Courcieux devint très pâle. Depuis un moment il froissait un papier,

plié et replié de mille manières entre ses doigts nerveux. Il s’avança

sur Montchanin et, tranquillement, avec ce pli froissé, il le souffleta.

--Vous êtes ministre, je ne sais plus où! dit-il avec une hauteur de

mépris et sur un ton de raillerie suprêmes. Je vous ai souffleté,

monsieur, avec le pli officiel qui vous l’annonce et que j’ai demandé

tout à l’heure à M. Guirand, afin d’avoir le plaisir de vous communiquer

moi-même la bonne nouvelle. Partez à l’instant pour Paris et au plus tôt

pour l’étranger. Je l’ordonne. Voici votre titre. Ramassez.

Il jeta le papier à terre, aux pieds de Montchanin, et, lui tournant le

dos, il s’en alla.

Montchanin le regarda s’éloigner, puis, haussant les épaules, il ramassa

le pli, l’ouvrit, le lut attentivement.

Trézelle, dans le parc, avait rencontré le duc et causait avec lui.

Courcieux vint à eux.

--Monsieur, dit Trézelle, avez-vous besoin de moi? Monsieur le duc vous

dira combien je vous suis acquis.

Courcieux lui tendit la main.

--Non, merci, répliqua-t-il, pas aujourd’hui.

--Je vous laisse avec votre oncle, dit Trézelle.

Il rejoignit Montchanin aussitôt.

--Monsieur, lui dit-il, M. de Courcieux, à mon vif regret, est venu

interrompre notre conversation tout à l’heure. Vous plaît-il de la

reprendre?

--A quoi bon? dit Montchanin froidement, j’ai pu la continuer avec M. de

Courcieux! c’était identiquement la même. N’oubliez pas que je suis un

diplomate, moi. Le marquis m’a fait entendre qu’un duel ne servirait à

personne et nuirait à plusieurs. J’ai parfaitement compris.

--Entre vous et moi, insista Trézelle, les prétextes seront faciles à

trouver.

--Monsieur, dit Montchanin d’un air aimable, entre vous et moi tous les

prétextes seraient transparents. J’ai réglé mes affaires avec vous en

les réglant avec le marquis--car, je le vois, vos intérêts sont communs.

Veuillez m’excuser. Je pars à l’instant même pour Paris et dans trois

jours pour l’étranger. Le service avant tout; c’est sacré.

III

LES IDÉES DE BENJAMINE

Une heure après, Montchanin était parti, et Courcieux disait au duc:

--En parlant d’elle à Montchanin, en le voyant si méprisable, en la

voyant si seule, j’ai mieux compris que jamais le malheur de la pauvre

femme et combien elle est à plaindre. Il est temps, mon cher duc, que ce

martyre finisse. Vous avez raison.

--Enfin, tu l’aimes?

Courcieux parut se recueillir, puis:

--Passionnément, je le vois bien, dit-il.

--A la bonne heure.

--Et je vous demande de vouloir bien le lui dire.

--En vérité! fit le duc en riant. Ne peux-tu pas le lui dire toi-même?

--Pas la première fois.

--Pourquoi cela?

--Parce que le sentiment nouveau que j’éprouve pour elle ne me permet

plus de tolérer ce que j’ai souffert jusqu’à présent...

--Et quoi donc?

--La présence de cette enfant qui me rappellerait à toute heure un homme

que je hais.

La bonne figure du duc de Méribault s’attrista.

--Ce qui signifie, dit-il en secouant la tête, que ton sentiment nouveau

tend tout de suite, là, sans transition, à lui imposer la plus cruelle

des douleurs, l’éloignement de sa fille. Il lui manquait cela, et, à ce

trait, je reconnais bien l’amour!... Eh bien, mon cher, ne compte pas

sur moi pour cet office de bourreau.

--Vous ne me comprenez pas? dit Courcieux irrité.

