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Au lecteur
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LES
PETITES FILLES
MODÈLES
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
=Nouveaux Contes de Fées= Un vol. avec 46 grav. d'après G. DORÉ.
=Les petites Filles modèles=
Un vol. av. 21 grav. d'après BERTALL.
=Les malheurs de Sophie= Un vol. av. 48 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=Les Vacances= Un vol. av. 36 grav. d'après BERTALL.
=Mémoires d'un Ane= Un vol. av. 75 grav. d'ap. H. CASTELLI.
=Pauvre Blaise= Un vol. av. 96 grav. d'ap. H. CASTELLI.
=La soeur de Gribouille= Un vol. av. 72 grav. d'ap. H. CASTELLI.
=Les bons Enfants= Un vol. avec 70 grav. d'apr. FEROGIO.
=Les deux Nigauds= Un vol. av. 76 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=L'Auberge de l'Ange-Gardien=
Un vol. av. 75 grav. d'apr. FOULQUIER.
=Le général Dourakine= Un vol. av. 100 grav. d'apr. É. BAYARD.
=François le Bossu= Un vol. av. 114 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Un bon petit Diable= Un vol. av. 100 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=Comédies et Proverbes= Un vol. av. 60 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Jean qui grogne et Jean qui rit=
Un vol. av. 70 grav. d'ap H. CASTELLI.
=La fortune de Gaspard= Un vol. avec 32 grav. d'après GERLIER.
=Le Mauvais Génie= Un vol. av. 90 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Quel amour d'Enfant!= Un vol. av. 79 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Diloy le Chemineau= Un vol. av. 90 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=Après la Pluie le beau Temps=
Un vol. av. 128 grav. d'apr. É. BAYARD.
_Prix de chaque volume in-16, broché, 2 25_
_Relié en percaline rouge, tranches dorées, 3 50_
=Les Actes des Apôtres=, un vol. in-8º, avec 10 gravures,
broché. 10 fr.
Relié en demi-chagrin, tranches dorées. 14 fr.
=Evangile d'une grand'mère=, édition classique, un vol. in-16,
cart. 1 50
55645.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
LES
PETITES FILLES
MODÈLES
PAR
MME LA COMTESSE DE SÉGUR
NÉE ROSTOPCHINE
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 21 VIGNETTES
PAR BERTALL
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1906
Droits de traduction et de reproduction réservés.
PRÉFACE
_Mes_ =Petites filles modèles= _ne sont pas une création; elles existent
bien réellement: ce sont des portraits; la preuve en est dans leurs
imperfections mêmes. Elles ont des défauts, des ombres légères qui font
ressortir le charme du portrait et attestent l'existence du modèle.
Camille et Madeleine sont une réalité dont peut s'assurer toute personne
qui connaît l'auteur_.
COMTESSE DE SÉGUR,
née ROSTOPCHINE.
LES
PETITES FILLES MODÈLES
I
CAMILLE ET MADELEINE
Mme de Fleurville était la mère de deux petites filles, bonnes,
gentilles, aimables, et qui avaient l'une pour l'autre le plus tendre
attachement. On voit souvent des frères et des soeurs se quereller, se
contredire et venir se plaindre à leurs parents après s'être disputés de
manière qu'il soit impossible de démêler de quel côté vient le premier
tort. Jamais on n'entendait une discussion entre Camille et Madeleine.
Tantôt l'une, tantôt l'autre cédait au désir exprimé par sa soeur.
Pourtant leurs goûts n'étaient pas exactement les mêmes. Camille, plus
âgée d'un an que Madeleine, avait huit ans. Plus vive, plus étourdie,
préférant les jeux bruyants aux jeux tranquilles, elle aimait à courir,
à faire et à entendre du tapage. Jamais elle ne s'amusait autant que
lorsqu'il y avait une grande réunion d'enfants, qui lui permettait de se
livrer sans réserve à ses jeux favoris.
Madeleine préférait au contraire à tout ce joyeux tapage les soins
qu'elle donnait à sa poupée et à celle de Camille, qui, sans Madeleine,
eût risqué souvent de passer la nuit sur une chaise et de ne changer de
linge et de robe que tous les trois ou quatre jours.
Mais la différence de leurs goûts n'empêchait pas leur parfaite union.
Madeleine abandonnait avec plaisir son livre ou sa poupée dès que sa
soeur exprimait le désir de se promener ou de courir; Camille, de son
côté, sacrifiait son amour pour la promenade et pour la chasse aux
papillons dès que Madeleine témoignait l'envie de se livrer à des
amusements plus calmes.
Elles étaient parfaitement heureuses, ces bonnes petites soeurs, et
leur maman les aimait tendrement; toutes les personnes qui les
connaissaient les aimaient aussi et cherchaient à leur faire plaisir.
II
LA PROMENADE, L'ACCIDENT
Un jour, Madeleine peignait sa poupée; Camille lui présentait les
peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les lits
de poupée, transportait les armoires, les commodes, les chaises, les
tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur déménagement: car ces
dames (les poupées) avaient changé de maison.
MADELEINE.
Je t'assure, Camille, que les poupées étaient mieux logées dans leur
ancienne maison; il y avait bien plus de place pour leurs meubles.
CAMILLE.
Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles étaient ennuyées de leur vieille
maison. Elles trouvent d'ailleurs qu'ayant une plus petite chambre elles
y auront plus chaud.
MADELEINE.
Oh! quant à cela, elles se trompent bien, car elles sont près de la
porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits sont tout contre la
fenêtre, qui ne leur donnera pas de chaleur non plus.
CAMILLE.
Eh bien! quand elles auront demeuré quelque temps dans cette nouvelle
maison, nous tâcherons de leur en trouver une plus commode. Du reste,
cela ne te contrarie pas, Madeleine?
