CAMILLE.

Non, ma chère Madeleine, je ne veux pas que tu te prives pour moi; tu en

mangeras, je t'en prie.

MADELEINE.

Non, non, Camille, j'y suis décidée. Je n'aurais aucun plaisir à manger

de bonnes choses dont tu serais privée.»

Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassèrent vingt

fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda à Camille de ne

parler à personne de sa résolution.

«Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en manger, ou

bien j'aurais l'air de vouloir la forcer à te pardonner.»

Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dîner: mais elle

résolut de raconter ensuite la généreuse privation que s'était imposée

sa bonne petite soeur: car Madeleine avait d'autant plus de mérite

qu'elle était, comme Camille, un peu gourmande.

L'heure du dîner vint; les enfants étaient tristes tous les trois. Le

plat sucré se trouva être des croquettes de riz, que Madeleine aimait

extrêmement.

MADAME DE FLEURVILLE.

Madeleine, donne-moi ton assiette, que je te serve des croquettes.

MADELEINE.

Merci, maman, je n'en mangerai pas.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui les aimes tant!

MADELEINE.

Je n'ai plus faim, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu m'as demandé tout à l'heure des pommes de terre, et je t'en ai refusé

parce que je pensais aux croquettes de riz, que tu aimes mieux que tout

autre plat sucré.

MADELEINE, _embarrassée et rougissante_.

J'avais encore un peu faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout.»

Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et confuse;

elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite, dans la crainte

que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit grondée.

Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui cache, et

n'insiste plus.

Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pêches et une

corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de larmes; elle

pense avec chagrin que c'est pour elle que sa soeur se prive de si

bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les deux corbeilles des

regards d'envie.

«Veux-tu commencer par le raisin ou par une pêche, Madeleine? demanda

Mme de Fleurville.

--Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.

--Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de plus en

plus surprise; il est excellent.

--Non, maman, répondit Madeleine qui se sentait faiblir à la vue de ces

beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis fatiguée, je

voudrais me coucher.

--Tu n'es pas souffrante, chère petite? lui demanda sa mère avec

inquiétude.

--Non, maman, je me porte très bien; seulement je voudrais me coucher.»

Et Madeleine, se levant, alla dire adieu à sa maman et à Mme de

Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci demanda d'une

voix tremblante à Mme de Fleurville la permission de suivre Madeleine.

Mme de Fleurville, qui avait pitié de son agitation, le lui permit. Les

deux soeurs partirent ensemble.

Cinq minutes après, tout le monde sortit de table; on trouva dans le

salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les bras

l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta pour se

coucher.

Camille était restée au milieu du salon, suivant des yeux Madeleine et

répétant:

«Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne!

--Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe par la

tête de Madeleine. Elle refuse le plat sucré, elle refuse le dessert, et

elle va se coucher une heure plus tôt qu'à l'ordinaire.

--Si vous saviez, ma chère maman, comme Madeleine m'aime et comme elle

est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour être privée

comme moi; et elle est allée se coucher parce qu'elle avait peur de ne

pouvoir résister au raisin, qui était si beau et qu'elle aime tant!

--Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser!» s'écria Mme de

Fleurville.

Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots à l'oreille de

Mme de Rosbourg, qui passa immédiatement dans la salle à manger.

Mme de Fleurville et Camille montèrent chez Madeleine qui venait de se

coucher; ses grands yeux bleus étaient fixés sur un portrait de Camille,

auquel elle souriait.

Mme de Fleurville s'approcha de son lit, la serra tendrement dans ses

bras et lui dit:

«Ma chère petite, ta générosité a racheté la faute de ta soeur et

effacé la punition. Je lui pardonne à cause de toi, et vous allez toutes

deux manger des croquettes, du raisin et des pêches que j'ai fait

apporter.»

Au même moment, Élisa la bonne entra, apportant des croquettes de riz

sur une assiette, du raisin et des pêches sur une autre. Tout le monde

s'embrassa, Mme de Fleurville descendit pour rejoindre Mme de Rosbourg.

Camille raconta à Élisa combien Madeleine avait été bonne; toutes deux

donnèrent à Élisa une part de leur dessert, et après avoir bien causé,

s'être bien embrassées, avoir fait leur prière de tout leur coeur,

Camille se déshabilla, et toutes deux s'endormirent pour rêver

soufflets, gronderies, tendresse, pardon et raisin.

