saisit par l'oreille, l'entraîna dans la chambre à côté, et malgré les
protestations et les pleurs de Sophie elle se mit à la fouetter, à la
battre jusqu'à ce que ses bras fussent fatigués. Mme Fichini sortit du
cabinet toute rouge de colère. La malheureuse Sophie la suivait en
sanglotant; au moment où elle s'apprêtait à quitter le salon pour aller
retrouver ses amies, Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un
dernier soufflet, qui la fit trébucher; après quoi, essoufflée,
furieuse, elle revint s'asseoir sur le canapé. L'indignation empêchait
ces dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce
qu'elles éprouvaient, que l'irritation de cette méchante femme ne s'en
accrût encore, et qu'elle ne renonçât à l'idée de laisser Sophie à
Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientôt commencer. Toutes
trois gardaient le silence; Mme Fichini s'éventait. Mmes de Fleurville
et de Rosbourg travaillaient à leur tapisserie sans mot dire.
MADAME FICHINI.
Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne plus que jamais le désir
de me séparer de Sophie; je crains seulement que vous ne vouliez pas
recevoir chez vous une fille si méchante et si insupportable.
MADAME DE FLEURVILLE, _froidement_.
Je ne redoute pas, madame, la méchanceté de Sophie; je suis bien sûre
que je me ferai obéir d'elle sans difficulté.
MADAME FICHINI.
Ainsi donc, vous voulez bien consentir à m'en débarrasser? Je vous
préviens que mon absence sera longue; je ne reviendrai pas avant deux ou
trois mois.
MADAME DE FLEURVILLE, _toujours avec froideur_.
Ne vous inquiétez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis
enchantée de vous rendre ce service.
MADAME FICHINI.
Dieu! que vous êtes bonne, chère dame! que je vous remercie! Ainsi je
puis faire mes préparatifs de voyage?
MADAME DE FLEURVILLE, _sèchement_.
Quand vous voudrez, madame.
MADAME FICHINI.
Comment! je pourrais partir dans trois jours?
MADAME DE FLEURVILLE.
Demain, si vous voulez.
MADAME FICHINI.
Quel bonheur! que vous êtes donc aimable! Ainsi, je vous enverrai Sophie
après-demain.
MADAME DE FLEURVILLE.
Très bien, madame; je l'attendrai.
MADAME FICHINI.
Surtout, chère dame, ne la gâtez pas, corrigez-la sans pitié: vous voyez
comment il faut s'y prendre avec elle.»
Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, pâles d'effroi et
d'inquiétude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que Sophie,
tourmentée par la soif, avait réellement bu le vin du cabinet de
toilette, et qu'elle n'avait pas osé l'avouer, dans la crainte d'être
battue.
«Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui
pleurait, que je te plains! comme je suis peinée que tu n'aies pas avoué
à ta belle-mère que tu avais bu ce vin parce que tu mourais de soif!
Elle ne t'aurait pas fouettée plus fort: c'eût été le contraire,
peut-être.
--Je n'ai pas bu ce vin, répondit Sophie en sanglotant; je t'assure que
je ne l'ai pas bu.
--Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta
belle-mère? Ce n'est pas toi qui as sauté par la fenêtre? demanda
Madeleine.
--Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je
t'assure que je n'ai pas passé par la fenêtre et que je n'ai pas touché
à ce vin.»
Après quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait être
le vrai coupable, les enfants réparèrent de leur mieux le désordre de la
toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha sa robe, Madeleine
lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les mains et la figure; ses
yeux restèrent pourtant gonflés. Elles allèrent ensuite au jardin pour
voir les fleurs, cueillir des bouquets et faire une visite à la
jardinière.
XIII
VISITE AU POTAGER
Sophie, qui avait toujours le coeur bien gros et la démarche gênée par
les coups qu'elle avait reçus, laissa ses amies admirer les fleurs et
cueillir des bouquets, et alla s'asseoir chez la jardinière.
MÈRE LOUCHET.
Bonjour, mam'selle; je vous voyais venir boitinant, vous avez l'air tout
chose. Seriez-vous malade comme Palmyre, qui s'est donné une entorse et
qui ne peut quasi pas marcher?
SOPHIE.
Non, mère Louchet, je ne suis pas malade.
