embrassant. Elle et Marguerite se demandèrent réciproquement pardon;
elles s'étaient déjà pardonné de bon coeur. Quand arriva l'heure de la
prière, Mme de Fleurville ajouta à celle qu'elles avaient l'habitude de
faire une action de grâces pour remercier Dieu d'avoir ouvert au
repentir le coeur des coupables, et pour avoir ainsi tiré un grand
bien d'un grand mal.
Après cette prière, qui fut faite du fond du coeur, les enfants
s'embrassèrent tendrement et allèrent se coucher.
XVIII
LE ROUGE-GORGE
Un mois après, Camille et Madeleine étaient assises sur un banc dans le
jardin; elles tressaient des paniers avec des joncs que Sophie et
Marguerite cueillaient dans un fossé.
«Madeleine, Madeleine! cria Sophie en accourant, je t'apporte un petit
oiseau très joli; je te le donne, c'est pour toi.
--Voyons, quel oiseau? dit Camille en jetant ses joncs et s'élançant à
la rencontre de Sophie.
SOPHIE.
Un rouge-gorge; c'est Marguerite qui l'a vu, et c'est moi qui l'ai
attrapé; regarde comme il est déjà gentil.
CAMILLE.
Il est charmant. Pauvre petit! il doit avoir bien peur! Et sa maman!
elle se désole sans doute.
MARGUERITE.
Pas du tout! C'est elle qui l'a jeté hors de son nid; j'entendais un
petit bruit dans un buisson, je regarde, et je vois ce pauvre petit
oiseau se débattant contre sa maman qui voulait le jeter hors du nid;
elle lui a donné des coups de bec et elle l'a précipité à terre; le
pauvre petit est tombé tout étourdi; je n'osais pas le toucher; Sophie
l'a pris en disant que ce serait pour toi, Madeleine.
MADELEINE.
Oh! merci, Sophie! Portons-le vite à la maison pour lui donner à manger.
Camille, vois comme mon petit oiseau est gentil! Quel joli petit ventre
rouge!
CAMILLE.
Il est charmant; mettons-le dans un panier en attendant que nous ayons
une cage.»
Les quatre petites filles laissèrent leurs joncs et coururent à la
maison pour montrer leur rouge-gorge et demander un panier.
ÉLISA.
Tenez, mes petites, voici un panier.
MARGUERITE.
Mais il faut lui faire un petit lit.
ÉLISA.
Non, il faut mettre de la mousse et un peu de laine par-dessus: il aura
ainsi un petit nid bien chaud.
MARGUERITE.
Si Madeleine le mettait à coucher avec elle, il aurait bien plus chaud
encore.
MADELEINE.
Mais je pourrais l'écraser en dormant; non, non, il vaut mieux faire
comme dit Élisa. Tu vas voir comme je l'arrangerai bien.
SOPHIE.
Oh! Madeleine, laisse-moi faire; je sais très bien arranger des nids
d'oiseaux; Palmyre en faisait souvent pour les petits qu'elle dénichait.
MADELEINE.
Je veux bien; qu'est-ce que tu vas mettre?
SOPHIE.
Ne me regardez pas; vous verrez quand ce sera fini. Élisa, il me faut du
coton et un petit linge.
ÉLISA.
Pour quoi faire, du linge? Allez-vous lui mettre une chemise?»
Les enfants rirent tous.
«Mais non, Élisa, répond Sophie; ce n'est pas pour l'habiller; vous
allez voir; donnez-moi seulement ce que je vous demande.»
Élisa donna une poignée de coton et du linge. Sophie prit le
rouge-gorge, se mit dans un coin, arrangea pendant dix minutes le coton,
le linge et l'oiseau; puis, se retournant triomphalement, elle s'écria:
«C'est fini!»
Les enfants, qui attendaient avec une grande impatience, s'élancèrent
vers Sophie et cherchèrent vainement l'oiseau.
MADELEINE.
Eh bien! où sont donc le rouge-gorge et son nid?
SOPHIE.