--Moi! je te comprends... dans les fonds... Écoute plutôt. Je comprends

ce que tu as pensé hier et ce que tu penses aujourd’hui. Tu t’es dit

quelque temps: «Cette pauvre créature est admirable; sa faute est pour

elle un supplice; elle le porte dignement. C’est une bonne mère, une

vraie, digne de pitié; et comme je suis certain de la noblesse de ses

sentiments, je la respecte malgré tout et je suis bon pour elle. Il est

vrai que je ne l’aime pas, je l’admire seulement, c’est ce qui me rend

très bon. Je juge sa moralité par delà les faits.» Langage élevé!--Le

lendemain, qui est aujourd’hui, tu tiens un tout autre langage. Tu t’es

dit et tu viens me dire: «Tout est changé: je l’ai tant admirée que

maintenant je l’aime. Je la veux donc toute à moi et pour cela je vais

détruire ce qui lui reste de bonheur et de paix. Je vais d’abord lui

arracher son enfant; c’est ce qu’il y a de mieux _pour moi_, mais comme

je n’ose pas lui annoncer moi-même cette bonne nouvelle, c’est mon oncle

à tout faire qui s’en chargera. C’est un homme d’excellent conseil. Il

n’est pas bête; il arrangera pour le mieux mes petites affaires

d’égoïste...» Tu vois que je te comprends. Eh bien, ne compte pas sur

moi, mon garçon. Tu n’aimes pas ta femme, apprends cela de moi; tu

l’aimais hier sans t’en douter; tu ne l’aimais pas assez pour t’en

rendre compte mais tu l’aimais; tu la désires aujourd’hui--ce qui est

bien différent. Tu pourrais la désirer tout en continuant à l’aimer--et

alors, qui sait? Dieu finirait peut-être par avoir pitié d’elle et de

toi. Mais tu la désires comme un pauvre homme, et c’est tant pis, tant

pis pour vous deux... Voyons, es-tu bien décidé à la séparer de son

enfant?

Courcieux, tout frémissant de passion, répondit:

--Les forces humaines ont des limites. J’ai trop supporté tout cela. Je

ne peux plus. Personne, pas même Dieu, ne peut exiger raisonnablement

d’un homme un sacrifice pareil.

--Allons donc! dit le duc. Ceci éclaire ton passé, mon ami. Rappelle-toi

donc que tu es en partie responsable de la faute de ta femme. Si dès les

premiers jours de ton mariage tu t’étais montré résolu, si tu avais

marché à l’assaut des difficultés, si tu avais imposé tes volontés, si

tu l’avais emmenée loin de Paris, si tu avais accepté la solitude avec

elle, si tu n’avais pas trouvé, dans ta situation même, un prétexte à

vivre libéré de ta femme, à courir le guilledou, à passer tes nuits au

cercle ou ailleurs,--si tu avais en un mot pensé sérieusement à la

conquérir, comme tu y parais décidé aujourd’hui,--peut-être aurais-tu

plus de droits à te montrer impérieux et tyrannique aujourd’hui. Je ne

dis pas,--bien que je le croie,--que tu aurais réussi sûrement à te

faire aimer, mais le grand malheur de votre vie ne se serait pas

accompli; et tant qu’il n’y avait pas _cela_, c’est-à-dire cette enfant,

il vous était possible de rentrer dans la paix, d’un jour à l’autre,

sans cris et sans grincements de dents. A mon sens, pour tout dire d’un

mot, tu as mal défendu ta femme. Et par suite tu n’agiras pas bien en

lui imposant aujourd’hui l’éloignement de sa fille. J’ai dit.

--Vous avez raison, sans doute, dit à son tour Courcieux avec

emportement, mais aucun raisonnement ne triomphera de ceci: «Je ne peux

plus supporter cet état de choses. Je ne peux plus...» Vous ne voulez

pas parler à Amine?

--Pourquoi ne peux-tu lui parler toi-même? fit le duc en secouant la

tête d’un air triste;--pourquoi, sinon parce que tu sens bien que tu vas

déchoir à ses yeux, juste à l’heure où il te plairait, au contraire, de

t’élever dans son cœur?

