Camille et Madeleine n'étaient jamais élégantes; leur toilette était

simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de Camille et les

cheveux châtain clair de Madeleine, doux comme de la soie, étaient

partagés en deux touffes bien lissées, bien nattées et rattachées

au-dessus de l'oreille par de petits peignes; lorsqu'on avait du monde à

dîner, on y ajoutait un noeud en velours noir. Leurs robes étaient en

percale blanche tout unie; un pantalon à petits plis et des brodequins

en peau complétaient cette simple toilette. Marguerite était habillée de

même; seulement ses cheveux noirs, au lieu d'être relevés, tombaient en

boucles sur son joli petit cou blanc et potelé. Toutes trois avaient le

cou et les bras nus quand il faisait chaud; le jour dont nous parlons,

la chaleur était étouffante.

[Illustration: Mme de Fleurville avait à dîner quelques voisins.]

Quelques instants avant l'heure du dîner, Mme Fichini arriva avec une

toilette d'une élégance ridicule pour la campagne. Sa robe de soie lilas

clair était garnie de trois amples volants bordés de ruches, de

dentelles, de velours; son corsage était également bariolé de mille

enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que sa jupe; l'ampleur de

cette jupe était telle, que Sophie avait été reléguée sur le devant de

la voiture, au fond de laquelle s'étalait majestueusement Mme Fichini et

sa robe. La tête de Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de

volants qui la couvraient. La calèche était découverte; la société était

sur le perron. Mme Fichini descendit triomphante, grasse, rouge,

bourgeonnée. Ses yeux étincelaient d'orgueil satisfait; elle croyait

devoir être l'objet de l'admiration générale avec sa robe de mère

Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau à plumes de mille couleurs

couvrant ses cheveux roux, et son cordon de diamants sur son front

bourgeonné. Elle vit avec une satisfaction secrète les toilettes simples

de toutes ces dames; Mmes de Fleurville et de Rosbourg avaient des robes

de taffetas noir uni; aucune coiffure n'ornait leurs cheveux, relevés en

simples bandeaux et nattés par derrière; les dames du voisinage étaient

les unes en mousseline unie, les autres en soie légère; aucune n'avait

ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire. Mme Fichini ne se

trompait pas en pensant à l'effet que ferait sa toilette; elle se trompa

seulement sur la nature de l'effet qu'elle devait produire: au lieu

d'être de l'admiration, ce fut une pitié moqueuse.

«Me voici, chères dames, dit-elle en descendant de voiture et en

montrant son gros pied chaussé de souliers de satin lilas pareil à la

robe, et à bouffettes de dentelle; me voici avec Sophie comme saint Roch

et son chien.»

Sophie, masquée d'abord par la robe de sa belle-mère, apparut à son

tour, mais dans une toilette bien différente: elle avait une robe de

grosse percale faite comme une chemise, attachée à la taille avec un

cordon blanc; elle tenait ses deux mains étalées sur son ventre.

[Illustration: «Me voici, chères dames» dit-elle en descendant de

voiture.]

«Faites la révérence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas donc!

A quoi sert le maître de danse que j'ai payé tout l'hiver dix francs la

leçon et qui vous a appris à saluer, à marcher et à avoir de la grâce?

Quelle tournure a cette sotte avec ses mains sur son ventre!

--Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville: va embrasser tes

amies. Quelle belle toilette vous avez, madame! ajouta-t-elle pour

détourner les pensées de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous ne méritons

pas de pareilles élégances, avec nos toilettes toutes simples.

--Comment donc, chère dame! vous valez bien la peine qu'on s'habille. Il

faut bien user ses vieilles robes à la campagne.»

Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, près de Mme de

Rosbourg; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses jupons

repoussèrent le fauteuil au moment où elle s'asseyait, et l'élégante Mme

Fichini tomba par terre....

Un rire général salua cette chute, rendue ridicule par le ballonnement

de tous les jupons, qui restèrent bouffants, faisant un énorme cerceau

au-dessus de Mme Fichini, et laissant à découvert deux grosses jambes

dont l'une gigotait avec emportement, tandis que l'autre restait

immobile dans toute son ampleur.

Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini étendue sur le plancher, comprima

son envie de rire, s'approcha d'elle et lui offrit son aide pour la

relever; mais ses efforts furent impuissants, et il fallut que deux

voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en aide.

