d’un mouvement irréfléchi, très tendre. Elle sentit toute la tendresse
de cette pitié involontaire... Elle y répondit malgré elle, en laissant
tomber sa tête lasse sur l’épaule du jeune homme. Elle respirait par
saccades, la poitrine tumultueuse, les lèvres tremblantes, les yeux
noyés, abandonnée tout entière.
Il se fit un grand silence durant lequel le murmure infini des dehors
nocturnes entra, les enveloppant. Un souffle brusque, venu de la mer,
éteignit toutes les bougies d’un candélabre. La lampe bleuâtre, presque
une veilleuse, éclairait seule le vaste salon. Dans l’ombre accrue, ces
deux êtres jeunes, dont l’un s’appelait douleur et l’autre pitié,
sentaient battre leurs deux cœurs très rapprochés. Elle ne pensait plus.
La torpeur qui suit les grandes exaltations avait assoupi son âme.
Lentement il s’inclina vers la jeune femme. Il s’inclinait, ce n’était
que tendresse; il sentit sous sa lèvre la joue effleurée et ce fut
désir. Et désir et tendresse se mêlant tout à coup comme deux flammes,
une flambée de passion jaillit des yeux du jeune homme:
--Amine! murmura-t-il.
--Oui, Amine, murmura-t-elle, comme endormie. Amine, c’est mon nom. Il
est doux, n’est-ce pas? Mais qui donc le prononce si doucement? Je ne
l’entends jamais ainsi murmuré dans un souffle... Amine! Amine! Je veux
être appelée ainsi, par des lèvres qui, en même temps me caressent...
Est-ce donc si coupable, dites-moi, vous, Raymond?... Raymond, c’est un
joli nom aussi... Serait-ce donc bien coupable, dites? Je suis si jeune.
J’ai vingt ans à peine et je suis seule, toujours toute seule, quoique
si entourée... Alors, combien de temps vais-je vivre encore ainsi? Dix
ans, vingt ans encore, qui sait? C’est trop, je ne pourrai pas. Je
voudrais bien être aimée un peu, moi! Est-ce vrai, dites, que Dieu ne
veut pas? Comment ai-je mérité d’être ainsi privée d’amour? De toutes
les femmes que je vois, beaucoup ont des amants. Le monde en sourit.
Elles se disputent mon mari comme en se jouant! Et pour moi, pour moi,
le mot d’amour n’éveille que terreur, drames épouvantables. Pourquoi
cela et qu’ai-je fait à Dieu, répondez-moi, vous qui avez l’air si bon!
Oui, vous avez l’air bon... Vous me souriez si gentiment, si
tristement... On dirait que vous pleurez?... Oh! la bonne larme! La
voilà tombée sur mon visage. Elle roule sur mes lèvres...
Étonné de lui-même et d’elle, inquiet aussi de ces portes béantes,
ouvertes sur tant d’espace, il se ressaisit, éloigna un peu de lui, très
doucement, la tête délicieuse vers laquelle il se sentait attiré...
Ce fut fini. Le charme de l’inconscience était rompu. La jeune femme
revit son abîme. Elle reprit pour la troisième fois son visage tragique,
pâle, aux yeux fixes, visionnaires, et, sans un battement des paupières,
la pupille dilatée, le buste rigide, elle prononça, de son air de morte
et d’une voix saccadée, comme mécanique:
--Eh bien, oui! Je veux bien, puisque vous m’aimez un peu, puisque vous
n’êtes pas comme les autres, je veux bien vous aimer. Ce qu’ils désirent
tous de moi, je vous le donne, soit. Prenez-moi, soyez mon amant!
Elle lui saisit le poignet d’une main,--et, avec une force étrange,
écartant d’elle cet homme dont elle eût fait volontiers son maître, elle
ajouta:
--Seulement,... sachez-le bien,... j’aime mieux que vous le sachiez--je
ne veux pas vous trahir... Sachez que si cela est--et je le veux bien,
moi, je vous aime,--si cela est, demain matin, je serai morte, et
heureuse d’être morte... Vous êtes le maître, le maître absolu...