MADELEINE.
Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait plaisir.»
Camille, ayant achevé le déménagement des poupées, proposa à Madeleine,
qui avait fini de son côté de les coiffer et de les habiller, d'aller
chercher leur bonne pour faire une longue promenade. Madeleine y
consentit avec plaisir; elles appelèrent donc Élisa.
«Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous?
ÉLISA.
Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel côté irons-nous?
CAMILLE.
Du côté de la grande route, pour voir passer les voitures; veux-tu,
Madeleine?
MADELEINE.
Certainement; et, si nous voyons de pauvres femmes et de pauvres
enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais emporter cinq sous.
CAMILLE.
Oh oui! tu as raison, Madeleine; moi j'emporterai dix sous.»
Voilà les petites filles bien contentes; elles courent devant leur
bonne, et arrivent à la barrière qui les séparait de la route; en
attendant le passage des voitures, elles s'amusent à cueillir des fleurs
pour en faire des couronnes à leurs poupées.
«Ah! j'entends une voiture, s'écrie Madeleine.
--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientôt la voir.
--Écoute donc, Camille; n'entends-tu pas crier?
--Non, je n'entends que la voiture qui roule.»
Madeleine ne s'était pas trompée: car, au moment où Camille achevait de
parler, on entendit bien distinctement des cris perçants, et, l'instant
d'après, les petites filles et la bonne, qui étaient restées immobiles
de frayeur, virent arriver une voiture attelée de trois chevaux de poste
lancés ventre à terre, et que le postillon cherchait vainement à
retenir.
Une dame et une petite fille de quatre ans, qui étaient dans la voiture,
poussaient les cris qui avaient alarmé Camille et Madeleine.
A cent pas de la barrière, le postillon fut renversé de son siège, et la
voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant plus retenus
ni dirigés, redoublèrent de vitesse et s'élancèrent vers un fossé très
profond, qui séparait la route d'un champ labouré. Arrivée en face de la
barrière où étaient Camille, Madeleine et leur bonne, toutes trois
pâles d'effroi, la voiture versa dans le fossé, les chevaux furent
entraînés dans la chute; on entendit un cri perçant, un gémissement
plaintif, puis plus rien.
Quelques instants se passèrent avant que la bonne fût assez revenue de
sa frayeur pour songer à secourir cette malheureuse dame et cette pauvre
enfant, qui probablement avaient été tuées par la violence de la chute.
Aucun cri ne se faisait plus entendre. Et le malheureux postillon,
écrasé par la voiture, ne fallait-il pas aussi lui porter secours?
Enfin, elle se hasarda à s'approcher de la voiture culbutée dans le
fossé. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.
Un des chevaux avait été tué; un autre avait la cuisse cassée et faisait
des efforts impuissants pour se relever; le troisième, étourdi et
effrayé de sa chute, était haletant et ne bougeait pas.
«Je vais essayer d'ouvrir la portière, dit la bonne; mais n'approchez
pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils pourraient vous
tuer.»
Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et couvertes de
sang.
«Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou
grièvement blessées.»
Camille et Madeleine pleuraient. Élisa, espérant encore que la mère et
l'enfant n'étaient qu'évanouies, essaya de détacher la petite fille des
bras de sa mère, qui la tenait fortement serrée contre sa poitrine;
après quelques efforts, elle parvient à dégager l'enfant, qu'elle retire
pâle et sanglante. Ne voulant pas la poser sur la terre humide, elle
demande aux deux soeurs si elles auront la force et le courage
d'emporter la pauvre petite jusqu'au banc qui est de l'autre côté de la
barrière.
«Oh oui! ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la porter,
nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de sang; mais elle
n'est pas morte, j'en suis sûre. Oh non! non, elle ne l'est pas. Donnez,
donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.
--Je ne peux pas, Camille, répondit Madeleine d'une voix faible et
tremblante. Ce sang, cette pauvre mère morte, cette pauvre petite morte
aussi, je crois, m'ôtent la force nécessaire pour t'aider. Je ne puis...
que pleurer.
--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force, car il
le faut, le bon Dieu m'aidera.»
En disant ces mots elle relève la petite, la prend dans ses bras, et,
malgré ce poids trop lourd pour ses forces et son âge, elle cherche à
gravir le fossé; mais son pied glisse, ses bras vont laisser échapper
son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa frayeur et sa répugnance,
s'élance au secours de sa soeur et l'aide à porter l'enfant; elles
arrivent au haut du fossé, traversent la route, et vont tomber épuisées
sur le banc que leur avait indiqué Élisa.
Camille étend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de l'eau
qu'elle a été chercher dans un fossé; Camille lave et essuie avec son
mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne peut retenir un
cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite n'a pas de blessure.
«Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas blessée,...
elle vit! elle vit,... elle vient de pousser un soupir.... Oui, elle
respire, elle ouvre les yeux.»
Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre connaissance.
Elle regarde autour d'elle d'un air effrayé.
«Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman!
--Ta maman va venir, ma bonne petite, répond Camille en l'embrassant. Ne
pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur Madeleine.
--Non, non, je veux voir maman; ces méchants chevaux ont emporté maman.
--Les méchants chevaux sont tombés dans un grand trou; ils n'ont pas
emporté ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voilà ma bonne Élisa;
elle apporte ta maman qui dort.»
La bonne, aidée de deux hommes qui passaient sur la route, avait retiré
de la voiture la mère de la petite fille. Elle ne donnait aucun signe
de vie; elle avait à la tête une large blessure; son visage, son cou,
ses bras étaient inondés de sang. Pourtant son coeur battait encore;
elle n'était pas morte.
La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aidée avertir bien vite
Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au château la dame
et l'enfant, relever le postillon, qui restait étendu sur la route, et
dételer les chevaux qui continuaient à se débattre et à ruer contre la
voiture.
