«Chères demoiselles, chères dames, que le bon Dieu vous bénisse et vous

récompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me faites et le

bonheur dont vous remplissez mon coeur! Ma pauvre Lucie, approche

encore, que je te regarde, que je te touche! Ah! si ton pauvre père

pouvait te voir ainsi!»

Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tête dans ses mains et pleura.

Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la consola de son

mieux.

«Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne

Françoise. Voyez! si la méchante meunière n'avait pas chassé votre

pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je ne

l'aurais pas questionnée, je n'aurais pas connu votre misère. Il en est

ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les chagrins;

recevons-les de lui et soyons assurés que le tout est pour notre bien.»

Les paroles de Mme de Rosbourg calmèrent Françoise; elle essuya ses

larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une maison bien

close, bien propre, dans un bon lit avec du linge blanc, et avec la

certitude de ne plus avoir à redouter ni pour elle ni pour Lucie les

angoisses de la faim, du froid et de toutes les misères dont Mme de

Rosbourg venait de la sortir.

«Demain, ma bonne Françoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai à Laigle pour

acheter les meubles, les vêtements et les autres objets nécessaires à

votre ménage. Mes petites et moi, nous viendrons vous voir souvent; si

vous désirez quelque chose, faites-le-moi savoir. En attendant, voici

vingt francs que je vous laisse pour vos provisions de bois, de

chandelle, de viande, de pain, d'épicerie. Quand vous serez bien guérie,

je vous donnerai de l'ouvrage; ne vous inquiétez de rien; mangez,

dormez, prenez des forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous

rende un jour nos maris.»

Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu à Lucie en lui

promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au château, où

elles trouvèrent Mme de Fleurville un peu inquiète de leur absence

prolongée, et prête à partir pour aller les chercher, l'heure du dîner

étant passée depuis longtemps.

Les enfants racontèrent toute la joie de Lucie et de sa mère, leur

reconnaissance, la bonté de Mme de Rosbourg; elles parlèrent avec

volubilité toute la soirée; elles recommencèrent avec Élisa quand elles

allèrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au lit; la

nuit elles rêvèrent de Lucie, et le lendemain leur première pensée fut

d'aller à la petite maison blanche. Quand Mme de Fleurville leur proposa

de les y mener, Mme de Rosbourg était partie depuis longtemps pour

acheter le mobilier promis la veille. Elles trouvèrent Françoise

sensiblement mieux, et levée; Lucie avait demandé à un petit voisin

obligeant de lui faire un balai: elle avait nettoyé non seulement les

chambres, mais le devant de la maison; les lits étaient bien proprement

faits, le bois qu'elle avait acheté était rangé en tas dans la cave;

avec un de ses vieux haillons elle avait essuyé la table, les chaises,

les cheminées: tout était propre. Françoise et Lucie se promenaient avec

délices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et les

enfants arrivèrent; elles apportaient quelques provisions pour le

déjeuner; Lucie se mit en devoir de préparer le repas. Les enfants lui

proposèrent de l'aider.

LUCIE.

Merci, mes bonnes chères demoiselles, je m'en tirerai bien toute seule;

il ne faut pas salir vos jolies mains blanches à faire le feu et à

fondre le beurre.

MARGUERITE.

Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe?

LUCIE.

Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus difficiles que cela

quand nous avions de quoi. Pendant que maman travaillait, je faisais

tout le ménage.»

Mme de Fleurville et les enfants rentrèrent au château pour les leçons,

qui avaient été un peu négligées la veille. Mme de Rosbourg revint à

midi; elle demanda et obtint un dernier congé pour aider à placer et à

ranger le mobilier de la maison blanche. Élisa, qui était fort

complaisante et fort adroite, fut encore mise en réquisition par Mme de

Rosbourg et les enfants, et l'on retourna après déjeuner chez Françoise,

les enfants courant et sautant tout le long du chemin. Elles trouvèrent

la mère et la fille folles de joie devant tous leurs trésors. Meubles,

vaisselle, linge, vêtements, rien n'avait été oublié. Ce fut une longue

occupation de tout mettre en place. On courut chercher le menuisier pour

clouer des planches; des clous à crochet. On accrocha et l'on décrocha

dix fois les casseroles, les miroirs; presque tous les meubles firent le

tour des chambres avant de trouver la place où ils devaient rester;

