de veilleuses, une casserole à bec et un réchaud.»
Elles coururent avec Élisa à la cuisine et à l'antichambre pour demander
les objets nécessaires à leur illumination. En revenant chez Élisa,
Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle mit dans la
casserole; Madeleine entassa du charbon dans le réchaud; Élisa alluma et
souffla le feu; Sophie et Marguerite rangèrent les coquilles de noix sur
la commode. Quand la graisse fut fondue, Élisa en remplit les coquilles,
et, pendant qu'elle était encore chaude et liquide, les enfants mirent
une mèche de veilleuse dans chacun des petits lampions.
Cette opération leur prit une bonne heure. Elles attendirent que la
graisse fût bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous les
lampions dans deux paniers.
«Allons, dit Élisa, voilà notre ouvrage terminé; il ne nous reste plus
qu'à placer tous ces petits lampions sur les croisées, sur les
cheminées, sur les tables, et nous les allumerons après dîner, quand il
fera nuit.»
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon quand
les enfants et Élisa entrèrent avec leurs paniers.
MADAME DE ROSBOURG.
Qu'apportez-vous là, mes enfants?
CAMILLE.
Des lampions, madame, pour célébrer ce soir par une illumination le
mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous fait de Sophie.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mais c'est très joli, tous ces petits lampions; où les avez-vous eus?
MADELEINE.
Nous les avons faits, maman; Élisa nous en a donné l'idée et nous a
aidées à les faire.»
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvèrent l'idée très bonne; elles
aidèrent les enfants à placer les lampions. L'heure du dîner étant
arrivée, Élisa emmena les petites filles pour les laver et les arranger.
Le dîner leur parut bien long; elles étaient impatientes de voir l'effet
de leur illumination. Après dîner il fallut encore attendre qu'il fît
nuit. Elles firent une très petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au
moment où l'obscurité vint. Enfin Marguerite s'écria qu'elle voyait une
étoile, ce qui prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer
leur illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans
comme les petites filles se mirent à allumer les lampions.
Quand ils furent tous allumés, les enfants se mirent au milieu du salon
pour juger de l'effet.
Tous ces cordons de lumière formaient un coup d'oeil charmant. Les
petites étaient enchantées; elles battaient des mains, sautaient; les
mamans leur proposèrent une partie de cache-cache, qui fut acceptée avec
des cris de joie; Élisa, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg jouèrent
avec elles, on se cachait dans toutes les chambres, on courait dans les
corridors, dans les escaliers, on trichait un peu, on riait beaucoup, et
l'on était heureux.
Après deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir cette
bonne journée. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent un petit
souper de gâteaux, de crèmes, de fruits. Élisa fut invitée à souper avec
les petites filles. Comme elle était fort modeste, elle s'en défendit un
peu; mais les enfants, qui voyaient dans ses yeux que toutes ces bonnes
choses lui faisaient envie, l'entourèrent, la traînèrent vers la table,
la firent asseoir, et lui servirent de tout en telle quantité qu'elle
déclara ne plus pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de
gâteaux et de fruits, qu'elles enveloppèrent dans une immense feuille de
papier, et la forcèrent à emporter le tout chez elle. Élisa les
remercia, les embrassa et alla préparer leur coucher.
Sophie, de son côté, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de leur
amitié, et se retira le coeur rempli de reconnaissance et de bonheur.
XX
LA PAUVRE FEMME
«Mes chères enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire une
longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas chaud; nous
irons dans la forêt qui mène au moulin.
MARGUERITE.
Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma jolie poupée.
MADAME DE ROSBOURG.
Je crois que tu feras bien.
CAMILLE, _souriant_.
A propos de moulin, savez-vous, maman, ce qu'est devenue Jeannette?
MADAME DE FLEURVILLE.
Le maître d'école est venu m'en parler il y a peu de jours; il en est
très mécontent; elle ne travaille pas, ne l'écoute pas: elle cherche à
entraîner les autres petites filles à mal faire. Ce qui est pis encore,
c'est qu'elle vole tout ce qu'elle peut attraper, les mouchoirs de ses
petites compagnes, leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui
est à sa portée.
MADELEINE.
Mais comment sait-on si c'est Jeannette qui vole? Les petites filles
perdent peut-être elles-mêmes leurs affaires.