VIII

LES HÉRISSONS

Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises sur

leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.

«Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir des hérissons

qu'on a attrapés; il y en a quatre, la mère et les trois petits.»

Camille et Madeleine se levèrent promptement et coururent voir les

hérissons, qu'on avait mis dans un panier.

CAMILLE.

Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils n'ont ni tête ni

pattes.

MADELEINE.

Je crois qu'ils se sont roulés en boule, et que leurs têtes et leurs

pattes sont cachées.

CAMILLE.

Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du panier.

MADELEINE.

Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?

CAMILLE.

Tu vas voir.

Camille prend le panier, le renverse: les hérissons se trouvent par

terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hérissons se déroule,

sort sa tête, puis ses pattes; les autres petits font de même et

commencent à marcher, à la grande joie des petites filles, qui restaient

immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la mère commença aussi à se

dérouler lentement et avança un peu la tête. Quand elle aperçut les

trois enfants, elle resta quelques instants indécise; puis, voyant que

personne ne bougeait, elle s'allongea tout à fait, poussa un cri en

appelant ses petits et se mit à trottiner pour se sauver.

«Les hérissons se sauvent! s'écria Marguerite; les voilà qui courent

tous du côté du bois.»

Au même moment le garde accourut.

«Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont déroulées! Il ne fallait pas

les lâcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal à les rattraper.»

Et le garde courut après les hérissons, qui allaient presque aussi vite

que lui; déjà ils avaient gagné la lisière du bois; la mère pressait et

poussait ses petits. Ils n'étaient plus qu'à un pas d'un vieux chêne

creux dans lequel ils devaient trouver un refuge assuré; le garde était

encore à sept ou huit pas en arrière, ils avaient le temps de se

soustraire au danger qui les menaçait, lorsqu'une détonation se fit

entendre. La mère roula morte à l'entrée du chêne creux; les petits,

voyant leur mère arrêtée, s'arrêtèrent également.

Le garde, qui avait tiré son coup de fusil sur la mère, se précipita sur

les petits et les jeta dans son carnier.

Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.

«Pourquoi avez-vous tué cette pauvre bête, méchant Nicaise? dit Camille

avec indignation.

MADELEINE.

Les pauvres petits vont mourir de faim à présent.

NICAISE.

Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim qu'ils vont mourir: je

vais les tuer.

MARGUERITE, _joignant les mains_.

Oh! pauvres petits! ne les tuez pas, je vous en prie, Nicaise.

NICAISE.

Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est mauvais, le

hérisson: ça détruit les petits lapins, les petits perdreaux.

D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas sans leur mère.

CAMILLE.

Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander à maman de sauver

ces malheureuses petites bêtes.»

Toutes trois coururent au salon, où travaillaient Mme de Fleurville et

Mme de Rosbourg.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Maman, maman, madame, les pauvres hérissons! ce méchant Nicaise va les

tuer! La pauvre mère est morte! Il faut les sauver, vite, vite!

MADAME DE FLEURVILLE.

Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver? Pourquoi «méchant Nicaise»?

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Il faut aller vite. C'est Nicaise. Il ne nous écoute pas. Ces pauvres

petits!

MADAME DE ROSBOURG.

Vous parlez toutes trois à la fois, mes chères enfants; nous ne

comprenons pas ce que vous demandez. Madeleine, parle seule, toi qui es

moins agitée et moins essoufflée.

MADELEINE.

C'est Nicaise qui a tué une mère hérisson; il y a trois petits, il veut

les tuer aussi; il dit que les hérissons sont mauvais, qu'ils tuent les

petits lapins.

CAMILLE.

Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de mauvaises bêtes.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et pourquoi mentirait-il, Camille?

CAMILLE.

Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu le crois donc bien méchant? Pour avoir le plaisir de tuer de pauvres

petites bêtes inoffensives, il inventerait contre elles des calomnies!

CAMILLE.

C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez sauver ces petits

hérissons? Ils sont si gentils!

MADAME DE ROSBOURG, _souriant_.

