forêt de l’Esterel, dévastée l’an dernier par un incendie. Les flammes
ont tout détruit, grands arbres, ronces, épines et fleurs, sentiers
tracés par les hommes, tout; tout a disparu avec le feu; mais les
plantes nouvelles, qui verdissent déjà sur les pauvres débris noirs de
la forêt, ne savent plus rien de son destin tragique. Déjà, elles vivent
au soleil, sans s’occuper du néant. Elles aiment. Le premier rayon du
matin boit avidement, sur les feuilles des pousses rajeunies, la rosée
éternelle. Il n’y a plus de passé, Amine, entends-tu, il n’y a qu’un
présent et qu’un avenir!
Elle le regarda tristement.
--Vous le voulez? dit-elle.
--Je le veux.
«C’est donc ma destinée affreuse, songeait-elle, qu’il y ait toujours
une figure étrangère entre cet homme et moi! Malheureuse! malheureuse
que je suis!»
Elle se leva, lente et triste, et s’éloigna d’un air si mystérieux, si
étrange qu’il eut peur... Où allait-elle ainsi? mourir?... «Oh! non! la
pensée de sa petite fille l’attache à la vie désormais!»
Et ainsi, contre l’idée de l’avoir poussée lui-même à une résolution
funeste, il appelait instinctivement à son secours cette enfant
lointaine qu’il ne voulait plus voir!
Benjamine était déjà près de la porte. Elle s’en allait, sans se
retourner, d’une démarche rigide, hautaine. Décidément il eut peur, et
courut se placer devant elle:
--Je vous demande pardon, fit-il.
Elle se retourna tout d’une pièce avec un cri d’émotion suprême:
--Ah! vous revoilà!... bon! bon comme autrefois!
Elle fléchissait les genoux devant lui, les mains tendues comme une
suppliante qui rend grâce... il la retint et l’entoura de ses bras...
Elle inclinait la tête, comme pour la poser sur l’épaule de son mari,
mais elle la redressa brusquement:
--Laissez-moi vous dire, murmura-t-elle... J’ai raison!... J’ai
raison!... Il n’y aurait pour vous que malheur dans le vrai mariage!...
Il y a des choses auxquelles vous penseriez alors plus que
jamais,--qu’un jour peut-être, dans une heure mauvaise, vous me
reprocheriez!...
Sur ce mot, elle se dégagea de lui dans un recul de répugnance et
d’effroi, et elle continua:
--Vous le savez bien, voyons! que cela se passe ainsi _lorsqu’on aime_,
précisément _parce qu’on aime_!... Voilà pourquoi je ne veux pas, je ne
dois pas être à vous!... Laissez-moi seule avec ma douleur... seule avec
mon enfant!... rendez-la-moi, dites, je vous en supplie!...
Elle dut s’asseoir, car elle défaillait. Il était debout devant elle,
incertain de lui-même. Une main sur ses yeux, pour ne plus la voir,--si
touchante,--il se recueillait, s’examinait, luttait avec ses révoltes,
tout en l’écoutant d’un cœur attentif, presque vaincu. Elle le priait
toujours, en chuchotements:
--Je vais vous dire; nous nous ferons très petites, toutes les deux;
nous serons sages, bien sages... On nous entendra à peine... On ne
s’apercevra pas de notre présence... Rendez-la-moi, dites?
Il voulut échapper à cette voix insinuante et douce, qui s’emparait de
ses forces.
--Benjamine! de grâce! fit-il, sans la regarder.
Mais, acharnée à son défi, elle continuait:
--Je me suis dit bien souvent que, si nous venions à mourir toutes les
deux, ce serait bien mieux, pour vous, bien mieux! Pardonnez-moi de vous
parler d’elle: je ne voulais pas! Mais croyez-vous que je pourrai vivre,
moi, s’il m’est interdit d’accomplir le seul devoir qui me reste, le
plus grand de tous: celui de la mère?
Il souffrait avec elle et ne voulait pas lui céder:
--Pas cela! dit-il, en s’efforçant de raffermir sa voix: Pas cela!
taisez-vous!