MADAME DE FLEURVILLE.
On l'a surprise déjà trois fois pendant qu'elle volait, ou qu'elle
emportait sous ses jupons les objets qu'elle avait volés! Depuis ce
temps, la maîtresse d'école la fouille tous les soirs avant de la
laisser partir.
MARGUERITE.
Et sa mère, qui l'a tant fouettée l'année dernière pour la poupée, ne la
punit donc pas?
MADAME DE ROSBOURG.
Sa mère l'a fouettée sévèrement pour la poupée, parce que ce vol lui
avait fait perdre les présents que je devais lui donner; mais il paraît
qu'elle l'élève très mal, et qu'elle lui donne de mauvais exemples.
SOPHIE.
Est-ce que sa mère vole aussi?
MADAME DE FLEURVILLE.
Elle vole dans un autre genre que sa fille; ainsi, quand on lui apporte
du grain à moudre, elle en cache une partie. Elle va la nuit avec son
mari voler du bois dans la forêt qui m'appartient; elle vole du poisson
de mes étangs et elle va le vendre au marché. Jeannette voit tout cela,
et elle fait comme ses parents. C'est un grand malheur: le bon Dieu
les punira un jour, et personne ne les plaindra.»
[Illustration: Le maître d'école est très mécontent de Jeannette. (Page
195.)]
La promenade fut très agréable. On suivit un chemin qui entrait dans le
bois; les enfants virent de loin Jeannette, qui se sauva dans le moulin
aussitôt qu'elle les aperçut.
MARGUERITE.
Regarde, Sophie; vois-tu la tête de Jeannette qui passe par la lucarne
du grenier?
SOPHIE.
Ah! elle la rentre! la voici qui reparaît à l'autre bout du grenier.
CAMILLE.
Prenez garde. Jeannette nous lance des pierres!»
En effet, cette méchante fille cherchait à attraper les enfants avec des
pierres tranchantes qu'elle lançait de toute sa force. Mme de Fleurville
en fut très mécontente, et promit qu'en rentrant elle ferait venir le
père de Jeannette pour se plaindre de sa méchante fille.
On continua la promenade, et l'on finit par s'asseoir à l'ombre des
vieux chênes chargés de glands. Pendant que les enfants s'amusaient à en
ramasser et à remplir leurs poches, elles crurent entendre un léger
bruit; elles s'arrêtèrent et écoutèrent: des gémissements et des sanglots
arrivèrent distinctement à leurs oreilles.
«Allons voir qui est-ce qui pleure», dit Camille.
Et toutes quatre s'élancèrent dans le bois, du côté où elles entendaient
gémir. A peine eurent-elles fait quelques pas, qu'elles virent une
petite fille de douze à treize ans, couverte de haillons, assise par
terre; sa tête était cachée dans ses mains; les sanglots soulevaient sa
poitrine, et elle était si absorbée dans son chagrin, qu'elle n'entendit
pas venir les enfants.
«Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!»
La petite fille releva la tête et parut effrayée à la vue des quatre
enfants qui l'entouraient; elle se leva et fit un mouvement pour
s'enfuir.
CAMILLE.
Ne te sauve pas, ma petite fille; n'aie pas peur, nous ne te ferons pas
de mal.
MADELEINE.
Pourquoi pleures-tu, ma pauvre petite?»
Le son de voix si plein de douceur et de pitié avec lequel avaient parlé
Camille et Madeleine attendrit la petite fille, qui recommença à
sangloter plus fort qu'auparavant.
Marguerite et Sophie, touchées jusqu'aux larmes, s'approchèrent de la
pauvre enfant, la caressèrent, l'encouragèrent et réussirent enfin,
aidées de Camille et de Madeleine, à sécher ses pleurs et à obtenir
d'elle quelques paroles.
LA PETITE FILLE.
Mes bonnes petites demoiselles, nous sommes dans le pays depuis un
mois: ma pauvre maman est tombée malade en arrivant; elle ne peut plus
travailler. J'ai vendu tout ce que nous avions pour avoir du pain, je
n'ai plus rien; j'avais pourtant espéré qu'on m'achèterait au moulin ma
pauvre robe qui cache mes haillons, mais on n'en a pas voulu; j'ai été
chassée, et même une petite fille m'a lancé des pierres.