De ses yeux fixes, elle regardait, elle voyait la mort, la sienne. Il ne
put s’y tromper; ce qu’elle disait était bien la vérité.
Elle le regarda en face.
--Que pensez-vous de moi, maintenant?
--Je pense, dit-il simplement, que d’un baiser je peux vous tuer.
Le visage de Benjamine s’éclaira de joie:
--Vous me croyez donc? Je suis contente! C’est la meilleure parole que
vous m’ayez dite!
Il lui serra la main.
La tragique amoureuse reprit aussitôt:
--Vous comprenez, je n’aurai pas deux amants, non; pas deux; je me le
suis juré... Vous aussi, le lendemain, vous diriez: «Pauvre Amine! elle
désirait rester honnête femme! après une faute! comme si c’était
possible!» Et je ne veux pas, moi, que vous disiez cela, ni vous, ni
personne. _Un seul_, ce sera ma vie! un seul... et ce fut trop! Ah!
malheureuse, je suis à vous!
Trézelle prit sa main très doucement et, de la voix apaisée dont on
parle aux très petits enfants:
--Nous venons de rêver le songe d’une heure, dit-il, et d’une nuit
d’été. Il y avait bien un peu de cauchemar là-dedans, Amine.
Réveillez-vous. Je vous veux trop de bien pour n’être pas d’accord avec
votre plus haut désir. Serrez ma main. Elle vous sera bonne toujours, si
vous y sentez celle d’un ami respectueux,--d’un frère dévoué.
L’expression de folie qui se lisait sur le visage d’Amine et dans toute
son attitude,--disparut soudainement. Les monstres étaient vaincus.
Voilà que la jeune femme souriait au jeune homme avec toute sa franchise
calme, son énergie tranquille. Elle s’écria heureuse, d’une voix claire,
naturelle:
--Bien vrai? vrai? vous m’aimerez _sans cela_!... Ah! que je suis
heureuse! J’ai donc un ami!
Et se levant aussitôt:
--Bonne nuit, dit-elle. Vous allez sonner Baptiste qui vous conduira
chez vous, mais auparavant, en bon frère, embrassez-moi.
Elle lui tendit son visage serein et souriant. Il la baisa sur le front.
--Oh! sur les deux joues! dit-elle simplement.
Puis elle ajouta ce mot délicieux et triste:
--Merci.
Elle disparut en courant.
--Quel dommage! pensa Trézelle; je ne peux rien pour elle.
CINQUIÈME PARTIE
I
QU’EST-CE QU’UN IDÉAL?
Le lendemain Guirand emmenait à bord de son yacht tous ses invités.
Les expériences du sous-marin de Trézelle réussirent au gré des juges
officiels. Trézelle était enchanté. Il offrit alors aux invités de
Guirand de les prendre, par petits groupes, à bord du _Drac_. Plusieurs
hommes et toutes les femmes, sauf Benjamine, déclinèrent l’invitation.
Le _Drac_ s’immergeait en demeurant horizontal,--séjournait quelque
temps sous l’eau,--puis reparaissait à la surface, ici ou là, comme un
monstrueux cétacé évoluant au milieu des majestueux cuirassés de
l’escadre.
Trézelle (à la suite de Goubet) s’efforçait d’améliorer sans cesse les
conditions d’habitabilité de son sous-marin. Elles étaient déjà assez
bonnes, pour qu’il pût offrir à une femme courageuse une courte
promenade dans les profondeurs de la mer.
Voyant Benjamine prête à descendre du yacht de Guirand à bord du _Drac_,
Montchanin s’avança. Courcieux, qui était près de Trézelle, fit un
mouvement imperceptible pour intervenir. Trézelle se tourna vers
Courcieux et, en le regardant, il dit d’une voix très basse:
--Ne craignez rien!