Elle sentit qu’il ne fallait plus le laisser à ses réflexions, elle vit
qu’elle pouvait vaincre cette fois... il faiblissait; et comme il
s’asseyait, les coudes sur une table, le visage dans ses mains, elle put
croire qu’il pleurait.
--Oui, je sais bien, poursuivit-elle, mais rien ne peut empêcher que je
sois la mère, moi! Vous l’aviez compris autrefois, avant de...
Elle s’arrêta; et elle baissa la voix pour achever:
--... Avant de m’aimer!... Et _alors_ vous m’aviez laissé mon enfant!
Elle se leva, tandis qu’il restait affaissé dans son infinie douleur;
et, crispant ses deux petits poings, elle cria dans une rage
d’indignation:
--Ah! mais, qu’est-ce donc que l’amour, s’il fait oublier au meilleur,
au plus généreux des hommes, les pardons qu’il accorda jadis!... si les
bontés qu’il eut lorsqu’il n’aimait pas, lui deviennent impossibles
lorsqu’il aime!
Ce cri de révolte frappa l’esprit de Courcieux, mais Benjamine, en le
jetant avec cette énergie, n’était pas touchante comme lorsqu’elle
parlait plaintivement; il se ressaisit, la regarda, et put répondre avec
une énergie égale:
--Impossibles!
--Mais, je suis la mère, moi, malgré tout!... malgré tout!--et sa voix,
de nouveau, se fit plaintive, douce, insinuante.--Rendez-la-moi,
monsieur!... parce que, voyez-vous, il faut que nous fassions à nos
enfants, peu à peu, avec nos paroles, des âmes bonnes... Rendez-la-moi,
monsieur!...
Elle baissa la tête, et, s’écrasant dans l’humilité, et détournant les
yeux, elle dit d’un ton très bas:
--Et je vous aimerai... comme je pourrai!
Courcieux comprit qu’une telle parole sur les lèvres de cette femme
était sublime; cependant il n’en mesura pas toute la profondeur. Il ne
devinait pas que l’image de Trézelle venait de traverser l’esprit de la
malheureuse et qu’en se promettant à son mari, c’est-à-dire au devoir
convenu, Benjamine, à ses propres yeux, se sentait déchoir à jamais de
son haut idéal d’amour. Cette déchéance, la mère l’acceptait afin de
rester mère. Mais s’il ignorait combien et comment elle aimait
décidément Trézelle, du moins, comprenait-il que lui-même n’était pas
aimé d’amour. S’il était mal placé pour voir la beauté entière du
sacrifice que lui offrait ce cœur douloureux, du moins, la voyait-il en
partie; l’heure n’était plus aux colères; il fut simplement frappé
d’admiration, et son orgueil aidant, il répondit avec une belle dignité
mêlée de tendresse:
--Pouvez-vous croire que je ferai de votre amour maternel le moyen d’une
victoire que vous auriez le droit de me reprocher?... Non, non! ma
pauvre chère petite!... Je veux, moi aussi, vous conquérir par l’estime
de nous-mêmes. Et vous serez un jour à moi dans l’amour consenti
librement, fièrement, car à partir de ce moment-ci, et pour l’amour de
vous, c’est moi qui veux tout ce que vous voulez!
Elle le regardait, déjà effarée de bonheur, mais quand il prit à deux
mains sa jolie tête, et qu’en lui baisant les cheveux, il ajouta:
--Oui, on te la rendra, ta fille, on te la rendra sans condition!
Alors elle fut navrée d’une joie immense. Elle suffoquait, disant:
--Vrai? bien vrai?... Vous me la rendez? Oh! quel bonheur!... Quand
partons-nous?