[Illustration: «Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!»]
MARGUERITE.
Je suis sûre que c'est la méchante Jeannette.
LA PETITE FILLE.
Oui, tout juste; sa mère l'a appelée de ce nom et lui a dit de finir,
mais elle m'a encore attrapée au bras, si fort que j'en ai saigné. Ce ne
serait rien si j'avais pu avoir quelque argent pour rapporter du pain à
ma pauvre maman; elle est si faible, et elle n'a rien mangé depuis hier!
SOPHIE.
Rien mangé! Mais alors,... toi aussi, ma pauvre petite, tu n'as rien
mangé!
LA PETITE FILLE.
Oh moi! mademoiselle, je ne suis pas malade: je puis bien supporter la
faim; d'ailleurs, en allant au moulin, j'ai ramassé et mangé quelques
glands.
CAMILLE.
Des glands! Pauvre, pauvre enfant! attends-nous un instant, ma petite;
nous avons dans un panier du pain et des prunes, nous allons t'en
apporter.
--Oui, oui, s'écrièrent tout d'une voix Madeleine, Marguerite et Sophie,
donnons-lui notre goûter, et demandons de l'argent à nos mamans pour
elle.»
Elles coururent rejoindre leurs mamans; elles arrivèrent toutes
haletantes, et, pendant que Camille et Madeleine racontaient ce que leur
avait dit la petite fille, Sophie et Marguerite couraient lui porter le
panier qui renfermait les provisions; elles virent bientôt arriver Mme
de Fleurville et Mme de Rosbourg.
La petite fille n'avait pas encore touché au pain ni aux fruits.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mange, ma petite fille; tu nous diras ensuite où tu demeures et qui tu
es.
LA PETITE FILLE, _faisant une révérence_.
Je vous remercie bien, madame, vous êtes bien bonne; j'aime mieux garder
le pain et les fruits pour les donner à maman; je vais tout de suite les
lui porter.
MADAME DE ROSBOURG.
Et toi, ma petite, tu n'en mangeras donc pas?
LA PETITE FILLE.
Oh! madame, merci bien, je n'en ai pas besoin; je ne suis pas malade, je
suis forte.»
En disant ces mots, la petite fille, pâle, maigre et à peine assez
forte pour se soutenir, essaya de porter le panier et fléchit sous son
poids; elle se retint au buisson, rougit et répéta d'une voix faible et
éteinte: «Je suis forte, mesdemoiselles, ne vous inquiétez pas de moi».
MADAME DE ROSBOURG, _se mettant en marche_.
Donne-moi ce panier, ma pauvre enfant, je le porterai jusque chez toi;
où demeures-tu?
LA PETITE FILLE.
Ici, tout près, madame, sur la lisière du bois.
MADAME DE FLEURVILLE.
Comment s'appelle ta maman?
LA PETITE FILLE.
On l'appelle la mère la Frégate, mais son vrai nom est Françoise
Lecomte.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et pourquoi donc, mon enfant, l'appelle-t-on la mère la Frégate?
LA PETITE FILLE.
Parce qu'elle est la femme d'un marin.
MADAME DE ROSBOURG, _avec intérêt_.
Où est ton père? N'est-il pas avec vous?
LA PETITE FILLE.
Hélas! non, madame, et c'est pour cela que nous sommes si malheureuses.
Mon père est parti il y a quelques années; on dit que son vaisseau a
péri; nous n'en avons plus entendu parler; maman en a eu tant de chagrin
qu'elle a fini par tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous
avions pour acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien à
vendre. Que va devenir ma pauvre mère? Que pourrais-je faire pour la
sauver?»
Et la petite fille recommença à sangloter.
Mme de Rosbourg avait été fort émue et fort agitée par ce récit.
«Sur quel vaisseau était monté ton père, demanda-t-elle d'une voix
tremblante, et comment s'appelait le commandant?
LA PETITE FILLE.
C'était la frégate la _Sibylle_, commandant de Rosbourg.»
Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite fille
effrayée.
«Mon mari!... son vaisseau!... répétait-elle. Pauvre enfant, toi aussi,
tu es restée orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta pauvre mère pleure
comme moi un mari perdu, mais vivant peut-être. Ah! ne t'inquiète plus
de ta mère ni de ton avenir; vite, conduis-moi près d'elle, que je la
voie, que je la console!»