chacune donnait son avis, criait, tirait, riait. Tout l'après-midi

suffit à peine pour tout mettre en place. Jamais Lucie n'avait été si

heureuse, son coeur débordait de joie; de temps à autre elle se jetait

à genoux et s'écriait: «Mon Dieu, je vous remercie! Mes chères dames,

que je vous suis reconnaissante! Mes bonnes petites demoiselles, merci,

oh! merci.» Les petites étaient aussi joyeuses que Lucie et Françoise.

La vue de tant de bonheur leur était une excellente leçon de charité.

Sophie se promettait de toujours être charitable, de donner aux pauvres

tout l'argent de ses menus plaisirs. La journée se termina par un repas

excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez Françoise.

Tous dînèrent ensemble sur la table neuve avec la vaisselle et le linge

de Françoise. Élisa fut de la partie; Camille et Madeleine la placèrent

entre elles et eurent soin de remplir son assiette tout le temps du

dîner. On servit de la soupe, un gigot rôti, une fricassée de poulet,

une salade et une tourte aux pêches. Lucie se léchait les doigts; les

enfants jouissaient de son bonheur, que partageait Françoise.

Après le dîner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournèrent au

château, laissant Élisa avec les enfants, qui avaient instamment demandé

de rester pour aider Lucie à laver, à essuyer la vaisselle et à tout

mettre en ordre.

Quand tout fut propre et rangé, quand on eut soigneusement renfermé dans

le buffet les restes du repas, Élisa et les enfants se retirèrent; Lucie

aida sa mère à se coucher, et se reposa elle-même des fatigues de cette

heureuse journée.

XXII

SOPHIE VEUT EXERCER LA CHARITÉ

Sophie avait été fortement impressionnée de l'aventure de Françoise et

de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on goûte à faire le bien.

Jamais sa belle-mère ni aucune des personnes avec lesquelles elle avait

vécu n'avaient exercé la charité et ne lui avaient donné de leçons de

bienfaisance. Elle savait qu'elle aurait un jour une fortune

considérable, et, en attendant qu'elle pût l'employer au soulagement des

misères, elle désirait ardemment retrouver une autre Lucie et une autre

Françoise. Un jour la mère Leuffroy, la jardinière, avec laquelle elle

aimait à causer, et qui était une très bonne femme, lui dit:

«Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez pas,

allez! Je connais une bonne femme, moi, par delà la forêt, qui est tout

à fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau de pain à se mettre

sous la dent.

SOPHIE.

Où demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle?

MÈRE LEUFFROY.

Elle reste dans une maisonnette qui est à l'entrée du village en

sortant de la forêt; elle s'appelle la mère Toutain. C'est une pauvre

petite vieille pas plus grande qu'un enfant de huit ans, avec de grandes

mains, longues comme des mains d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans;

elle se tient encore droite, tout comme moi; elle travaille le plus

qu'elle peut; mais, dame! elle est vieille, ça ne va pas fort. Elle a

une petite chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un

four, sur de la fougère, et elle ne mange que du pain et du fromage,

quand elle en a.

SOPHIE.

Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin?

MÈRE LEUFFROY.

Pour ça non, mam'selle: une demi-heure de marche au plus. Vous irez bien

en vous promenant.»

Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-même le projet d'y

aller; et, pour en avoir seule le mérite, elle résolut de le faire sans

aide, sans en parler à personne, sinon à Marguerite, avec laquelle elle

était plus particulièrement liée; d'ailleurs elle craignait que Camille

et Madeleine, qui ne faisaient jamais rien sans demander la permission à

leur maman, ne l'empêchassent de s'éloigner sans sa bonne. Elle attendit

donc que Marguerite fût seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la

misère de cette pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la

voir et la secourir.

MARGUERITE.

Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si maman le permet, et

emmenons avec nous Camille, Madeleine et Élisa.

SOPHIE.