Des hérissons gentils? c'est une rareté. Mais, chère amie, nous

pourrions aller voir ce qu'il en est et s'il y a moyen de laisser vivre

ces pauvres orphelins.»

Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigèrent vers le

bois où on avait laissé le garde et les hérissons.

Plus de garde, plus de hérissons, ni morts ni vivants. Tout avait

disparu.

CAMILLE.

O mon Dieu! ces pauvres hérissons! je suis sûre que Nicaise les a tués.

MADAME DE FLEURVILLE.

Nous allons voir cela; allons jusque chez lui.»

Les trois petites coururent en avant. Elles se précipitèrent avec

impétuosité dans la maison du garde.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Où sont les hérissons? Où les avez-vous mis, Nicaise?

Le garde dînait avec sa femme. Il se leva lentement et répondit avec la

même lenteur:

«Je les ai jetés à l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du

potager.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Comme c'est méchant! comme c'est vilain! Maman, maman, voilà Nicaise qui

a jeté les petits hérissons dans la mare.»

Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient à la porte.

MADAME DE FLEURVILLE.

Vous avez eu tort de ne pas attendre, Nicaise: mes petites désiraient

garder ces hérissons.

NICAISE.

Pas possible, madame; ils auraient péri avant deux jours: ils étaient

trop petits. D'ailleurs c'est une méchante race que le hérisson. Il faut

la détruire.»

Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et consternées.

«Que faire, mes chères petites, sinon oublier ces hérissons? Nicaise a

cru bien faire en les tuant; et, en vérité, qu'en auriez-vous fait?

Comment les nourrir, les soigner?»

Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais ces

hérissons leur faisaient pitié; elles ne répondirent rien et revinrent à

la maison un peu abattues.

Elles allaient reprendre leurs leçons, lorsque Sophie arriva sur un âne

avec sa bonne.

Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dîner et qu'elle se

débarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.

SOPHIE.

Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh bien, Marguerite, tu

t'éloignes?

MARGUERITE.

Vous avez fait punir l'autre jour ma chère Camille: je ne vous aime pas,

mademoiselle.

CAMILLE.

Écoute, Marguerite, je méritais d'être punie pour m'être mise en colère:

c'est très vilain de s'emporter.

MARGUERITE, _l'embrassant tendrement_.

C'est pour moi, ma chère Camille, que tu t'es mise en colère. Tu es

toujours si bonne! Jamais tu ne te fâches.»

Sophie avait commencé par rougir de colère; mais le mouvement de

tendresse de Marguerite arrêta ce mauvais sentiment; elle sentit ses

torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:

«Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui suis la

coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en répondant durement à la

pauvre petite Marguerite, qui défendait tes fraises. C'est moi qui ai

provoqué ta juste colère en repoussant Marguerite et la jetant à terre;

j'ai abusé de ma force, j'ai froissé tous tes bons et affectueux

sentiments. Tu as bien fait de me donner un soufflet; je l'ai mérité,

bien mérité. Et toi aussi, ma bonne petite Marguerite, pardonne-moi;

sois généreuse comme Camille. Je sais que je suis méchante; mais,

ajouta-t-elle en fondant en larmes, je suis si malheureuse!»

A ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se précipitèrent vers Sophie,

l'embrassèrent, la serrèrent dans leurs bras.

«Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas, nous

t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tâcherons de te distraire.»

Sophie sécha ses larmes et essuya ses yeux.

«Merci, mille fois merci, mes chères amies; je tâcherai de vous imiter,

de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une maman douce

et bonne, je serais meilleure! Mais j'ai si peur de ma belle-mère! elle

ne me dit pas ce que je dois faire, mais elle me bat toujours.

--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fâchée de t'avoir

détestée.

--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai été vraiment

détestable le jour où je suis venue.»

Camille et Madeleine demandèrent à Sophie de leur permettre d'achever un

devoir de calcul et de géographie.

«Dans une demi-heure nous aurons fini et nous irons vous rejoindre au

jardin.

MARGUERITE.

Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de devoir à faire.

SOPHIE.

Très volontiers; nous allons courir dehors.

MARGUERITE.

Je vais te raconter ce qui est arrivé ce matin à trois pauvres petits

hérissons et à leur maman.»