Et elle pressa le pas, tenant par la main la petite Lucie (c'était son
nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en silence. Lucie
n'avait pas bien compris l'exclamation et les promesses de Mme de
Rosbourg, mais elle sentait que c'était du bonheur qui lui arrivait et
que sa mère serait secourue; elle marchait aussi vite que le lui
permettait sa faiblesse; en peu d'instants elles arrivèrent à une
vieille masure.
[Illustration: Un matelot de la _Sibylle_.]
C'était une cabane, une hutte de bûcheron, abandonnée et délabrée. Le
toit était percé de tous côtés; il n'y avait pas de fenêtre; la porte
était si peu élevée, que Mme de Rosbourg dut se baisser pour y entrer;
l'obscurité ne lui permit pas au premier moment de distinguer, au fond
de la cabane, une femme, à peine couverte de mauvais haillons, étendue
sur un tas de mousse: c'était le lit de la mère et de la fille. Aucun
meuble, aucun ustensile de ménage ne garnissait la cabane; aucun
vêtement n'était accroché aux murs. Mme de Rosbourg eut peine à retenir
ses larmes à la vue d'une si profonde misère; elle s'approcha de la
malheureuse femme pâle, amaigrie, qui attendait avec anxiété le retour
de Lucie et la nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa
pauvre vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim était en ce
moment la plus cruelle souffrance de la mère et de la fille; elle fit
approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le pain et les
fruits, qu'elles dévorèrent avec avidité. Elle attendit la fin de ce
petit repas pour expliquer à la pauvre femme qu'elle était Mme de
Rosbourg, femme du commandant de la _Sibylle_, et que la petite Lucie
lui avait raconté leur misère, leur chagrin depuis la perte du vaisseau
que montait son mari.
«Je me charge de votre avenir, ma pauvre Françoise, ajouta-t-elle; ne
vous inquiétez ni de votre petite Lucie ni de vous-même. En rentrant à
Fleurville, je vais immédiatement vous envoyer une charrette qui vous
amènera au village. Je m'occuperai de vous loger, de vous faire soigner,
de vous procurer tout ce qui vous est nécessaire. Dans deux heures vous
aurez quitté cette habitation malsaine et misérable.»
Mme de Rosbourg ne donna ni à Françoise ni à Lucie le temps de revenir
de leur surprise; elle sortit précipitamment, emmenant avec elle Mme de
Fleurville et les enfants, qui étaient restés à la porte de la cabane.
Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg était absorbée dans ses tristes
souvenirs, Mme de Fleurville et les enfants respectaient sa douleur. En
approchant du village, Mme de Rosbourg proposa à Mme de Fleurville de
venir avec elle visiter une maison qui était à louer depuis quelque
temps et qui pouvait convenir à la pauvre femme. Mme de Fleurville
accepta la proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une
maison petite, mais propre, et entièrement mise à neuf. Il y avait trois
pièces, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager planté
d'arbres fruitiers; les chambres étaient claires, assez grandes pour
servir, l'une de cuisine et de salle à manger, l'autre de chambre pour
la mère Françoise et sa fille, la troisième de pièce de réserve.
[Illustration: Mme de Rosbourg eut peine à retenir ses larmes. (Page
209.)]
«Chère amie, dit Mme de Rosbourg à Mme de Fleurville, pendant que j'irai
chez le propriétaire de cette maison, ayez la bonté de rentrer au
château et d'envoyer une charrette qui ramènera la femme Lecomte, et une
seconde voiture qui apportera ici les meubles et les effets
indispensables pour ce soir. La pauvre femme pourra dès aujourd'hui
passer la nuit dans un bon lit, en attendant que je lui achète de quoi
se meubler convenablement.»
Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les
enfants, aidées d'Élisa, se chargèrent de rassembler tout ce qu'il
fallait pour le coucher, et le dîner de Françoise et de Lucie. Mais,
quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle croyait
absolument nécessaires, il y en avait une telle quantité, qu'une seule
charrette n'aurait pu en contenir même la moitié. C'étaient des tables,
des chaises, des fauteuils, des tabourets, des flambeaux, des vases, des
casseroles, des cafetières, des tasses, des verres, des assiettes, des
carafes, des balais, des brosses, des tapis, un pain de sucre, deux
pains de six livres chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de
lait, une motte de beurre, un panier d'oeufs, dix bouteilles de vin,
toutes sortes de provisions en légumes, en fruits, en saucissons,
jambons, etc., etc.