A ce moment-là, il était dégagé de toute passion. Il n’était plus qu’un
cœur attendri par une douleur humaine, ressentant en lui-même toute la
misère d’une autre créature et n’ayant plus qu’un désir: l’en
affranchir, bienheureux de sentir qu’il pouvait le faire. État de
conscience si délicieux, qu’il n’en est peut-être point de préférable,
en sorte que ceux qui ont connu cette volupté d’âme connaissent seuls
l’amour total, et peuvent comprendre par quelle voie humaine ont marché
les saints qui ont cru voir Dieu sur la terre.
Cet élan de tout l’être individuel qui se livre pour en sauver un autre,
donne aux âmes généreuses un bonheur mystérieux qui les paie amplement
des douleurs du sacrifice. Et c’est ce qui fait deviner confusément aux
instinctifs sceptiques qu’il y a un égoïsme encore à se sacrifier pour
le bonheur d’autrui. Égoïsme surprenant, puisqu’il n’est pas l’égoïsme
de tous, mais seulement celui de quelques âmes élues; égoïsme singulier,
puisqu’en dépit des sceptiques, il demeure le privilège des natures
héroïques. Égoïsme vraiment prodigieux, qui donne à quelques-uns la
rapide intuition de l’Unité de la vie consciente. «Ah! insensé, dit le
poète,--insensé qui crois que tu n’es pas moi!»
M. de Courcieux, devant la mère douloureuse qui le remerciait, parce
qu’il lui permettait de rester mère, n’était plus ni le mari,
c’est-à-dire une personne sociale, ni même un homme. Il n’était plus
qu’une pensée humaine, humaine à l’infini. Et à ce cri: «Quand
partons-nous?» tout de suite, il répondit:
--Le plus tôt possible; demain!
Benjamine fondit alors en larmes et se précipita dans ses bras, sur sa
poitrine, avec ce cri répété:
--Que vous êtes bon! que vous êtes bon! que vous êtes bon!
Puis, le regardant avec des yeux emplis d’un trouble qui le
transfigurait pour elle:
--Comme c’est beau, la bonté! dit-elle.
Elle s’abandonnait maintenant.
--Benjamine! murmura-t-il, comme changé jusque dans les profondeurs de
lui-même.
A ce suprême moment d’amour transcendant, il eût pu la faire sienne
réellement, lui imposer ses droits d’époux, sans qu’elle éprouvât ni
étonnement, ni révolte. Il l’avait conquise dans le divin,--il avait
aboli en elle tout autre sentiment que celui d’un amour d’âme qui répond
à un amour semblable; mais ces exaltations surhumaines, même au cœur des
êtres d’élite, ont peu de durée et l’homme, troublé dans sa chair, se
retrouva en lui. Il eut une étreinte tardive, gauche peut-être au regard
de la visionnaire d’idéal qu’était la malheureuse Benjamine. Il lui
donna le temps de se dire qu’elle ne se donnait à l’époux que pour
obtenir de lui la permission d’être, selon la nature, la mère de
l’enfant qui représentait sa faute envers lui!... Elle aimait Trézelle,
jeune, beau, et qui aurait pu, lui, l’aimer sans lui faire aucun
reproche secret puisque son passé de jeune fille et de mère ne l’avait
pas trahi, lui! Le charme qui l’avait jetée dans les bras du mari
généreux, se retira d’elle. La tristesse lamentable de sa destinée
l’envahit toute.
--Merci! dit-elle, en cherchant ses mots cette fois; merci! Si vous
saviez comme je vous suis reconnaissante!
C’était peu!
Ils retombaient, tous deux en même temps, du haut des ciels d’illusion.
Ils se sentaient comme embarrassés chacun par leur pensée intime, par
toutes les raisons qu’ils avaient de ne pas s’entendre et qui, oubliées
un moment, revenaient plus vives dans leur esprit.
Elle s’éloigna un peu de lui et dit, avec une voix raisonnable qui sonna
bizarrement aux oreilles de Courcieux, parce qu’elle était en désaccord
avec les hautes émotions qu’il venait d’éprouver:
--Voyez-vous, déjà il y a quelques mois, j’ai cru la perdre... Cela
n’est pas étonnant qu’elle soit fragile... J’ai tant souffert, au temps
où j’attendais sa naissance.