L'homme part. Un quart d'heure après, Mme de Fleurville arrive elle-même
avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle on dépose la
dame. On secourt le postillon, on relève la voiture versée dans le
fossé.
La petite fille, pendant ce temps, s'était entièrement remise: elle
n'avait aucune blessure; son évanouissement n'avait été causé que par la
peur et la secousse de la chute.
De crainte qu'elle ne s'effrayât à la vue du sang qui coulait toujours
de la blessure de sa mère, Camille et Madeleine demandèrent à leur maman
de la ramener à pied avec elles. La petite, habituée déjà aux deux
soeurs, qui la comblaient de caresses, croyant sa mère endormie,
consentit avec plaisir à faire la course à pied.
Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.
MADELEINE.
Comment t'appelles-tu, ma chère petite?
MARGUERITE.
Je m'appelle Marguerite.
CAMILLE.
Et comment s'appelle ta maman?
MARGUERITE.
Ma maman s'appelle maman.
CAMILLE.
Mais son nom? Elle a un nom, ta maman?
MARGUERITE.
Oh oui! elle s'appelle maman.
MADELEINE, _riant_.
Mais les domestiques ne l'appellent pas maman?
MARGUERITE.
Ils l'appellent madame.
MADELEINE.
Mais, madame qui?
MARGUERITE.
Non, non. Pas madame qui; seulement madame.
CAMILLE.
Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop petite; elle ne sait
pas. Dis-moi, Marguerite, où allais-tu avec ces méchants chevaux qui
t'ont fait tomber dans le trou?
MARGUERITE.
J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante; elle est méchante, elle
gronde toujours. J'aime mieux rester avec maman... et avec vous,
ajouta-t-elle en baisant la main de Camille et de Madeleine.
Camille et Madeleine embrassèrent la petite Marguerite.
MARGUERITE.
Comment vous appelle-t-on?
CAMILLE.
Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle Madeleine.
MARGUERITE.
Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman Camille et maman
Madeleine.»
Tout en causant, elles étaient arrivées au château. Mme de Fleurville
s'était empressée d'envoyer chercher un médecin et avait fait coucher
Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom était gravé sur une cassette
qui se trouvait dans sa voiture, et sur les malles attachées derrière.
On avait bandé sa blessure pour arrêter le sang, et elle reprenait
connaissance par degrés. Au bout d'une demi-heure, elle demanda sa
fille, qu'on lui amena.
Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman était
malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient.
«Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal à la tête?
--Oui, mon enfant, bien mal.
--Je veux rester avec vous, maman.
--Non, ma chère petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en iras
avec ces bonnes petites filles; je vois à leur physionomie qu'elles sont
bien bonnes.
--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donné sa poupée; une bien
jolie poupée!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de
confitures.»
Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui allait
parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la malade s'était
déjà trop agitée, conseilla à Marguerite d'aller jouer avec ses deux
petites mamans, pour que sa grande maman pût dormir.
Marguerite, après avoir encore embrassé Mme de Rosbourg, sortit avec
Camille et Madeleine.
III
MARGUERITE
MADELEINE.
Prends tout ce que tu voudras, ma chère Marguerite; amuse-toi avec nos
joujoux.
MARGUERITE.
Oh! les belles poupées! En voilà une aussi grande que moi.... En voilà
encore deux bien jolies!... Ah! cette grande qui est couchée dans un
beau petit lit! elle est malade comme pauvre maman.... Oh! le beau petit
chien! comme il a de beaux cheveux! on dirait qu'il est vivant. Et le
joli petit âne.... Oh! les belles petites assiettes! des tasses, des
cuillers, des fourchettes! et des couteaux aussi! Un petit huilier, des
salières! Ah! la jolie petite diligence!... Et cette petite commode
pleine de robes, de bonnets, de bas, de chemises aux poupées!... Comme
c'est bien rangé!... Les jolis petits livres! Quelle quantité d'images!
il y en a plein l'armoire!»
Camille et Madeleine riaient de voir Marguerite courir d'un jouet à
l'autre, ne sachant lequel prendre, ne pouvant tout tenir ni tout
regarder à la fois, en poser un, puis le reprendre, puis le laisser
encore, et, dans son indécision, rester au milieu de la chambre, se
tournant à droite, à gauche, sautant, battant des mains de joie et
d'admiration. Enfin elle prit la petite diligence attelée de quatre
chevaux, et elle demanda à Camille et à Madeleine de sortir avec elle
pour mener la voiture dans le jardin.
Elles se mirent toutes trois à courir dans les allées et sur l'herbe;
après quelques tours, la diligence versa. Tous les voyageurs qui étaient
dedans se trouvèrent culbutés les uns sur les autres; une glace de la
portière était cassée.
«Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite en pleurant, j'ai cassé
votre voiture, Camille. J'en suis bien fâchée; bien sûr, je ne le ferai
plus.
CAMILLE.
Ne pleure pas, ma petite Marguerite, ce ne sera rien. Nous allons ouvrir
la portière, rasseoir les voyageurs à leurs places, et je demanderai à
maman de faire mettre une autre glace.
MARGUERITE.
Mais si les voyageurs ont mal à la tête, comme maman?
MADELEINE.
Non, non, ils ont la tête trop dure. Tiens, vois-tu, les voilà tous
remis, et ils se portent à merveille.
MARGUERITE.
Tant mieux! J'avais peur de vous faire de la peine.»
La diligence relevée, Marguerite continua à la traîner, mais avec plus
de précaution, car elle avait un très bon coeur, et elle aurait été
bien fâchée de faire de la peine à ses petites amies.
Elles rentrèrent au bout d'une heure pour dîner, et couchèrent ensuite
la petite Marguerite, qui était très fatiguée.