Mais les voici.
MADELEINE.
Où cela?
SOPHIE.
Dans le panier.
MADELEINE.
Je ne vois qu'une boule de coton.
SOPHIE.
C'est précisément cela.
MADELEINE.
Mais où est l'oiseau?
SOPHIE.
Dans le coton, bien chaudement.»
Toutes trois poussèrent un cri; toutes les mains se plongèrent à la fois
dans le panier pour en retirer le pauvre oiseau, étouffé sans doute.
Élisa accourut, déroula vivement le coton, le linge, et en retira le
rouge-gorge, qui semblait mort; ses yeux étaient fermés, son bec
entr'ouvert, ses ailes étendues: il ne bougeait pas.
«Pauvre petit! s'écrièrent à la fois Élisa et les trois petites.
--Imbécile de Sophie!» ajouta Marguerite.
Sophie était aussi étonnée que confuse.
«Je ne savais pas..., je ne croyais pas..., dit-elle en balbutiant.
MARGUERITE.
Aussi pourquoi veux-tu toujours faire quand tu ne sais pas?
ÉLISA.
Chut! Marguerite, pas de colère; vous voyez bien que Sophie est aussi
peinée que vous de ce qu'elle a fait. Tâchons de ranimer le pauvre
oiseau; peut-être n'est-il pas encore mort.
MADELEINE, _tristement_.
Croyez-vous qu'il puisse revivre?
ÉLISA.
Essayons toujours; Sophie, allez me chercher un peu de vin.»
Sophie se précipita pour faire la commission; pendant son absence, Élisa
entr'ouvrit le bec du petit oiseau et souffla doucement dedans; quand
Sophie eut apporté le vin et qu'elle lui en eut mis deux gouttes dans le
bec, l'oiseau fit un léger mouvement avec ses ailes.
«Il a bougé! il a bougé!» s'écrièrent ensemble les quatre petites. En
effet, au bout de cinq minutes le rouge-gorge était revenu à la vie; il
s'agitait, il déployait et repliait ses ailes, il redevenait vif comme
avant d'avoir été emmailloté.
MARGUERITE, _d'un air moqueur_.
C'est Palmyre qui t'a appris ce moyen de soigner des oiseaux?
SOPHIE.
Oui, c'est Palmyre; elle les enveloppe tous comme cela.
MARGUERITE, _de même_.
En a-t-elle élevé beaucoup?
SOPHIE.
Oh non! ils mouraient tous; nous ne comprenions pas pourquoi.
ÉLISA.
Comment? vous ne compreniez pas que les oiseaux, n'ayant pas d'air,
étouffaient dans les chiffons et le coton?
SOPHIE.
Mais non; je croyais que les oiseaux n'avaient pas besoin de respirer.
ÉLISA.
Ah! ah! ah! en voilà une bonne! Tous les oiseaux respirent et ont besoin
d'air, mademoiselle, et ils étouffent quand ils n'en ont pas.
SOPHIE, _d'un air confus_.
Je ne savais pas.
ÉLISA.
Allons, laissez-moi cet oiseau; ne vous en occupez plus; je m'en charge
et je vous l'élèverai, Madeleine.»
En effet, Élisa dirigea l'éducation du rouge-gorge. Madeleine
partageait les soins qu'elle lui donnait; elle l'aidait à changer la
laine de son nid, à nettoyer sa cage, à faire une pâtée d'oeufs, de
pain et de lait. Le petit oiseau s'était attaché à elle; elle l'avait
nommé Mimi; il venait quand elle l'appelait, et se posait souvent sur
son bras pendant qu'elle prenait ses leçons. Il finit par ne plus la
quitter; la porte de sa cage restait toujours ouverte, et il y entrait
pour manger et dormir; le reste du temps il volait dans les chambres;
quand la fenêtre était ouverte, il allait se percher sur les arbres
voisins, mais il ne s'éloignait jamais beaucoup, et, lorsque Madeleine
l'appelait: _Mimi!_ _Mimi!_ il revenait à tire-d'aile se poser sur sa
tête ou sur son épaule, et la becquetait comme pour l'embrasser. Le
matin Madeleine était souvent éveillée au petit jour par Mimi, qui,
perché sur son épaule, allongeait son cou et lui becquetait l'oreille ou
les lèvres. «Va-t'en, Mimi, lui disait-elle, laisse-moi dormir.» Mimi
rentrait dans sa cage, y restait quelques instants et, quand sa
maîtresse s'était endormie, revenait se poser sur son épaule et se
mettait à lui siffler dans l'oreille ses plus jolis airs. «Tais-toi,
Mimi, lui disait encore Madeleine: tu m'ennuies.» Mimi se taisait,
tournait sa petite tête à droite et à gauche, puis, changeant de
position, faisait un petit saut et se trouvait sur le nez de la pauvre
Madeleine.