Mais non, Marguerite, il ne faut en parler à personne; ce sera bien plus

beau, bien plus charitable, d'aller seules, de ne nous faire aider de

personne, de donner à cette petite mère Toutain l'argent que nous avons

pour nos gâteaux et nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes

dans ma bourse; et toi, combien as-tu?

MARGUERITE.

Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je sais bien que nous

sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux, pourquoi est-ce plus

charitable de nous cacher de Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de

Madeleine, et d'aller seules chez cette bonne femme?

SOPHIE.

Parce que j'ai entendu dire l'autre jour à ta maman qu'il ne faut pas

s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut se cacher pour ne pas

en recevoir d'éloges. Alors, tu vois bien que nous ferons mieux de nous

cacher pour faire la charité à cette bonne vieille.

MARGUERITE.

Il me semble pourtant que je dois le dire au moins à maman.

SOPHIE.

Mais pas du tout. Si tu le dis à ta maman, ils voudront tous venir avec

nous, ils voudront tous donner de l'argent; et nous, que ferons-nous?

Nous resterons là à écouter et à regarder, comme l'autre jour dans la

cabane de Françoise et de Lucie. Quel bien avons-nous fait là-bas?

Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a parlé et qui a tout donné.

MARGUERITE.

Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour nous en aller toutes

seules dans la forêt.

SOPHIE.

Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu trouves que nous ne

pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une bonne? Ha! ha! ha!

J'allais seule bien plus loin que cela quand j'avais cinq ans.»

Marguerite hésitait encore.

SOPHIE.

Je vois que tu as tout bonnement peur; tu n'oses pas faire cent pas sans

ta maman. Tu crains peut-être que le loup ne te croque?

MARGUERITE, _piquée_.

Du tout, mademoiselle, je ne suis pas aussi sotte que tu le crois; je

sais bien qu'il n'y a pas de loups, je n'ai pas peur, et, pour te le

prouver, nous allons partir tout de suite.

SOPHIE.

A la bonne heure! Partons vite; nous serons de retour en moins d'une

heure.»

Et elles se mirent en route, ne prévoyant pas les dangers et les

terreurs auxquels elles s'exposaient. Elles marchaient vite et en

silence; Marguerite ne se sentait pas la conscience bien à l'aise: elle

comprenait qu'elle commettait une faute, et elle regrettait de n'avoir

pas résisté à Sophie. Sophie n'était guère plus tranquille: les

objections de Marguerite lui revenaient à la mémoire; elle craignait de

l'avoir entraînée à mal faire. «Nous serons grondées», se dit-elle. Elle

n'en continua pas moins à marcher et s'étonnait de ne pas être arrivée,

depuis près d'une heure qu'elles étaient parties.

«Connais-tu bien le chemin? demanda Marguerite avec un peu d'inquiétude.

--Certainement, la jardinière me l'a bien expliqué, répondit Sophie

d'une voix assurée, malgré la peur qui commençait à la gagner.

--Serons-nous bientôt arrivées?

--Dans dix minutes au plus tard.»

Elles continuèrent à marcher en silence; la forêt n'avait pas de fin; on

n'apercevait ni maison ni village, mais le bois, toujours le bois.

«Je suis fatiguée, dit Marguerite.

--Et moi aussi, dit Sophie.

--Il y a bien longtemps que nous sommes parties.»

Sophie ne répondit pas: elle était trop agitée, trop inquiète pour

dissimuler plus longtemps sa terreur.

«Si nous retournions à la maison? dit Marguerite.

--Oh oui! retournons.

--Qu'est-ce que tu as, Sophie, on dirait que tu as envie de pleurer?

--Nous sommes perdues, dit Sophie en éclatant en sanglots; je ne sais

plus mon chemin, nous sommes perdues.

--Perdues! répéta Marguerite avec terreur; perdues! Qu'allons-nous

devenir, mon Dieu!

--Je me suis probablement trompée de chemin, s'écria Sophie en

sanglotant, à l'endroit où il y en a plusieurs qui se croisent; je ne

sais pas du tout où nous sommes.»

Marguerite, la voyant si désolée, chercha à la rassurer en se rassurant

elle-même.