--C’est vrai, dit le marquis, mais... il ne peut en être autrement.

C’est mon dernier mot.

--Tu vas lui annoncer ce malheur nouveau, sans autre forme de procès?

--Il le faut bien.

Le duc réfléchit un moment, puis:

--S’il te faut absolument un ambassadeur, prends Trézelle. J’ai causé à

fond avec lui. Je suis sûr de lui. Mais dépêche-toi, il part, cette

nuit, pour Toulon, avec son bateau.

--Je vais lui parler, dit Courcieux. Ou plutôt... toute réflexion faite,

si vous lui parliez vous-même...

--Ça, je veux bien.

Et le soir même, Courcieux et le duc, assis sur la terrasse, laissèrent

Trézelle libre de causer une heure avec Benjamine, dans ce même salon,

où, la veille, ils s’étaient sentis si émus ensemble d’une émotion

pareille.

--Ma chère amie, dit gravement Trézelle, les choses ont bien changé

depuis hier.

--En quoi, mon ami? interrogea-t-elle.

Il expliqua: «Montchanin avait été châtié; il partait définitivement.

Elle était affranchie de lui à jamais par son mari. Courcieux, à présent

que rien ne s’interposait plus entre sa femme et lui, voulait tout

oublier, tout. Elle pouvait rentrer dans la vie normale et dans le

bonheur.»

--En un mot, Benjamine, dit Trézelle, vos sentiments pour votre mari,

tels que vous me les avez confiés, vous permettront, malgré vos

objections que je connais aussi, d’accepter la destinée nouvelle qu’il

vous offre: votre mari vous aime; vous êtes sauvée.

--Je suis perdue! répliqua-t-elle avec effarement.

--Que voulez-vous dire? fit Trézelle.

Elle expliqua vivement:

--S’il m’aime, il va vouloir éloigner l’enfant!

--C’est vrai, dit-il. Mais ce n’est là qu’une nécessité de transition.

Vous ne pouvez pas exiger qu’il subisse quotidiennement le souvenir d’un

homme que vous ne pouvez vous rappeler vous-même sans en souffrir...

--Eh! oui, je souffre, par celui-là! murmura-t-elle! Je ne peux échapper

depuis hier à cette horreur que je vous ai avouée, à cette horreur de

retrouver un regard odieux dans les yeux de l’enfant chérie!... C’est

vrai, oui, c’est vrai, mais cette souffrance me lie bien davantage à la

destinée de ma fille! Songez donc, s’il y a dans cette âme naissante

quelque chose qu’il faille arracher, abolir, alors, elle a bien

davantage besoin de moi... Non, non, je ne l’abandonnerai pas à l’esprit

du mal, jamais! jamais!

--Il ne s’agit que d’une concession à faire aux circonstances, Amine, et

pour un temps qui sera bref, j’en suis sûr. Soyez plus juste envers M.

de Courcieux... Le salut est là.

--Je vous ai dit combien M. de Courcieux m’inspire de vénération et de

dévouement. Je peux lui sacrifier ma vie et celle de mon enfant; je ne

peux pas me séparer d’elle ou plutôt la séparer de moi pour lui... Cela

est ainsi. Je ne le peux pas, je ne le veux pas.

Il n’y avait plus d’hésitation, plus rien de sa jeunesse en elle.

C’était la femme debout dans son droit éternel, qui est d’être mère.

--Vous ne l’aimez donc pas un peu? lui dit Trézelle.

--On vous a donné une mission, monsieur Trézelle, et vous l’accomplissez

comme vous devez. Je vous en remercie. Mais à l’ami que vous êtes, je

peux rappeler ce que je vous disais hier à cette même place: «Un seul ou

mourir.»

Elle le regarda fixement, sans tendresse ni dureté, avec un beau regard

d’honnête homme dans ses yeux bleu-pâle, si expressifs d’elle-même.

Elle articula très nettement, très lentement:

--Je ne me suis pas refusée à vous,--à vous que _j’aime_,--pour me

donner à M. de Courcieux, que je n’aime pas!