Réveillée encore par les petites griffes aiguës de Mimi: «Petit lutin,
disait-elle en lui donnant une légère tape, je t'enfermerai demain si
tu m'ennuies encore.» Mais Mimi recommençait toujours, et Madeleine ne
l'enfermait pas.
«Qu'as-tu donc, Madeleine? tu parais fatiguée ce soir, dit un jour Mme
de Fleurville à Madeleine, qui s'endormait.
MADELEINE.
Oui, maman, j'ai envie de dormir; mes yeux se ferment malgré moi.
MARGUERITE.
Je parie que c'est à cause de Mimi.
MADAME DE ROSBOURG.
Comment Mimi peut-il donner sommeil à Madeleine? Tu parles trop souvent
sans réfléchir, Marguerite.
MARGUERITE.
Pardon, maman; vous allez voir que j'ai très bien réfléchi. Quand on a
sommeil, c'est qu'on a envie de dormir.
MADAME DE ROSBOURG, _riant_.
Oh! c'est positif, et je vois que tu raisonnes au moins aussi bien que
Mimi. (_Tout le monde rit._)
MARGUERITE.
Attendez un peu, maman, pour vous moquer de moi. Je continue: quand on a
envie de dormir, c'est qu'on a besoin de dormir. (_Tout le monde rit
plus fort; Marguerite, sans se troubler, continue son raisonnement._)
Quand on a besoin de dormir, c'est qu'on n'a pas assez dormi; quand on
n'a pas assez dormi, c'est que quelque chose ou quelqu'un vous a
empêché de dormir. Ce quelqu'un est Mimi, qui éveille Madeleine tous les
matins au petit jour en lui becquetant la figure, ou en lui gazouillant
dans l'oreille, ou en se promenant sur son visage; c'est pourquoi
Madeleine a sommeil, et le coupable est Mimi.
MADAME DE FLEURVILLE.
Bravo, Marguerite! c'est très bien raisonné; mais comment Mimi fait-il
pour commettre tous ces méfaits?
MARGUERITE.
Madame, Madeleine ne veut pas que Mimi soit enfermé dans sa cage; elle
le gâte; elle est beaucoup trop bonne pour lui, et c'est elle qui en
souffre.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et c'est ce qui arrive toujours, ma petite Marguerite, quand on gâte les
gens; mais sérieusement, ma chère Madeleine, il ne faut pas laisser
prendre à Mimi de ces mauvaises habitudes. Tu es pâle depuis quelques
jours; tu tomberas malade à la longue; je te conseille d'aller te
coucher et de fermer ce soir la porte de la cage de Mimi; tu la lui
ouvriras quand tu seras levée.
MADELEINE.
Oui, maman, je vais me coucher, car je me sens réellement bien fatiguée,
et j'enfermerai Mimi; seulement j'ai peur que demain matin il ne crie
comme un désespéré.
MADAME DE FLEURVILLE.
Eh! laisse-le crier: il finira par s'y habituer.»
Madeleine embrassa sa maman, ses amies, Mme de Rosbourg, et alla se
coucher; elle avait eu soin de pousser et de fixer la porte de la cage,
et elle s'endormit immédiatement.
Le lendemain, quand il fit jour, Mimi voulut aller tourmenter sa
maîtresse comme d'habitude; il fut étonné et irrité de trouver sa porte
fermée; il chercha longtemps à l'ouvrir avec son bec, mais, ne pouvant y
réussir, il se fâcha, il donna des coups de tête dans la porte et il se
fit mal. Alors commença une suite de petits cris furieux, entremêlés de
grands coups de bec dans son chènevis et son millet, qu'il faisait voler
dans sa cage et à travers les barreaux; puis il sautait dans sa petite
auge, et dans sa rage il lançait de l'eau de tous côtés. Madeleine
s'éveilla un instant à ces bruits, qui indiquaient la colère de Mimi;
mais elle se rendormit immédiatement, et dormit jusqu'à ce que sa bonne
vînt l'éveiller. Alors elle s'empressa d'ouvrir à Mimi, qui s'élança
hors de sa cage avec humeur et donna deux grands coups de bec dans la
joue de Madeleine, comme pour se venger d'avoir été enfermé.
«Ah! petit méchant! s'écria Madeleine, tu es en colère! Viens ici, Mimi,
viens tout de suite.»
Mimi n'obéissait pas; il s'était perché sur un bâton de croisée, où il
avait l'air de bouder.
«Mimi, obéissez, monsieur, venez ici tout de suite.»
Mimi, pour toute réponse, se retourne et fait une ordure dans la main
que lui tendait Madeleine.
«Petit sale! petit dégoûtant! petit méchant! attends, attends, je
t'attraperai, va. Élisa, viens, je t'en prie, m'aider à attraper Mimi et
à le mettre en pénitence.»
Élisa, qui avait tout vu et qui riait de l'humeur de Mimi, prit un balai
et poursuivit Mimi jusqu'à ce qu'il se réfugiât tout essoufflé dans sa
cage. Aussitôt qu'il y fut entré, Madeleine ferma la porte, et Mimi
resta prisonnier, maussade et furieux.
Ce ne fut qu'après deux heures de prison que Sophie, Marguerite et
Camille, auxquelles Madeleine et Élisa avaient raconté la méchanceté de
Mimi, obtinrent sa grâce; les quatre petites filles vinrent
processionnellement ouvrir la cage. Mimi dédaigna de bouger.
«Allons, Mimi, dit Camille, sois bon garçon et ne boude plus; viens nous
dire bonjour comme tu fais tous les matins.»
M. Mimi avait encore de l'humeur; il ne bougea pas.
«Dieu! qu'il est méchant! s'écria Marguerite.
SOPHIE.
Hélas! il fait comme moi jadis: il s'est fâché dans sa prison comme je
me suis fâchée dans la mienne, et il a cherché à tout briser comme j'ai
déchiré et brisé le livre, le papier et la plume. J'espère qu'il se
repentira comme moi. Mimi! Mimi! viens demander pardon.
CAMILLE.
Il ne veut pas venir? Eh bien, laissons-le tranquille; quand il ne
boudera plus, nous verrons à lui pardonner.»
On ouvrit les fenêtres. Quand Mimi aperçut les arbres et le ciel, il n'y
tint pas: il s'élança joyeux hors de sa cage et vola sur un des sapins
les plus élevés du jardin. Les enfants allèrent se promener de leur
côté, laissant Mimi au bonheur de la liberté et à l'amertume du
repentir.
Quand elles revinrent au bout d'une heure, Mimi sautait et volait
toujours d'arbre en arbre. Madeleine l'appela: «Mimi, mon petit Mimi, il
faut rentrer; viens manger du pain.
--Cuic! répondit Mimi en faisant aller sa petite tête d'un air moqueur.
--Voyons, Mimi, obéissez et rentrez tout de suite.
--Cuic!» répondit encore Mimi; et il s'envola loin dans le bois.
«Est-il méchant et rancunier! dit Sophie; il mérite vraiment une
punition.
--Et il l'aura, dit Madeleine: quand il rentrera, je l'enfermerai dans
sa cage, et il y restera jusqu'à ce qu'il demande pardon.
--Comment veux-tu, dit Sophie, qu'un pauvre oiseau demande pardon?
--Je veux que, lorsque je mettrai ma main dans sa cage, il vienne se
poser dessus gentiment, en la becquetant, et non pas en donnant de
grands coups de bec comme il a fait ce matin.
--Oui, Madeleine, dit Camille, tu as raison; il faut le traiter un peu
sévèrement; tu l'as trop gâté.»
Et les enfants se remirent à leur travail, reprirent leurs jeux et
firent leurs repas, sans que Mimi reparût. A la fin de la journée elles
commencèrent à s'inquiéter de cette longue absence; elles allèrent
plusieurs fois le chercher et l'appeler dans le jardin et dans le bois:
mais Mimi ne répondait ni ne paraissait.
MADELEINE.
Je crains qu'il ne lui soit arrivé quelque chose, à ce pauvre Mimi.
MARGUERITE.
Peut-être est-il perdu et ne retrouve-t-il pas son chemin?
CAMILLE.
Oh non! c'est impossible; les oiseaux ne peuvent pas se perdre: ils
voient si bien et de si loin qu'ils aperçoivent toujours leur maison.
SOPHIE.
Peut-être boude-t-il encore?
MADELEINE.
S'il boude, il a un bien mauvais caractère, et je serais bien aise
qu'il passât la nuit dehors, pour qu'il voie la différence qu'il y a
entre une bonne cage chaude avec des grains et de l'eau, et un bois
humide sans rien à manger ni à boire.
SOPHIE.
Pauvre Mimi! comme il est bête d'être méchant!»
La nuit arriva et les petites allèrent se coucher sans que Mimi reparût;
elles en parlèrent souvent dans la soirée, se promettant bien d'aller le
lendemain à sa recherche.
«Et il y gagnera de ne plus aller se promener dehors», dit Madeleine.
Le lendemain, quand les enfants furent prêtes à sortir, Mme de Rosbourg
les emmena à la recherche de Mimi; elles parcoururent tout le bois en
appelant _Mimi!_ _Mimi!_ Elles revenaient tristes et inquiètes de leur
inutile recherche, lorsque Marguerite, qui marchait en avant, fit un bond
et poussa un cri.
«Qu'est-ce? demandèrent à la fois les trois petites.
--Regardez! regardez! dit Marguerite d'une voix terrifiée en montrant du
doigt un petit amas de plumes et à côté la tête très reconnaissable de
l'infortuné Mimi.
--Mimi! Mimi! malheureux Mimi! s'écrièrent les enfants. Pauvre Mimi!
mangé par un vautour ou par un émouchet!»
«Mme de Rosbourg se baissa pour mieux examiner les plumes et la tête:
c'étaient bien les restes de Mimi, qui périt ainsi misérablement,
victime de son humeur.
Les enfants ne dirent rien, Madeleine pleurait. Elles ramassèrent ce qui
restait de Mimi pour l'enterrer et lui ériger un petit tombeau. Quand
elles furent rentrées à la maison, Mme de Rosbourg leur obtint
facilement un congé pour enterrer Mimi; elles creusèrent une fosse dans
leur petit jardin; elles y descendirent les restes de Mimi, enveloppés
de chiffons et de rubans, et enfermés dans une petite boîte; elles
mirent des fleurs dessus et dessous la boîte; puis elles remplirent de
terre la fosse; elles élevèrent ensuite, avec l'aide du maçon, quelques
briques formant un petit temple, et elles attachèrent au-dessus une
petite planche sur laquelle Camille, qui avait la plus belle écriture,
écrivit:
«Ci-gît Mimi, qui par sa grâce et sa gentillesse faisait le bonheur de
sa maîtresse jusqu'au jour où il périt victime d'un moment d'humeur.
Sa fin fut cruelle: il fut dévoré par un vautour. Ses restes,
retrouvés par sa maîtresse inconsolable, reposent ici.
«Fleurville, 1856, 20 août.»
Ainsi finit Mimi, à l'âge de trois mois.
XIX
L'ILLUMINATION
Depuis un an que Sophie était à Fleurville, elle n'avait encore aucune
nouvelle de sa belle-mère; loin de s'en inquiéter, ce silence la
laissait calme et tranquille; être oubliée de sa belle-mère lui semblait
l'état le plus désirable. Elle vivait heureuse chez ses amies; chaque
journée passée avec ces enfants modèles la rendait meilleure et
développait en elle tous les bons sentiments que l'excessive sévérité de
sa belle-mère avait comprimés et presque détruits. Mme de Fleurville et
son amie Mme de Rosbourg étaient très bonnes, très tendres pour leurs
enfants, mais sans les gâter; constamment occupées du bonheur et du
plaisir de leurs filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement,
et elles avaient su, tout en les rendant très heureuses, les rendre
bonnes et toujours disposées à s'oublier pour se dévouer au bien-être
des autres. L'exemple des mères n'avait pas été perdu pour leurs
enfants, et Sophie en profitait comme les autres.
Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une lettre.
«Chère enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mère....»
Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis pâlit; elle retombe sur
son siège, cache sa figure dans ses mains et retient avec peine ses
larmes.
Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de
Sophie, voit son agitation et lui dit: «Ma pauvre Sophie, tu crois sans
doute que ta belle-mère va arriver et te reprendre; rassure-toi: elle
m'écrit au contraire que son absence doit se prolonger indéfiniment;
qu'elle est à Naples, où elle s'est remariée avec un comte Blagowski, et
qu'une des conditions du mariage a été que tu n'habiterais plus chez
elle. En conséquence, ta belle-mère me demande de te mettre dans une
pension quelconque (Sophie rougit encore et regarde Mme de Fleurville
d'un air suppliant et effrayé); à moins, continue Mme de Fleurville en
souriant, que je ne préfère garder près de moi un si mauvais garnement.
Qu'en dis-tu, ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu
mieux rester avec nous, être ma fille et la soeur de tes amies?
--Chère, chère madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et en
l'embrassant tendrement, gardez-moi près de vous, continuez-moi votre
affectueuse bonté, permettez-moi de vous aimer comme une mère, de vous
obéir, de vous respecter comme si j'étais vraiment votre fille, et de
m'appliquer à devenir digne de votre tendresse et de celle de mes
amies.
[Illustration: Le comte Blagowski.]
MADAME DE FLEURVILLE, _la serrant contre son coeur_.
C'est donc convenu, chère petite: tu resteras chez moi; tu seras ma
fille comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous
préférerais à la meilleure, à la plus agréable pension de Paris.
SOPHIE.
Chère madame, je vous remercie de m'avoir si bien devinée. Je crains
seulement de vous causer une dépense considérable....
MADAME DE FLEURVILLE.
Sois sans inquiétude là-dessus, chère enfant; ton père a laissé une
grande fortune qui est à toi et qui suffirait à une dépense dix fois
plus considérable que la tienne.»
Après avoir embrassé encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez ses
amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une joie
générale; elles se mirent à danser une ronde si bruyante, accompagnée de
tels cris de joie, qu'Élisa accourut au bruit.
ÉLISA.
Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse! des cris de
joie! Ah bien! une autre fois je ne serai pas si bête: vous aurez beau
crier, je resterai bien tranquillement chez moi! Mais a-t-on jamais vu
des petites filles crier et se démener ainsi, comme de petits démons?
MARGUERITE, _sautant toujours_.
Si tu savais, ma chère Élisa, si tu savais quel bonheur! Viens danser
avec nous. Quel bonheur! quel bonheur!
ÉLISA.
Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me démène comme un
lutin? M'expliquerez-vous enfin...?
MARGUERITE.
Sophie reste avec nous toujours! toujours! Mme Fichini s'est mariée. Ha!
ha! ha! elle s'est mariée avec un comte Blagowski! ils ne veulent plus
de Sophie,... quel bonheur! quel bonheur!»
Et la ronde, les sauts, les cris recommencèrent de plus belle. Élisa
s'était mise de la partie, et le tapage devint tel, que successivement
toute la maison vint savoir la cause de ce bruit sans pareil.
Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car tous aimaient
Sophie et la plaignaient d'avoir une si méchante belle-mère.
Enfin les petites filles se lassèrent de danser; toutes quatre tombèrent
sur des chaises; Élisa s'y laissa tomber comme elles.
«Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes fêtes on fait
des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de Sophie.
CAMILLE.
Comment cela? il faudrait des lampions.
ÉLISA.
Eh! nous allons en faire.
MADELEINE.
Avec quoi? comment?
ÉLISA.
Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire jaune et de la
chandelle.
MARGUERITE.
Bravo, Élisa! Que d'esprit tu as! Viens que je t'embrasse.»
Et Marguerite se jeta sur Élisa pour l'embrasser; Camille, Madeleine,
Sophie en firent autant, de sorte qu'Élisa, enlacée, étouffée, chercha à
esquiver ces élans de reconnaissance; elle voulut se sauver: les quatre
petites se pendirent après elle, et ce ne fut qu'après bien des courses
qu'elle parvint à leur échapper. On l'entendit s'enfermer dans sa
chambre: impossible d'y entrer; la porte était solidement verrouillée.
MARGUERITE.
Élisa! Élisa! ouvre-nous, je t'en prie.
CAMILLE.
Élisa! ma bonne Élisa, nous ne t'embrasserons plus que cent cinquante
fois.
MADELEINE.
Élisa, excellente Élisa, ouvre; nous avons à te parler.
SOPHIE.
Élisa, Élisa, une petite ronde encore, et c'est fini.
ÉLISA.
C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez à ma porte, pendant que je
casse autre chose.»
En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui ne
discontinuait pas. Crac, crac, crac.
«Qu'est-ce qu'elle fait là dedans? dit tout bas Sophie; on dirait
qu'elle fait frire des marrons qui éclatent.
MARGUERITE.
Attends, attends, je vais regarder par le trou de la serrure.... Je ne
vois rien; elle est debout; elle nous tourne le dos et elle paraît très
occupée, mais je ne vois pas ce qu'elle fait.
CAMILLE.
J'ai une idée; sortons tout doucement, faisons le tour par dehors, et
regardons par la fenêtre, qui n'est pas bien haute. Comme elle ne s'y
attend pas, elle n'aura pas le temps de se cacher.
SOPHIE.
C'est une bonne idée, mais pas de bruit; allons toutes sur la pointe des
pieds, et pas un mot.»
En effet, elles se retirèrent tout doucement, sortirent, firent le tour
de la maison sur la pointe des pieds, et arrivèrent ainsi sous la
fenêtre d'Élisa. Quoique cette fenêtre fût au rez-de-chaussée, elle
était encore trop haute pour les petites filles. A un signe de Camille,
elles s'élancèrent sur le treillage qui garnissait les murs, et en une
seconde leurs quatre têtes se trouvèrent à la hauteur de la fenêtre.
Élisa poussa un cri et jeta promptement son tablier sur la commode
devant laquelle elle travaillait. Il était trop tard, les petites
avaient vu.
«Des noix, des noix! crièrent-elles toutes ensemble; Élisa casse des
noix, c'est pour l'illumination de ce soir.
--Allons, voyons, puisque vous m'avez découverte, venez m'aider à
préparer les lampions.»
Les enfants sautèrent à bas du treillage, refirent en courant, et cette
fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et se
précipitèrent dans la chambre d'Élisa, dont la porte n'était plus
fermée. Elles trouvèrent déjà une centaine de coquilles de noix toutes
prêtes à être remplies de cire ou de graisse. Chacune des petites tira
son couteau, et elles se mirent à l'ouvrage avec un zèle si ardent,
qu'en moins d'une heure elles préparèrent deux cents lampions.