«Console-toi, Sophie, nous finirons bien par nous retrouver. Retournons

sur nos pas et marchons vite; il y a longtemps que nous sommes parties;

maman et Mme de Fleurville seront inquiètes; je suis sûre que Camille et

Madeleine nous cherchent partout.»

Sophie essuya ses larmes et suivit le conseil de Marguerite: elles

retournèrent sur leurs pas et marchèrent longtemps; enfin elles

arrivèrent à l'endroit où se croisaient plusieurs chemins exactement

semblables. Là elles s'arrêtèrent.

«Quel chemin faut-il prendre? demanda Marguerite.

--Je ne sais pas; ils se ressemblent tous.

--Tâche de te rappeler celui par lequel nous sommes venues.»

Sophie regardait, recueillait ses souvenirs et ne se rappelait pas.

«Je crois, dit-elle, que c'est celui où il y a de la mousse.

--Il y en a deux avec de la mousse; mais il me semble qu'il n'y avait

pas de mousse dans le chemin que nous avons pris pour venir.

--Oh si! il y en avait beaucoup.

--Je crois me rappeler que nous avons eu de la poussière tout le temps.

--Pas du tout; c'est que tu n'as pas regardé à tes pieds. Prenons ce

chemin à gauche, nous serons arrivées en moins d'une demi-heure.»

Marguerite suivit Sophie; toutes deux continuèrent à marcher en silence;

inquiètes toutes deux, elles gardaient pour elles leurs pénibles

réflexions. Au bout d'une heure pourtant, Marguerite s'arrêta.

MARGUERITE.

Je ne vois pas encore le bout de la forêt; je suis bien fatiguée.

SOPHIE.

Et moi donc! mes pieds me font horriblement souffrir.

MARGUERITE.

Asseyons-nous un instant; je ne peux plus marcher.»

Elles s'assirent au bord du chemin; Marguerite appuya sa tête sur ses

genoux et pleura tout bas; elle espérait que Sophie ne s'en apercevrait

pas; elle avait peur de l'affliger, car c'était Sophie qui l'avait mise

et s'était mise elle-même dans cette pénible position. Sophie se

désolait intérieurement et sentait combien elle avait mal agi en

entraînant Marguerite à faire cette course si longue, dans une forêt

qu'elles ne connaissaient pas.

Elles restèrent assez longtemps sans parler; enfin Marguerite essuya ses

yeux et proposa à Sophie de se remettre en marche. Sophie se leva avec

difficulté; elles avançaient lentement; la fatigue augmentait à chaque

instant, ainsi que l'inquiétude. Le jour commençait à baisser; la peur

se joignit à l'inquiétude; la faim et la soif se faisaient sentir.

«Chère Marguerite, dit enfin Sophie, pardonne-moi: c'est moi qui t'ai

persuadée de m'accompagner; tu es trop généreuse de ne pas me le

reprocher.

--Pauvre Sophie, répondit Marguerite, pourquoi te ferais-je des

reproches? Je vois bien que tu souffres plus que moi. Qu'allons-nous

devenir, si nous sommes obligées de passer la nuit dans cette terrible

forêt?

--C'est impossible, chère Marguerite; on doit déjà être inquiet à la

maison, et l'on nous enverra chercher.

--Si nous pouvions au moins trouver de l'eau! J'ai si soif que la gorge

me brûle.

--N'entends-tu pas le bruit d'un ruisseau dans le bois?

--Je crois que tu as raison; allons voir.»

Elles entrèrent dans le fourré en se frayant un passage à travers les

épines et les ronces qui leur déchiraient les jambes et les bras. Après

avoir fait ainsi une centaine de pas, elles entendirent distinctement le

murmure de l'eau. L'espoir leur redonna du courage; elles arrivèrent au

bord d'un ruisseau très étroit, mais assez profond; cependant, comme il

coulait à pleins bords, il leur fut facile de boire en se mettant à

genoux. Elles étanchèrent leur soif, se lavèrent le visage et les bras,

s'essuyèrent avec leurs tabliers et s'assirent au bord du ruisseau. Le

soleil était couché; la nuit arrivait; la terreur des pauvres petites

augmentait avec l'obscurité; elles ne se contraignaient plus et

pleuraient franchement de compagnie. Aucun bruit ne se faisait entendre;

personne ne les appelait; on ne pensait probablement pas à les chercher

si loin.