MÈRE LOUCHET.
Ah bien! c'est que votre maman a encore fait des siennes; elle frappe
dur quand elle tape sur vous. C'est qu'elle n'y regarde pas: la tête, le
cou, les bras, tout lui est bon.»
Sophie ne répondit pas; elle pleurait.
MÈRE LOUCHET.
Voyons, mam'selle, faut pas pleurer comme ça; faut pas être honteuse; ça
fait de la peine, voyez-vous; nous savons bien que ce n'est pas tout
roses pour vous. Je disais bien à ma Palmyre: «Ah! si je te corrigeais
comme madame corrige mam'selle Sophie, tu ne serais pas si
désobéissante». Si vous aviez vu tantôt comme elle m'est revenue, sa
robe pleine de taches, sa main et sa figure couvertes de sable! c'est
qu'elle est tombée rudement, allez.
SOPHIE.
Comment est-elle tombée?
MÈRE LOUCHET.
Ah! je n'en sais rien! elle ne veut pas le dire, tout de même. Sans
doute qu'elle jouait au château, puisque nous n'avons point de sable
ici; puis sa robe a des taches rouges comme du vin; nous n'avons que du
cidre; nous ne connaissons pas le vin, nous.
SOPHIE, _étonnée_.
Du vin! où a-t-elle eu du vin?
MÈRE LOUCHET.
Ah! je n'en sais rien; elle ne veut pas le dire.
SOPHIE.
Est-ce qu'elle a pris le vin du cabinet de ma belle-mère?
MÈRE LOUCHET.
Ah! peut-être bien; elle y va souvent porter des herbes pour les bains
de votre maman; ça se pourrait bien qu'elle eût bu un coup et qu'elle
n'osât pas le dire. Ah! c'est que, si je le savais, je la fouetterais
ferme, tout comme votre maman vous fouette.
SOPHIE.
Ma belle-mère m'a fouettée parce qu'elle a cru que j'avais bu son vin,
et ce n'est pas moi pourtant.»
La mère Louchet changea de visage; elle prit un air indigné:
«Serait-il possible, s'écria-t-elle, pauvre petite mam'selle, que ma
Palmyre ait fait ce mauvais coup et que vous ayez souffert pour elle?
Ah! mais... elle ne l'emportera pas en paradis, bien sûr.... Palmyre,
viens donc un peu que je te parle.
PALMYRE, _dans la chambre à côté_.
Je ne peux pas, maman; mon pied me fait trop mal.
MÈRE LOUCHET.
Eh bien! je vais aller près de toi, et mam'selle Sophie aussi.»
Toutes deux entrent chez Palmyre, qui est étendue sur son lit, le pied
nu et enflé.
MÈRE LOUCHET.
Dis donc, la Malice, où t'es-tu foulé la jambe comme ça?»
Palmyre rougit et ne répond pas.
MÈRE LOUCHET.
Je te vas dire, moi: t'es entrée dans le cabinet de madame pour les
herbes du bain; t'as vu la bouteille, t'as voulu goûter, t'as répandu
sur ta robe tout en goûtant, t'as voulu descendre par la fenêtre, t'as
tombé et t'as pas osé me le dire, parce que tu savais bien que je te
régalerais d'une bonne volée. Eh?....
PALMYRE, _pleurant_.
Oui, maman, c'est vrai, c'est bien cela: mais le bon Dieu m'a punie, car
je souffre bien de ma jambe et de mon bras.
MÈRE LOUCHET.
Et sais-tu bien que la pauvre mam'selle a été fouettée par madame,
qu'elle en est toute souffreteuse et toute éclopée? Et tu crois que je te
vas passer cela sans dire quoi et que je ne vas pas te donner une
raclée?
SOPHIE, _avec effroi_.
Oh! ma bonne mère Louchet, si vous avez de l'amitié pour moi, je vous en
prie, ne la punissez pas; voyez comme elle souffre de son pied. Maudit
vin! il a déjà causé bien du mal chez nous; n'y pensez plus, ma bonne
mère Louchet, et pardonnez à Palmyre comme je lui pardonne.
PALMYRE, _joignant les mains_.