Elle avait insisté sur le mot: que _j’aime_ et elle ajouta:

--Oui, je vous aime; nous le savons bien depuis hier soir.

Trézelle, très ému, détourna d’elle son regard.

--Et n’oubliez pas, dit-elle, comme si elle n’eût rien formulé d’étrange

ou de troublant, n’oubliez pas que M. de Courcieux se trompe en croyant

possible l’arrangement qu’il demande. Dites-lui bien que le bonheur

m’est désormais interdit, c’est-à-dire qu’il lui serait impossible avec

moi, par moi. Il veut bien dire parfois qu’il loue, qu’il admire même ma

fermeté d’âme. Où la prend-il, sinon dans ma vaillance à supporter ma

solitude chez lui? Je vous ai dit cela; je vous le répète puisque vous

m’y obligez. Expliquez-le-lui. Le lendemain du jour où ce qu’il demande

serait accompli, il aurait détruit lui-même en lui toute raison de

m’admirer, pour répéter son mot; de m’estimer si vous aimez mieux... Et

ne niez pas; j’en appelle à vous! Regardez-moi bien, Trézelle. J’ai

toujours été franche et je suis devenue hardie, car la douleur m’a faite

une âme libre. Eh bien, je vous aime, vous le savez maintenant, je vous

aime pour toutes les raisons qui m’éloignent des autres hommes. Vous

étiez le maître hier soir, mais que penseriez-vous de moi aujourd’hui,

dites-le franchement, si je ne m’étais pas protégée contre vous derrière

la mort, qui est mon amie, elle aussi? Et cependant, pour vous, quoi

qu’il advînt, je ne pourrais être jamais qu’une femme qui était libre de

ses actions avant de vous connaître, tandis que, pour lui, je

deviendrais, du soir au lendemain, une épouse qui fut coupable! Du soir

au lendemain il serait jaloux de mon passé, il me le reprocherait comme

s’il venait de l’apprendre; il serait un homme nouveau qui ne

connaîtrait plus, dans l’intimité, ni les réserves, ni les élégances du

marquis de Courcieux. Croyez-moi, Trézelle, si je devais me livrer, mon

mari serait le seul homme à qui, pour mon repos et le sien, je devrais

me refuser!

Elle se leva et, du seuil, apercevant le duc qui arrivait avec

Courcieux:

--Mon cher oncle, dit-elle, avec une grande assurance, M. Trézelle vous

dira bien des choses que vous serez chargé de répéter à M. de Courcieux.

J’ai besoin de repos ce soir, je me retire. Adieu, monsieur Trézelle,

puisque vous partez cette nuit... Qui sait si l’on se reverra?...

Trézelle prit sa main et, s’inclinant, il fit mine de la lui baiser.

--Embrassez-moi donc en face! dit-elle en riant.

Elle s’en alla. Trézelle prit congé. Le duc et le marquis restèrent

seuls.

--Tu persistes? tu as tort.

--Je l’aime passionnément, fit Courcieux d’un air sombre.

--Passionnément? alors, dit le duc, rends-moi ma tabatière: tu vas te

conduire comme une brute... Allons nous coucher.

IV

UNE LETTRE DE MARC-AURÈLE

M. le marquis de Courcieux approchait de la quarantaine. Il s’était

arraché avec soin son premier cheveu blanc. La patte d’oie se dessinait

sur ses tempes. Il avait _aimé_ toutes les sortes de femmes, mais aucune

de celles qu’il avait eues ne lui avait résisté un seul instant. Toutes

l’avaient appelé et choisi. Aujourd’hui, soit qu’il se répandît moins

dans le monde, soit qu’il y parût moins séduisant, les appels aimables

se faisaient plus rares autour de lui. Quand il lisait son journal, il

l’éloignait de ses yeux un peu plus qu’il ne convenait. Un léger

presbytisme commençait à l’affliger. Le tableau de la vie, le spectacle

des choses lui apparaissait déjà, sans qu’il s’en doutât, à travers un

premier rideau de gaze légère semblable à cette vapeur imperceptible que

les machinistes, au théâtre, font descendre sur les scènes où l’on veut

représenter un songe quelque peu vague! Infirmité sans importance qui

cependant signifie déjà le commencement de la déchéance, avertissement

physiologique qui dit: «Ta jeunesse est finie. La puissance en toi est

diminuée d’une ligne. Elle baisse. C’est le plein jour encore. Ce n’est

plus midi. Le soleil est de l’autre côté du zénith.»