Quand Élisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit à rire si fort
que Marguerite et Sophie se fâchèrent, pendant que Camille et Madeleine
rougissaient de contrariété.
«Pourquoi ris-tu, Élisa? dit Marguerite avec animation. Il n'y a rien de
si risible à voir préparer des provisions pour une pauvre femme.
ÉLISA, _riant encore_.
Et vous croyez que votre maman enverra tout cet amas de choses inutiles?
SOPHIE, _piquée_.
Il n'y a rien que de très utile dans ce que nous avons fait apporter.
ÉLISA.
Utile pour une maison comme la nôtre; mais pour une pauvre femme qui n'a
pas seulement un lit à elle, que voulez-vous qu'elle fasse de tout cela?
Et comment viendrait-elle à bout de ranger et de nettoyer tous ces
meubles? et comment mangerait-elle tout ce pain, qui serait dur comme
une pierre avant qu'elle arrivât à la dernière bouchée? cette viande,
qui serait gâtée avant qu'elle en eût mangé la moitié? ce beurre, ces
oeufs, ces légumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien.
CAMILLE.
Mais toi-même, Élisa, tu as préparé des matelas, des oreillers, des
draps, des couvertures.
ÉLISA.
Certainement, parce que c'est nécessaire pour le coucher de la mère
Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?... Allons, laissez-moi faire; je
vais arranger les choses pour le mieux. Joseph, venez nous aider à
ranger nos affaires dans la charrette pour la petite maison blanche du
village. Tenez, voilà Nicaise qui passe; appelez-le, qu'il nous donne un
coup de main.... Bon;... prenez les matelas,... c'est cela;... à présent
le paquet de couvertures, de draps et d'oreillers,... très bien....
Placez dans un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six oeufs;...
bon;... et puis la petite marmite de bouillon,... une bouteille de vin à
présent,... un paquet de chandelles et un flambeau. Là,... ajoutez cette
petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux assiettes,... et
c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame pour décharger la
voiture.»
XXI
INSTALLATION DE FRANÇOISE ET DE LUCIE
CAMILLE.
Maman, voulez-vous nous permettre d'aller avec Élisa à la petite maison
blanche, pour préparer les lits et les provisions de la pauvre Lucie et
de sa maman? Nous la verrons arriver et nous jouirons de sa surprise.
MADAME DE FLEURVILLE.
Oui, chères enfants, allez achever votre bonne oeuvre et arrangez tout
pour le mieux. Vous achèterez au village ce qui manquera pour leur petit
repas du soir. Moi, je reste ici pour écrire des lettres et préparer vos
leçons pour demain; vous me raconterez la joie de la pauvre femme et de
sa fille.
MADELEINE.
Maman, pouvons-nous emporter une de nos chemises, un jupon, une robe,
des bas, des souliers et un mouchoir pour la pauvre Lucie, qui est en
haillons?
MADAME DE FLEURVILLE.
Certainement, ma petite Madeleine; tu as là une bonne et charitable
pensée. Emportez aussi du linge pour la pauvre mère, et ma vieille robe
de chambre, en attendant que Mme de Rosbourg achète ce qui est
nécessaire pour les habiller.
MADELEINE.
Merci, ma chère maman; que vous êtes bonne!»
Mme de Fleurville embrassa tendrement Madeleine, qui courut annoncer
cette heureuse nouvelle à ses amies. Élisa fit un petit paquet des
effets qu'elles emportaient, et elles se remirent gaiement en route.
En arrivant à la maison blanche, elles y trouvèrent Mme de Rosbourg qui
faisait décharger la charrette; les enfants aidèrent Élisa à faire les
lits et à placer les objets qu'on avait apportés.
ÉLISA.
Il nous faut du bois pour faire cuire la soupe.
CAMILLE.
Et du sel pour mettre dedans!
MADELEINE.
Et des cuillers pour la manger!
SOPHIE.
Et des couteaux pour couper le pain!
MARGUERITE.
