Un son de trompe déchirait l’air,--le ronflement d’un tramway allait

grandissant... Trézelle devina... il prit sa course... trop tard! Sous

ses yeux, Benjamine s’élançait au-devant de la terrible machine

inexorable... Elle n’eut pas le temps de s’engager sur la voie, mais

l’angle de fer de la voiture, courant à toute vitesse, projectile

monstrueux, l’avait heurtée au front et rejetée contre le portail de la

villa. Elle tomba, blessée une troisième fois par une des bornes

massives de l’entrée, et cette fois, frappée à la tempe.

La machine horrible s’arrêta. Elle était vide de voyageurs.

--Il n’y a pas de votre faute, repartez! dit Trézelle aux conducteurs

effarés...

Ils obéirent. Il la prit dans ses bras, la porta dans la maison du

gardien.

--Le médecin, vite! courez chez M. Guirand... Il y a un médecin chez M.

Guirand. Ramenez-le.

Trézelle était seul avec elle.

--Benjamine! dit-il bien bas, près de son oreille, tout contre la

meurtrissure rouge de la tempe...

Elle lui sourit. Il comprit que ses lèvres l’appelaient. Très doucement,

il lui donna sur le front un baiser d’adieu. Alors, se sentant aimée,

elle expira, heureuse.

Le docteur arrivait:

--Tout est fini, dit-il.

Quand cela fut bien certain, Trézelle regagna seul la villa des Agaves.

On n’y savait rien encore. Tous causaient, dans le salon et sur la

terrasse, oublieux déjà quelque peu, consolés par le prêtre, par le

soleil, par l’égoïsme fatal qui nous garde tous contre les excès

d’émotion.

En trois mots Trézelle expliqua.

--Restons ici, commanda le duc.

Il avait pris le ton de l’autorité qu’on ne discute pas.

--Il est inutile de donner en spectacle nos sentiments. Qu’on la

transporte ici.

--Tout est prêt, dit Trézelle. On n’attend que vos ordres.

Guirand, hébété, regardait le bout de ses bottes.

--Quel horrible accident! murmura-t-il lâchement.

Courcieux n’y tint pas:

--Il n’y a pas ici d’accident, monsieur. Elle est morte pour l’idéal.

Ces morts-là aujourd’hui sont assez rares pour qu’on se les avoue, quand

on les a causées.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

I. Monsieur Guirand, député expérimental 1

II. Pour avoir l’air distingué, il faut d’abord se faire maigrir 11

III. Un projet d’alliance politique 19

IV. Céleste Guirand cite Shakespeare 26

V. «Voilà la question», pense Benjamine 36

VI. La morale de Jean Montchanin, jeune homme moderne 40

VII. Il faut se méfier des baisers d’adieu 51

VIII. L’estacade Guy-de-Maupassant, à Cannes 61

IX. Ce que s’étaient dit les deux augures 69

X. Un homme averti par une petite baronne en vaut deux 77

XI. Un moment arrive où les théories expérimentales sont à la

portée des jeunes filles 89

XII. Comment madame Guirand interprète le vase brisé 97

DEUXIÈME PARTIE

I. M. le marquis de Courcieux est un faux sceptique 107

II. M. Paul Guirand ne peut pas dormir 125

III. La nuit de noces de Benjamine 152

IV. Il va falloir causer 161

V. La physionomie d’un homme vu de dos est très expressive 172

TROISIÈME PARTIE

I. Les réflexions de M. de Courcieux 181

II. Benjamine lit Sully-Prudhomme 186

III. Le retour de Jean Montchanin, diplomate profond 195

IV. Une conscience 201

V. L’aveu n’est pas fait, mais il est compris 205

VI. M. le duc de Méribault goûte fort Alfred de Vigny 212

VII. Ce qu’il y a dans la tabatière de M. le duc 230

QUATRIÈME PARTIE

I. M. Trézelle, inventeur du sous-marin le _Drac_ 245

II. Le _Drac_ 254

III. Le siècle des tramways 258

IV. Un regard d’enfant 276

V. Par une belle soirée 282

VI. Éclair de joie dans un abîme 293

CINQUIÈME PARTIE

I. Qu’est-ce qu’un idéal? 323

II. La nomination de M. Montchanin 333

III. Les idées de Benjamine 341

IV. Une lettre de Marc-Aurèle 350

V. Comment s’aimèrent, une minute, Benjamine et son mari 357

VI. Benjamine 369

ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY

Benjamine · 第 19 / 19 段