Déjà le matin, à la façon dont Trézelle lui avait serré la
main,--Courcieux avait compris qu’il avait reçu les confidences d’Amine
et qu’il était son ami bien plus et bien autrement que la veille.
Trézelle dit très haut, du ton d’un capitaine, seul maître à son bord:
--Je vous préviens que vous n’êtes pas des nôtres cette fois, monsieur
Montchanin.
Courcieux regarda le duc. Le duc souriant répondit à ce regard:
--Je te l’avais bien dit. Elle se sera confessée. Tu as un allié et un
bon! Laisse-la faire avec lui sa petite descente romanesque au fond de
la mer. Montchanin enrage!
Montchanin regardait l’étrange sous-marin. Cette masse sombre avait
l’air d’une baleine morte, flottante à la dérive... Tout à coup cette
chose inerte s’anima, s’abaissa, se borda d’une légère écume; elle
s’abaissa encore; les vagues au-dessus d’elle se rejoignirent et elle
disparut sous l’eau profonde.
Amine, au fond de l’eau, dit à Trézelle qui lui donnait une explication
distraitement écoutée:
--C’est la nuit de la tombe avec le charme de la vie... Pourquoi pas
toujours?
Dans l’après-midi, chez Guirand, Trézelle, félicité de tous côtés, ne
savait à qui répondre.
Enfin on se lassa du _Drac_; et, après le déjeuner, on se répandit par
groupes au fumoir, au billard, au salon et dans le parc, sous les
ombrages épais des mimosas.
Le duc s’approcha de Trézelle, la main ouverte:
--La veille d’une si grave journée, dit-il en souriant, un inventeur
n’était pas, je pense, un fleurt bien dangereux, mon cher Trézelle. J’ai
donc vu sans déplaisir, hier soir, que vous faisiez la cour à ma
nièce... J’admets du reste qu’il y ait dans certains cœurs de femme des
peines mystérieuses auxquelles un ami honnête homme peut apporter plus
de bienfaisante douceur qu’un mari. Le point de vue du mari gâte parfois
son jugement. Il y a la part à Dieu.
--Et la part du pauvre, dit Trézelle.
--Oh! fit le duc, je vous connais. Vous êtes un grand riche de cœur. Je
crois que ma chère Amine gagnera quelques pures joies à vous avoir pour
confesseur. Et c’est ce que je tenais à vous dire, afin qu’il n’y ait
pas de malentendu, jamais, entre mon neveu et vous. J’aimerais vous voir
prendre sur elle un peu d’influence. Entre nous, j’ai peur de ses
exaltations... Voulez-vous un cigare?
--Volontiers.
Ils fumaient en silence. Le duc attendait, laissant Trézelle réfléchir.
Il dit tout à coup:
--Vous comprenez bien que je n’ai pas de curiosité inutile. Si j’ai
besoin de savoir, c’est pour la servir, la pauvre petite. Eh bien,
dites-moi... Vous a-t-elle livré son secret?
Trézelle le regarda:
--J’aime mieux cette question nette, monsieur le duc. Et je réponds
_oui_.
--Tout entier?
--Je le crois.
--Vous a-t-elle dit que, la nuit même de son mariage, elle a voulu
mourir? qu’elle a essayé de mourir?
--Oh! oh! dit Trézelle, cela, elle ne me l’a pas confié,--mais cela ne
me surprend pas.
Le duc soupira:
--Voyez-vous! Cela ne vous surprend pas? Il faut donc que vous ayez vu,
à quelque signe, qu’elle est capable d’une résolution extrême... et
qu’on pourrait déterminer trop facilement!... C’est à cela par malheur
que personne autour d’elle ne semble plus songer... et c’est ce qui
m’effraie, moi, comme une menace perpétuelle. La présence de Montchanin
peut la pousser à quelque folie. Ses parents ne lui sont d’aucun
secours. Son père, c’est moi. Voulez-vous m’aider à sauver cette pauvre
enfant, monsieur Trézelle?