IV
RÉUNION SANS SÉPARATION
Pendant que les enfants jouaient, le médecin était venu voir Mme de
Rosbourg: il ne trouva pas la blessure dangereuse, et il jugea que la
quantité de sang qu'elle avait perdu rendait une saignée inutile et
empêcherait l'inflammation. Il mit sur la blessure un certain onguent de
colimaçons, recouvrit le tout de feuilles de laitue qu'on devait changer
toutes les heures, recommanda la plus grande tranquillité, et promit de
revenir le lendemain.
Marguerite venait voir sa mère plusieurs fois par jour; mais elle ne
restait pas longtemps dans la chambre, car sa vivacité et son babillage
agitaient Mme de Rosbourg tout en l'amusant. Sur un coup d'oeil de Mme
de Fleurville, qui ne quittait presque pas le chevet de la malade, les
deux soeurs emmenaient leur petite protégée.
Les soins attentifs de Mme de Fleurville remplirent de reconnaissance et
de tendresse le coeur de Mme de Rosbourg; pendant sa convalescence
elle exprimait souvent le regret de quitter une personne qui l'avait
traitée avec tant d'amitié.
«Et pourquoi donc me quitteriez-vous, chère amie? dit un jour Mme de
Fleurville. Pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble? Votre petite
Marguerite est parfaitement heureuse avec Camille et Madeleine, qui
seraient désolées, je vous assure, d'être séparées de Marguerite; je
serai enchantée si vous me promettez de ne pas me quitter.
MADAME DE ROSBOURG.
Mais ne serait-ce pas bien indiscret aux yeux de votre famille?
MADAME DE FLEURVILLE.
Nullement. Je vis dans un grand isolement depuis la mort de mon mari. Je
vous ai raconté sa fin cruelle dans un combat contre les Arabes, il y a
six ans. Depuis j'ai toujours vécu à la campagne. Vous n'avez pas de
mari non plus, puisque vous n'avez reçu aucune nouvelle du vôtre depuis
le naufrage du vaisseau sur lequel il s'était embarqué.
MADAME DE ROSBOURG.
Hélas! oui; il a sans doute péri avec ce fatal vaisseau: car depuis deux
ans, malgré toutes les recherches de mon frère, le marin qui a presque
fait le tour du monde, nous n'avons pu découvrir aucune trace de mon
pauvre mari, ni d'aucune des personnes qui l'accompagnaient. Eh bien,
puisque vous me pressez si amicalement de rester ici, je consens
volontiers à ne faire qu'un ménage avec vous et à laisser ma petite
Marguerite sous la garde de ses deux bonnes et aimables amies.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ainsi donc, chère amie, c'est une chose décidée?
MADAME DE ROSBOURG.
Oui, puisque vous le voulez bien; nous demeurerons ensemble.
MADAME DE FLEURVILLE.
Que vous êtes bonne d'avoir cédé si promptement à mes désirs, chère
amie! je vais porter cette heureuse nouvelle à mes filles; elles en
seront enchantées.»
Mme de Fleurville entra dans la chambre où Camille et Madeleine
prenaient leurs leçons bien attentivement, pendant que Marguerite
s'amusait avec les poupées et leur racontait des histoires tout bas,
pour ne pas empêcher ses deux amies de bien s'appliquer.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mes petites filles, je viens vous annoncer une nouvelle qui vous fera
grand plaisir. Mme de Rosbourg et Marguerite ne nous quitteront pas,
comme nous le craignions.
CAMILLE.
Comment! maman, elles resteront toujours avec nous?
MADAME DE FLEURVILLE.
Oui, toujours, ma fille, Mme de Rosbourg me l'a promis.
--Oh! quel bonheur!» dirent les trois enfants à la fois.
Marguerite courut embrasser Mme de Fleurville, qui, après lui avoir
rendu ses caresses, dit à Camille et à Madeleine:
«Mes chères enfants, si vous voulez me rendre toujours heureuse comme
vous l'avez fait jusqu'ici, il faut redoubler encore d'application au
travail, d'obéissance à mes ordres et de complaisance entre vous.
Marguerite est plus jeune que vous. C'est vous qui serez chargées de son
éducation, sous la direction de sa maman et de moi. Pour la rendre bonne
et sage, il faut lui donner toujours de bons conseils et surtout de bons
exemples.
CAMILLE.
Oh! ma chère maman, soyez tranquille; nous élèverons Marguerite aussi
bien que vous nous élevez. Je lui montrerai à lire, à écrire; et
Madeleine lui apprendra à travailler, à tout ranger, à tout mettre en
ordre; n'est-ce pas, Madeleine?
MADELEINE.
Oui, certainement; d'ailleurs elle est si gentille, si douce, qu'elle ne
nous donnera pas beaucoup de peine.
--Je serai toujours bien sage, reprit Marguerite en embrassant tantôt
Camille, tantôt Madeleine. Je vous écouterai, et je chercherai toujours
à vous faire plaisir.
CAMILLE.
Eh bien, ma petite Marguerite, puisque tu veux être bien sage, fais-moi
l'amitié d'aller te promener pendant une heure, comme je te l'ai déjà
dit. Depuis que nous avons commencé nos leçons, tu n'es pas sortie; si
tu restes toujours assise, tu perdras tes couleurs et tu deviendras
malade.
MARGUERITE.
Oh! Camille, je t'en prie, laisse-moi avec toi! Je t'aime tant!»
