au pied... d'un arbre.... Ma poupée, ma pauvre poupée!»
Et Marguerite recommença à sangloter de plus belle.
«Ta poupée neuve dans la forêt! s'écria Mme de Rosbourg. Comment
peut-elle être dans la forêt?
--Je l'ai emportée à la promenade et je l'ai assise sous un gros chêne,
parce qu'elle me gênait pour cueillir des fraises; quand nous nous
sommes sauvées à cause de l'orage, j'ai eu peur du tonnerre et je l'ai
oubliée sous l'arbre.
--Peut-être le chêne l'aura-t-il préservée de la pluie. Mais pourquoi
l'as-tu emportée? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter de poupée
quand on va faire une promenade un peu longue.
--Camille et Madeleine m'ont conseillé de la laisser, mais je n'ai pas
voulu.
--Voilà, ma chère Marguerite, comment le bon Dieu punit l'entêtement et
la déraison; il a permis que tu oubliasses ta pauvre poupée, et tu auras
jusqu'à demain l'inquiétude de la savoir peut-être trempée et gâtée,
peut-être déchirée par les bêtes qui habitent la forêt, peut-être volée
par quelque passant.
--Je vous en prie, ma chère maman, dit Marguerite en joignant les mains,
envoyez le domestique chercher ma poupée dans la forêt; je lui
expliquerai si bien où elle est qu'il la trouvera tout de suite.
--Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une pluie
battante dans une forêt noire, au risque de se rendre malade ou d'être
attaqué par un loup? Je ne reconnais pas là ton bon coeur.
--Mais ma poupée, ma pauvre poupée, que va-t-elle devenir? Mon Dieu, mon
Dieu! elle sera trempée, salie, perdue!
--Chère enfant, je suis très peinée de ce qui t'arrive, quoique ce soit
par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre avec patience
jusqu'à demain matin. Si le temps le permet, nous irons chercher ta
malheureuse poupée.»
Marguerite baissa la tête et s'en alla dans sa chambre en pleurant et en
disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait pas se
coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; après avoir
sangloté pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se réveilla que
le lendemain matin.
Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour s'habiller
et courir bien vite à la recherche de sa poupée.
Quand elle fut lavée, coiffée et habillée, et qu'elle eut déjeuné, elle
courut rejoindre ses amies et sa maman, qui étaient prêtes depuis
longtemps et qui l'attendaient pour partir.
«Partons, s'écrièrent-elles toutes ensemble; partons vite, chère maman,
nous voici toutes les trois.
--Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons à l'arbre où la pauvre
poupée a passé une si mauvaise nuit.»
Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite; les
petites filles couraient plutôt qu'elles ne marchaient, tant elles
étaient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait, leur coeur
battait à mesure qu'elles approchaient.
«Je vois le grand chêne au pied duquel elle doit être», dit Marguerite.
Encore quelques minutes, et elles arrivèrent près de l'arbre. Pas de
poupée; rien qui indiquât qu'elle aurait dû être là.
Marguerite regardait ses amies d'un air consterné; Camille et Madeleine
étaient désolées.
«Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu bien sûre de l'avoir laissée ici?
--Bien sûre, maman, bien sûre.
--Hélas! en voici la preuve», dit Madeleine en ramassant dans une touffe
d'herbes une petite pantoufle de satin bleu.
Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit à pleurer.
Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison, et
les petites filles les suivirent tristement. Chacune se demandait:
«Qu'est donc devenue cette poupée? Comment n'en est-il rien resté? La
pluie pouvait l'avoir trempée et salie, mais elle n'a pu la faire
disparaître! Les loups ne mangent pas les poupées; ce n'est donc pas un
loup qui l'a emportée.»
Tout en réfléchissant et en se désolant, elles arrivèrent à la maison.
Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires de sa poupée
perdue, les plia proprement et les remit dans les tiroirs de la commode,
comme elle les avait trouvées; elle ferma les tiroirs, retira la clef et
alla la porter à Camille.
«Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode;
mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupée est
perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent, j'en
achèterai une tout à fait pareille, à laquelle les robes et les chapeaux
pourront aller.»
Camille ne répondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la serra
dans un des tiroirs de son bureau, en disant: «Pauvre Marguerite!»
Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de Marguerite et
ne savait comment la consoler. Tout à coup son visage s'anime, elle se
lève, court à son sac à ouvrage, en tire une bourse, et revient en
courant près de Marguerite.
«Tiens, ma chère Marguerite, voici de quoi acheter une poupée; j'ai
amassé trente-cinq francs pour faire emplète de livres dont je n'ai pas
besoin; je suis enchantée de ne pas les avoir encore achetés, tu auras
une poupée exactement semblable à celle que tu as perdue.
--Merci, ma bonne, ma chère Madeleine! dit Marguerite, qui était devenue
rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander à maman de me la faire
acheter.»
Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire acheter
sa poupée la première fois que l'on irait à Paris.
XI
JEANNETTE LA VOLEUSE
Madeleine avait reçu les éloges que méritait son généreux sacrifice;
trois jours s'étaient passés depuis la disparition de la poupée;
Marguerite attendait avec une vive impatience que quelqu'un allât à
Paris pour lui apporter la poupée promise. En attendant, elle s'amusait
avec celle de Madeleine. Il faisait chaud, et les enfants étaient
établies dans le jardin, sous des arbres touffus. Madeleine lisait.
Camille tressait une couronne de pâquerettes pour la poupée, que
Marguerite peignait avant de lui mettre la couronne sur la tête. La
petite boulangère, nommée Suzanne, qui apportait deux pains à la
cuisine, passa près d'elle. Elle s'arrêta devant Marguerite, regarda
attentivement la poupée et dit:
«Elle est tout de même jolie, votre poupée, mam'selle!
MARGUERITE.
Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne?
SUZANNE.
Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la vôtre, et pas plus
tard qu'hier encore.
MARGUERITE.
Plus jolie que celle-ci! Et où donc, Suzanne?
SUZANNE.
Ah! près d'ici, bien sûr. Elle a une belle robe de soie lilas; c'est
Jeannette qui l'a.
MARGUERITE.
Jeannette, la petite meunière! Et qui lui a donné cette belle poupée?
SUZANNE.
Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois jours.»
Camille, Madeleine et Marguerite se regardèrent d'un air étonné: toutes
trois commençaient à soupçonner que la jolie poupée de Jeannette pouvait
bien être celle de Marguerite.
CAMILLE.
Et cette poupée a-t-elle des sabots?
SUZANNE, _riant_.
Oh! pour ça non, mam'selle; elle a un pied chaussé d'un beau petit
soulier bleu, et l'autre est nu; elle a aussi un petit chapeau de
paille avec une plume blanche.
MARGUERITE, _s'élançant de sa chaise_.
C'est ma poupée, ma pauvre poupée que j'ai laissée il y a trois jours
sous un chêne, lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas
retrouvée depuis.
SUZANNE.
Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donné la belle poupée, mais
qu'il ne fallait pas en parler, parce que ça ferait des jaloux.
CAMILLE, _bas à Marguerite_.
Laisse aller Suzanne, et courons dire à maman ce qu'elle vient de nous
raconter.»
Camille, Madeleine et Marguerite se levèrent et coururent au salon, où
Mme de Fleurville était à écrire, pendant que Mme de Rosbourg jouait du
piano.
CAMILLE ET MADELEINE, _très précipitamment_.
Madame, madame, voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la
poupée de Marguerite; il faut qu'elle la rende.
MADAME DE ROSBOURG.
Quelle folie! mes pauvres enfants, vous perdez la tête! Comment est-il
possible que la poupée de Marguerite se soit sauvée dans la maison de
Jeannette?
MADELEINE.
Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit de ne pas en
parler et qu'on la lui avait donnée.
[Illustration: «Elle est tout de même jolie votre poupée!» (Page 105.)]