Et, tout en marchant, Marguerite raconta toute la scène du matin.

SOPHIE.

Et où les a-t-on jetés, ces hérissons?

MARGUERITE.

Dans la mare du potager.

SOPHIE.

Allons les voir; ce sera très amusant.

MARGUERITE.

Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau: maman l'a défendu.

SOPHIE.

Non, non; nous regarderons de loin.»

Elles coururent vers la mare, et, comme elles ne voyaient rien, elles

approchèrent un peu.

SOPHIE.

En voilà un, en voilà un! je le vois; il n'est pas mort, il se débat.

Approche, approche; vois-tu?

MARGUERITE.

Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se débat! les autres sont morts.

SOPHIE.

Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bâton pour qu'il meure plus

vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.

MARGUERITE.

Tu as raison. Pauvre bête! le voici tout près de nous.

SOPHIE.

Voilà un grand bâton; donne-lui un coup sur la tête, il enfoncera.

MARGUERITE.

Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit hérisson; et puis,

maman ne veut pas que j'approche de la mare.

SOPHIE.

Pourquoi?

MARGUERITE.

Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.

SOPHIE.

Quelle idée! Il n'y a pas le moindre danger.

MARGUERITE.

C'est égal! il ne faut pas désobéir à maman.

SOPHIE.

Eh bien, à moi on n'a rien défendu; ainsi je vais tâcher d'enfoncer ce

petit hérisson.»

Et Sophie, s'avançant avec précaution vers le bord de la mare, allongea

le bras et donna un grand coup au hérisson, avec la longue baguette

qu'elle tenait à la main. Le pauvre animal disparut un instant, puis

revint sur l'eau, où il continua à se débattre. Sophie courut vers

l'endroit où il avait reparu, et le frappa d'un second coup de sa

baguette. Mais, pour l'atteindre, il lui avait fallu allonger beaucoup

le bras; au moment où la baguette retombait, le poids de son corps

l'entraînant, Sophie tomba dans l'eau; elle poussa un cri désespéré et

disparut.

Marguerite s'élança pour secourir Sophie, aperçut sa main qui s'était

accrochée à une touffe de genêt, la saisit, la tira à elle, parvint à

faire sortir de l'eau le haut du corps de la malheureuse Sophie, et lui

présenta l'autre main pour achever de la retirer.

Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd qui

l'entraînait elle-même dans la mare; enfin ses forces trahirent son

courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit tomber avec Sophie.

La courageuse enfant ne perdit pas la tête, malgré l'imminence du danger;

elle se souvint d'avoir entendu dire à Mme de Fleurville que, lorsqu'on

arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour remonter à la surface,

frapper le sol du pied; aussitôt qu'elle sentit le fond, elle donna un

fort coup de pied, remonta immédiatement au-dessus de l'eau, saisit un

poteau qui se trouva à portée de ses mains, et réussit, avec cet appui,

à sortir de la mare.

N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers la

maison en criant: «Au secours, au secours!» Des faucheurs et des

faneuses qui travaillaient près de là accoururent à ses cris.

«Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait Marguerite.

--Mlle Marguerite est tombée dans l'eau, criaient les bonnes femmes; au

secours!

--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite désolée; allez

vite à son secours.»

Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut à la mare,

aperçut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu à la surface

de l'eau, y plongea un long crochet qui servait à charger le foin,

accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea le bras, saisit la

petite fille par la taille, et l'enleva non sans peine.

Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant le

danger qu'elle avait couru elle-même, et ne pensant qu'à celui de

Sophie, pleurait à chaudes larmes et suppliait qu'on ne s'occupât pas

d'elle et qu'on retournât à la mare.

Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentèrent le tumulte en

criant et pleurant avec Marguerite.

Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur

extraordinaire, arrivèrent précipitamment et poussèrent toutes deux un

cri de terreur à la vue de Marguerite, dont les cheveux et les vêtements

ruisselaient.

«Mon enfant, mon enfant! s'écria Mme de Rosbourg. Que t'est-il donc

arrivé? Pourquoi ces cris?

--Maman, ma chère maman, Sophie se noie, Sophie est tombée dans la

mare!»