Camille allait céder, mais Madeleine pressentit la faiblesse de sa
soeur: elle prévit tout de suite qu'en cédant une fois à Marguerite il
faudrait lui céder toujours et qu'elle finirait par ne faire jamais que
ses volontés. Elle prit donc Marguerite par la main, et, ouvrant la
porte, elle lui dit:
«Ma chère Marguerite, Camille t'a déjà dit deux fois d'aller te
promener; tu demandes toujours à rester encore un instant. Camille a la
bonté de t'écouter; mais cette fois nous _voulons_ que tu sortes. Ainsi,
pour être sage, comme tu nous le promettais tout à l'heure, il faut te
montrer obéissante. Va, ma petite; dans une heure tu reviendras.»
Marguerite regarda Camille d'un air suppliant; mais Camille, qui sentait
bien que sa soeur avait raison, n'osa pas lever les yeux, de crainte
de se laisser attendrir. Marguerite, voyant qu'il fallait se soumettre,
sortit lentement et descendit dans le jardin.
Mme de Fleurville avait écouté, sans mot dire, cette petite scène; elle
s'approcha de Madeleine et l'embrassa tendrement. «Bien! Madeleine, lui
dit-elle. Et toi, Camille, courage; fais comme ta soeur.» Puis elle
sortit.
V
LES FLEURS CUEILLIES ET REMPLACÉES
«Mon Dieu! mon Dieu! que je m'ennuie toute seule! pensa Marguerite après
avoir marché un quart d'heure. Pourquoi donc Madeleine m'a-t-elle forcée
de sortir?... Camille voulait bien me garder, je l'ai bien vu!... Quand
je suis seule avec Camille, elle me laisse faire tout ce que je veux....
Comme je l'aime, Camille!... J'aime beaucoup Madeleine, aussi; mais...
je m'amuse davantage avec Camille. Qu'est-ce que je vais faire pour
m'amuser?... Ah! j'ai une bonne idée: je vais nettoyer et balayer leur
petit jardin.»
Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya,
balaya les feuilles tombées, et se mit ensuite à examiner toutes les
fleurs. Tout à coup l'idée lui vint de cueillir un beau bouquet pour
Camille et pour Madeleine.
«Comme elles seront contentes! se dit-elle. Je vais prendre toutes les
fleurs, j'en ferai un magnifique bouquet: elles le mettront dans leur
chambre, qui sentira bien bon!»
Voilà Marguerite enchantée de son idée; elle cueille oeillets,
giroflées, marguerites, roses, dahlias, réséda, jasmin, enfin tout ce
qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs à mesure dans son
tablier dont elle avait relevé les coins, les entassait tant qu'elle
pouvait et ne leur laissait presque pas de queue.
Quand elle eut tout cueilli, elle courut à la maison, entra
précipitamment dans la chambre où travaillaient encore Camille et
Madeleine, et, courant à elles d'un air radieux:
«Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous apporte,
comme c'est beau!»
Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs fripées,
fanées, écrasées.
«J'ai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle: nous les mettrons dans
notre chambre, pour qu'elle sente bon!»
Camille et Madeleine se regardèrent en souriant. La gaieté les gagna à
la vue de ces paquets de fleurs flétries et de l'air triomphant de
Marguerite; enfin elles se mirent à rire aux éclats en voyant la figure
rouge, déconcertée et mortifiée de Marguerite. La pauvre petite avait
laissé tomber les fleurs par terre; elle restait immobile, la bouche
ouverte, et regardait rire Camille et Madeleine.
Enfin Camille put parler.
«Où as-tu cueilli ces belles fleurs, Marguerite?
--Dans votre jardin.
--Dans notre jardin! s'écrièrent à la fois les deux soeurs, qui
n'avaient plus envie de rire. Comment! tout cela dans notre jardin?
--Tout, tout, même les boutons.»
Camille et Madeleine se regardèrent d'un air consterné et douloureux.
Marguerite, sans le vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles
réservaient toutes ces fleurs pour offrir un bouquet à leur maman le
jour de sa fête, qui avait lieu le surlendemain, et voilà qu'il n'en
restait plus une seule! Pourtant ni l'une ni l'autre n'eurent le courage
de gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait
cru leur causer une si agréable surprise.
Marguerite, étonnée de ne pas recevoir les remerciements et les baisers
auxquels elle s'attendait, regarda attentivement les deux soeurs, et,
lisant leur chagrin sur leurs figures consternées, elle comprit
vaguement qu'elle avait fait quelque chose de mal, et se mit à pleurer.
Madeleine rompit enfin le silence.
«Ma petite Marguerite, nous t'avons dit bien des fois de ne toucher à
rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos fleurs et tu nous
as fait de la peine. Nous voulions donner après-demain à maman, pour sa
fête, un beau bouquet de fleurs plantées et arrosées par nous.
Maintenant, par ta faute, nous n'avons plus rien à lui donner.»
Les pleurs de Marguerite redoublèrent.
«Nous ne te grondons pas, reprit Camille, parce que nous savons que tu
ne l'as pas fait par méchanceté; mais tu vois comme c'est vilain de ne
pas nous écouter.»
Marguerite sanglotait.
«Console-toi, ma petite Marguerite, dit Madeleine en l'embrassant; tu
vois bien que nous ne sommes pas fâchées contre toi.
--Parce que... vous... êtes... trop bonnes,... dit Marguerite, qui
suffoquait; mais... vous... êtes... tristes.... Cela... me... fait de
la... peine.... Pardon,... pardon,... Camille,... Madeleine.... Je ne...
le... ferai plus,... bien sûr.»
Camille et Madeleine, touchées du chagrin de Marguerite, l'embrassèrent
et la consolèrent de leur mieux. A ce moment, Mme de Rosbourg entra;
elle s'arrêta étonnée en voyant les yeux rouges et la figure gonflée de
sa fille.
«Marguerite! qu'as-tu, mon enfant? Serais-tu méchante, par hasard?
--Oh non! madame, répondit Madeleine; nous la consolons.
MADAME DE ROSBOURG.
De quoi la consolez-vous, chères petites?
MADELEINE.
De..., de....»