MADAME DE FLEURVILLE.
Ma pauvre fille, c'est quelque poupée de vingt-cinq sous habillée en
papier qu'on aura donnée à Jeannette, et que Suzanne trouve superbe,
parce qu'elle n'en a jamais vu de plus belle.
MARGUERITE.
Mais non, madame, c'est bien sûr ma poupée; elle a une robe de taffetas
lilas, un seul soulier de satin bleu, et un chapeau de paille avec une
plume blanche.
MADAME DE ROSBOURG.
Écoute, ma petite Marguerite, va me chercher Suzanne; je la
questionnerai moi-même, et, si j'ai des raisons de penser que Jeannette
a ta poupée, nous allons partir tout de suite pour le moulin.»
Marguerite partit comme une flèche et revint deux minutes après,
traînant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un si beau
salon, en présence de ces dames.
MADAME DE ROSBOURG.
N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux seulement te demander
quelques détails sur la belle poupée de Jeannette. Est-il vrai qu'elle a
une poupée très jolie et très bien habillée?
SUZANNE.
Pour ça, oui, madame; elle est tout à fait jolie.
MADAME DE ROSBOURG.
Comment est sa robe?
SUZANNE.
En soie lilas, madame.
MADAME DE ROSBOURG.
Et son chapeau?
SUZANNE.
En paille, madame; et tout rond, avec une plume blanche et des affiquets
de velours noir.
MADAME DE ROSBOURG.
T'a-t-elle dit qui lui avait donné cette poupée?
SUZANNE.
Pour ça, non, madame; elle n'a point voulu nommer personne parce qu'on
le lui a défendu, qu'elle dit.
MADAME DE ROSBOURG.
Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupée?
SUZANNE.
Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a rapportée de la ville
le jour de l'orage.
MADAME DE ROSBOURG.
Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en aller; voici des pralines pour
t'amuser en route.»
Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne rougit
de plaisir, fit une révérence et s'en alla.
«Chère amie, dit Mme de Fleurville à Mme de Rosbourg, il me paraît
certain que Jeannette a la poupée de Marguerite; allons-y toutes. Mettez
vos chapeaux, petites, et dépêchons-nous de nous rendre au moulin.»
Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes elles
furent prêtes à partir. Tout le monde se mit en marche; au lieu de la
consternation et du silence qui avaient attristé la même promenade,
trois jours auparavant, les enfants s'agitaient, allaient et venaient,
se dépêchaient et parlaient toutes à la fois.
Elles marchèrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure. Les
petites allaient se précipiter toutes trois dans le moulin en appelant
Jeannette et en demandant la poupée. Mme de Rosbourg les arrêta et leur
dit:
«Ne dites pas un mot, mes enfants, ne témoignez aucune impatience;
tenez-vous près de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la poupée.»
Les petites eurent de la peine à se contenir; leurs yeux étincelaient,
leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait pour parler, leurs
jambes les emportaient malgré elles; mais les mamans les firent passer
derrière, et toutes cinq entrèrent ainsi au moulin.
La meunière vint ouvrir, fit beaucoup de révérences et présenta des
chaises.
«Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises basses.»
Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les trois
petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur fait signe de
ne pas montrer d'impatience.
MADAME DE FLEURVILLE.
Eh bien, mère Léonard, comment cela va-t-il?
LA MEUNIÈRE.
Madame est bien honnête; ça va bien, Dieu merci.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et votre fille Jeannette, où est-elle?
MÈRE LÉONARD.
Ah! je ne sais point, madame; peut-être bien au moulin.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mes filles voudraient la voir; appelez-la donc....
MÈRE LÉONARD, _allant à la porte_.
Jeannette, Jeannette! (_Après un moment d'attente._) Jeannette, arrive
donc! où t'es-tu fourrée? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose
pas.
MADAME DE FLEURVILLE.
Pourquoi n'ose-t-elle pas?
MÈRE LÉONARD.