«Il faut tâcher, dit Sophie, de revenir sur le chemin que nous avons

quitté; peut-être verrons-nous passer quelqu'un qui pourra nous

ramener; et puis il fera moins humide qu'au bord de l'eau.

--Nous allons encore nous déchirer dans les épines, dit Marguerite.

--Il faut pourtant essayer de nous retrouver; nous ne pouvons rester

ici.»

Marguerite se leva en soupirant et suivit Sophie, qui chercha à lui

rendre le passage moins pénible en marchant la première. Après bien du

temps et des efforts, elles se retrouvèrent enfin sur le chemin. La nuit

était venue tout à fait; elles ne voyaient plus où elles allaient, et

elles se résolurent à attendre jusqu'au lendemain.

Il y avait une heure environ qu'elles étaient assises près d'un arbre,

lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce bruit semblait

être produit par un animal qui marchait avec précaution. Immobiles de

terreur, les pauvres petites avaient peine à respirer; le frou-frou

approchait, approchait; tout à coup Marguerite sentit un souffle chaud

près de son cou; elle poussa un cri, auquel Sophie répondit par un cri

plus fort; elles entendirent alors un bruit de branches cassées, et

elles virent un gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moitié mortes

de peur, elles se resserrèrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler,

ni faire un mouvement, et elles restèrent ainsi jusqu'à ce qu'un nouveau

bruit plus effrayant vînt leur rendre le courage de se lever et de

chercher leur salut dans la fuite: c'étaient des branches cassées

violemment et un grognement entremêlé d'un souffle bruyant, auquel

répondaient des grognements plus faibles. Tous ces bruits partaient

également du bois en se rapprochant du chemin. Sophie et Marguerite

épouvantées se mirent à courir; elles se heurtèrent contre un arbre dont

les branches traînaient presque à terre; dans leur frayeur, elles

s'élancèrent dessus, et, grimpant de branche en branche, elles se

trouvèrent bientôt à une grande hauteur et à l'abri de toute attaque.

Combien elles remercièrent le bon Dieu de leur avoir fait rencontrer cet

arbre protecteur! et en effet elles venaient d'échapper à un grand

danger: l'animal qui arrivait droit sur elles était un sanglier suivi de

sept à huit petits. Si elles étaient restées sur son passage, il les

aurait déchirées avec ses défenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient

encore Sophie et Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait

rendues si tremblantes qu'elles pouvaient à peine se tenir sur l'arbre

où elles étaient montées. Le sanglier s'était éloigné, et tout

redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture vint

ranimer les forces défaillantes des pauvres petites. Leur espérance

augmentait à mesure que la voiture se rapprochait; enfin le pas d'un

cheval résonna distinctement; bientôt elles entendirent siffler l'homme

qui menait la charrette. Il approchait, elles allaient être sauvées.

«Au secours! au secours!» crièrent-elles plusieurs fois.

La voiture s'arrêta. L'homme sembla écouter.

«Au secours! sauvez-nous!» s'écrièrent-elles encore.

L'HOMME, _entre ses dents_.

Qui diantre appelle au secours? Je ne vois personne; il fait noir comme

dans l'enfer.... Holà! qui est-ce qui appelle?

SOPHIE ET MARGUERITE.

C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon cher monsieur, nous sommes

perdues dans la forêt.

L'HOMME.

Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. Où êtes-vous donc, les mioches?

Qui êtes-vous?

SOPHIE.

Je suis Sophie.

MARGUERITE.

Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville.

L'HOMME.

De Fleurville? C'est donc au château? Mais où diantre êtes-vous? Pour

vous sauver, faut-il pas que je vous trouve?

SOPHIE.

Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre.

L'HOMME, _levant la tête_.

C'est, ma foi, vrai. Faut-il qu'elles aient eu peur, les pauvres

petites! Attendez, ne bougez pas, je vais vous descendre.»

Et le brave homme grimpa de branche en branche, tâtant à chacune d'elles

si les enfants y étaient.