Madeleine rougit et s'arrêta.
«Madame, reprit Camille, nous la consolons, nous..., nous...
l'embrassons... parce que..., parce que....»
Elle rougit et se tut à son tour.
La surprise de Mme de Rosbourg augmentait.
MADAME DE ROSBOURG.
Marguerite, dis-moi toi-même pourquoi tu pleures et pourquoi tes amies
te consolent.
--Oh! maman, chère maman, s'écria Marguerite en se jetant dans les bras
de sa mère, j'ai été bien méchante; j'ai fait de la peine à mes amies,
mais c'était sans le vouloir. J'ai cueilli toutes les fleurs de leur
jardin; elles n'ont plus rien à donner à leur maman pour sa fête, et, au
lieu de me gronder, elles m'embrassent. Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai du
chagrin!
--Tu fais bien de m'avouer tes sottises, ma chère enfant, je tâcherai de
les réparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne pas t'en vouloir.
Sois indulgente et douce comme elles, chère petite, tu seras aimée comme
elles et tu seras bénie de Dieu et de ta maman.
Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite d'un air
attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda
immédiatement sa voiture.
Une demi-heure après, la calèche de Mme de Rosbourg était prête. Elle y
monta et se fit conduire à la ville de Moulins, qui n'était qu'à cinq
kilomètres de la maison de campagne de Mme de Fleurville.
Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus belles et
les plus jolies.
«Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de m'apporter
vous-même tous ces pots de fleurs chez Mme de Fleurville. Je vous ferai
indiquer la place où ils doivent être plantés, et vous surveillerez ce
travail. Je désire que ce soit fait la nuit, pour ménager une surprise
aux petites de Fleurville.
--Madame peut être tranquille; tout sera fait selon ses ordres. Au
soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que madame a
choisies, et je me conformerai aux ordres de madame.
--Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la plantation?
--Ce sera quarante francs, madame; il y a soixante plantes avec leurs
pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce soit trop cher?
--Non, non, c'est très bien; les quarante francs vous seront remis
aussitôt votre ouvrage terminé.»
Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au château de Fleurville
(c'était le nom de la terre de Mme de Fleurville). Elle donna ordre à
son domestique d'attendre le marchand à l'entrée de la nuit et de lui
faire planter les fleurs dans le petit jardin de Camille et de
Madeleine. Son absence avait été si courte que ni Mme de Fleurville ni
les enfants ne s'en étaient aperçues.
A peine Mme de Rosbourg avait-elle quitté les petites, que toutes trois
se dirigèrent vers leur jardin.
«Peut-être, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs oubliées,
seulement de quoi faire un tout petit bouquet.»
Hélas! il n'y avait rien: tout était cueilli. Camille et Madeleine
regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite avait
bien envie de pleurer.
«C'est fait, dit enfin Madeleine; il n'y a pas de remède. Nous tâcherons
d'avoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus tard.
MARGUERITE.
Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine: j'ai quatre francs!
MADELEINE.
Merci, ma chère petite, il vaut mieux garder ton argent pour les
pauvres.
[Illustration: «Ayez la complaisance de m'apporter tous ces pots de
fleurs.» (Page 27.)]
MARGUERITE.
Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine, vous prendrez le
mien, n'est-ce pas?
MADELEINE.
Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquiétude, ne pensons plus à tout
cela, et préparons notre jardin pour y replanter de nouvelles fleurs.»
Les trois petites se mirent à l'ouvrage; Marguerite fut chargée
d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois, Camille
et Madeleine bêchèrent avec ardeur; elles suaient à grosses gouttes
toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de sa course, les
rejoignit au jardin.
«Oh! les bonnes ouvrières! s'écria-t-elle. Voilà un jardin bien bêché!
Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sûre.
--Nous en aurons bientôt, madame, vous verrez.
--Je n'en doute pas, car le bon Dieu récompensera toujours les bonnes
petites filles comme vous.»
La besogne était finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent soin de
ranger leurs outils, et jouèrent pendant une heure dans l'herbe et dans
le bois. Alors la cloche sonna le dîner, et chacun rentra.
Le lendemain, après déjeuner, les enfants allèrent à leur petit jardin
pour achever de le nettoyer.
Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs mille
fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y étaient la veille.
Elle s'arrêta stupéfaite; elle ne comprenait pas.
Madeleine et Marguerite arrivèrent à leur tour, et toutes trois
restèrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si fraîches,
si variées, si jolies.
Enfin, un cri général témoigna de leur bonheur; elles se précipitèrent
dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une autre, les admirant
toutes, folles de joie, mais ne comprenant toujours pas comment ces
fleurs avaient poussé et fleuri en une nuit, et ne devinant pas qui les
avait apportées.
«C'est le bon Dieu, dit Camille.
--Non, c'est plutôt la sainte Vierge, dit Madeleine.
--Je crois que ce sont nos petits anges», reprit Marguerite.
Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.
«Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville en
montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bonté l'ont touchée;
elle a été acheter tout cela à Moulins, pendant que vous vous mettiez en
nage pour réparer le mal causé par Marguerite.»
On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois enfants.
Marguerite était peut-être plus heureuse que Camille et Madeleine, car
le chagrin qu'elle avait fait à ses amies pesait sur son coeur.
Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet composé de leurs
plus belles fleurs, non seulement à Mme de Fleurville pour sa fête, mais
aussi à Mme de Rosbourg, comme témoignage de leur reconnaissance.
VI
UN AN APRÈS
LE CHIEN ENRAGÉ
Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la maison,
sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait Calino, et qui
appartenait au garde, était couché près d'elles.
Marguerite cherchait à lui mettre au cou une couronne de pâquerettes que
Camille venait de terminer. Quand la couronne était à moitié passée, le
chien secouait la tête, la couronne tombait, et Marguerite le grondait.
«Méchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences, je te
donnerai une tape.»
Et elle ramassait la couronne.
«Baisse la tête, Calino.»
Calino obéissait d'un air indifférent.
Marguerite passait avec effort la couronne à moitié; Calino donnait un
coup de tête: la couronne tombait encore.
«Mauvaise bête! entêté, désobéissant!» dit Marguerite en lui donnant une
petite tape sur la tête.
Au même moment, un chien jaune, qui s'était approché sans bruit, donna
un coup de dent à Calino. Marguerite voulut le chasser: le chien jaune
se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il continua son chemin la
queue entre les jambes, la tête basse, la langue pendante. Marguerite
poussa un petit cri; puis, voyant du sang à sa main, elle pleura.
Camille et Madeleine s'étaient levées précipitamment au cri de
Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit quelques
mots tout bas à Madeleine, puis elle courut chez Mme de Fleurville.
«Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a été mordue par un chien
enragé.»
Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise.
«Comment sais-tu que le chien est enragé?
--Je l'ai bien vu, maman, à sa queue traînante, à sa tête basse, à sa
langue pendante, à sa démarche trottinante; et puis il a mordu Calino et
Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino, au lieu de se défendre
ou de crier, s'est étendu à terre sans bouger.
[Illustration: Le chien secouait la tête, la couronne tombait, et
Marguerite le grondait. (Page 33.)]
--Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite les
morsures dans l'eau fraîche, ensuite dans l'eau salée.
--Madeleine l'a menée dans la cuisine, maman. Mais que faire?»
Mme de Fleurville, pour toute réponse, alla avec Camille trouver
Marguerite; elle regarda la morsure, et vit un petit trou peu profond
qui ne saignait plus.
«Vite, Rosalie (c'était la cuisinière), un seau d'eau fraîche! Donne-moi
ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe encore, encore;
remue-la bien. Donne-moi une forte poignée de sel, Camille,... bien....
Mets-le dans un peu d'eau.... Trempe ta main dans l'eau salée, chère
Marguerite.
--J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.
--Non, n'aie pas peur: ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand même cela
te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu serais très
malade.»
Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite à tenir sa
main dans l'eau salée. S'apercevant de la frayeur de la pauvre enfant,
qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et lui dit:
«Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je pense. Tous
les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans l'eau salée pendant
un quart d'heure; tous les jours tu mangeras deux fortes pincées de sel
et une petite gousse d'ail. Dans huit jours ce sera fini.
--Maman, dit Camille, n'en parlons pas à Mme de Rosbourg, elle serait
trop inquiète.
--Tu as raison, chère enfant, dit Mme de Fleurville en l'embrassant.
Nous le lui raconterons dans un mois.»
Camille et Madeleine recommandèrent bien à Marguerite de ne rien dire à
sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui était obéissante et
qui n'était pas bavarde, n'en dit pas un mot. Pendant huit jours elle
fit exactement ce que lui avait ordonné Mme de Fleurville; au bout de
trois jours sa petite main était guérie.
Après un mois, quand tout danger fut passé, Marguerite dit un jour à sa
maman:
«Maman, chère maman, vous ne savez pas que votre pauvre Marguerite a
manqué mourir.
--Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air bien
malade.
--Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite tache
rouge?
--Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a piquée!
--C'est un chien enragé qui m'a mordue.»
Mme de Rosbourg poussa un cri étouffé, pâlit et demanda d'une voix
tremblante:
«Qui t'a dit que le chien était enragé? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit
tout de suite?
--Mme de Fleurville m'a recommandé de faire bien exactement ce qu'elle
avait dit, sans quoi je deviendrais enragée et je mourrais. Elle m'a
défendu de vous en parler avant un mois, chère maman, pour ne pas vous
faire peur.
--Et qu'a-t-on fait pour te guérir, ma pauvre petite? Est-ce qu'on a
appliqué un fer rouge sur la morsure?
--Non, maman, pas du tout. Mme de Fleurville, Camille et Madeleine m'ont
tout de suite lavé la main à grande eau dans un seau, puis elles me
l'ont fait tremper dans de l'eau salée, longtemps, longtemps; elles
m'ont fait faire cela tous les matins et tous les soirs, pendant une
semaine, et m'ont fait manger, tous les jours, deux pincées de sel et de
l'ail.»
Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive émotion, et courut
chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements plus précis.
Mme de Fleurville confirma le récit de la petite et rassura Mme de
Rosbourg sur les suites de cette morsure.
«Marguerite ne court plus aucun danger, chère amie, soyez-en sûre; l'eau
est le remède infaillible pour les morsures des bêtes enragées; l'eau
salée est bien meilleure encore. Soyez bien certaine qu'elle est
sauvée.»
Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle exprima
toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse et les soins de
Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de la leur témoigner à la
première occasion.
VII
CAMILLE PUNIE
Il y avait à une lieue du château de Fleurville une petite fille âgée de
six ans, qui s'appelait Sophie. A quatre ans, elle avait perdu sa mère
dans un naufrage; son père se remaria et mourut aussi peu de temps
après. Sophie resta avec sa belle-mère, Mme Fichini; elle était revenue
habiter une terre qui avait appartenu à M. de Réan, père de Sophie. Il
avait pris plus tard le nom de Fichini, que lui avait légué, avec une
fortune considérable, un ami mort en Amérique; Mme Fichini et Sophie
venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si Sophie
était aussi bonne que Camille et Madeleine.
Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller se
promener, on entendit le roulement d'une voiture, et, bientôt après, une
brillante calèche s'arrêta devant le perron du château; Mme Fichini et
Sophie en descendirent.
«Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien
contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutèrent-elles en faisant une
petite révérence.