--Monsieur, dit Trézelle, je me suis senti en effet, hier soir, en
présence d’une âme singulière et bonne que la folie et la mort attirent
également. Hier matin encore, Mme de Courcieux me semblait seulement un
peu étrange. Depuis hier soir, j’ai entrevu en elle une âme d’héroïsme
mais aussi de vertige. Ce que vous me dites achève de me la faire
comprendre.
Il regarda le duc et dit avec un sourire triste et grave:
--Elle a besoin de beaucoup d’affection, monsieur, et je serai pour
elle, puisque vous le voulez bien,--un ami dévoué, mais l’amitié ne
comblera pas le vide d’un tel cœur... et c’est pourquoi je partirai
demain,--prêt à agir quand vous voudrez, comme vous voudrez, pour la
servir avec vous.
--Bien! dit le duc, je ne suis nullement surpris; cela est de vous; mais
n’a-t-elle pas son enfant qui la garde?
--Elle craint de retrouver un jour dans ce petit être le souvenir trop
vivant du père--qui maintenant lui fait horreur... Je vous dis ces
choses, monsieur le duc, croyant utile pour elle, et utile au premier
chef, que vous les sachiez.
--Ah! il lui fait horreur? C’est beaucoup, cela!
--Je ne sais pas si cela vaut mieux, répliqua Trézelle... Si elle en
aimait un autre,--elle me l’a dit--elle mourrait. Cette parole a été
appuyée d’un regard qui ne permet pas une ombre de doute sur la
sincérité de la menace... C’est tout, monsieur le duc.
Le duc vit bien qu’il avait appris tout ce que Trézelle pouvait lui dire
et il se rendit aussitôt près de Courcieux.
Courcieux, ayant écouté son oncle, chercha à parler à Guirand, qu’il ne
put voir seul à seul tout de suite.
Amine, prétextant une fatigue, avait déjeuné chez elle et n’avait pas
reparu.
Montchanin errait comme une âme en peine à travers le parc, guettant le
retour de la jeune femme, méditant de la voir chez elle s’il trouvait
une minute favorable...
De très mauvais sentiments bouillonnaient en lui. Il était jaloux de
Courcieux, jaloux de Trézelle. Il ne croyait rien de ce que lui avait
dit Amine. Il se sentait blessé par ce qu’il appelait un mensonge banal.
«Elle me croit donc stupide! se répétait-il. Elle croit donc que j’ai
toujours douze ans ou même vingt! que la vie ne m’a rien appris! Ainsi
ce Courcieux, depuis trois ans, dormirait sous le même toit qu’une femme
jeune, jolie, sur laquelle il a tous les droits... Quel prétexte lui
eût-elle donné? Lui aurait-elle donc tout avoué?... Mais elle était
mariée depuis un an,--quand elle m’a revu--et alors elle s’est livrée
tout de suite, en femme résolue d’avance et non pas en vierge
effarouchée!... Son mensonge est stupide et ne mérite pas examen... Et
c’est avec cette fable qu’elle veut me tromper, non pas seulement sur
son mari, mais encore sur plus d’un autre sans doute... car elle en a
d’autres... c’est sûr... puisqu’on le dit!... (La baronne lui attribue
l’amiral V... et le député Z...)... Elle veut me tromper surtout sur ce
beau Trézelle! Il m’agace, celui-là!... Je veux lui faire entendre au
moins que je ne suis pas sa dupe. C’est bien le moins qu’un... amant tel
que moi ait sur un mari l’avantage de pouvoir montrer qu’il se sait
trompé. Il ne faut jamais avoir l’air jobard. On serait perdu de
réputation!»
--Ah! vous voici, monsieur Trézelle?
--Me voilà, monsieur Montchanin.
--Vous ne semblez pas en belle humeur. On vous a pourtant tressé assez
de couronnes, ce matin. Tout le monde est à vos pieds,--même et surtout
les femmes. La petite marquise n’est pas la moins enthousiaste. Mes
compliments!
--Monsieur, dit Trézelle froidement, je n’aime pas beaucoup qu’on
désigne une femme trop familièrement devant moi, quand même on y aurait
des droits.