A trois, ils parvinrent à relever Mme Fichini; elle était rouge,

furieuse, moins de sa chute que des rires excités par cet accident, et

se plaignait d'une foulure à la jambe.

Sophie se tint prudemment à l'écart, pendant que sa belle-mère recevait

les soins de ces dames; quand le mouvement fut calmé et que tout fut

rentré dans l'ordre, elle demanda tout bas à Camille de s'éloigner.

«Pourquoi veux-tu t'en aller? dit Camille; nous allons dîner à

l'instant.»

Sophie, sans répondre, écarta un peu ses mains de son ventre, et

découvrit une énorme tache de café au lait.

SOPHIE, _très bas_.

Je voudrais laver cela.

CAMILLE, _bas_.

Comment as-tu pu faire cette tache en voiture?

SOPHIE, _bas_.

Ce n'est pas en voiture, c'est ce matin à déjeuner: j'ai renversé mon

café sur moi.

CAMILLE, _bas_.

Pourquoi n'as-tu pas changé de robe pour venir ici?

[Illustration: Un rire général salua cette chute.... (Page 79.)]

SOPHIE, _bas_.

Maman ne veut pas; depuis que je suis tombée dans la mare, elle veut que

j'aie des robes faites comme des chemises, et que je les porte pendant

trois jours.

CAMILLE, _bas_.

Ta bonne aurait dû au moins laver cette tache, et repasser ta robe.

SOPHIE, _bas_.

Maman le défend; ma bonne n'ose pas.»

Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite; toutes quatre s'en

vont. Elles courent dans leur chambre; Madeleine prend de l'eau,

Marguerite du savon: elles lavent, elles frottent avec tant d'activité

que la tache disparaît; mais la robe reste mouillée, et Sophie continue

à y appliquer ses mains jusqu'à ce que tout soit sec. Elles rentrent

toutes au salon au moment où l'on allait se mettre à table. Mme Fichini

boite un peu; elle est enchantée de l'intérêt qu'elle croit inspirer, et

ne fait pas attention à Sophie, qui en profite pour manger comme quatre.

Après dîner, toute la société va se promener. On se dirige vers le

potager; Mme de Fleurville fait admirer une poire d'espèce nouvelle,

d'une grosseur et d'une saveur remarquables. Le poirier qui la

produisait était tout jeune et n'en avait que quatre.

Tout le monde s'extasiait sur la grosseur extraordinaire de ces poires.

«Je vous engage, mesdames et messieurs, à venir les manger dans huit

jours; elles auront encore grossi et seront mûres à point», dit Mme de

Fleurville.

Chacun accepta l'invitation; on continua la revue des fruits et des

fleurs.

Sophie suivait avec Camille, Madeleine et Marguerite. Les belles poires

la tentaient; elle aurait bien voulu les cueillir et les manger; mais

comment faire? Tout le monde la verrait.... «Si je pouvais rester toute

seule en arrière! se dit-elle. Mais comment pourrai-je éloigner Camille,

Madeleine et Marguerite? Qu'elles sont ennuyeuses de ne jamais me

laisser seule!»

Tout en cherchant le moyen de rester seule derrière ses amies, elle

sentit que sa jarretière tombait.

«Bon! voilà un prétexte.»

Et, s'arrêtant près du poirier tentateur, elle se mit à arranger sa

jarretière, regardant du coin de l'oeil si ses amies continuaient leur

chemin.

«Que fais-tu là? dit Camille en se retournant.

SOPHIE.

J'arrange ma jarretière, qui est défaite.

CAMILLE.

Veux-tu que je t'aide?

SOPHIE.

Non, non, merci; j'aime mieux m'arranger moi-même.

CAMILLE.

Je vais t'attendre alors.

SOPHIE, _avec impatience_.

Mais non, va-t'en, je t'en supplie! tu me gênes.»

Camille, surprise de l'irritation de Sophie, alla rejoindre Madeleine et

Marguerite.

Aussitôt qu'elle fut éloignée, Sophie allongea le bras, saisit une

poire, la détacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle étendit

le bras, et, au moment où elle cueillait la seconde poire, Camille se

retourna et vit Sophie retirer précipitamment sa main et cacher quelque

chose sous sa robe.

Camille, la sage, l'obéissante Camille, qui eût été incapable d'une si

mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de commettre

Sophie.