A ce moment redoutable, presque inaperçu des hommes d’étude inclinés sur

l’œuvre ou des hommes d’action acharnés à la lutte,--l’homme d’oisiveté

et d’amour tressaille. La terreur le prend. La volonté de vivre

s’exagère en lui. Il veut se hâter. C’est l’âge où les forts donnent la

plus belle fleur, le plus beau fruit, mais au prix de leur vie

finissante, qu’ils jettent tout entière, d’un coup, hors d’eux-mêmes.

C’est l’âge, un peu différent selon les individus, où l’aloès

brusquement se dépasse lui-même, de plante se fait arbre, élance et

épanouit sa hampe couverte de mille fleurs, à l’ombre desquelles il

meurt, en semant autour de lui un peuple de graines amères.

Le marquis éprouvait pour une femme la passion la plus âpre, la plus

violente qu’il eût connue, la première peut-être qui l’eût secoué tout

entier d’un désir sans mesure. Et cette femme, c’était la sienne, la

seule qui ne l’eût pas appelé et la seule qui eût répondu: «Non,

jamais!» à son appel.

A ce moment de sa vie, tout ce que sa mère avait mis en lui de douce

tendresse, de faculté de plaindre et de chérir, parut s’éteindre. Les

énergies farouches de son père le possédèrent seules. Il devint

redoutable à la pauvre Amine. Il parla de ses droits; il la somma de lui

obéir. Il cessa d’être pour elle le marquis de Courcieux; il fut un

homme, l’homme déchaîné, l’homme qui souffre et meurt et qui, révolté,

veut vivre encore.

Au début toutefois de sa passion, il essaya de la ruse. Il reconnut la

nécessité de la prudence. Il se rappela qu’Amine était femme à finir son

aventure d’une façon tragique... Il ne la heurta pas de front.

Tout d’abord il ne lui parla point de sa volonté d’éloigner l’enfant. Il

reprit la vie habituelle. Seulement, il ne sortait plus, il la suivait

dans tous ses mouvements d’un regard ardent et jaloux... Elle se réfugia

toujours davantage auprès de son enfant. Il en souffrait de plus en

plus, et alors il lui demanda de rester plus souvent près de lui. Il la

pria de lui lire à voix haute le roman nouveau, la chronique à la mode.

Doucement, il lui disait: «J’ai bien mérité de vous quelques égards,

quelques sacrifices, Amine.»

Elle en convenait, certes! Humblement, elle obéissait, tremblante au

fond, mais raidie contre elle-même, prête à la défense contre lui.

Quand elle rencontrait ses yeux, elle y voyait luire une ardeur

mauvaise, une volonté dure, une convoitise brutale,--dont elle ne

supportait pas même l’idée.

Il s’approchait d’elle à table, ou au salon pendant les lectures, et lui

chuchotait des paroles troublées,--et parfois le soir, il prolongeait un

baiser d’au revoir qu’il ne déposait plus respectueusement sur sa

main,--mais qu’il prolongeait mollement sur sa nuque. Et il sentait

alors sous sa lèvre la pauvre femme se dérober un peu, abaisser son cou,

s’en aller, fluide, insaisissable comme une onde; mais le lendemain, il

était là encore, et parfois il l’enveloppait de ses bras, la retenant

contre lui; et ses mains, au hasard, la touchant sans délicatesse, la

froissaient... elle avait peur. Il avait été son dieu. Elle le voyait

déchoir, devenir l’homme qui ne demande pas à la femme la tendresse mais

la caresse, qui se soucie peu de la respecter, qui veut d’elle ce qu’ils

veulent tous, les plus fiers comme les plus grossiers.

