées de fatigue.
MADAME DE FLEURVILLE.
Élisa a raison. Les voici retrouvées; à demain les détails; ce soir,
contentons-nous de remercier Dieu de nous avoir rendu ces pauvres
enfants, qui auraient pu ne jamais revenir.»
Sophie et Marguerite avaient avalé avec voracité tout ce qu'Élisa leur
avait apporté; après avoir embrassé tendrement tout le monde, elles
allèrent se coucher. Aussitôt qu'elles eurent la tête sur l'oreiller,
elles tombèrent dans un sommeil si profond, qu'elles ne s'éveillèrent
que le lendemain à deux heures de l'après-midi!
XXIII
LES RÉCITS
Camille et Madeleine attendaient avec impatience chez Mme de Fleurville
le réveil de leurs amies. Mme de Rosbourg ne quittait pas la chambre de
Marguerite: elle voulait avoir sa première parole et son premier
sourire.
«Maman, dit Camille, vous disiez hier que Marguerite et Sophie auraient
pu ne jamais revenir; elles auraient toujours fini par retrouver leur
chemin ou par rencontrer quelqu'un, du moment qu'elles n'étaient pas
perdues.
MADAME DE FLEURVILLE.
Tu oublies, chère petite, qu'elles étaient dans une forêt de plusieurs
lieues de longueur, qu'elles n'avaient rien à manger, et qu'elles
devaient passer la nuit dans cette forêt, remplie de bêtes fauves.
MADELEINE.
Il n'y a pas de loups pourtant?
MADAME DE FLEURVILLE.
Au contraire, beaucoup de loups et de sangliers. Tous les ans on en tue
plusieurs. As-tu remarqué que leurs robes, leurs bas, étaient déchirés
et salis? Je parie qu'elles vont nous raconter des aventures plus graves
que tu ne le supposes.
CAMILLE.
Que je voudrais qu'elles fussent éveillées!
MADAME DE FLEURVILLE.
Précisément les voici.»
Mme de Rosbourg entra, tenant Marguerite par la main.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et Sophie? est-ce qu'elle dort encore?
MADAME DE ROSBOURG.
Elle s'éveille à l'instant et se dépêche de s'habiller et de manger pour
venir nous joindre.
CAMILLE, _embrassant Marguerite_.
Chère petite Marguerite, raconte-nous ce qui t'est arrivé, et si vous
avez eu des dangers à courir.»
Marguerite fit le récit de toutes leurs aventures: elle raconta sa
répugnance à partir, sa peur quand elle se vit perdue, sa désolation de
l'inquiétude qu'elle avait dû causer au château, sa frayeur quand le
jour commença à tomber, la faim, la soif, la fatigue qui l'accablaient,
son bonheur en trouvant de l'eau, sa terreur en entendant remuer les
feuilles sèches, en sentant un souffle chaud sur son cou et en voyant
passer un gros animal brun; son épouvante en entendant les branches
craquer et de légers grognements répondre de plusieurs côtés à un fort
grognement et à un souffle qui semblait être celui d'une bête en colère;
l'agilité avec laquelle elle avait couru et grimpé de branche en branche
jusqu'au haut d'un arbre; la fatigue et la peine avec lesquelles elle
s'y était maintenue; le bonheur qu'elle avait éprouvé en entendant une
voiture approcher, une voix leur répondre, et en se sentant enlevée et
déposée dans la carriole. Elle dit combien Sophie avait témoigné de
repentir de s'être engagée et de l'avoir entraînée dans cette folle
entreprise.
Camille et Madeleine avaient écouté ce récit avec un vif intérêt mêlé de
terreur.
CAMILLE.
Quelles sont les bêtes qui vous ont fait si peur? As-tu pu les voir?
MARGUERITE.
Je ne sais pas du tout: j'étais si effrayée que je ne distinguais rien.
MADAME DE FLEURVILLE.
D'après ce que dit Marguerite, le premier animal doit être un loup, et
le second un sanglier avec ses petits.
MARGUERITE.