Oh! mam'selle, que vous êtes bonne! que j'ai de regret que vous ayez été
battue pour moi! Ah! si j'avais su, jamais je n'aurais touché à ce vin
de malheur. Oh! mam'selle! pardonnez-moi! le bon Dieu vous le revaudra.»
Sophie s'approcha du lit de Palmyre, lui prit les mains et l'embrassa.
La mère Louchet essuya une larme et dit: «Tu vois, Palmyre, ce que c'est
que d'avoir de la malice; voilà mam'selle Sophie qu'est toute comme si
elle s'était battue avec une armée de chats; c'est toi qu'es cause de
tout cela; eh bien! est-ce qu'elle t'en tient de la rancune? Pas la
moindre, et encore elle demande ta grâce. Et que tu peux lui brûler une
fière chandelle! car je t'aurais châtiée de la bonne manière. Mais, par
égard pour cette bonne mam'selle, je te pardonne; prie le bon Dieu qu'il
te pardonne bien aussi; t'as fait une sottise pommée, vois-tu, ne
recommence pas.»
Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie était heureuse
d'avoir épargné à Palmyre les douleurs qu'elle venait de ressentir
elle-même si rudement. La mère Louchet était reconnaissante de n'avoir
pas à battre Palmyre, qu'elle aimait tendrement, et qu'elle ne punissait
jamais sans un vif chagrin: elle remercia donc Sophie du fond du
coeur. Au milieu de cette scène, Camille, Madeleine et Marguerite
entrèrent; la mère Louchet leur raconta ce qui venait de se passer et
combien Sophie avait été généreuse pour Palmyre. Sophie fut embrassée et
approuvée par ses trois amies.
«Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse
d'avoir épargné à Palmyre la punition qu'elle méritait, et d'avoir
résisté au désir de te venger de ce que tu avais injustement souffert
par sa faute?
--Oui, chère Camille, répondit Sophie; je suis heureuse d'avoir obtenu
son pardon, mais je ne me sentais aucun désir de vengeance; je sais
combien est terrible la punition dont elle était menacée, et j'avais
aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-même.»
Camille et Madeleine embrassèrent encore Sophie; puis toutes quatre
dirent adieu à Palmyre et à la mère Louchet, et rentrèrent à la maison,
car la cloche du dîner venait de sonner.
XIV
DÉPART
Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies d'entrer les
premières pour que sa belle-mère ne l'aperçût pas; mais elle eut beau se
cacher derrière Camille, Madeleine et Marguerite, elle ne put échapper à
l'oeil de Mme Fichini, qui s'écria:
«Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dîner à
table une voleuse, une menteuse comme toi?
--Madame, répliqua courageusement Madeleine, Sophie est innocente; nous
savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit vrai en vous assurant
que ce n'était pas elle.
--Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura conté quelque mensonge; je
la connais, allez, et je la ferai dîner dans sa chambre.
--Madame, dit à son tour Marguerite avec colère, c'est vous qui êtes
méchante; Sophie est très bonne; c'est Palmyre qui a bu le vin, et
Sophie a demandé pardon à sa maman qui voulait la fouetter, et vous avez
voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir l'écouter, et j'aime Sophie,
et je ne vous aime pas.
MADAME FICHINI, _riant avec effort_.
Bravo, la belle! vous êtes bien polie, bien aimable, en vérité! Votre
histoire de Palmyre est bien inventée.
CAMILLE.
Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apporté des herbes dans votre
cabinet, a bu votre vin, a sauté par la fenêtre, et s'est donné une
entorse; elle a tout avoué à sa maman, qui voulait la fouetter et qui
lui a pardonné, grâce aux supplications de Sophie. Vous voyez, madame,
que Sophie est innocente, qu'elle est très bonne, et nous avons toutes
beaucoup d'amitié pour elle.
MADAME DE ROSBOURG.
Vous voyez aussi, madame, que vous avez puni Sophie injustement et que
vous lui devez un dédommagement. Vous disiez tout à l'heure que vous
désiriez partir promptement, et que Sophie vous gênait pour faire vos
paquets: voulez-vous nous permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez
ainsi toute liberté pour faire vos préparatifs de voyage.»