--Amine, dit Montchanin narquois, est ma petite amie d’enfance.
--Raison de plus pour n’en parler qu’avec admiration et respect--car,
puisque vous l’avez toujours connue, vous ne pouvez pas ignorer qu’elle
mérite ces deux hommages.
--Je l’admire et je la respecte infiniment, mon cher monsieur Trézelle,
mais prenez garde: quand on se fait, à propos de rien, le champion d’une
femme, on risque fort de laisser voir plus d’admiration que de respect.
Trézelle regarda Montchanin comme un homme en regarde un autre avant de
l’insulter.
--Je vous croyais au mieux ensemble, dit Montchanin avec son rictus le
plus irritant.
--Monsieur, dit Trézelle, si c’est là un aimable badinage, vous le
cesserez à ma prière. Si c’est un persiflage, je ne suis pas d’humeur à
le supporter, quoique, ici, nous ne soyons chez nous ni l’un ni l’autre.
Montchanin se redressa, rageur, et dit avec son sourire d’ironie
semblable à une grimace:
--C’est fort mal recevoir un ami, monsieur Trézelle. Je venais vous
donner un conseil--que voici et que je vous engage à suivre. Fermez les
portes sur vos secrets, croyez-moi. Dans ce beau Midi, nos villas sont
nuit et jour grandes ouvertes et, du large, avec une longue-vue, le
yachtman qui se promène aux étoiles peut, sans mauvaise intention
aucune, voir, comme un Asmodée, ce qui se passe dans les intérieurs.
C’est tout ce que je voulais vous dire.
--Vous vous battez, n’est-ce pas, monsieur Montchanin?...
--C’est selon, dit Montchanin.
--Selon quoi?
--Selon l’utilité que j’y trouve.
Trézelle eut un mouvement de dégoût, puis il se sentit envahi par une
immense tristesse, à l’idée que Benjamine ne se trompait pas sur les
sentiments de cet homme.
L’envie absurde lui vint alors d’expliquer à Montchanin la vérité, toute
la vérité sur Benjamine. Probablement ce serait peine perdue. Et
cependant! qui sait?... Il commença:
--Je voudrais essayer, monsieur, de vous faire comprendre une situation
touchante, que vous avez créée et que vous paraissez ne pas bien voir.
Une explication entre nous vaudra peut-être mieux qu’une querelle.
Montchanin pensa que Trézelle s’apprêtait à lui mentir. Il se dit:
«Méfions-nous.»
Trézelle continua:
--Ce que j’ai à vous dire me sera facilité peut-être par votre réponse à
la question que voici: «Savez-vous bien, monsieur, ce que c’est qu’un
idéal?»
Montchanin eut un instant l’air stupéfait d’un directeur de théâtre de
genre à qui un jeune poète présenterait une comédie en vers.
--C’est le rêve des faibles et des vaincus, dit-il enfin froidement. Ça
n’existe pas. C’est un mensonge utile aux impuissants et que, autrefois,
on appelait Dieu.
--Il m’avait semblé, ce matin même, vous entendre parler je ne sais à
qui comme un homme resté fidèle aux vieux idéals et qui croit encore en
Dieu, malgré les railleurs.
--En effet, dit Montchanin, riant, quand il y a du monde, j’y crois
quelquefois. En diplomatie, tout dépend de l’interlocuteur.
Trézelle songea:
--Ce cynique est donc le père de cette enfant! Et voilà l’homme que
cette malheureuse femme appelait son époux devant Dieu!
Et il demeurait là, incertain de ce qu’il allait faire, lorsque
Courcieux, que ni l’un ni l’autre n’avait entendu approcher, s’avança
entre eux, s’interposant presque, quoique sans la moindre restriction:
--Je vous demande pardon de vous déranger. Voulez-vous me permettre de
causer un instant avec M. Montchanin, mon cher Trézelle?
Trézelle s’inclina légèrement, et, après une hésitation:
--Je suis tout à vous, mon cher marquis!