Quel bonheur que le loup ne nous ait pas mangées! j'ai senti son haleine
sur ma nuque.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ce sont probablement les deux cris que vous avez poussés qui lui ont
fait peur et qui vous ont sauvées; quand les loups ne sont pas affamés,
ils sont poltrons, et dans cette saison ils trouvent du gibier dans les
bois.
MARGUERITE.
Le sanglier ne nous aurait pas dévorées, il ne mange pas de chair.
MADAME DE FLEURVILLE.
Non, mais d'un coup de défense il t'aurait déchiré le corps. Quand les
sangliers ont des petits, ils deviennent très méchants.»
Sophie, qui entra, interrompit la conversation; elle fut aussi
embrassée, entourée, questionnée; elle parla avec chaleur de ses
remords, de son chagrin d'avoir entraîné la pauvre Marguerite; elle
assura que cette journée ne s'effacerait jamais de son souvenir, et dit
que, lorsqu'elle serait grande, elle ferait faire par un bon peintre un
tableau de cette aventure. Après avoir complété le récit de Marguerite
par quelques épisodes oubliés:
«Et vous, chère madame, et vous, mes pauvres amies, dit-elle, avez-vous
été longtemps à vous apercevoir de notre disparition? et qu'a-t-on fait
pour nous retrouver?
--Il y avait plus d'une heure que vous aviez quitté la chambre d'étude,
dit Mme de Rosbourg, lorsque Camille vint me demander d'un air inquiet
si Marguerite et Sophie étaient chez moi. «Non, répondis-je, je ne les
ai pas vues; mais ne sont-elles pas dans le jardin?--Nous les cherchons
depuis une demi-heure avec Élisa sans pouvoir les trouver», me dit
Camille. L'inquiétude me gagna; je me levai, je cherchai dans toute la
maison, puis, dans le potager, dans le jardin. Mme de Fleurville, qui
partageait notre inquiétude, nous donna l'idée que vous étiez peut-être
allées chez Françoise; j'accueillis cet espoir avec empressement, et
nous courûmes toutes à la maison blanche: personne ne vous y avait vues;
nous allâmes de porte en porte, demandant à tout le monde si l'on ne
vous avait pas rencontrées. Le souvenir de la chute dans la mare, il y a
trois ans, me frappa douloureusement; nous retournâmes en courant à la
maison, et, malgré le peu de probabilités que vous fussiez toutes deux
tombées à l'eau, on fouilla en tous sens avec des râteaux et des
perches. Aucun de nous n'eut la pensée que vous aviez été dans la forêt.
Rien ne vous y attirait: pourquoi vous seriez-vous exposées à un danger
inutile? Ne sachant plus où vous trouver, j'allai de maison en maison
demander qu'on m'aidât dans mes recherches. Une foule de personnes
partirent dans toutes les directions; nous envoyâmes les domestiques à
cheval de différents côtés pour vous rattraper, si vous aviez eu l'idée
bizarre de faire un voyage lointain. Jusqu'au moment de votre retour je
fus dans un état violent de chagrin et d'affreuse inquiétude. Le bon
Dieu a permis que vous fussiez sauvées et ramenées par cet excellent
homme qui est boucher à Aube et qui s'appelle Hurel. Aujourd'hui il est
trop tard; mais demain nous irons lui faire une visite de remerciements,
et nous nous y rendrons en voiture pour ne pas nous perdre de compagnie.
MARGUERITE.
Où demeure-t-il? est-ce bien loin?
MADAME DE ROSBOURG.
A deux bonnes lieues d'ici; il y a un bois à traverser.
SOPHIE.
Est-ce que nous vous accompagnerons, madame?
MADAME DE ROSBOURG.
Certainement, Sophie; c'est toi et Marguerite qu'il a secourues, et
probablement sauvées de la mort. Il est indispensable que vous veniez.
SOPHIE.
Ça m'ennuie de le revoir; il va se moquer de nous: il avait l'air de
trouver ridicule notre course dans la forêt.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et il avait raison, chère enfant; vous avez fait véritablement une
escapade ridicule. S'il se moque de vous, acceptez ses plaisanteries
avec douceur et en expiation de la faute que vous avez commise.
MARGUERITE.
Moi, je crois qu'il ne se moquera pas: il avait l'air si bon.