Mme Fichini, honteuse d'avoir été convaincue d'injustice envers Sophie
devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de Mme de Rosbourg,
et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un air maussade:
«Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire préparer vos
effets. (_Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie._) Je pense que
vous êtes enchantée de me quitter; comme vous n'avez ni coeur ni
reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et vous ferez bien
de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous dispense de m'écrire, et
je ne me tuerai pas non plus à vous donner de mes nouvelles, dont vous
vous souciez autant que je me soucie des vôtres. (_Se tournant vers ces
dames._) Allons dîner, chères dames; à mon retour, je vous inviterai
avec tous nos voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de
voyage; ce sera charmant».
Et ces dames, suivies des enfants, allèrent se mettre à table. Sophie
profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mère pour manger de
tout; cet excellent dîner et la certitude d'être emmenée le soir même
par Mme de Fleurville achevèrent d'effacer la triste impression de la
scène du matin.
Après dîner, les petites allèrent avec Sophie dans le petit salon où
étaient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un paquet
d'une poupée et de son trousseau, qui était assez misérable; le reste ne
valait pas la peine d'être emporté.
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec impatience le
moment de quitter Mme Fichini, demandèrent leur voiture.
MADAME FICHINI.
Comment! déjà, mes chères dames? Il n'est que huit heures.
MADAME DE FLEURVILLE.
Je regrette bien, madame, de vous quitter si tôt, mais je désire rentrer
avant la nuit.
MADAME FICHINI.
Pourquoi donc avant la nuit? La route est si belle! et vous aurez clair
de lune.
MADAME DE ROSBOURG.
Marguerite est encore bien petite pour veiller; je crains qu'elle ne se
trouve fatiguée.
MADAME FICHINI.
Ah! mesdames, pour la dernière soirée que nous passons ensemble, vous
pouvez bien faire un peu veiller Marguerite.
MADAME DE ROSBOURG.
Nous sommes bien fâchées, madame, mais nous tenons beaucoup à ce que les
enfants ne veillent pas.»
Un domestique vient avertir que la voiture est avancée. Les enfants
mettent leurs chapeaux; Sophie se précipite sur le sien et se dirige
vers la porte, de peur d'être oubliée; Mme Fichini dit adieu à ces dames
et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton sec.
«Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans coeur, vous avez
l'air enchantée de vous en aller; je suis bien sûre que ces demoiselles
ne quitteraient pas leur maman sans pleurer.
--Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite avec
vivacité, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine; nous aimons
nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans; si elles étaient
méchantes, nous ne les aimerions pas.»
Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville et de
Rosbourg se mordirent les lèvres pour ne pas rire, et Mme Fichini devint
rouge de colère; ses yeux brillèrent comme des chandelles; elle fut sur
le point de donner un soufflet à Marguerite; mais elle se contint, et,
appelant Sophie une seconde fois, elle lui donna sur le front un baiser
sec et lui dit en la repoussant:
«Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses à vos
amies! prenez garde à vous; je reviendrai un jour! Adieu.»
Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers de
cette main en la lui retirant avec colère. La petite fille s'esquiva et
monta avec précipitation dans la voiture.
Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu à Mme Fichini,
se placèrent dans le fond de la voiture, firent mettre Camille sur le
siège, Madeleine, Sophie et Marguerite sur le devant, et les chevaux
partirent. Sophie commençait à respirer librement, lorsqu'on entendit
des cris: _Arrêtez!_ _arrêtez!_ La pauvre Sophie faillit s'évanouir;
elle craignait que sa belle-mère n'eût changé d'idée et ne la rappelât.
Le cocher arrêta ses chevaux; un domestique accourut tout essoufflé à la
portière et dit:
«Madame... fait dire... à Mlle Sophie... qu'elle a... oublié... ses
affaires,... qu'elle ne les recevra que demain matin,... à moins que
mademoiselle n'aime mieux revenir... coucher à la maison.»
Sophie revint à la vie; dans sa joie elle tendit la main au domestique:
«Merci, merci, Antoine; je suis fâchée que vous vous soyez essoufflé à
courir si vite. Remerciez bien ma belle-mère; dites-lui que je ne veux
pas la déranger, que j'aime mieux me passer de mes affaires, que je les
attendrai demain chez Mme de Fleurville. Adieu, adieu, Antoine.»