Disant cela, elle n’était plus que la mère de l’enfant d’un autre homme.
Elle le blessait juste sur les blessures anciennes. Il se reprenait
donc, tandis qu’elle poursuivait, inconsciemment maladroite:
--C’est un de ces petits êtres qui, longtemps, ne consentent à vivre que
de la vie, de la présence de leur mère!... Et puis, je veux qu’elle ait
mon âme, à moi!
Ce dernier mot fit tressaillir M. de Courcieux.
--J’ai promis, lui dit-il; nous partirons demain.
Il lui baisa la main et se retira chez lui.
--Quelle vie! murmura-t-elle en le regardant s’éloigner.
VI
BENJAMINE
Le lendemain matin, le tramway jetait, devant le portail de la villa des
Agaves, le duc et Trézelle arrivés ensemble à Cannes dans la nuit.
Guirand avait revendu fort cher à M. Leneuf sa concession de tramways;
et comme il n’avait plus de raison pour ne pas faire signer le décret,
les travaux avaient pu bientôt être poussés vivement.
Guirand vit, par-dessus la haie mitoyenne, arriver les voyageurs. Ils
semblaient tristes et préoccupés.
--Comment! cria-t-il, vous, en tramway, monsieur le duc! quand il y a
des voitures!
--Ma foi! dit le duc, j’étais pressé, monsieur, et nous avons autre
chose à dire. Venez chez Courcieux, avec votre femme, le plus tôt
possible.
Courcieux, sur le seuil de sa villa, regardait mélancoliquement la mer
et l’escadre, regrettant sa vie de marin, les incessants départs. Il vit
venir à lui le duc et Trézelle.
--Bonjour, mon cher duc; soyez le bienvenu; vous aussi, Trézelle... Qu’y
a-t-il? mon oncle, vous avez l’air un peu solennel...
--Ça se voit donc? Une fois n’est pas coutume. Où est Benjamine?
--Je ne sais. Dans le jardin, je crois.
--Rentrons, dit le duc de Méribault.
Et sans autre préambule:
--Sa fille est morte.
--Ah! dit Courcieux.
--Oui, fit le duc. Je ne me charge pas de le lui annoncer. Alors, j’ai
prié Trézelle de m’accompagner.
--C’est bien.
Guirand arrivait bientôt, suivi de sa femme.
--Eh bien! dit le duc, la petite Louise est morte.
Ils se regardèrent les uns les autres, préoccupés de la même pensée:
«Comment l’annoncer à la mère?»
--A tout hasard, dit le duc, j’ai vu votre ami le chanoine Vignot, à
Cannes. Il vous rend visite quelquefois ici; il arrivera tout à l’heure,
comme par hasard.
--Je ne réponds de rien, dit Courcieux. Nous devions partir demain pour
aller chercher l’enfant... Il y aura une affreuse crise.
--J’ai prié votre médecin de Cannes de se rendre chez vous, monsieur
Guirand, et, à tout événement, de m’y attendre.
--Bien, dit Guirand.
--Et qui parlera à Benjamine? demanda Céleste; qui lui portera le
premier coup? Moi, je n’oserai jamais; je suis mère, monsieur le duc.
--Ce sera Trézelle, dit le duc, car ce ne sera pas moi. Je ne pourrais
pas.
--J’ai peur d’un éclat épouvantable, insista Guirand.
--Vous avez raison, dit Courcieux.
A ce moment, Amine entra. Elle venait du jardin. Elle avait entre les
bras des gerbes de fleurs et de verdure. Elle regarda ces gens assemblés
qui se tournèrent tous vers elle, s’efforçant de lui sourire. Elle
regarda le duc un peu, puis Trézelle longuement et dit, de la voix de
malade résignée qu’elle prenait parfois, mais qui, dans ce moment
précis, sonna à leurs oreilles comme la voix étrange d’une visionnaire:
--Vous voilà, monsieur Trézelle? avec monsieur le duc?... Et vous êtes
tous réunis, de si bonne heure? Vous me regardez d’un air bien étrange.