MADAME DE FLEURVILLE.
Nous verrons cela demain. En attendant, commençons nos leçons; nous
irons ensuite faire une promenade.»
XXIV
VISITE CHEZ HUREL
«La calèche découverte et le phaéton pour deux heures, dit Élisa au
cocher de Mme de Fleurville.
LE COCHER.
Tout le monde sort donc à la fois, aujourd'hui?
ÉLISA.
Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin pour aller au
village d'Aube?
LE COCHER.
Aube? Attendez donc.... N'est-ce pas de l'autre côté de Laigle, sur la
route de Saint-Hilaire?
ÉLISA.
Je crois que oui; mais informez-vous-en avant de vous mettre en route;
ces demoiselles se sont perdues l'autre jour à pied, il ne faudrait pas
qu'elles se perdissent aujourd'hui en voiture.»
Le cocher prit ses renseignements près du garde Nicaise, et, quand on
fut prêt à partir, les deux cochers n'hésitèrent pas sur la route qu'il
fallait prendre.
Le pays était charmant, la vallée de Laigle est connue par son aspect
animé, vert et riant; le village d'Aube est sur la grande route; la
maison d'Hurel était presque à l'entrée du village. Ces dames se la
firent indiquer; elles descendirent de voiture et se dirigèrent vers la
maison du boucher. Tout le village était aux portes; on regardait avec
surprise ces deux élégantes voitures, et l'on se demandait quelles
pouvaient être ces belles dames et ces jolies demoiselles qui entraient
chez Hurel. Le brave homme ne fut pas moins surpris; sa femme et sa
fille restaient la bouche ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle
visite fût pour eux.
Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait à peine entrevues
dans l'obscurité; il ne pensait plus à son aventure de la forêt:
«Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda Hurel.
J'en ai de bien fraîche, du mouton superbe, du boeuf, du....
--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant Mme de Rosbourg; ce
n'est pas pour cela que nous venons, c'est pour acquitter une dette.
HUREL.
Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas d'avoir livré
à madame ni mouton, ni boeuf, ni....
MADAME DE ROSBOURG.
Non pas de mouton ni de boeuf, mais deux petites filles que voici et
que vous avez trouvées dans la forêt.
HUREL, _riant_.
Bah! ce sont là ces petites demoiselles que j'ai cueillies sur un arbre?
Pauvres petites! elles étaient dans un état à faire pitié. Eh! mes
mignonnes! vous n'avez plus envie d'arpenter la forêt, pas vrai?
MARGUERITE.
Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous serions certainement
mortes de fatigue, de terreur et de faim; aussi maman, Mme de Fleurville
et nous, nous venons toutes vous remercier.»
Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa sur
la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva de terre,
lui donna un gros baiser sur chaque joue, et dit:
«C'eût été bien dommage de laisser périr une gentille et bonne
demoiselle comme vous. Et comme ça, vous aviez donc bien peur?
MARGUERITE.
Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher, craquer, souffler.
HUREL, _riant_.
Ah bah! Tout cela est terrible pour de belles petites demoiselles comme
vous; mais pour des gens comme nous on n'y fait seulement pas attention.
Mais... asseyez-vous donc, mesdames; Victorine, donne des chaises,
apporte du cidre, du bon!»
Victorine était une jolie fille de dix-huit ans, fraîche, aux yeux
noirs. Elle avança des chaises; tout le monde s'assit; on causa, on but
du cidre à la santé d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une demi-heure,
Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda à son coucou.
«Il n'est pas loin de quatre heures! dit-il; mais le coucou est dérangé,
il ne marque pas l'heure juste.»
Mme de Rosbourg tira de sa poche une boîte, qu'elle donna à Hurel.
«Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni sur vous
ni dans la maison; en voilà une que vous voudrez bien accepter en
souvenir des petites filles de la forêt.
--Merci bien, madame, répondit Hurel: vous êtes en vérité trop bonne; ça
ne méritait pas....»
Il venait d'ouvrir la boîte, et il s'arrêta muet de surprise et de
bonheur à la vue d'une belle montre en or avec une longue et lourde
chaîne également en or.
HUREL, _avec émotion_.