Mme de Fleurville, voyant l'inquiétude de Sophie, ordonna au cocher de
continuer et d'aller bon train; un quart d'heure après, la voiture
s'arrêtait devant le perron de Fleurville, et l'heureuse Sophie sautait
à terre, légère comme une plume et remerciant Dieu et Mme de Fleurville
du bon temps qu'elle allait passer près de ses amies.
Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut décidé
qu'elle coucherait dans la même chambre que Marguerite, et elle y dormit
paisiblement jusqu'au lendemain.
XV
SOPHIE MANGE DU CASSIS; CE QUI EN RÉSULTE
Sophie était depuis quinze jours à Fleurville; elle se sentait si
heureuse, que tous ses défauts et ses mauvaises habitudes étaient comme
engourdis. Le matin, quand on l'éveillait, elle sautait hors de son lit,
se lavait, s'habillait, faisait sa prière avec ses amies; ensuite elles
déjeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait plus besoin de voler de pain
pour satisfaire son appétit; on lui en donnait tant qu'elle en voulait.
Les premiers jours, elle ne pouvait croire à son bonheur; elle mangea et
but tant qu'elle pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut
bien sûre qu'on lui donnerait à manger toutes les fois qu'elle aurait
faim, et qu'il était inutile de remplir son estomac le matin pour toute
la journée, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses
amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de thé ou de
chocolat. Dans les premiers jours, à déjeuner et à dîner, elle se
dépêchait de manger, de peur qu'on ne la fît sortir de table avant que
sa faim fût assouvie. Ses amies se moquèrent d'elle; Mme de Fleurville
lui promit de ne jamais la chasser de table et de la laisser toujours
finir tranquillement ses repas. Sophie rougit, et promit de manger moins
gloutonnement à l'avenir.
MADELEINE.
Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur; tu te dépêches et
tu te caches pour les choses les plus innocentes.
SOPHIE.
C'est que je crois toujours entendre ma belle-mère; j'oublie sans cesse
que je suis avec vous, qui êtes si bonnes, et que je suis heureuse, bien
heureuse!»
En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la main de
Mme de Fleurville, qui à son tour l'embrassa tendrement.
SOPHIE, _attendrie_.
Oh! madame, que vous êtes bonne! Tous les jours je demande au bon Dieu
qu'il me laisse toujours avec vous.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ce n'est pas là ce qu'il faut demander au bon Dieu, ma pauvre enfant; il
faut lui demander qu'il te rende si sage, si obéissante, si bonne, que
le coeur de ta belle-mère s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse
avec elle.»
Sophie ne répondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de Mme
de Fleurville trop difficile à suivre. Marguerite paraissait tout
interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose impossible à
faire; Mme de Rosbourg s'en aperçut.
MADAME DE ROSBOURG, _souriant_.
Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel petit air tu prends en regardant Mme de
Fleurville.
MARGUERITE.
Maman,... c'est que... je n'aime pas que,... je suis fâchée que...,
que,... je ne sais comment dire; mais je ne veux pas demander au bon
Dieu que la méchante Mme Fichini revienne pour fouetter encore cette
pauvre Sophie.
MADAME DE ROSBOURG.
Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait demander cela au bon Dieu:
elle a dit que Sophie devait demander d'être très bonne, pour que sa
belle-mère l'aimât et la rendît heureuse.
MARGUERITE.
Mais, maman, Mme Fichini est trop méchante pour devenir bonne; elle
déteste trop Sophie pour la rendre heureuse, et, si elle revient, elle
reprendra Sophie pour la rendre malheureuse.
MADAME DE FLEURVILLE.
Chère petite, le bon Dieu peut tout ce qu'il veut: il peut donc changer
le coeur de Mme Fichini. Sophie, qui doit obéir à Dieu et respecter
sa belle-mère, doit demander de devenir assez bonne pour l'attendrir et
s'en faire aimer.
MARGUERITE.
Je veux bien que Mme Fichini devienne bonne, mais je voudrais bien
qu'elle restât toujours là-bas et qu'elle nous laissât toujours Sophie.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ce que tu dis là fait l'éloge de ton bon coeur, Marguerite; mais, si
tu réfléchissais, tu verrais que Sophie serait plus heureuse aimée de sa
belle-mère et vivant chez elle, que chez des étrangers, qui ont
certainement beaucoup d'amitié pour elle, mais qui ne lui doivent rien,
et desquels elle n'a le droit de rien exiger.