Vous avez pitié de moi, tous?
Tous baissèrent les yeux ou les détournèrent, cherchant quelque
attitude. Elle les regarda encore un moment, puis, très simplement,
d’une voix blanche, sans inflexion:
--Ma petite fille est donc morte?...
Il y eut un saisissement. Elle ajouta, de la même voix incolore, cette
parole effrayante:
--Eh bien, cela vaut mieux ainsi, je crois,--pour elle... et pour tout
le monde.
Tous se taisaient. Elle continua:
--J’avais souvent pensé que cela pouvait arriver... Il y a le croup, qui
en tue beaucoup et si vite! C’est le croup, n’est-ce pas, mon cher duc?
Le duc fit signe que oui. Il alla lui prendre la main qu’il garda un peu
dans les siennes.
--Pauvre petite! reprit Benjamine. M’a-t-elle beaucoup demandée? Non,
sans doute? A cet âge, ça oublie si vite!... Vous vous demandiez comment
m’avertir?... Je savais déjà... Je me disais souvent: «Elle mourra...
non, elle est morte!» Il fallait que cela fût; cela arrange bien des
choses. Je n’ai rien à dire. Dieu l’a reprise, Il l’a. Elle ne souffrira
plus. La vie est si triste!... Vous nous restez un peu de temps, mon
cher oncle? Et vous, monsieur Trézelle?... Vous ne vous attendiez pas à
me trouver si raisonnable, n’est-ce pas? Que voulez-vous, on
réfléchit... Il faut se faire une raison, comme disent les bonnes gens.
Elle eut un sourire navré.
--Parlez d’autre chose... Il ne faut pas s’appesantir trop sur les
choses tristes... On deviendrait fou.
--Je voudrais la voir pleurer, fit le duc à voix basse.
--Est-ce que vous partez bientôt pour l’Afrique, monsieur Trézelle?
demanda-t-elle.
--Mon départ est retardé, madame; je ne partirai que dans deux mois.
--Tant mieux. On vous verra un peu, dites? Mon mari vous aime beaucoup,
monsieur le duc également,--et moi aussi.
Le duc se leva, déterminant un mouvement de vie naturelle parmi tous ces
gens pétrifiés, immobiles dans une angoisse qui était vraiment d’un
autre monde.
On s’éparpilla sur la terrasse. Personne ne savait plus que dire ni que
faire. Elle les déconcertait tous.
Amine arrêta Courcieux au passage:
--Vous aviez promis de la reprendre. C’était trop beau, mais vous aviez
promis. Merci! de toute mon âme.
--Amine! dit Courcieux, plein de tendresse.
--Un jour, vous m’aimerez mieux... dit-elle, beaucoup mieux.
Trézelle s’approcha d’elle. Courcieux s’éloigna, plein d’une tendresse
désespérée et inutile.
--C’est gentil d’être venu! dit-elle à Trézelle. Ça me fait grand
plaisir de vous revoir. Vous êtes bon, vous!... Tout le monde est très
bon pour moi, maintenant!
Trézelle, comme tous les autres, croyait que la folie guettait, là,
toute proche. Il résolut d’appeler les larmes salutaires.
Ils étaient sur le seuil du salon. Elle l’entraîna à l’intérieur, le fit
asseoir à la place qui lui était chère.
--Écoutez! dit-il, en la regardant avec une pitié infinie.
Il ne savait même pas quelles paroles il allait trouver... il s’arrêta.
Elle se mit à rire doucement.
--Vous êtes tous bien drôles!... Je vois bien que vous me croyez folle,
parce que je suis trop sage. Voilà bien les hommes. Ils ne savent pas ce
qu’ils veulent. Que voulez-vous que je fasse? que je crie? que je
sanglote? La première des sagesses, n’est-ce pas la soumission douce à
l’inévitable?... Eh bien,--et Marc-Aurèle?
--En effet, dit Trézelle à demi rassuré.