Enfin il empoigna Marguerite.

L'HOMME.

Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci et je regrimperai.

Combien êtes-vous dans ce beau nid?

MARGUERITE.

Nous sommes deux.

L'HOMME.

Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi là, numéro 2, que je place le

numéro 1 dans ma carriole.»

Le brave homme descendit lestement, tenant Marguerite dans ses bras; il

la déposa dans la carriole et remonta sur l'arbre où Sophie attendait

avec anxiété: il la saisit dans ses bras et la plaça dans sa carriole

près de Marguerite. Il y remonta lui-même et fouetta son cheval, qui

repartit au trot; puis, se tournant vers les enfants:

L'HOMME.

Ah çà! mes mignonnes, où faut-il vous mener? où demeurez-vous, et

comment, par tous les saints! vous trouvez-vous ici toutes seules?

SOPHIE.

Nous demeurons au château de Fleurville, nous nous sommes perdues dans

la forêt en voulant aller secourir la pauvre mère Toutain.

L'HOMME.

Vous êtes donc du château?

MARGUERITE.

Oui, je suis Marguerite de Rosbourg; et voilà mon amie, Sophie Fichini.

L'HOMME.

Comment, ma petite demoiselle, vous êtes la fille de cette bonne dame de

Rosbourg; et votre maman vous laisse aller si loin toute seule?

MARGUERITE, _honteuse_.

Nous sommes parties sans rien dire.

L'HOMME.

Ah! ah! on fait l'école buissonnière! Et voilà! Quand on est petit, faut

pas faire comme les grands.

SOPHIE.

Sommes-nous loin de Fleurville?

L'HOMME.

Ah! je crois bien! Deux bonnes lieues pour le moins; nous ne serons pas

arrivés avant une heure. Je vais tout de même pousser mon cheval; on

doit être tourmenté de vous au château.»

Et le brave homme fouetta son cheval et se remit à siffler, laissant les

enfants à leurs réflexions. Trois quarts d'heure après il s'arrêta

devant le perron du château; la porte s'ouvrit; Élisa, pâle, effarée,

demanda si l'on avait des nouvelles des enfants.

«Les voici, dit l'homme, je vous les ramène; elles n'étaient pas à la

noce, allez, quand je les ai dénichées dans la forêt.»

L'homme descendit Sophie et Marguerite, qu'Élisa reçut dans ses bras.

ÉLISA.

Vite, vite, venez au salon; on vous a cherchées partout; on a envoyé des

hommes à cheval dans toutes les directions; ces dames se désolent;

Camille et Madeleine se désespèrent. Attendez une minute, mon brave

homme, que madame vous remercie.

L'HOMME.

Bah! il n'y pas de quoi; faut que je m'en retourne chez nous; j'ai

encore deux lieues à faire.

ÉLISA.

Où demeurez-vous? Comment vous appelez-vous?

L'HOMME.

Je demeure à Aube; je m'appelle Hurel le boucher.

ÉLISA.

Nous irons vous remercier, mon brave Hurel; au revoir, puisque vous ne

pouvez attendre.»

Pendant cette conversation Marguerite et Sophie avaient couru au salon.

En entrant, Marguerite se jeta dans les bras de Mme de Rosbourg; Sophie

s'était jetée à ses pieds; toutes deux sanglotaient.

La surprise et la joie faillirent être fatales à Mme de Rosbourg; elle

pâlit, retomba sur son fauteuil et ne trouva pas la force de prononcer

une parole.

«Maman, chère maman, s'écria Marguerite, parlez-moi, embrassez-moi,

dites que vous me pardonnez.

--Malheureuse enfant, répondit Mme de Rosbourg d'une voix émue, en la

saisissant dans ses bras et en la couvrant de baisers, comment as-tu pu

me causer une si terrible inquiétude? Je te croyais perdue, morte; nous

t'avons cherchée jusqu'à la nuit; maintenant encore on vous cherche avec

des flambeaux dans toutes les directions. Où as-tu été? Pourquoi

reviens-tu si tard?

Les petites filles modèles(#35404) · 第 9 / 12 段