Elle reconnaissait qu’il avait un droit écrit, un droit social, mais

elle s’affirmait qu’il n’avait aucun droit moral. Tout au contraire,

elle se disait qu’il avait, par un premier pardon, contracté envers elle

des devoirs nouveaux, difficiles, soit, trop sublimes peut-être, mais

qu’il avait consentis, auxquels il s’était engagé. Il trahissait un

pacte généreux! Elle lui en voulait. Qu’il souffrît, elle le sentait,

certes,--mais ne souffrait-elle pas? Ne devaient-ils pas porter à deux

le martyre de leurs désirs, de leurs aspirations, contrariées par une

fatalité où il y avait de leur faute à tous deux et qu’ils ne pouvaient

plus, en conséquence, se reprocher l’un à l’autre?

Trois ans auparavant elle l’avait trouvé vieux... et voilà qu’elle le

trouvait vieilli!

Quand elle pensait à l’émouvante conversation qu’elle avait eue avec

Trézelle, elle frémissait toute. Elle vivait avec ce souvenir. L’amour?

hélas! c’était Trézelle maintenant pour elle. Songer à lui sans chercher

à le voir jamais, n’était-ce pas de la vertu?

Elle souffrait dans sa fille; elle lui disait: «A ton tour tu

souffriras. Quelle horreur, la vie! Pardonne-moi de t’avoir mise au

monde.»

Ils revinrent à Paris. Il la conduisait de nouveau au bal et dans les

théâtres. Elle continuait à sourire au monde, mais on disait: «Elle

pâlit, la petite marquise. Elle a un chagrin. Son mari,

maintenant,--l’aime à la folie. Ça la gêne, évidemment. Elle était plus

libre, avant.»

A Paris, ils restèrent à peine trois semaines. Courcieux déclara qu’ils

devaient une visite au duc, réinstallé dans son château de Touraine. On

chasserait.

Ils y allèrent en effet. Les deux filles du duc s’y trouvaient, avec

leurs enfants qui reçurent à bras ouverts la fille d’Amine, la petite

Louise.

Là, Courcieux chassa tous les jours, se montra moins occupé de sa femme.

Ce n’était qu’une tactique. Au bout d’un mois, il déclara qu’on

retournait à Paris, qu’il fallait laisser quelque temps la petite aux

soins de ses parents. Benjamine avait besoin de distractions. Elle était

trop bonne mère. Elle s’épuisait en veilles.

Benjamine comprit, voulut répondre: «Non! jamais!» mais le duc, pour

éviter quelque scène violente, s’interposa. Que pouvait-on contre la

volonté du mari? Il fallait laisser passer l’orage. Il avait bien essayé

de prouver encore à Courcieux qu’il avait tort. Il avait échoué. Il

trouvait préférable de ne pas irriter sa résistance. Il fallait laisser

faire au temps. La petite Louise serait si bien avec les autres

enfants...

Benjamine courba la tête. Le vent de sa destinée soufflait. Elle obéit,

révoltée au dedans, résignée en apparence, passive devant toutes ces

forces réunies, toutes ces résultantes d’événements accumulés, cette

conspiration des hasards et des hommes contre elle, si petite, si jeune,

si seule,--toujours!

Elle écrivit à Trézelle: «Ah! si vous étiez là! Tout est contre moi. Je

suis bien lasse. Il me semble que je vais mourir.»

Trézelle répondit simplement:

«Ma chère amie,

«Il n’y a plus ici-bas qu’un seul objet qui mérite d’occuper nos

pensées. C’est de vivre avec douceur parmi des hommes menteurs et

injustes, sans jamais nous écarter nous-mêmes de la vérité et de la

justice...

«Marc-Aurèle.»