CAMILLE, _riant_.

Que fais-tu donc là, Sophie? Qu'est-ce que tu mets dans ta poche? et

pourquoi es-tu si rouge?

SOPHIE, _avec colère_.

Je ne fais rien du tout, mademoiselle; je ne mets rien dans ma poche et

je ne suis pas rouge du tout.

CAMILLE, _avec gaieté_.

Pas rouge! Ah! vraiment oui, tu es rouge. Madeleine, Marguerite,

regardez donc Sophie: elle dit qu'elle n'est pas rouge.

SOPHIE, _pleurant_.

Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est pour me taquiner, pour me faire

gronder que tu cries tant que tu peux que je suis rouge; je ne suis pas

rouge du tout. C'est bien méchant à toi.

CAMILLE, _avec la plus grande surprise_.

Sophie, ma pauvre Sophie, mais qu'as-tu donc? Je ne voulais certainement

pas te taquiner, encore moins te faire gronder. Si je t'ai fait de la

peine, pardonne-moi.»

Et la bonne petite Camille courut à Sophie pour l'embrasser. En

s'approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la

repoussait; elle baissa les yeux, vit l'énorme poche de Sophie, y porta

involontairement la main, sentit les poires, regarda le poirier et

comprit tout.

«Ah! Sophie, Sophie! lui dit-elle d'un ton de reproche, comme c'est mal,

ce que tu as fait!

--Laisse-moi tranquille, petite espionne, répondit Sophie avec

emportement; je n'ai rien fait: tu n'as pas le droit de me gronder;

laisse-moi, et ne t'avise pas de rapporter contre moi.

--Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse; je ne veux pas rester

près de toi et de ta poche pleine de poires volées.»

La colère de Sophie fut alors à son comble; elle levait la main pour

frapper Camille, lorsqu'elle réfléchit qu'une scène attirerait

l'attention et qu'elle serait surprise avec les poires. Elle abaissa son

bras levé, tourna le dos à Camille, et, s'échappant par une porte du

potager, courut se cacher dans un massif pour manger les fruits dérobés.

Camille resta immobile, regardant Sophie qui s'enfuyait; elle ne

s'aperçut pas du retour de toute la société et de la surprise avec

laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.

«Hélas! chère madame, s'écria Mme Fichini, deux de vos belles poires ont

disparu!»

Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames.

«Sais-tu ce qu'elles sont devenues, Camille?» demanda Mme de Fleurville.

Camille ne mentait jamais.

«Oui, maman, je le sais.

--Tu as l'air d'une coupable. Ce n'est pas toi qui les as prises?

--Oh non! maman.

--Mais alors où sont-elles? Qui est-ce qui s'est permis de les

cueillir?»

Camille ne répondit pas.

MADAME DE ROSBOURG.

Réponds, ma petite Camille; puisque tu sais où elles sont, tu dois le

dire.

CAMILLE, _hésitant_.

Je..., je... ne crois pas, madame,... je... ne dois pas dire....

MADAME FICHINI, _riant aux éclats_.

Ha, ha, ha! c'est comme Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment

ensuite. Ha, ha, ha! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon démon!

Ha, ha, ha! fouettez-la, chère madame, elle avouera.

CAMILLE, _avec vivacité_.

Non, madame, je ne fais pas comme Sophie; je ne vole pas, et je ne mens

jamais!

MADAME DE FLEURVILLE.

Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que sont devenues ces poires, ne

veux-tu pas le dire?»

Camille baisse les yeux, rougit et répond tout bas: «Je ne peux pas».

Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincérité de Camille,

qu'elle n'hésita pas à la croire innocente; elle soupçonna vaguement que

Camille se taisait par générosité; elle le dit tout bas à Mme de

Fleurville, qui regarda longuement sa fille, secoua la tête et s'éloigna

avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini. Cette dernière riait toujours d'un

air moqueur. La pauvre Camille, restée seule, fondit en larmes.

Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsqu'elle s'entendit appeler

par Madeleine, Sophie et Marguerite.

«Camille! Camille! où es-tu donc? nous te cherchons depuis un quart

d'heure.»

Camille sécha promptement ses larmes, mais elle ne put cacher la rougeur

de ses yeux et le gonflement de son visage.

«Camille, ma chère Camille, pourquoi pleures-tu? lui demanda Marguerite

avec inquiétude.