Sur ce mot, il s’éloigna.
II
LA NOMINATION DE M. MONTCHANIN
--Que cherchez-vous, monsieur de Courcieux? demanda Montchanin d’un air
équivoque.
--Je m’assure, dans votre intérêt, que les choses que j’ai à vous dire
ne seront entendues que de vous, répliqua Courcieux... Vous jouez un
vilain jeu, monsieur Montchanin, et vous le jouez mal, puisqu’on le
devine.
--Que voulez-vous dire?
Courcieux, au grand étonnement de Montchanin, s’assit sur un banc qui
était là, tira de sa poche un étui à cigarettes qui était une boîte à
portrait--et se mettant à fumer, il dit tranquillement, avec son sourire
d’ironie légère qui, à côté du sourire de Montchanin, évoquait l’idée
d’une fine épée engagée contre un gourdin:
--Lorsqu’on est ou qu’on a été par surprise l’amant d’une honnête femme,
monsieur, il arrive qu’on peut être pardonné... à une condition expresse
qui est ou d’aimer cette femme, ou, si on ne l’aime plus, de la
respecter. Je vais savoir bientôt si vous méritez encore qu’on vous
parle ce langage, qui est celui de l’honneur.
--Monsieur! balbutia Montchanin décontenancé.
Il se remit bien vite, et dit placidement:
--Veuillez continuer.
--Soyez tranquille, je sais où je vais, dit Courcieux, et n’ai pas
besoin qu’on me le rappelle. Je tiens beaucoup à vous dire les choses
paisiblement, poursuivit-il, pour bien donner à mes paroles tout leur
sens nécessaire et précis. Je ne vous apporte point une insulte mais un
simple jugement, en vous disant que vous êtes le dernier des misérables.
--Monsieur, dit Montchanin, vous voulez que nous nous battions? Y
avez-vous bien réfléchi? Êtes-vous bien décidé? Vous résignez-vous aux
inconvénients d’un duel?
--Monsieur, dit Courcieux, je ne vous insulte pas, je vous juge. Une
insulte, on s’en tire en se battant. Un jugement, on reste dessous... Je
ne viens pas vous provoquer, mais vous chasser, ce qui est bien
différent.
--Me chasser? vous! d’ici? de quel droit?
--J’entends vous chasser de France, monsieur, dit Courcieux froidement,
et pour toujours.
--Et, dit Montchanin, riant, d’un rire voulu, quel est le motif, je vous
prie, de cette subite colère?
--Je n’ai pas de colère.
--Enfin les raisons de l’exil que vous prétendez m’imposer? dit
Montchanin, avec son plus mauvais sourire.
Courcieux se leva.
Montchanin songeait: «Enfin, je vais bien voir s’il sait tout, si elle
ne m’a pas menti.»
--Mes motifs, dit Courcieux, les voici: Je vous ai vu hier soir, dans le
parc, quand vous avez manqué de respect à une femme.
--Manqué de respect à une femme? dit Montchanin; j’ai beau chercher, je
ne me souviens pas.
--Cherchez mieux... Mme de Courcieux était montée dans l’embarcation de
l’étang avec M. Trézelle. Vous avez, contre son désir, poussé
l’embarcation loin de la rive... sans prendre seulement la peine de vous
incliner, pour la lancer de vos mains.
--Si c’est de cela que vous voulez parler, dit Montchanin, pris, à ce
souvenir, d’une rage froide,--peut-être n’est-ce pas à moi mais à M.
Trézelle qu’il faudrait demander compte d’un tête-à-tête en apparence
forcé.