Ma bonne chère dame, c'est trop beau; vrai, je n'oserai jamais porter
une si belle chaîne et une si belle montre.
[Illustration: Il s'arrêta muet de bonheur à la vue d'une belle montre.]
MADAME DE ROSBOURG.
Portez-les pour l'amour de nous; et songez que c'est encore moi qui vous
serai redevable; car vous m'avez rendu un trésor en me ramenant mon
enfant, et ce n'est qu'un bijou que je vous donne.»
Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille:
«Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.»
Et elle leur donna à chacune une boîte, qu'elles s'empressèrent
d'ouvrir; à la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en or et
en émail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la famille fit à Mme
de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces dames et les enfants
remontèrent en voiture, entourées d'une foule de personnes qui enviaient
le bonheur des Hurel et qui bénissaient l'aimable bonté de Mme de
Rosbourg.
XXV
UN ÉVÉNEMENT TRAGIQUE
Quelque temps se passa depuis cette visite à Hurel; il était venu de
temps en temps au château, quand ses occupations le lui permettaient.
Un jour qu'on l'attendait dans l'après-midi, Élisa proposa aux enfants
d'aller chercher des noisettes le long des haies pour en envoyer un
panier à Victorine Hurel; elles acceptèrent avec empressement, et,
emportant chacune un panier, elles coururent du côté d'une haie de
noisetiers. Pendant qu'Élisa travaillait, elles remplirent leurs
paniers, puis elles se réunirent pour voir laquelle en avait le plus.
«C'est moi....--C'est moi....--Non, c'est moi.... Je crois que c'est
moi», disaient-elles toutes quatre.
MARGUERITE.
Regardez donc si ce n'est pas mon panier qui est le plus plein! Voyez
quelle différence avec les autres!
CAMILLE ET MADELEINE.
C'est vrai!
SOPHIE.
Bah! j'en ai tout autant, moi!
MARGUERITE.
Pas du tout; j'en ai un tiers de plus.
SOPHIE, _avec humeur_.
Laisse donc! quelle sottise! Tu veux toujours avoir fait mieux que tout
le monde!
MARGUERITE.
Ce n'est pas pour faire mieux que les autres; c'est parce que c'est la
vérité. Et toi, tu te fâches parce que tu es jalouse.
SOPHIE.
Ah! ah! ah! Jalouse de tes méchantes noisettes!
MARGUERITE.
Oui, oui, jalouse; et tu voudrais bien que je te donnasse mes méchantes
noisettes.
SOPHIE.
Tiens, voilà le cas que je fais de ta belle récolte.»
En disant ces mots, et avant qu'Élisa et les petites eussent eu le temps
de l'en empêcher, elle donna un coup de poing sous le panier de
Marguerite, et toutes les noisettes tombèrent par terre.
MARGUERITE, _poussant un cri_.
Mes noisettes, mes pauvres noisettes!»
Camille et Madeleine jetèrent à Sophie un regard de reproche et
s'empressèrent d'aider Marguerite à ramasser ses noisettes.
CAMILLE.
Tiens, ma petite Marguerite; pour te consoler, prends les miennes.
MADELEINE.
Et les miennes aussi; les trois paniers seront pour toi.»
Marguerite, qui avait les yeux un peu humides, les essuya et embrassa
tendrement ses bonnes petites amies. Sophie était honteuse et cherchait
un moyen de réparer sa faute.
«Prends aussi les miennes, dit-elle en présentant son panier et sans
oser lever les yeux sur Marguerite.
--Merci, mademoiselle; j'en ai assez sans les vôtres.
--Marguerite, dit Madeleine, tu n'es pas gentille! Sophie, en t'offrant
ses noisettes, reconnaît qu'elle a eu tort; il ne faut pas que tu
continues à être fâchée.»
Marguerite regarda Sophie un peu en dessous, ne sachant trop ce qu'elle
devait faire: l'air malheureux de Sophie l'attendrissait un peu, mais
elle n'avait pas encore surmonté sa rancune.
Camille et Madeleine les regardaient alternativement.
CAMILLE.