--Je... ne pleure pas: seulement... j'ai..., j'ai... du chagrin.»

Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommença à sangloter.

Madeleine et Marguerite l'entourèrent de leurs bras et la couvrirent de

baisers, en lui demandant avec instance de leur confier son chagrin.

Aussitôt que Camille put parler, elle leur raconta qu'on la soupçonnait

d'avoir mangé les belles poires que leur maman conservait si

soigneusement. Sophie, qui était restée impassible jusqu'alors, rougit,

se troubla, et demanda enfin d'une voix tremblante d'émotion: «Est-ce

que tu n'as pas dit... que tu savais..., que tu connaissais....

CAMILLE.

Oh non! je ne l'ai pas dit; je n'ai rien dit.

MADELEINE.

Comment! est-ce que tu sais qui a pris les poires?

CAMILLE, _très bas_.

Oui.

MADELEINE.

Et pourquoi ne l'as-tu pas dit?»

Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne répondit pas.

Sophie se troublait de plus en plus; Madeleine et Marguerite

s'étonnaient de l'embarras de Camille, de l'agitation de Sophie. Enfin

Sophie, ne pouvant plus contenir son sincère repentir et sa

reconnaissance envers la généreuse Camille, se jeta à genoux devant elle

en sanglotant: «Pardon, oh! pardon, Camille, bonne Camille! J'ai été

méchante, bien méchante; ne m'en veux pas.»

Marguerite regardait Sophie d'un oeil enflammé de colère; elle ne lui

pardonnait pas d'avoir causé un si vif chagrin à sa chère Camille.

«Méchante Sophie, s'écria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire du mal;

tu as fait punir un jour ma chère Camille, aujourd'hui tu la fais

pleurer; je te déteste, et cette fois-ci c'est pour tout de bon: car,

grâce à toi, tout le monde croit Camille gourmande, voleuse et

menteuse.»

Sophie tourna vers Marguerite son visage baigné de larmes et lui

répondit avec douceur:

«Tu me fais penser, Marguerite, que j'ai encore autre chose à faire qu'à

demander pardon à Camille; je vais de ce pas, ajouta-t-elle en se

levant, dire à ma belle-mère et à ces dames que c'est moi qui ai volé

les poires, que c'est moi qui dois subir une sévère punition; et que

toi, bonne et généreuse Camille, tu ne mérites que des éloges et des

récompenses.

--Arrête, Sophie, s'écria Camille en la saisissant par le bras; et toi,

Marguerite, rougis de ta dureté, sois touchée de son repentir.»

Marguerite, après une lutte visible, s'approcha de Sophie et l'embrassa

les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et cherchait à dégager sa

main de celle de Camille pour courir à la maison et tout avouer. Mais

Camille la retint fortement et lui dit:

«Écoute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une très grande faute; mais

tu l'as déjà réparée en partie par ton repentir. Fais-en l'aveu à maman

et à Mme de Rosbourg; mais pourquoi le dire à ta belle-mère, qui est si

sévère et qui te fouettera impitoyablement?

--Pourquoi? pour qu'elle ne te croie plus coupable. Elle me fouettera,

je le sais; mais ne l'aurai-je pas mérité?»

A ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre à laquelle étaient

adossés les enfants et dont la porte était ouverte.

«J'ai tout entendu, mes enfants, dit-elle; j'arrivais dans la serre au

moment où vous accouriez près de Camille, et c'est moi qui me charge de

toute l'affaire. Je raconterai à Mme de Fleurville la vérité; je la

cacherai à Mme Fichini, à laquelle je dirai seulement que l'innocence

de Camille a été reconnue par l'aveu du coupable, que je me garderai

bien de nommer. Ma petite Camille, ta conduite a été belle, généreuse,

au-dessus de tout éloge. La tienne, Sophie, a été bien mauvaise au

commencement, belle et noble à la fin; toi, Marguerite, tu as été trop

sévère, ta tendresse pour Camille t'a rendue cruelle pour Sophie; et

toi, Madeleine, tu as été bonne et sage. Maintenant, tâchons de tout

oublier et de finir gaiement la journée. Je vous ai ménagé une surprise:

on va tirer une loterie; il y a des lots pour chacune de vous.»

Cette annonce dissipa tous les nuages; les visages reprirent un air

radieux, et les quatre petites filles, après s'être embrassées,

coururent au salon. On les attendait pour commencer.