Ah! quand elle voit ces dames, ça lui fait toujours quelque chose; elle
s'émotionne de la joie qu'elle a.
MADAME DE FLEURVILLE.
Je voudrais bien lui parler pourtant; si elle est sage et bonne fille,
je lui ai apporté un joli fichu de soie et un beau tablier pour les
dimanches.
La mère Léonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au moulin
et ramène, en la traînant par le bras, Jeannette qui s'était cachée et
qui se débat vivement.
MÈRE LÉONARD.
Vas-tu pas finir, méchante, malapprise?
JEANNETTE, _criant_.
Je veux m'en aller; lâchez-moi; j'ai peur.
MÈRE LÉONARD.
De quoi que t'as peur, sans coeur? Ces dames vont-elles pas te
manger?»
Jeannette cesse de se débattre; la mère Léonard lui lâche le bras;
Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mère Léonard est
furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui échappent; elle
appelle Jeannette:
«Méchante enfant, s'écrie-t-elle, petite drôlesse, je te vas querir et
je te vas cingler les reins; tu vas voir.»
Mme de Fleurville l'arrête et lui dit: «N'y allez pas, mère Léonard;
laissez-moi lui parler: je la trouverai, allez, je connais bien la
maison.»
Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mère Léonard.
Elles la trouvèrent cachée derrière une chaise. Mme de Fleurville, sans
mot dire, la tira de sa cachette, s'assit sur la chaise, et, lui tenant
les deux mains lui dit:
«Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais
au-devant de moi quand je venais au moulin.»
Pas de réponse; Jeannette reste la tête baissée.
«Jeannette, où as-tu trouvé la belle poupée qu'on a vue chez toi l'autre
jour?
JEANNETTE, _avec vivacité_.
Suzanne est une menteuse; elle n'a point vu de poupée; je ne lui ai rien
dit; je n'ai parlé de rien, c'est des menteries qu'elle vous a faites.
MADAME DE FLEURVILLE.
Comment sais-tu que c'est Suzanne qui me l'a dit?
JEANNETTE, _très vivement_.
Parce qu'elle me fait toujours de méchantes choses; elle vous a conté
des sottises.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mais, encore une fois, pourquoi accuses-tu Suzanne, puisque je ne te
l'ai pas nommée?
JEANNETTE.
Faut pas croire Suzanne ni les autres; je n'ai point dit qu'on m'avait
donné la poupée; je n'en ai point, de poupée; c'est tout des menteries.
MADAME DE FLEURVILLE.
Plus tu parles et plus je vois que c'est toi qui mens; tu as peur que je
ne te reprenne la poupée que tu as trouvée dans le bois le jour de
l'orage.
JEANNETTE.
Je n'ai peur de rien; je n'ai rien trouvé sous le chêne, et je n'ai
point la poupée de Mlle Marguerite.
[Illustration: Elle ramenait Jeannette en la traînant par le bras. (Page
113.)]
MADAME DE FLEURVILLE.
Comment sais-tu que c'est de la poupée de Mlle Marguerite que je te
parle et qu'elle était sous le chêne?»
Jeannette, voyant qu'elle se trahissait de plus en plus, se mit à crier
et à se débattre. Mme de Fleurville la laissa aller et commença la
recherche de la poupée; elle ouvrit l'armoire et le coffre, mais n'y
trouva rien; enfin, voyant que Jeannette s'était réfugiée près du lit,
comme pour empêcher qu'on ne cherchât de ce côté, elle se baissa et
aperçut la poupée sous le lit, tout au fond; elle se retourna vers la
mère Léonard, et lui ordonna d'un air sévère de retirer la poupée. La
mère Léonard obéit en tremblant et remit la poupée à Mme de Fleurville.
«Saviez-vous, dit Mme de Fleurville, que votre fille avait cette poupée?