Voyons, Sophie, voyons, Marguerite, embrassez-vous. Tu vois bien, toi,
Sophie, que Marguerite n'est plus fâchée; et toi, Marguerite, tu vois
que Sophie est triste d'avoir eu de l'humeur.
SOPHIE.
Chère Camille, je vois que je resterai toujours méchante; jamais je ne
serai bonne comme vous. Vois comme je m'emporte facilement, comme j'ai
été brutale envers la pauvre Marguerite!
MARGUERITE.
N'y pense plus, ma pauvre Sophie; embrasse-moi et soyons bonnes amies,
comme nous le sommes toujours.
Quand Marguerite et Sophie se furent embrassées et réconciliées, ce
qu'elles firent de très bon coeur, Camille dit à Sophie:
«Ma petite Sophie, ne te décourage pas; on ne se corrige pas si vite de
ses défauts. Tu es devenue bien meilleure que tu ne l'étais en arrivant
chez nous, et chaque mois il y a une différence avec le mois précédent.
SOPHIE.
Je te remercie, chère Camille, de me donner du courage, mais, dans
toutes les occasions où je me compare à toi et à Madeleine, je vous
trouve tellement meilleures que moi....
MADELEINE, _l'embrassant_.
Tais-toi, tais-toi, ma pauvre Sophie; tu es trop modeste, n'est-ce pas,
Marguerite?
MARGUERITE.
Non, je trouve que Sophie a raison; elle et moi, nous sommes bien loin
de vous valoir.
CAMILLE.
Ah! ah! ah! quelle modestie! Bravo, ma petite Marguerite; tu es plus
humble que moi, donc tu vaux mieux que moi.
MARGUERITE, _très sérieusement_.
Camille, aurais-tu fait la sottise que nous avons commise l'autre jour
en allant dans la forêt?
CAMILLE, _embarrassée_.
Mais... je ne sais,... peut-être... aurais-je....
MARGUERITE, _avec vivacité_.
Non, non, tu ne l'aurais pas faite. Et te serais-tu querellée avec
Sophie comme je l'ai fait le jour de la fameuse scène des cerises?
CAMILLE, _embarrassée_.
Mais... il y a un an de cela,... à présent... tu....
MARGUERITE, _avec vivacité_.
Il y a un an, il y a un an! C'est égal, tu ne l'aurais pas fait. Et tout
à l'heure aurais-tu renversé mon panier comme a fait Sophie? aurais-tu
boudé comme je l'ai fait?... Tu ne réponds pas! tu vois bien que tu es
obligée de convenir que toi et Madeleine vous êtes meilleures que nous.
CAMILLE, _l'embrassant_.
Nous sommes plus âgées que vous, et par conséquent plus raisonnables;
voilà tout. Pense donc que je me prépare à faire ma première communion
l'année prochaine.
SOPHIE.
Et moi, mon Dieu, quand serai-je digne de la faire?
CAMILLE.
Quand tu auras mon âge, chère Sophie; ne te décourage pas; chaque
journée te rend meilleure.
SOPHIE.
Parce que je la passe près de vous.
MADELEINE.
J'entends une voiture: c'est maman et Mme de Fleurville qui rentrent de
leur promenade; allons leur demander si elles n'ont pas rencontré Hurel.
Élisa, Élisa, Élisa, nous rentrons.»
Élisa se leva et suivit les enfants, qui coururent à la maison; elles
arrivèrent au moment où les mamans descendaient de voiture.
MARGUERITE.
Eh bien, maman, avez-vous rencontré Hurel? Va-t-il venir bientôt? Nous
avons cueilli un grand panier de noisettes que nous lui donnerons pour
Victorine.
MADAME DE ROSBOURG.
Nous ne l'avons pas rencontré, chère petite, mais il ne peut tarder: il
vient en général de bonne heure.»
Les mamans rentrèrent pour ôter leurs chapeaux; les petites attendaient
toujours. Sophie et Marguerite s'impatientaient; Camille et Madeleine
travaillaient.
«C'est trop fort, dit Sophie en tapant du pied; voilà deux heures que
nous attendons, et il ne vient pas. Il ne se gêne pas, vraiment! Nous
devrions ne pas lui donner de noisettes.
MARGUERITE.