De Paris, brusquement, Courcieux la ramena aux Agaves. Il y avait près

de quatre ans qu’ils étaient mariés aux yeux du monde. Guirand, fatigué

de travail et d’ambitions, était un peu souffrant. Il ne lui déplaisait

pas de faire dire qu’il se surmenait, qu’il était neurasthénique. Il

quitta Paris avec Céleste pour prendre trois ou quatre jours de repos

dans sa villa de Cannes. «Il est doux de se rapprocher parfois de ses

enfants, dût la chose publique en souffrir un peu!»

Le duc, fidèlement, chaque jour, sans y manquer, envoyait à Benjamine

des nouvelles de sa fille.

Elle baisait passionnément ces lettres.

V

COMMENT S’AIMÈRENT, UNE MINUTE, BENJAMINE ET SON MARI

De nos jours, les tragédies ne sont pas à la mode, mais la vie ne

s’inquiète pas de la mode et continue à faire des tragédies,--qui sont

d’autant plus terribles qu’elles se cachent davantage.

Les tragédies se cachent. Elles s’enferment sous les rideaux sourds des

alcôves. Les familles les étouffent entre les murs massifs des vieilles

maisons: il semble qu’il n’y en ait plus. Il y en a.

Un jour, dans le salon de la villa des Agaves, Amine brodait sous

la lampe. Courcieux lisait. Tous deux,--l’un vis-à-vis de

l’autre,--occupaient exactement les mêmes places que, par un soir

troublé, occupaient naguère Amine et Trézelle. Elle s’en aperçut tout à

coup, et le temps pour elle fut aboli. Elle crut voir là Trézelle...

mais c’était Courcieux. Au lieu de l’être devant qui le cœur s’ouvre et

se libère,--c’était l’homme devant qui le cœur doit se fermer et se

taire,--ou mentir.

--Ma chérie, dit-il, vous êtes en beauté, ce soir. Voulez-vous venir un

peu sous les grands arbres, au fond du parc?

--Vous voudrez bien m’excuser, dit-elle, je me sens si lasse!

Il se leva et, la saisissant à deux mains, l’arracha de sa chaise; il

n’eut qu’un pas à faire pour l’entraîner sur le grand divan. Elle y

tomba assise, toute crispée, entre des mains passionnées qu’elle trouva

rudes.

--Écoutez, dit-il. Je n’ai mérité par aucune faute le supplice d’être

tenu à jamais éloigné de votre cœur. Au contraire. J’ai montré toutes

les clémences, j’ai accordé tous les pardons...

--Pas tous! murmura-t-elle.

--Le jour où je vous ai trop aimée, c’est vrai, mon caractère a

changé... Il est un sacrifice que je n’ai pas la force de m’imposer plus

longtemps... mais, cela, vous auriez dû le comprendre.

--J’ai compris, murmura-t-elle à demi morte.

--Non! vous demeurez révoltée, à toute heure.

--C’est vrai, dit-elle, mais nos âmes nous échappent. La mienne n’est

pas à moi. Vous n’êtes maître que des faits. Vous les avez commandés et

ils se sont réalisés!

--Pas tous! dit-il avec âpreté.

--Jamais! dit-elle, jamais _celui-là_! Pour vous et pour moi, monsieur,

je vous en conjure, n’ordonnez pas que celui-là soit. Vous ne me le

pardonneriez de votre vie. Le jour où je serais vraiment votre femme

serait précisément celui où je cesserais pour vous d’être digne de

m’appeler, comme votre mère: la marquise de Courcieux.

--Amine, croyez-vous que je serais assez lâche pour vous en vouloir,

dit-il, de ce que j’aurai exigé? C’est au contraire l’oubli de tout le

passé que j’appelle avec cette force plus grande que ma volonté. L’oubli

entier, absolu, définitif. Voilà ce que je rêve, ce que je désire, ce

que je veux, ce que j’aurai; un présent en qui le passé s’engloutisse à

jamais! L’amour véritable est un feu du ciel qui fait mourir pour faire

mieux revivre. Où il passe, tout est détruit d’abord, tout n’est plus

que cendres... Mais... écoute!

Ce tutoiement offensa Benjamine.

Courcieux, très exalté, continuait:

Benjamine · 第 17 / 19 段