--Pour ça non, ma bonne chère dame, répondit la mère Léonard; si je
l'avais su, je la lui aurais fait reporter au château, car elle sait
bien que cette poupée est à Mlle Marguerite; nous l'avions trouvée
bien jolie la dernière fois que Mlle Marguerite l'a apportée. (_Se
retournant vers Jeannette._) Ah! mauvaise créature, vilaine petite
voleuse, tu vas voir comme je te corrigerai. Je t'apprendrai à faire des
voleries et puis des menteries encore, que j'en suis toute tremblante.
Je voyais bien que tu mentais à madame, dès que tu as ouvert ta bouche
pleine de menteries. Tu vas avoir le fouet tout à l'heure: tu ne perdras
rien pour attendre.»
Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu'elle ne le ferait
plus jamais. La mère Léonard, loin de se laisser attendrir, la
repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de poing.
Mme de Fleurville, craignant que la correction ne fût trop forte,
chercha à calmer la mère Léonard, et réussit à lui faire promettre
qu'elle ne fouetterait pas Jeannette et qu'elle se contenterait de
l'enfermer dans sa chambre pour le reste de la journée. Les enfants
étaient consternés de cette scène; les mensonges répétés de Jeannette,
sa confusion devant la poupée retrouvée, la colère et les menaces de la
mère Léonard les avaient fait trembler. Mme de Fleurville remit à
Marguerite sa poupée sans mot dire, dit adieu à la mère Léonard, et
sortit avec Mme de Rosbourg suivie des trois enfants. Elles marchaient
depuis quelques instants en silence, lorsqu'un cri perçant les fit
toutes s'arrêter; il fut suivi d'autres cris plus perçants, plus aigus
encore: c'était Jeannette qui recevait le fouet de la mère Léonard. Elle
la fouetta longtemps: car, à une grande distance, les enfants, qui
s'étaient remises en marche, entendaient encore les hurlements, les
supplications de la petite voleuse. Cette fin tragique de l'histoire de
la poupée perdue les laissa pour toute la journée sous l'impression
d'une grande tristesse, d'une vraie terreur.
XII
VISITE CHEZ SOPHIE
«Mais chairs amie, veuné dinné chés moi demin; mamman demand ça à votr
mamman; nou dinron a sainq eure pour joué avan é allé promené aprais.
Je pari que j'ai fé de fôtes; ne vous moké pas de moi, je vous pri!
«Sofie, votr ami.»
Camille reçut ce billet quelques jours après l'histoire de la poupée;
elle ne put s'empêcher de rire en voyant ces énormes fautes
d'orthographe; comme elle était très bonne, elle ne les montra pas à
Madeleine et à Marguerite; elle alla chez sa maman.
CAMILLE.
Maman, Sophie m'écrit que Mme Fichini nous engage toutes à dîner chez
elle demain.
MADAME DE FLEURVILLE.
Aïe, aïe! quel ennui! Est-ce que ce dîner t'amusera, Camille?
CAMILLE.
Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui est si
malheureuse.
MADAME DE FLEURVILLE.
C'est bien généreux à toi, ma pauvre Camille, car elle t'a fait punir et
gronder deux fois.
CAMILLE.
Oh! maman, elle a été si fâchée après!
MADAME DE FLEURVILLE, _embrassant Camille_.
C'est bien, très bien, ma bonne petite Camille; réponds-lui donc que
nous irons demain bien certainement.»
Camille remercia sa maman, courut prévenir Madeleine et Marguerite, et
répondit à Sophie:
«Ma chère Sophie,
«Maman et Mme de Rosbourg iront dîner demain chez ta belle-mère; elles
nous emmèneront, Madeleine, Marguerite et moi. Nous sommes très
contentes; nous ne mettrons pas de belles robes pour pouvoir jouer à
notre aise. Adieu, ma chère Sophie, je t'embrasse.
«Camille de FLEURVILLE.»
Toute la journée, les petites filles furent occupées de la visite du
lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline blanche;
Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile. Mme de
Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de toile.
Marguerite voulait emporter sa belle poupée; Camille et Madeleine lui
dirent:
«Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chêne et de Jeannette.