--Et puis, dit-elle, ne dois-je pas cacher mon désespoir à M. de
Courcieux? C’est mon devoir, cela. Et, enfin, il est très vrai que, pour
elle, pauvre petite,--cela vaut mieux. Le monde est si laid! Pouvez-vous
dire le contraire?
--C’est vrai, Benjamine, la vie est bien triste.
--C’est pourquoi, reprit-elle,--c’est pourquoi je voudrais la quitter en
ce moment même. Je vous ai revu... me voilà très entourée... Vous êtes
tout portés, tous, comme on dit... Je voudrais mourir, là, en ce moment.
Ce serait très bien.
Céleste s’approcha, l’air contrit.
--Eh bien, que vous dit-elle?
--Je fais ma cour à M. Trézelle, dit Amine, en riant tout à coup,
nerveusement. Nous sommes des gens du monde. Nous savons vivre. Et je
discute les bases d’un nouvel arrangement d’amour... Vous savez bien que
je suis une femme à aventures, moi! On l’a dit beaucoup. Je le sais.
Elle se tourna vers Trézelle:
--Vous allez voir comme le monde est beau! Vous allez voir!... Oh! ce
n’est qu’une épreuve!
Elle se tourna vers Céleste et d’un ton très naturel, en battant de sa
main, tout autour d’elle, les plis de sa robe:
--J’ai assez de la vie, ma mère, du moins de celle que je mène. J’ai
assez souffert. Je n’aime pas mon mari. C’est abominable de ma part,
mais c’est ainsi. Je suis un monstre. Eh bien, je veux aimer tout de
bon,--ou disparaître,--mourir aujourd’hui même! Que me conseillez-vous:
prendrai-je un autre amant, ou dois-je quitter la vie? C’est l’un ou
l’autre, j’y suis décidée, dites... maman?
--Ma Benjamine! s’écria précipitamment Céleste effarée. Que dis-tu là?
Mourir! songe donc! ne va pas t’enfoncer cette idée-là dans la tête...
songe à moi! à ton père!... C’est qu’elle serait capable de le faire
comme elle le dit. Elle a essayé une fois déjà... Songe à ton père!
songe à moi!
--Benjamine, oui! c’est entendu; je suis la Benjamine de tout le monde,
je suis votre Benjamine, j’ai été la Benjamine de mon père, de mon mari
et de mon amant! La Benjamine de la destinée! Je suis toutes ces
Benjamines-là. C’est très drôle!... Et il faut cependant que je songe à
vous. C’est à vous que vous pensez! aux embarras désolants que je vous
peux causer, moi, votre Benjamine!
Céleste regardait Trézelle avec épouvante.
Les yeux bleus de Benjamine regardant sa mère, prenaient une fixité
singulière. L’ironie siffla dans sa voix:
--Allons, répondez, ma mère! Vous vous rappelez très bien que j’ai voulu
mourir la nuit de mon mariage; mais j’étais si maladroite, si
inexpérimentée! On ne meurt pas toujours quand on veut. J’avais, à ce
moment-là, moins de motifs et de moins valables qu’aujourd’hui pour
désirer la mort. J’essayai. Je ne sus pas. Je vous assure que c’est
difficile. Et puis je fus lâche et je me réfugiai dans votre lit, dans
le lit maternel; j’allai reprendre ma place de petite enfant, ma place
de Benjamine! Je voulais ressaisir la vie et le bonheur... A présent je
veux mourir,--je saurais mieux!--ou bien prendre un amant,--car je suis
bien changée, allez! Voyons, que me conseillez-vous, ma mère?
--Eh! dit Céleste qui perdit la tête, sois heureuse comme tu
l’entendras, mais sois heureuse! C’est stupide à la fin de s’exalter
ainsi.--Consolez-la, monsieur Trézelle, sauvez-la! Vous seul vous le
pouvez. Je le devine... sauvez-la... Je vous la confie.
Et Céleste sortit brusquement, à demi folle elle-même.
--Vous l’entendez! dit gravement Amine à Trézelle. Il ne tiendrait qu’à
nous... ils sont tous très bons... M. de Courcieux n’est plus jaloux.