--Bonjour, mes petites; je vais au salon voir votre maman. Ne vous
dérangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et vous,
mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant à Sophie d'une voix dure et
d'un air sévère, soyez sage, sans quoi vous aurez le fouet au retour.»
Sophie n'osa pas répliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini s'approcha
d'elle les yeux étincelants:
«Vous n'avez pas de langue pour répondre, petite impertinente!
--Oui, maman», s'empressa de répondre Sophie.
Mme Fichini jeta sur elle un regard de colère, lui tourna le dos et
entra au salon.
Camille et Madeleine étaient restées stupéfaites.
Marguerite s'était cachée derrière une caisse d'oranger. Quand Mme
Fichini eut fermé la porte du salon, Sophie leva lentement la tête,
s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit tout bas:
«Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mère y est.
CAMILLE.
Pourquoi ta belle-mère t'a-t-elle grondée, Sophie? Qu'est-ce que tu as
fait?
SOPHIE.
Rien du tout. Elle est toujours comme cela.
MADELEINE.
Allons dans notre jardin, où nous serons bien tranquilles. Marguerite,
viens avec nous.
SOPHIE, _apercevant Marguerite_.
Ah! qu'est-ce que c'est que cette petite? je ne l'ai pas encore vue.
CAMILLE.
«C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu ne l'as pas
encore vue, parce qu'elle était malade quand nous avons été te voir et
qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espère, Sophie, que tu l'aimeras. Elle
s'appelle Marguerite.»
Madeleine raconta à Sophie comment elles avaient fait connaissance avec
Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre coururent
au jardin.
SOPHIE.
Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que les miennes. Où
avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux géraniums et ces
charmants rosiers? Quelle délicieuse odeur!
MADELEINE.
C'est Mme de Rosbourg qui nous a donné tout cela.
MARGUERITE.
Prenez garde, Sophie: vous écrasez un beau fraisier; reculez-vous.
SOPHIE.
Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.
MARGUERITE.
Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne faut pas écraser les
fraises de Camille.
SOPHIE.
Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite sotte.»
Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant la
jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si rudement,
que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là.
Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'élança sur Sophie
et lui appliqua un vigoureux soufflet.
Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à les
apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même instant
parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui criait.
SOPHIE, _criant_.
Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!
MADAME FICHINI.
Deux quoi, petite sotte?
SOPHIE.
Deux soufflets qu'on m'a donnés.
MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet_.
Tiens, voilà le second pour ne pas te faire mentir.
CAMILLE.
Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai donné le premier.»
Mme Fichini regarda Camille avec surprise.
MADAME DE FLEURVILLE.
Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as donné un soufflet à Sophie,
qui vient en visite chez toi?
CAMILLE, _les yeux baissés_.
Oui, maman.
MADAME DE FLEURVILLE, _avec sévérité_.
Et pourquoi t'es-tu laissé emporter à une pareille brutalité?
CAMILLE, _avec hésitation_.
Parce que, parce que.... (_Elle lève les yeux sur Sophie, qui la regarde
d'un air suppliant._) Parce que Sophie écrasait mes fraises.
MARGUERITE, _avec feu_.
Non, ce n'est pas cela, c'est pour me....
CAMILLE, _lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité_.
Si fait, si fait; c'est pour mes fraises. (_Tout bas à Marguerite._)
Tais-toi, je t'en prie.
MARGUERITE, _tout bas_.
Je ne veux pas qu'on te croie méchante, quand c'est pour me défendre que
tu t'es mise en colère.
CAMILLE.
Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi jusqu'après le départ de
Mme Fichini.»
Marguerite baisa la main de Camille et se tut.
Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'était passé quelque chose qui
avait excité la colère de Camille, toujours si douce; mais elle devinait
qu'on ne voulait pas le raconter, par égard pour Sophie. Pourtant elle
voulait donner satisfaction à Mme Fichini et punir Camille de cette
vivacité inusitée; elle lui dit d'un air mécontent:
«Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que pour
dîner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucré.»
Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman; avant de se
retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit:
«Pardonne-moi, Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.»
Sophie, qui au fond n'était pas méchante, embrassa Camille, et lui dit
tout bas:
«Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais poussé
Marguerite; ma belle-mère m'aurait fouettée jusqu'au sang.»
Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la maison.
Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de voir pleurer
Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser Camille en racontant ce
qui s'était passé; mais elle se souvint que Camille l'avait priée de
n'en pas parler.
«Méchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du chagrin de
ma pauvre Camille. Je la déteste.»
Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier
quelques instants après; on supposa que sa belle-mère la battait; on ne
se trompait pas: car, à peine en voiture, Mme Fichini s'était mise à
gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle lui avait tiré
fortement les cheveux.
A peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite racontèrent à
Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille s'était emportée contre
Sophie.
«Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais elle a
été très coupable de s'être laissée aller à une pareille colère. Je lui
permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni dessert ni plat
sucré.»
Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille, et lui dirent que sa
punition se bornait à ne pas manger de dessert et de plat sucré. Camille
soupira et resta bien triste.
C'est qu'il faut bien avouer que la bonne, la charmante Camille avait un
défaut: elle était un peu gourmande; elle aimait les bonnes choses, et
surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-là on devait
servir d'excellentes pêches et du raisin que son oncle avait envoyés de
Paris. Quelle privation de ne pas goûter à cet excellent dessert dont
elle s'était fait une fête! Elle continuait donc d'avoir les yeux pleins
de larmes.
«Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de ne pas
avoir de dessert?
CAMILLE, _pleurant_.
Cela me fait de la peine de voir tout le monde manger le beau raisin et
les belles pêches que mon oncle a envoyés, et de ne pas même y goûter.
MADELEINE.
Eh bien, ma chère Camille, je n'en mangerai pas non plus, ni de plat
sucré: cela te consolera un peu.