Sophie gagna un joli ménage et une papeterie;

Camille, un joli bureau avec une boîte de couleurs, cent gravures à

enluminer, et tout ce qui est nécessaire pour dessiner, peindre et

écrire;

Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie boîte à

ouvrage avec tout ce qu'il fallait pour travailler;

Marguerite, une charmante poupée en cire et un trousseau complet dans

une jolie commode.

X

LA POUPÉE MOUILLÉE

Après avoir bien joué, bien causé, pris des glaces et des gâteaux,

Sophie partit avec sa belle-mère; Camille, Madeleine et Marguerite

allèrent se coucher.

Mme de Fleurville embrassa mille fois Camille; Mme de Rosbourg lui avait

raconté l'histoire des poires, et toutes deux avaient expliqué à Mme

Fichini l'innocence de Camille sans faire soupçonner Sophie.

Marguerite était enchantée de sa jolie poupée et de son trousseau. Dans

le tiroir d'en haut de la commode, elle avait trouvé:

1 chapeau rond en paille avec une petite plume blanche et des rubans de

velours noir;

1 capote en taffetas bleu avec des roses pompons;

1 ombrelle verte à manche d'ivoire;

6 paires de gants;

4 paires de brodequins;

2 écharpes en soie;

1 manchon et une pèlerine en hermine.

Dans le second tiroir:

6 chemises de jour;

6 chemises de nuit;

6 pantalons;

6 jupons festonnés et garnis de dentelle;

6 paires de bas;

6 mouchoirs;

6 bonnets de nuit;

6 cols;

6 paires de manches;

2 corsets;

2 jupons de flanelle;

6 serviettes de toilette;

6 draps;

6 taies d'oreiller;

6 petits torchons;

Un sac contenant des éponges, un démêloir, un peigne fin, une brosse à

tête, une brosse à peignes.

Dans le troisième tiroir étaient toutes les robes et les manteaux et

mantelets; il y avait:

1 robe en mérinos écossais;

1 robe en popeline rose;

1 robe en taffetas noir;

1 robe en étoffe bleue;

1 robe en mousseline blanche;

1 robe en nankin;

1 robe en velours noir;

1 robe de chambre en taffetas lilas;

1 casaque en drap gris;

1 casaque en velours noir;

1 talma en soie noire;

1 mantelet en velours gros bleu;

1 mantelet en mousseline blanche brodée.

Marguerite avait appelé Camille et Madeleine pour voir toutes ces belles

choses; ce jour-là et les jours suivants elles employèrent leur temps à

habiller, déshabiller, coucher et lever la poupée.

Un après-midi Mme de Fleurville les appela:

«Camille, Madeleine, Marguerite, mettez vos chapeaux; nous allons faire

une promenade.

CAMILLE.

Allons vite avec maman! Marguerite, laisse ta poupée et courons.

MARGUERITE.

Non, j'emporte ma poupée avec moi; je veux l'avoir toujours dans mes

bras.

MADELEINE.

Si tu la laisses traîner, elle sera sale et chiffonnée.

MARGUERITE.

Mais je ne la laisserai pas traîner, puisque je la porterai dans mes

bras.

CAMILLE.

C'est bon, c'est bon; laissons-la faire, Madeleine; elle verra bien tout

à l'heure qu'une poupée gêne pour courir.»

Marguerite s'entêta à garder sa poupée, et toutes trois rejoignirent

bientôt Mme de Fleurville.

«Où allons-nous, maman? dit Camille.

--Au moulin de la forêt, mes enfants.»

Marguerite fit une petite grimace, parce que le moulin était au bout

d'une longue avenue et que la poupée était un peu lourde pour ses petits

bras.

Arrivée à la moitié du chemin, Mme de Fleurville, qui craignait que les

enfants ne fussent fatigués, s'assit au pied d'un gros arbre, et leur

dit de se reposer pendant qu'elle lirait; elle tira un livre de sa

poche; Marguerite s'assit près d'elle, mais Camille et Madeleine, qui

n'étaient pas fatiguées, couraient à droite, à gauche, cueillant des

fleurs et des fraises.

«Camille, Camille, s'écria Madeleine, viens vite; voici une grande place

pleine de fraises.»

Camille accourut et appela Marguerite.

«Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises: elles sont

mûres et excellentes.»

Marguerite se dépêcha de rejoindre ses amies, qui déposaient leurs

fraises dans de grandes feuilles de châtaignier. Elle se mit aussi à en

cueillir; mais, gênée par sa poupée, elle ne pouvait à la fois les

ramasser et les tenir dans sa main, où elles s'écrasaient à mesure

qu'elle les cueillait.

«Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupée? se dit-elle tout bas;

elle me gêne pour courir, pour cueillir et garder mes fraises. Si je la

posais au pied de ce gros chêne?... il y a de la mousse; elle sera très

bien.»

Elle assit la poupée au pied de l'arbre, sauta de joie d'en être

débarrassée, et cueillit des fraises avec ardeur.

Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux, regarda le

ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa poche, se leva et

appela les enfants.

«Vite, vite, mes petites, retournons à la maison: voilà un orage qui

s'approche; tâchons de rentrer avant que la pluie commence.»

Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent à Mme

de Fleurville.

MADAME DE FLEURVILLE.

Nous n'avons pas le temps de nous régaler de fraises, mes enfants;

emportez-les avec vous. Voyez comme le ciel devient noir; on entend déjà

le tonnerre.

MARGUERITE.

Ah! mon Dieu! j'ai peur.

MADAME DE FLEURVILLE.

De quoi as-tu peur, Marguerite?

MARGUERITE.

Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi.

MADAME DE FLEURVILLE.

D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est généralement sur les arbres ou

sur les cheminées, qui sont plus élevés et présentent une pointe aux

nuages: ensuite le tonnerre ne te ferait aucun mal quand même il

tomberait sur toi, parce que tu as un fichu de soie et des rubans de

soie à ton chapeau.

MARGUERITE.

Comment? la soie chasse le tonnerre?

MADAME DE FLEURVILLE.

Oui, le tonnerre ne touche jamais aux personnes qui ont sur elles

quelque objet en soie. L'été dernier, un de mes amis qui demeure à

Paris, rue de Varennes, revenait chez lui par un orage épouvantable; le

tonnerre est tombé sur lui, a fondu sa montre, sa chaîne, les boucles de

son gilet, les clefs qui étaient dans sa poche, les boutons d'or de son

habit, sans lui faire aucun mal, sans même l'étourdir, parce qu'il avait

une ceinture de soie qu'il porte pour se préserver de l'humidité.

MARGUERITE.

Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai plus peur du

tonnerre.

MADAME DE FLEURVILLE.

Voilà le vent d'orage qui s'élève; courons vite, dans dix minutes la

pluie tombera à torrents.

Les trois enfants se mirent à courir.

Mme de Fleurville suivait en marchant très vite; mais elles avaient beau

se dépêcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les gouttes

commencèrent à tomber plus serrées, le vent soufflait avec violence; les

enfants avaient relevé leurs jupons sur leurs têtes, elles riaient tout

en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs jupons gonflés par le

vent, des larges gouttes qui les mouillaient, et elles espéraient bien

recevoir tout l'orage avant d'arriver à la maison. Mais elles entraient

dans le vestibule au moment où la grêle et la pluie commençaient à leur

fouetter le visage et à les tremper.

«Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes enfants», dit

Mme de Fleurville.

Et elle-même monta dans sa chambre pour ôter ses vêtements mouillés.

Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soirée; la pluie

continua de tomber avec violence; les petites jouèrent à cache-cache

dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg jouèrent avec elles

jusqu'à huit heures. Marguerite alla se coucher; Camille et Madeleine,

fatiguées de leurs jeux, prirent chacune un livre; elles lisaient

attentivement: Camille, le _Robinson suisse_, Madeleine, les contes de

Grimm, lorsque Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et

criant.

Camille et Madeleine jetèrent leurs livres et se précipitèrent avec

terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg s'étaient

aussi levées précipitamment et interrogeaient Marguerite sur la cause de

ses cris.

Marguerite ne pouvait répondre; les larmes la suffoquaient. Mme de

Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et, s'étant assurée

que la petite fille n'était pas blessée, elle s'inquiéta plus encore du

désespoir de Marguerite.

Enfin elle put articuler: «Ma... poupée,... ma... poupée....

--Qu'est-il donc arrivé? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite,...

parle,... je t'en prie.

Les petites filles modèles(#35404) · 第 3 / 12 段