Oh! Sophie! Pauvre Hurel! Il est très ennuyeux de nous faire attendre si
longtemps, c'est vrai: mais ce n'est peut-être pas sa faute.
SOPHIE.
Pas sa faute, pas sa faute! Pourquoi fait-il dire qu'il viendra à midi,
qu'il nous apportera des écrevisses? et voilà qu'il est deux heures! Un
homme comme lui ne devrait pas se permettre de faire attendre des
demoiselles comme nous.
MARGUERITE, _vivement_.
_Des demoiselles comme nous_ ont été bien heureuses de rencontrer dans
la forêt _un homme comme lui_, mademoiselle; c'est très ingrat ce que tu
dis là.
MADELEINE.
Marguerite, Marguerite, voilà que tu t'emportes encore! Ne peux-tu pas
raisonner avec Sophie sans lui dire des choses désagréables?
MARGUERITE.
Mais, enfin, pourquoi Sophie attaque-t-elle ce pauvre Hurel?
SOPHIE, _piquée_.
Je ne l'ai pas attaqué, mademoiselle; je suis seulement ennuyée
d'attendre, et je m'en vais chez moi apprendre mes leçons. J'aime encore
mieux travailler que de perdre mon temps à attendre cet Hurel.
MARGUERITE.
Entends-tu, entends-tu, Madeleine, comme elle parle de cet excellent
Hurel? Si j'étais à sa place, je ne donnerais pas les écrevisses qu'il
nous a promises, et.... Mais... le voilà; voici son cheval qui arrive.»
En effet, le cheval d'Hurel s'arrêtait devant le perron; il était
ruisselant d'eau et paraissait fatigué.
CAMILLE.
Où est donc Hurel? Comment son cheval vient-il tout seul?
MADELEINE.
Hurel est sans doute descendu pour ouvrir et refermer la barrière, et le
cheval aura continué tout seul.
MARGUERITE.
Mais regarde comme il a l'air fatigué!
CAMILLE.
C'est qu'il a fait une longue course.
SOPHIE.
Mais pourquoi est-il si mouillé?
MADELEINE.
C'est qu'il aura traversé la rivière.»
Les enfants attendirent quelques instants; ne voyant pas venir Hurel,
elles appelèrent Élisa.
«Élisa, dit Camille, veux-tu venir avec nous à la rencontre d'Hurel?
Voici son cheval qui est arrivé, mais sans lui.»
Élisa descendit, regarda le cheval.
«C'est singulier, dit-elle, que le cheval soit venu sans le maître. Et
dans quel état est ce pauvre animal! Venez, enfants, allons voir si nous
rencontrerons Hurel.... Pourvu qu'il ne soit pas arrivé un malheur!» se
dit-elle tout bas.
Elles se mirent à marcher précipitamment, en prenant le chemin qu'avait
dû suivre le cheval. A mesure qu'elles avançaient, l'inquiétude les
gagnait; elles redoutaient un accident, une chute. En approchant de la
grande route qui bordait la rivière, elles virent un attroupement assez
considérable; Élisa, prévoyant un malheur, arrêta les enfants.
«N'avancez pas, mes chères petites; laissez-moi aller voir la cause de
ce rassemblement; je reviens dans une minute.»
Les enfants restèrent sur la route, pendant qu'Élisa se dirigeait vers
un groupe qui causait avec animation.
«Messieurs, dit-elle en s'approchant, pouvez-vous me dire quelle est la
cause du mouvement extraordinaire que j'aperçois là-bas, sur le bord de
la rivière?
UN OUVRIER.
C'est un grand malheur qui vient d'arriver, madame! On a trouvé dans la
rivière le corps d'un brave boucher nommé Hurel!...
ÉLISA.
Hurel!... pauvre Hurel! Nous l'attendions; il venait au château. Mais
est-il réellement mort? N'y a-t-il aucun espoir de le sauver?
[Illustration: «C'est un grand malheur qui vient d'arriver.»]
L'OUVRIER.
Hélas! non, madame: le médecin a essayé pendant deux heures de le
ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire maintenant? Comment
apprendre ce malheur à sa femme? Il y a de quoi la tuer, la pauvre
créature!
ÉLISA.