Courcieux, machinalement, mais d’un geste emporté, mit dans sa poche sa
tabatière qu’il tenait encore dans sa main gauche, et, jetant au loin sa
cigarette, il bondit sur Montchanin. Il avança le visage tout contre le
sien et, lui parlant dans la figure, à dents serrées, d’une voix qu’il
contenait par un reste de possession sur soi-même:
--En voilà assez, monsieur Montchanin! changez de ton, croyez-moi, vous
y gagnerez! Vos soupçons viennent d’outrager, devant moi, en Mme de
Courcieux, l’âme la plus noble, la plus droite, la plus pure et la plus
malheureuse que je connaisse! Je suis bien placé pour le savoir, vous en
conviendrez, n’est-ce pas? Cette femme, la plus honnête qui soit, ce
n’est pas moi qui devrais avoir à la protéger contre vous, puisqu’elle
vous a aimé vous, vous seul! C’est vous qui devriez la protéger contre
tout le monde; c’est vous qui devriez savoir, sentir, deviner, être sûr
qu’à force d’être victime, elle est digne des plus saintes pitiés et des
plus nobles tendresses? C’est vous qui l’avez perdue, vous qui êtes
entré chez elle, dans son foyer d’épouse, un jour, comme un voleur, et
qui, par surprise, lui avez dérobé la paix du cœur, l’avenir de bonheur
qui lui restait possible. Et c’est vous maintenant qui la soupçonnez,
vous qui tentez de la jeter à un autre parce que vous vous sentez
deviné, jugé, condamné par elle! Je vous entends: Aucun mari, n’est-ce
pas! n’a jamais parlé de la sorte à aucun amant? Mais, comprenez donc
bien, ce n’est pas en qualité de mari que je parle ici! Un mari, c’est
vrai, ne saurait, ne pourrait, ne voudrait pas parler de la sorte, et
voilà bien ce qui vous condamne, c’est que je ne suis pas un mari! Je
suis simplement un galant homme qui défend une honnête femme... Pesez
chacune de mes paroles, je vous prie, et tirez-en les conclusions. Elles
font de vous ce que j’ai dit: le dernier des misérables. Oui, le
dernier, le plus lâche, le plus vil, car si je ne suis pas un mari, que
suis-je donc? et quel est, dès lors, mon dévouement pour cette femme?
quel est mon martyre? Et où en aurais-je trouvé la force, si je ne
l’avais prise dans l’estime absolue qu’elle m’inspire?... Et si enfin,
je ne suis pas le mari, qu’êtes-vous donc, vous, vous! vous?
Courcieux arrêta l’élan de sa parole pour prononcer d’une façon lente,
presque solennelle, les mots suivants:
--Vous qui insultez au malheur de cette femme, de cette mère!
Montchanin, en écoutant attentivement ces paroles, se persuadait
qu’Amine, devenue une habile coquette comme tant d’autres, trompait tout
le monde à plaisir et Courcieux tout le premier. Il se disait qu’elle
était parvenue à se servir habilement de son mari, pour éloigner son
premier amant au profit du nouveau, c’est-à-dire de Trézelle. Ne les
avait-il pas entrevus de loin, cette nuit même, l’un près de l’autre et
seuls, dans le salon de la villa des Agaves? Elle se jouait de lui, en
rouée de haut vol.
Il roulait ces pensées... Courcieux reprit, après un silence:
--Voilà ce que je voulais vous dire avant de vous donner l’ordre de ne
plus reparaître devant elle. Je veux croire encore que vous n’êtes qu’un
inconscient. Cela vaut mieux pour vous.
Montchanin ne songeait plus qu’à rendre coup pour coup, à faire souffrir
l’homme qui le fouettait si durement et qui aimait Amine,--car, s’il ne
l’aimait pas, prendrait-il si passionnément sa défense?
Montchanin voulut frapper l’adversaire en plein cœur.
--Puisque ce n’est pas un mari qui parle, dit-il avec son plus narquois
sourire, je puis répondre en toute liberté au galant homme qui, dès
lors, m’interroge, remarquez-le, sans en avoir le droit. Sachez donc,
monsieur, que je ne saurais accepter toutes les responsabilités sans
exception. Il est bien rare, monsieur (vous en conviendrez, j’espère,
avec M. de La Rochefoucauld), qu’une femme, qui a un amant, n’ait qu’un
seul amant.