MARGUERITE.
Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de forêt, ni de Jeannette.
MADELEINE.
Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la laisser tomber et la
casser.
MARGUERITE.
C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupée à la maison. Pauvre
petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort! jamais elle ne voit
personne!»
Camille et Madeleine se mirent à rire; Marguerite, après un instant
d'hésitation, rit avec elles et avoua qu'il était plus raisonnable de
laisser la poupée à la maison.
Le lendemain matin, les petites filles travaillèrent comme de coutume; à
deux heures elles allèrent s'habiller, et à deux heures et demie elles
montèrent en calèche découverte; Mmes de Rosbourg et de Fleurville
s'assirent au fond; les trois petites prirent place sur le devant. Il
faisait un temps magnifique, et, comme le château de Mme Fichini n'était
qu'à une lieue, le voyage dura à peine vingt minutes. La grosse Mme
Fichini les attendait sur le perron; Sophie se tenait en arrière,
n'osant pas se montrer, de crainte des soufflets.
«Bonjour, chères dames, s'écria Mme Fichini; bonjour, chères
demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! les enfants
auront le temps de jouer, et nous autres mamans, nous causerons. J'ai
une grâce à vous demander, chères dames; je vous expliquerai cela; c'est
pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous en faire cadeau pour quelques
semaines, si vous voulez bien l'accepter et la garder pendant un voyage
que je dois faire.»
Mme de Fleurville, surprise, ne répondit rien; elle attendit que Mme
Fichini lui expliquât le cadeau incommode qu'elle désirait lui faire.
Ces dames entrèrent dans le salon, les enfants restèrent dans le
vestibule.
«Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mère, Sophie? demanda Marguerite, qu'elle
voulait te donner à maman? Où veut-elle donc aller sans toi?
--Je n'en sais rien, répondit Sophie en soupirant; je sais seulement que
depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle veut me laisser seule
ici pendant qu'elle fera un voyage en Italie.
--En seras-tu fâchée? dit Camille.
--Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je serai si
heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement grondée, je ne
serai plus seule, abandonnée pendant des journées entières, n'apprenant
rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il m'arrive bien souvent de
pleurer plusieurs heures de suite, sans que personne y fasse attention,
sans que personne cherche à me consoler.»
Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites
l'entourèrent, l'embrassèrent, et réussirent à la consoler; dix minutes
après, elles couraient dans le jardin et jouaient à cache-cache; Sophie
riait et s'amusait autant que les autres.
Après deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient très chaud,
elles rentrèrent à la maison.
«Dieu! que j'ai soif! dit Sophie.
MADELEINE.
Pourquoi ne bois-tu pas?
SOPHIE.
Parce que ma belle-mère me le défend.
MARGUERITE.
Comment! Tu ne peux même pas boire un verre d'eau?
SOPHIE.
Rien absolument, jusqu'au dîner, et à dîner, un verre seulement.
MARGUERITE.
Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela.»
«Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de Mme Fichini.
Venez ici, mademoiselle, tout de suite.»
Sophie, pâle et tremblante, se dépêcha d'entrer au salon où était Mme
Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la pauvre
Sophie; elles restèrent dans le petit salon, tremblant aussi et écoutant
de toutes leurs oreilles.
MADAME FICHINI, _avec colère_.
Approchez, petite voleuse; pourquoi avez-vous bu le vin?
SOPHIE, _tremblante_.
Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin.
MADAME FICHINI, _la poussant rudement_.
Quel vin, menteuse? Celui du carafon qui est dans mon cabinet de
toilette.
SOPHIE, _pleurant_.
Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu votre vin, que je ne suis pas
entrée dans votre cabinet.
MADAME FICHINI.
Ah! vous n'êtes pas entrée dans mon cabinet! et vous n'êtes pas entrée
par la fenêtre! et qu'est-ce donc que ces marques que vos pieds ont
laissées sur le sable, devant la fenêtre du cabinet?
SOPHIE.
Je vous assure, maman....»