A ces mots, Mme de Fleurville se précipita vers la mare, suivie du garde

et des domestiques. Elle ne tarda pas à rencontrer la faneuse avec

Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait à chaudes larmes.

Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le désespoir de Marguerite, ne

comprenant pas bien ce qui la désolait ainsi, et sentant la nécessité de

la calmer, lui dit avec assurance:

«Sophie est sauvée, chère enfant; elle va très bien, calme-toi, je t'en

conjure.

--Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne.

--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.»

Cette assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans

résistance.

Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa maman lui demanda

ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta tout, mais en atténuant ce

qu'elle sentait être mauvais dans l'insistance de Sophie à faire périr

le pauvre hérisson et à approcher de la mare, malgré l'avertissement

qu'elle avait reçu.

[Illustration: Elle accrocha la robe et la tira vers le bord. (Page 63.)]

«Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille fois,

si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu as agi comme

une petite fille sage, courageuse et généreuse.... Allons voir ce que

devient Sophie.»

Sophie avait été emportée par Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et

Madeleine, qui l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée,

essuyée, frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la

porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra.

Sophie devint rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et

inattendue de Mme Fichini avait stupéfié tout le monde.

«Qu'est-ce que j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre

jolie robe en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez,

j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.»

Et, avant que personne eût eu le temps de s'y opposer, elle tira de

dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la fouetta à

coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite, les pleurs et les

supplications de Camille et de Madeleine, et les remontrances de Mme de

Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de sévérité. Elle ne cessa de

frapper que lorsque la verge se brisa entre ses mains; alors elle en

jeta les morceaux et sortit de la chambre. Mme de Fleurville la suivit

pour lui exprimer son mécontentement d'une punition aussi injuste que

barbare.

«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen

d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour moi, je

n'en connais pas d'autres.»

Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût chassé

de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui inspirait une pitié

profonde: elle pensa que se brouiller avec la belle-mère, c'était priver

la pauvre enfant de consolations et d'appui. Elle se fit donc violence

et se borna à discuter avec Mme Fichini les inconvénients d'une

répression trop sévère. Tous ces raisonnements échouèrent devant la

sécheresse de coeur et l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et

Mme de Fleurville se vit obligée de patienter et de subir son odieuse

compagnie.

Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et Madeleine,

elles furent surprises de les trouver toutes deux pleurant, et Sophie en

chemise, criant, courant et sautant par excès de souffrance, le corps

rayé et rougi par la verge dont les débris gisaient à terre.

Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement.

[Illustration: Elle s'élança sur Sophie et la fouetta à coups redoublés.

(Page 67.)]

«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite, prête

elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi est-elle

couverte de raies rouges?

--C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère Marguerite.

Pauvre Sophie! pauvre Sophie!»

Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à force

de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa avait raconté

à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini, qui n'avait vu dans

l'accident de sa fille qu'une robe salie, et qui avait puni ce manque de

soin par une si cruelle flagellation. L'indignation de Mme de Rosbourg

égala celle de Mme de Fleurville et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent

supporter la présence de Mme Fichini.

Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands

efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre Sophie

n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le dîner, les

enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini partit, elle promit

d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme le lui demandaient ces

dames.

«Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise créature, dit-elle en

jetant sur Sophie un regard de mépris, je serai enchantée de m'en

débarrasser le plus souvent possible; elle est si méchante, qu'elle

gâte toutes mes parties de plaisir chez mes voisins. Au revoir, chères

dames.... Montez en voiture, petite sotte!» ajouta-t-elle en donnant à

Sophie une grande tape sur la tête.

Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'étaient pas

revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer; elles

rentrèrent au salon, où avec leur maman et avec Mme de Rosbourg elles

causèrent de Sophie et des moyens de la tirer le plus souvent possible

de la maison maternelle. Marguerite était couchée depuis longtemps;

Camille et Madeleine finirent par se coucher aussi, en réfléchissant au

malheur de Sophie et en remerciant le bon Dieu de leur avoir donné une

si excellente mère.

IX

POIRES VOLÉES

Quelques jours après l'aventure des hérissons, Mme de Fleurville avait à

dîner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engagé Mme Fichini et

Sophie.

Les petites filles modèles(#35404) · 第 2 / 12 段