C’est la mort de ma fille qui les a rendus si doux, si indulgents. La
mort est une très bonne chose...
Elle se mit à rire franchement.
--Nous voilà mariés, maintenant, vous et moi!... oui, vraiment, c’est
drôle, n’est-ce pas? très inattendu!... nous sommes libres. Partons pour
l’Italie, voulez-vous?...
Puis, sombre tout à coup:
--Vous ne le voudriez pas... moi non plus... Tomberais-je si bas?... Pas
plus bas, non! pas plus bas! quoiqu’ils me poussent tous, je ne sais
pourquoi... mais je ne tomberai pas, il ne faut pas, je ne veux pas!
--Promettez-moi de vivre, Amine, dit avec fermeté Trézelle qui
suffoquait.
Une affreuse angoisse le serrait à la gorge.
Elle le regarda, sérieuse et calme:
--A quoi bon me demander cela? dit-elle; ne suis-je pas une morte?
Le vieux prêtre arrivait. On alla au-devant de lui. On lui expliqua
l’état de la pauvre Amine, et qu’on craignait la folie.
Du fond du salon, elle l’aperçut:
--Il ne manque plus qu’un médecin, dit-elle. Ils n’ont pas deviné que je
suis forte, très forte.
Trézelle se leva, lui pressa la main et se retira.
--Ma fille, dit le prêtre, un grand malheur vous frappe, votre mari et
vous.
--Un très grand malheur, dit Benjamine.
--Bénissez la volonté de Dieu, ma fille.
--Je suis résignée, mon père.
--Voulez-vous prier de tout votre cœur avec moi? je parlerai pour vous.
Recevez seulement mes paroles dans votre cœur.
--Volontiers, mon père.
L’excellent homme murmura:
--O Dieu! jetez les yeux sur votre servante, qui vous appelle du fond de
son humilité. Vous seul êtes la paix et je vous implore. Vous seul êtes
la vérité et vous me répondrez. Vous seul êtes la voie et je marcherai
en vous.
--Vous le voyez, je suis résignée, monsieur le chanoine, et prête à ne
regarder que vers Dieu.
Elle sortit avec lui. Ils étaient tous au bas de la terrasse, devant le
perron.
Le prêtre alla droit au marquis d’abord, puis vers le père et la mère:
--Cela va bien, leur dit-il. Elle est avec Dieu, et plus que
raisonnable. Rassurez-vous. Ce qui vous a paru inquiétant, c’est, je le
vois, précisément, ce qu’il y a d’extrême et de plus heureux dans sa
résignation; mais moi, qui m’y connais, je vous assure que cela est de
Dieu. C’est une grâce d’en haut.
Amine s’avança:
--J’ai entendu vos dernières paroles, monsieur; je vous en remercie...
On voudrait me voir pleurer... pourquoi? puisque cet ange est retourné
au pays des anges... Et, malgré cela, vraiment, je ne peux sourire
beaucoup.
Elle se tourna vers Trézelle:
--Venez causer encore un peu avec moi, monsieur Trézelle, puisqu’un
grand voyage va nous séparer.
Le duc et le marquis, tous deux ensemble, firent signe à Trézelle
d’obéir, de la suivre.
Trézelle et Amine s’éloignèrent, en causant doucement, par la grande
allée bordée de pins parasols.
Au bout de la grande allée qui descendait vers la route, le portail
était largement ouvert, surveillé par le pavillon du gardien. On
apercevait la route blanche où couraient, tout brillants de soleil, les
rails des tramways.
--Que je suis heureuse de vous avoir revu! répéta Amine à Trézelle...
Heureuse! heureuse! si heureuse!... Donnez-moi votre main.
Elle la pressa dans les siennes. Une larme parut dans ses yeux.
--Vous pleurez! vous êtes sauvée! cria-t-il.
Mais, brusquement, elle le quitta et se mit à courir, si brusquement
qu’il demeura un instant interdit et immobile...
Elle courait vers la porte.