SOPHIE.
C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mère pouvait un jour m'aimer
comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu l'es, et je ne serais
pas inquiète de ce que je deviendrai dans quelques mois.
MARGUERITE, _soupirant_.
Et pourtant j'aurai bien peur quand Mme Fichini reviendra.
SOPHIE, _tout bas_.
Et moi aussi.»
On se leva de table; les mamans restèrent au salon pour travailler, et
les enfants s'amusèrent à bêcher leur jardin; Camille et Madeleine
chargèrent Marguerite et Sophie de chercher quelques jeunes
groseilliers et des framboisiers, de les arracher et de les apporter
pour les planter.
«Où irons-nous? dit Marguerite.
SOPHIE.
J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des groseilliers et des
framboisiers superbes.
MARGUERITE.
Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.
SOPHIE.
Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne pouvons pas les
arracher, nous demanderons au père Louffroy de nous aider.»
Elles partirent en courant et arrivèrent en peu de minutes près des
arbustes qu'avait vus Sophie; quelle fut leur joie quand elles les
virent couverts de fruits! Sophie se précipita dessus et en mangea avec
avidité, surtout du cassis; Marguerite, après y avoir goûté, s'arrêta.
«Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.
MARGUERITE.
Quelle occasion? J'en mange tous les jours à table et au goûter!
SOPHIE, _avalant gloutonnement_.
C'est bien meilleur quand on les cueille soi-même; et puis on en mange
tant qu'on veut. Dieu, que c'est bon!»
Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait vu
manger avec une telle voracité, avec une telle promptitude; enfin, quand
Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de satisfaction et
essuya sa bouche avec des feuilles.
MARGUERITE.
Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?
SOPHIE.
Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis à mon mouchoir.
MARGUERITE.
Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits pour avoir des taches.
SOPHIE.
Si l'on voyait que j'ai mangé du cassis, on me punirait.
MARGUERITE.
Quelle idée! on ne te dirait rien du tout; nous mangeons ce que nous
voulons.
SOPHIE, _étonnée_.
Ce que vous voulez? et vous n'êtes jamais malades d'avoir trop mangé?
MARGUERITE.
Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que nous savons que la
gourmandise est un vilain défaut.»
Sophie, qui sentait combien elle avait été gourmande, ne put s'empêcher
de rougir, et voulut détourner l'attention de Marguerite en lui
proposant d'arracher quelques pieds de groseilliers pour les porter à
ses amies. Elles allaient se mettre à l'oeuvre, quand elles
entendirent appeler: «Sophie, Marguerite, où êtes-vous?
SOPHIE, MARGUERITE.
Nous voici, nous voici; nous arrachons des arbres.»
Camille et Madeleine accoururent.
CAMILLE.
Qu'est-ce que vous faites donc depuis près d'une heure? Nous vous
attendions toujours; voilà maintenant notre heure de récréation passée:
il faut aller travailler.
MADELEINE.
Mais à quoi vous êtes-vous amusées? Il n'y a pas seulement un arbrisseau
d'arraché!
MARGUERITE, _riant_.
C'est que Sophie s'en donnait et man....
SOPHIE, _vivement_.
Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire gronder.
MARGUERITE.
Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman n'est pas comme la
tienne.
CAMILLE.
Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi, Sophie, laisse-la
donc parler.
MARGUERITE.
Eh bien, depuis près d'une heure, au lieu d'arracher des groseilliers,
nous sommes là, Sophie à manger des groseilles et du cassis, et moi à la
regarder manger. C'est étonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai
vu tant manger en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.
MADELEINE.
Pourquoi as-tu tant mangé, Sophie? tu vas être malade.
SOPHIE, _embarrassée_.
Oh non! je ne serai pas malade; j'avais très faim.
CAMILLE.
Comment, faim? Mais nous sortions de table!
SOPHIE.
Faim, non pas de viande, mais de cassis.
CAMILLE.
Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es pâle! je suis sûre que
tu as mal au coeur.
SOPHIE, _un peu fâchée_.
Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas mal au coeur; j'ai encore très
faim, et je mangerais encore un panier plein de cassis.
MADELEINE.
Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma petite Sophie, ne te
fâche pas, et reviens avec nous.»