Et des terrines et des plats pour mettre le beurre et les oeufs.
MADAME DE ROSBOURG.
Ma chère Élisa, voulez-vous aller au village acheter ce qui est
nécessaire?
ÉLISA.
Oui, madame, avec grand plaisir. Attendez-moi, enfants, je serai revenue
dans cinq minutes.»
Les enfants s'occupèrent à mettre le couvert, ce qui ne leur prit pas
beaucoup de temps; elles placèrent la table au milieu de la cuisine, les
deux chaises en face l'une de l'autre, les assiettes, les verres et la
bouteille de vin sur la table, ainsi que le pain. Élisa revint en
courant; elle apportait ce qui manquait et, de plus, du sucre pour le
vin chaud qu'elle voulait faire boire à Françoise.
«Voici encore une cruche pour mettre de l'eau, ajouta-t-elle; nous n'y
avions pas pensé.»
Après une attente de quelques minutes, pendant lesquelles Élisa eut le
temps d'allumer le feu et de faire une bonne soupe et une omelette, on
vit enfin arriver la charrette, dans laquelle était étendue la pauvre
Françoise, la tête appuyée sur les genoux de la petite Lucie. Quand la
voiture s'arrêta devant la porte, Mme de Rosbourg, aidée d'Élisa, en fit
descendre Françoise, plus faible, plus pâle encore que quelques heures
auparavant. La pauvre femme n'eut pas la force de remercier Mme de
Rosbourg; mais son regard attendri indiquait assez la reconnaissance
dont son coeur débordait. Lucie était si inquiète de cette grande
faiblesse, qu'elle ne songea pas à regarder la maison ni la chambre où
on la faisait entrer. Mais quand, rassurée sur sa mère, elle la vit
couverte de linge blanc, couchée dans un bon lit, avec des draps, des
couvertures: son visage, si inquiet jusqu'alors, devint radieux; sa tête
penchée vers sa mère se redressa; ses yeux fixés sur ce pâle visage
changèrent de direction; elle regarda autour d'elle: la douleur et
l'inquiétude firent place au bonheur; ses joues se colorèrent; des
larmes de joie coulèrent sur sa figure; l'émotion lui coupa la parole;
elle ne put que se jeter à genoux et saisir la main de Mme de Rosbourg,
qu'elle tint appuyée sur ses lèvres en éclatant en sanglots.
«Remets-toi, mon enfant, lui dit Mme de Rosbourg avec bonté en la
relevant; ce n'est pas à moi que tu dois adresser de tels remerciements,
mais au bon Dieu, qui m'a permis de te rencontrer et de soulager votre
misère. Calme-toi pour ne pas agiter ta mère; avec du repos et une bonne
nourriture elle se remettra promptement. Voici Élisa qui lui apporte une
soupe et un verre de vin chaud sucré. Et toi, ma pauvre enfant, qui es
presque aussi exténuée que ta mère, mets-toi à table et mange le petit
repas que t'a préparé Élisa.»
Les enfants entraînèrent Lucie dans la pièce à côté et lui servirent son
dîner, pendant qu'Élisa et Mme de Rosbourg faisaient manger Françoise.
Camille lui servit de la soupe, Madeleine un morceau de boeuf, Sophie
de l'omelette, et Marguerite lui versait à boire. Lucie ne se lassait
pas de regarder, d'admirer, de remercier; elle appelait les enfants:
_Mes chères bienfaitrices_, ce qui amusa beaucoup Marguerite.
Quand Lucie eut fini de manger, les quatre petites se précipitèrent pour
l'habiller; elles faillirent la mettre en pièces, tant elles se
dépêchaient de la débarrasser de ses haillons et de la revêtir des
effets qu'elles avaient apportés. Lucie ne put s'empêcher de pousser
quelques petits cris tandis que l'une lui arrachait des cheveux en
enlevant son bonnet sale, que l'autre lui enfonçait une épingle dans le
dos, que la troisième la pinçait en lui passant ses manches, et que la
quatrième l'étranglait en lui nouant son bonnet blanc. Elle finit
pourtant par se trouver admirablement habillée, et elle courut se faire
voir à sa maman, qui, joignant les mains, regardait Lucie avec
admiration. Elle dit enfin d'une voix un peu plus forte: