Sophie se sentait un peu mal à l'aise et ne répondit rien; elle suivit

ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le long de la

route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et Marguerite,

croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans adresser la parole à

Sophie; elles arrivèrent ainsi jusqu'à leur chambre de travail, où leurs

mamans les attendaient pour leur donner leurs leçons.

«Vous arrivez bien tard, mes petites, dit Mme de Rosbourg.

MARGUERITE.

C'est que nous avons été jusqu'au petit bois pour avoir des

groseilliers; c'est un peu loin, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Allons, à présent, mes enfants, travaillons; que chacun reprenne ses

livres et ses cahiers.»

Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs

pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La lenteur de

ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville, qui la regarde

et dit:

«Comme tu es pâle, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?»

Sophie rougit légèrement; les trois petites la regardent; Marguerite

s'écrie: «C'est le cassis!

MADAME DE FLEURVILLE.

Quel cassis? Que veux-tu dire, Marguerite?

SOPHIE, _reprenant un peu de vivacité_.

Ce n'est rien, madame; Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien;

je vais... très bien,... seulement... j'ai un peu... mal au coeur,...

ce n'est rien....»

Mais, à ce moment même, Sophie se sent malade; son estomac ne peut

garder les fruits dont elle l'a surchargé; elle les rejette sur le

parquet.

Mme de Fleurville, mécontente, prend sans rien dire la main de Sophie et

l'emmène chez elle; on la déshabille, on la couche et on lui fait boire

une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si honteuse qu'elle n'ose

rien dire; quand elle est couchée, Mme de Fleurville lui demande comment

elle se trouve.

SOPHIE.

Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous prie; vous êtes

bien bonne de ne m'avoir pas fouettée.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ma chère Sophie, tu as été gourmande, et le bon Dieu s'est chargé de ta

punition en permettant cette indigestion qui va te faire rester couchée

jusqu'au dîner; elle te privera de la promenade que nous devons faire

dans une heure pour aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant à

être fouettée, tu peux te tranquilliser là-dessus: je ne fouette jamais;

et je suis bien sûre que, sans avoir été fouettée, tu ne recommenceras

pas à te remplir l'estomac comme une gourmande. Je ne défends pas les

fruits et autres friandises; mais il faut en manger sagement si l'on ne

veut pas s'en trouver mal.»

Sophie ne répondit rien; elle était honteuse et elle reconnaissait la

justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui restait près

d'elle, l'engagea à se tenir tranquille, mais un reste de mal de coeur

l'empêcha de dormir; elle eut tout le temps de réfléchir aux dangers de

la gourmandise, et elle se promit bien de ne jamais recommencer.

XVI

LE CABINET DE PÉNITENCE

Une heure après, Camille, Madeleine et Marguerite revinrent savoir des

nouvelles de Sophie; elles avaient leurs chapeaux et des robes propres.

SOPHIE.

Pourquoi vous êtes-vous habillées?

CAMILLE.

Pour aller goûter chez Mme de Vertel; tu sais que nous devons y cueillir

des cerises.

MADELEINE.

Quel dommage que tu ne puisses pas venir, Sophie! nous nous serions bien

plus amusées avec toi.

MARGUERITE.

L'année dernière, c'était si amusant! on nous faisait grimper dans les

cerisiers, et nous avons cueilli des cerises plein des paniers, pour

faire des confitures, et nous en mangions tant que nous en voulions;

seulement nous ne nous sommes pas donné d'indigestion, comme tu as fait

ce matin avec ton cassis.

MADELEINE.

Ne lui parle plus de son cassis, Marguerite: tu vois qu'elle est

honteuse et fâchée.

SOPHIE.

Oh oui! je suis bien fâchée d'avoir été si gourmande; une autre fois,

bien certainement que je n'en mangerai qu'un peu, puisque je serai sûre

de pouvoir en manger le lendemain et les jours suivants. C'est que je

n'ai pas l'habitude de manger de bonnes choses; et, quand j'en trouvais,

j'en mangeais autant que mon estomac pouvait en contenir; à présent je

ne le ferai plus: c'est trop désagréable d'avoir mal au coeur; et puis

c'est honteux.

MARGUERITE.

C'est vrai; maman me dit toujours que lorsqu'on s'est donné une

indigestion, on ressemble aux petits cochons.»

Cette comparaison ne fut pas agréable à Sophie, qui commençait à se

fâcher et à s'agiter dans son lit; Madeleine dit tout bas à Marguerite

de se taire, et Marguerite obéit. Toutes trois embrassèrent Sophie et

allèrent attendre leurs mamans sur le perron. Quelques minutes après,

Sophie entendit partir la voiture. Elle s'ennuya pendant deux heures, au

bout desquelles elle obtint de la bonne la permission de se lever; ses

amies rentrèrent peu de temps après, enchantées de leur matinée; elles

avaient cueilli et mangé des cerises; on leur en avait donné un grand

panier à emporter.

Le lendemain, Camille dit à Sophie:

«Et sais-tu, Sophie, que ce soir nous ferons des confitures de cerises?

Mme de Vertel nous a fait voir comment elle les faisait; tu nous

aideras, et maman dit que ces confitures seront à nous, puisque les

cerises sont à nous, et que nous en ferons ce que nous voudrons.

--Bravo! dit Sophie; quels bons goûters nous allons faire!

MADELEINE.

Il faudra en donner à la pauvre femme Jean, qui est malade et qui a six

enfants.

SOPHIE.

Tiens, c'est trop bon pour une pauvre femme!

CAMILLE.

Pourquoi est-ce trop bon pour la mère Jean, quand ce n'est pas trop bon

pour nous? Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Sophie.

SOPHIE.

Ah! par exemple! Vas-tu pas me faire croire que la femme Jean est

habituée à vivre de confitures?

CAMILLE.

C'est précisément parce qu'elle n'en a jamais que nous lui en donnerons

quand nous en aurons.

SOPHIE.

Pourquoi ne mange-t-elle pas du pain, des légumes et du beurre? Je ne me

donnerai certainement pas la peine de faire des confitures pour une

pauvresse.

MARGUERITE.

Et qui te demande d'en faire, orgueilleuse? Est-ce que nous avons besoin

de ton aide? ne vois-tu pas que c'est pour s'amuser que Camille t'a

proposé de nous aider?

SOPHIE.

D'abord, mademoiselle, il y a des cerises qui sont pour moi là dedans;

et j'ai droit à les avoir.

MARGUERITE.

Tu n'as droit à rien; on ne t'a rien donné; mais, comme je ne veux pas

être gourmande et avare comme toi, tiens, tiens.»

En disant ces mots, Marguerite prit une grande poignée de cerises et les

lança à la tête de Sophie, qui, déjà un peu en colère, devint furieuse

en les recevant; elle s'élança sur Marguerite et lui donna un coup de

poing sur l'épaule. Camille et Madeleine se jetèrent entre elles pour

empêcher Marguerite de continuer la bataille commencée, Madeleine

retenait avec peine Sophie, pendant que Camille maintenait Marguerite et

lui faisait honte de son emportement. Marguerite s'apaisa immédiatement

et fut désolée d'avoir répondu si vivement à Sophie; celle-ci résistait

à Madeleine et voulait absolument se venger de ce qu'on lui avait lancé

des cerises à la figure.

«Laisse-moi, criait-elle, laisse-moi lui donner autant de coups que j'ai

reçu de cerises à la tête; lâche-moi, ou je te tape aussi.»

Les cris de Sophie, ajoutés à ceux de Camille et de Madeleine, qui

l'exhortaient vainement à la douceur, attirèrent Mme de Rosbourg et Mme

de Fleurville; elles parurent au moment où Sophie, se débarrassant de

Camille et de Madeleine par un coup de pied et un coup de poing,

s'élançait sur Marguerite, qui ne bougeait pas plus qu'une statue. La

présence de ces dames arrêta subitement le bras levé de Sophie; elle

resta terrifiée, craignant la punition et rougissant de sa colère.

Mme de Fleurville s'approcha d'elle en silence, la prit par le bras,

l'emmena dans une chambre que Sophie ne connaissait pas encore et qui

s'appelait le _cabinet de pénitence_, la plaça sur une chaise devant une

table, et, lui montrant du papier, une plume et de l'encre, elle lui

dit:

«Vous allez achever votre journée dans ce cabinet, mademoiselle, vous

allez....

SOPHIE.

Ce n'est pas moi, madame, c'est Marguerite....

MADAME DE FLEURVILLE, _d'un air sévère_.

Taisez-vous!... vous allez copier dix fois toute la prière: _Notre Père

qui êtes aux cieux_. Quand vous serez calmée, je reviendrai vous faire

demander pardon au bon Dieu de votre colère; je vous enverrai votre

dîner ici, et vous irez vous coucher sans revoir vos amies.

SOPHIE, _avec emportement_.

Je vous dis, madame, que c'est Marguerite....

MADAME DE FLEURVILLE, _avec force_.

Taisez-vous et écrivez.»

Mme de Fleurville sortit de la chambre, dont elle ferma la porte à clef,

et alla chez les enfants savoir la cause de l'emportement de Sophie.

Elle trouva Camille et Madeleine seules et consternées; elles lui

racontèrent ce qui était arrivé à leur retour de chez Mme de Vertel, et

combien Mme de Rosbourg était fâchée contre Marguerite, qui, malgré son

repentir, était condamnée à dîner dans sa chambre et à ne pas venir au

salon de la soirée.

MADAME DE FLEURVILLE.

C'est fort triste, mes chères enfants, mais Mme de Rosbourg a bien fait

de punir Marguerite.

CAMILLE.

Pourtant, maman, Marguerite avait raison de vouloir donner des

confitures à la pauvre mère Jean, et c'était très mal à Sophie d'être

orgueilleuse et méchante.

MADAME DE FLEURVILLE.

C'est vrai, Camille; mais Marguerite n'aurait pas dû s'emporter. Ce

n'est pas en se fâchant qu'elle lui aurait fait du bien; elle aurait dû

lui démontrer tout doucement qu'elle devait secourir les pauvres et

travailler pour eux.

CAMILLE.

Mais, maman, Sophie ne voulait pas l'écouter.

MADAME DE FLEURVILLE.

Sophie est vive, mal élevée, elle n'a pas l'habitude de pratiquer la

charité, mais elle a bon coeur, et elle aurait compris la leçon que

vous lui auriez toutes donnée par votre exemple; elle en serait devenue

meilleure, tandis qu'à présent elle est furieuse et elle offense le bon

Dieu.

MADELEINE.

Oh! maman, permettez-moi d'aller lui parler; je suis sûre qu'elle

pleure, qu'elle se désole et qu'elle se repent de tout son coeur.

MADAME DE FLEURVILLE.

Non, Madeleine, je veux qu'elle reste seule jusqu'à ce soir; elle est

encore trop en colère pour t'écouter; j'irai lui parler dans une heure.»

Et Mme de Fleurville alla avec Camille et Madeleine rejoindre Mme de

Rosbourg; les petites étaient tristes; tout en jouant avec leurs

poupées, elles pensaient combien on était plus heureuse quand on est

sage.

Pendant ce temps, Sophie, restée seule dans le cabinet de pénitence,

pleurait, non pas de repentir, mais de rage; elle examina le cabinet

pour voir si on ne pouvait pas s'en échapper: la fenêtre était si haute

que, même en mettant la chaise sur la table, on ne pouvait pas y

atteindre; la porte, contre laquelle elle s'élança avec violence, était

trop solide pour pouvoir être enfoncée. Elle chercha quelque chose à

briser, à déchirer: les murs étaient nus, peints en gris; il n'y avait

d'autre meuble qu'une chaise en paille commune, une table en bois blanc

commun; l'encrier était un trou fait dans la table et rempli d'encre;

restaient la plume, le papier et le livre dans lequel elle devait

copier. Sophie saisit la plume, la jeta par terre, l'écrasa sous ses

pieds: elle déchira le papier en mille morceaux, se précipita sur le

livre, en arracha toutes les pages, qu'elle chiffonna et le mit en

pièces; elle voulut aussi briser la chaise, mais elle n'en eut pas la

force et retomba par terre haletante et en sueur. Quand elle n'eut plus

rien à casser et à déchirer, elle fut bien obligée de rester tranquille.

Petit à petit, sa colère se calma, elle se mit à réfléchir, et elle fut

épouvantée de ce qu'elle avait fait.

«Que va dire Mme de Fleurville? pensa-t-elle, quelle punition va-t-elle

m'infliger? car elle me punira certainement.... Ah bah! elle me

fouettera. Ma belle-mère m'a tant fouettée que j'y suis habituée. N'y

pensons plus, et tâchons de dormir....»

Sophie ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas; et elle est

inquiète; elle tressaille au moindre bruit; elle croit toujours voir la

porte s'ouvrir. Une heure se passe, elle entend la clef tourner dans la

serrure; elle ne s'est pas trompée cette fois: la porte s'ouvre, Mme de

Fleurville entre. Sophie se lève et reste interdite. Mme de Fleurville

regarde les papiers et dit à Sophie d'un ton calme:

«Ramassez tout cela, mademoiselle.»

Sophie ne bouge pas.

«Je vous dis de ramasser ces papiers, mademoiselle», répéta Mme de

Fleurville.

Sophie reste immobile. Mme de Fleurville, toujours avec calme:

«Vous ne voulez pas, vous avez tort: vous aggravez votre faute et votre

punition.»

Mme de Fleurville appelle: «Élisa, venez, je vous prie, un instant».

Élisa entre et reste ébahie devant tout ce désordre.

«Ma bonne Élisa, lui dit Mme de Fleurville, voulez-vous ramasser tous

ces débris? c'est Mlle Sophie qui a mis en pièces un livre et du

papier. Voulez-vous ensuite m'apporter une autre _Journée du chrétien_,

du papier et une plume?»

Pendant qu'Élisa balayait les papiers, Mme de Fleurville s'assit sur la

chaise et regarda Sophie, qui, tremblante devant le calme de Mme de

Fleurville, aurait tout donné pour n'avoir pas déchiré le livre, le

papier et écrasé la plume. Quand Élisa eut apporté les objets demandés,

Mme de Fleurville se leva, appela tranquillement Sophie, la fit asseoir

sur la chaise et lui dit:

«Vous allez écrire dix fois _Notre Père_, mademoiselle, comme je vous

l'avais dit tantôt; vous n'aurez pour votre dîner que de la soupe, du

pain et de l'eau; vous paierez les objets que vous avez déchirés avec

l'argent que vous devez avoir toutes les semaines pour vos menus

plaisirs. Au lieu de revenir avec vos amies, vous passerez vos journées

ici, sauf deux heures de promenade que vous ferez avec Élisa, qui aura

ordre de ne pas vous parler. Je vous enverrai votre repas ici. Vous ne

serez délivrée de votre prison que lorsque le repentir, un vrai

repentir, sera entré dans votre coeur, lorsque vous aurez demandé

pardon au bon Dieu de votre dureté envers les pauvres, de votre

gourmandise égoïste, de votre emportement envers Marguerite, de votre

esprit de colère et de votre méchanceté, qui vous a portée à déchirer

tout ce que vous pouviez briser et déchirer, de votre esprit de

révolte, qui vous a excitée à résister à mes ordres. J'espérais vous

trouver en bonne disposition pour vous ramener au repentir, pour faire

votre paix avec Dieu et avec moi; mais, d'après ce que je vois,

j'attendrai à demain. Adieu, mademoiselle. Priez le bon Dieu qu'il ne

vous fasse pas mourir cette nuit avant de vous être reconnue et

repentie.»

Mme de Fleurville se dirigea vers la porte; elle avait déjà tourné la

clef, lorsque Sophie, se précipitant vers elle, l'arrêta par sa robe, se

jeta à ses genoux, lui saisit les mains, qu'elle couvrit de baisers et

de larmes, et à travers ses sanglots fit entendre ces mots, les seuls

qu'elle put articuler: _Pardon!_ _Pardon!_

Mme de Fleurville restait immobile, considérant Sophie toujours à

genoux; enfin elle se baissa vers elle, la prit dans ses bras et lui dit

avec douceur:

«Ma chère enfant, le repentir expie bien des fautes. Tu as été très

coupable envers le bon Dieu d'abord, envers moi ensuite; le regret

sincère que tu en éprouves te méritera sans doute le pardon, mais ne

t'affranchit pas de la punition: tu ne reviendras pas avec tes amies

avant demain soir, et tout le reste se fera comme je te l'ai dit.

SOPHIE, _avec véhémence_.

Oh! madame, chère madame, la punition me sera douce, car elle sera une

expiation; votre bonté me touche profondément, votre pardon est tout ce

que je demande. Oh! madame, j'ai été si méchante, si détestable!

Pourrez-vous me pardonner?

MADAME DE FLEURVILLE, _l'embrassant_.

Du fond du coeur, chère enfant; crois bien que je ne conserve aucun

mauvais sentiment contre toi. Demande pardon au bon Dieu comme tu viens

de me demander pardon à moi-même. Je vais t'envoyer à dîner; tu écriras

ensuite ce que je t'avais dit d'écrire, et tu achèveras ta soirée en

lisant un livre qu'on t'apportera tout à l'heure.»

Mme de Fleurville embrassa encore Sophie, qui lui baisait les mains et

ne pouvait se détacher d'elle; elle se dégagea et sortit, sans prendre

cette fois la précaution de fermer la porte à clef. Cette preuve de

confiance toucha Sophie et augmenta encore son regret d'avoir été si

méchante.

«Comment, se dit-elle, ai-je pu me livrer à une telle colère? Comment

ai-je été si méchante avec des amies aussi bonnes que celles que j'ai

ici, et si hardie envers une personne aussi douce, aussi tendre que Mme

de Fleurville! Comme elle a été bonne avec moi! Aussitôt que j'ai

témoigné du repentir, elle a repris sa voix douce et son visage si

indulgent; toute sa sévérité a disparu comme par enchantement. Le bon

Dieu me pardonnera-t-il aussi facilement? Oh oui! car il est la bonté

même, et il voit combien je suis affligée de m'être si mal comportée!»

En achevant ces mots, elle se mit à genoux et pria du fond de son

coeur pour que ces fautes lui fussent pardonnées et qu'elle eût la

force de ne plus en commettre à l'avenir. A peine sa prière était-elle

finie qu'Élisa entra, lui apportant une assiettée de soupe, un gros

morceau de pain et une carafe d'eau.

ÉLISA.

Voici, mademoiselle, un vrai repas de prisonnier; mais, si vous avez

faim, vous le trouverez bon tout de même.

SOPHIE.

Hélas! ma bonne Élisa, je n'en mérite pas tant; c'est encore trop bon

pour une méchante fille comme moi.

ÉLISA.

Ah! ah! nous avons changé de ton depuis tantôt; j'en suis bien aise,

mademoiselle. Si vous vous étiez vue! vous aviez un air! mais un air!...

Vrai, on aurait dit d'un petit démon.

SOPHIE.

C'est que je l'étais réellement; mais j'en ai bien du regret, je vous

assure, et j'espère bien ne jamais recommencer.»

Sophie se mit à table et mangea sa soupe: elle avait faim; après sa

soupe elle entama son morceau de pain et but deux verres d'eau. Élisa la

regardait avec pitié.

«Voyez, pourtant, mademoiselle, lui dit-elle, comme on est malheureux

d'être méchant; nos petites, qui sont toujours sages, ne seront jamais

punies que pour des fautes bien légères: aussi on les voit toujours

gaies et contentes.

SOPHIE.

Oh oui! je le vois bien: mais c'est singulier! quand j'étais méchante et

que ma belle-mère me punissait, je me sentais encore plus méchante

après; je détestais ma belle-mère: tandis que Mme de Fleurville, qui m'a

punie, je l'aime au contraire plus qu'avant et j'ai envie d'être

meilleure.

ÉLISA.

C'est que votre belle-mère vous punissait avec colère, et quelquefois

par caprice, tandis que Mme de Fleurville vous punit par devoir et pour

votre bien. Vous sentez cela malgré vous.

SOPHIE.

Oui, c'est bien cela, Élisa; vous dites vrai.»

Sophie avait fini son repas; Élisa emporta les restes, et Sophie se mit

au travail; elle fut longtemps à faire sa pénitence, parce qu'elle

s'appliqua à très bien écrire; quand elle eut fini, elle se mit à lire.

Le jour commença bientôt à baisser; Sophie posa son livre et eut le

temps de réfléchir aux ennuis de la captivité, pendant la grande heure

qui se passa avant qu'Élisa vînt la chercher pour la coucher. Marguerite

dormait déjà profondément; Sophie s'approcha de son lit et l'embrassa

tout doucement, comme pour lui demander pardon de sa colère; ensuite

elle fit sa prière, se coucha et ne tarda pas à s'endormir.

XVII

LE LENDEMAIN

La journée du lendemain se passa assez tristement. Marguerite, honteuse

encore de sa colère de la veille, se reprochait d'avoir causé la

punition de Sophie; Camille et Madeleine souffraient de la tristesse de

Marguerite et de l'absence de leur amie.

Sophie passa la journée dans le cabinet de pénitence; personne ne vint

la voir qu'Élisa, qui lui apporta son déjeuner.

SOPHIE.

Comment vont mes amies, Élisa?

ÉLISA.

Elles vont bien; seulement elles ne sont pas gaies.

SOPHIE.

Ont-elles parlé de moi? Me trouvent-elles bien méchante? M'aiment-elles

encore?

ÉLISA.

Je crois bien, qu'elles parlent de vous! Elles ne font pas autre chose.

«Pauvre Sophie! disent-elles; comme elle doit être malheureuse! Pauvre

Sophie! comme elle doit s'ennuyer! Comme la journée lui paraîtra longue!

SOPHIE, _attendrie_.

Elles sont bien bonnes! Et Marguerite, est-elle en colère contre moi?

ÉLISA.

En colère! Ah bien oui! Elle se désole d'avoir été méchante; elle dit

que c'est sa faute si vous vous êtes emportée; que c'est elle qui

devrait être punie à votre place, et que, lorsque vous sortirez de

prison, c'est elle qui vous demandera bien pardon et qui vous priera

d'oublier sa méchanceté.

SOPHIE.

Pauvre petite Marguerite! c'est moi qui ai eu tous les torts. Mais,

Élisa, savent-elles combien j'ai été méchante ici, dans le cabinet: que

j'ai tout déchiré, que j'ai refusé d'obéir à Mme de Fleurville?

ÉLISA.

Oui, elles le savent, je le leur ai raconté; mais elles savent aussi

combien vous vous êtes repentie et tout ce que vous avez fait pour

témoigner vos regrets, pour expier votre faute; elles ne vous en veulent

pas: elles vous aiment tout comme auparavant.»

Sophie remercia Élisa et se mit à l'ouvrage.

Mme de Fleurville vint lui apporter des devoirs à faire, elle les lui

expliqua; elle lui apporta aussi des livres amusants, son ouvrage de

tapisserie, et, la voyant si sage, si docile et si repentante, elle lui

dit qu'avant de se coucher elle pourrait venir embrasser ses amies au

salon et faire la prière en commun. Sophie lui promit de mériter cette

récompense par sa bonne conduite, et la remercia vivement de sa bonté.

Mme de Fleurville l'embrassa encore et lui dit en la quittant qu'avant

la promenade elle viendrait examiner ses devoirs et lui en donner

d'autres pour l'après-midi.

Sophie travailla tant et si bien, qu'elle ne s'ennuya pas; elle fut

étonnée quand Élisa vint lui apporter son second déjeuner.

«Déjà, dit-elle; est-ce qu'il est l'heure de déjeuner?

ÉLISA.

Certainement, et l'heure est même passée; vous n'avez donc pas faim?

SOPHIE.

Si fait, j'ai faim, et je m'en étonnais, je ne croyais pas qu'il fût si

tard. Qu'est-ce que j'ai pour mon déjeuner?

ÉLISA.

Un oeuf frais, que voici, avec une tartine de beurre, une côtelette,

une cuisse de poulet, des pommes de terre sautées, mais pas de dessert

par exemple; Mme de Fleurville m'a dit que les prisonnières n'en

mangeaient pas, et que vous étiez si raisonnable que vous ne vous en

étonneriez pas.»

Sophie rougit de plaisir à ce petit éloge, qu'elle n'espérait pas avoir

mérité.

«Merci, ma chère Élisa, dit-elle, et remerciez Mme de Fleurville de

vouloir bien penser si favorablement de moi; elle est si bonne, qu'on ne

peut s'empêcher de devenir bon près d'elle. J'espère que dans peu de

temps je deviendrai aussi sage, aussi aimable que mes amies.»

Élisa, touchée de cette humilité, embrassa Sophie et lui dit: «Soyez

tranquille, mademoiselle, vous commencez déjà à être bonne; vous allez

voir ce que vous serez; quand votre belle-mère reviendra, elle ne vous

reconnaîtra pas».

Cette idée du retour de sa belle-mère fit peu de plaisir à Sophie; elle

tâcha de n'y pas songer, et elle acheva son déjeuner. Élisa lui dit

qu'elle allait remporter le plateau et qu'elle reviendrait ensuite la

chercher pour la promener.

«Je vais vous faire marcher pendant une heure, mademoiselle, puis vous

reviendrez travailler; après votre dîner je vous promènerai encore

pendant une bonne heure.»

La journée se passa ainsi sans trop d'ennui pour Sophie. Camille,

Madeleine et Marguerite attendaient chaque fois Élisa à sa sortie de la

chambre de pénitence pour la questionner sur ce que faisait Sophie, sur

ce que disait Sophie.

CAMILLE.

Est-elle bien triste?

MADELEINE.

S'ennuie-t-elle beaucoup?

MARGUERITE.

Est-elle fâchée contre moi? Cause-t-elle un peu?»

Élisa les rassurait et leur disait que Sophie prenait sa punition avec

une telle douceur et une telle résignation, qu'en sortant de là elle

serait certainement tout à fait corrigée et ne se ferait plus jamais

punir.

Le soir, Mme de Fleurville vint elle-même chercher Sophie pour la mener

au salon, où l'attendaient avec anxiété Camille, Madeleine et

Marguerite.

«Voilà Sophie que je vous ramène, mes chères enfants, non pas la Sophie

d'avant-hier, colère, menteuse, gourmande et méchante; mais une Sophie

douce, sage, raisonnable; nous la plaignions jadis, aimons-la bien

maintenant: elle le mérite.»

Les petites filles modèles(#35404) · 第 6 / 12 段