Sans pouvoir encore s’expliquer cette énigme, il sentait à la fois

qu’elle était une âme en proie à une douleur respectable--et une

coquette qui offre et refuse, avance et échappe. Ce qu’elle voulait, ce

n’était que la tendresse d’un cœur ami, mais elle ne pouvait pas faire

autrement, étant femme, que de la rechercher en femme; et lui, homme et

jeune, de l’écouter en homme. Tous deux subissaient leur jeunesse,

échangeaient un charme, un fluide d’autre nom, d’autre sexe, malgré eux;

passifs sous l’influence de l’heure, de la saison,--de la nuit que leurs

yeux voyaient là-bas déroulée sur la mer, de la nuit immense, flottante

et pâle; de l’espace où vibraient le parfum des pins et des vagues, le

bruit des arbres et des eaux, l’éclat palpitant des lointaines étoiles

fourmillantes par myriades, l’éternel appel de vivre auquel ne se

dérobent ni l’âme ni la bête, ni le brin d’herbe.

Dans le torrent des sensations du dehors qui roulait son murmure autour

de ce palais assoupi, et qui ruisselait sous leurs yeux avec la traînée

des clartés célestes tombées sur les vagues innombrables, leur cœur et

leur esprit se sentaient emportés.

Il se demandait:

--A qui dois-je, à quoi vais-je répondre? à une âme triste ou à une

sensation rêveuse?

C’est que l’une et l’autre de ces deux attirances lui parlaient en

effet, avec Benjamine. Elle seule pouvait dire qu’à ce moment la

tristesse habituelle de son âme la commandait encore. Et ce n’était déjà

plus vrai: la nature a des philtres qui, à de certains moments,

endorment, pour des fins ignorées, les douleurs les plus sûres

d’elles-mêmes.

Il comprenait très bien qu’il ne devait pas se tromper, sous peine

d’humiliation ou de ridicule. Il hésitait, attiré par le charme physique

de l’être, retenu par sa haute divination d’une âme inquiète et pure. Il

était dérouté, déconcerté. Il avait l’air très bête. L’image d’un brave

chien, plein de bonne volonté et d’obéissance, qui attend, un morceau de

sucre sur le nez, qu’on le lui retire ou qu’on le lui accorde, se

présenta si drôlement à l’esprit d’Amine qu’elle éclata de rire, parce

qu’elle avait à peine vingt ans.

Mais comme elle était une femme de douleur, son rire, tout de suite, se

faussa. Il devint nerveux, il se prolongea, la secoua de deux ou trois

petits spasmes qui ressemblaient étrangement à des sanglots.

Il comprit qu’à présent, s’il approchait, sans rien dire, son visage de

ce visage qui riait si douloureusement,--elle ne se retirerait pas. Une

crise la lui livrait. La surprise était possible, Don Juan eût ricané.

Trézelle s’apitoya.

Il se leva lentement et alla regarder, du seuil, le grand spectacle de

la mer étalée sous le ciel et livrée au baiser de toutes les étoiles.

--Vous ne fumez pas, monsieur Trézelle?

Il se retourna vers Amine.

Elle était redevenue sérieuse, simple. Il comprit que, derrière lui,

elle s’était essuyé rapidement les yeux et qu’elle lui savait gré de sa

discrétion.

--Fumer? quand je suis seul avec une femme? non, dit-il en souriant.

--Est-ce mieux (dit-elle en rallumant une seconde cigarette) qu’une

femme fume, seule avec un homme?

--Assurément. La femme ne doit pas à l’homme tous les genres de respect.

--Dites tout de suite que je vous gêne, fit-elle gaîment. Voulez-vous

que je sorte?

--Non, dit Trézelle d’un air si piteux qu’elle ne put s’empêcher de rire

encore, mais j’aimerais assez que votre mari entrât.

L’habitude des marivaudages, où elle dissimulait la plupart du temps ses

grandes peines, entraîna Amine. De plus, elle trouvait, cette fois, une

saveur à la plaisanterie galante. Le philtre de l’heure agissait sur ses

nerfs, un peu même sur son cœur... Oh! comme il eût fait bon aimer,

aimer simplement et loyalement.

Elle regarda Trézelle d’un air narquois:

--Vraiment? vous aimeriez que mon mari entrât? Eh bien, allez le

chercher!

--Vous vous moquez de moi, il dort.

--Je ne me moque pas, éveillez-le.

Trézelle aussi commençait à se piquer au jeu.

--Tout à l’heure...

--Pourquoi, tout à l’heure?

--Pas tout de suite enfin.

--Ah?...

--Oui...

--Bon.

Le visage d’Amine s’attristait. Pourquoi? n’avait-elle pas sollicité ces

répliques de Trézelle? Elle eut envie pourtant de lui crier:

--N’allez pas de ce côté. Vous allez perdre une amitié que j’offrais et

qui vaut qu’on l’estime, vous allez me faire perdre l’espérance que

j’avais de trouver enfin un homme aux sentiments nobles, capable d’aimer

sans bassesse et sans trahison! Ne parlez pas--vous allez consommer la

désolation de ma pauvre âme abandonnée.

Elle ne dit rien de tout cela.

Elle se tut, anxieuse, prête à fuir ou à fondre en larmes ou à rire de

nouveau, ou peut-être à tomber entre les bras de cet homme qu’elle avait

provoqué... Elle ferma les yeux comme si elle eût été très occupée de

savourer son tabac d’Orient. Ses idées se brouillaient en elle. Elle se

sentait livrée à trop de forces en lutte qui se la renvoyaient sans

cesse depuis des années... Elle était seule, seule, seule, toujours si

seule!

--Tenez, dit-il, en venant s’asseoir près d’elle, décidément... oui,

décidément... j’ai à vous parler.

Elle le regarda d’un air ironique, plein du mépris qu’elle avait pour

les hommes. Ce regard disait: «Encore un! c’est dommage...»

--Vous avez à me parler? fit-elle.

--Oui, mais c’est très sérieux.

--Ah! le contraire m’eût étonnée.

--Je serai très ennuyeux.

--Je vous en défie.

--Indiscret.

--Vous? c’est impossible.

--Audacieux.

--Cela vous ira.

--Prenez garde, vous allez me rendre fat.

Ainsi, des deux côtés, ils tâtaient le fer, chacun voulant se rendre

compte de l’adresse et des intentions de l’autre.

Ils s’arrêtèrent; il y eut un silence.

--Je vous attends, dit-elle.

Il y avait tant de hauteur dans ce mot qu’il prit un parti. Ce fut le

bon.

--Vous m’avez posé deux questions. Je vais y répondre sérieusement. Je

ne vous fais pas la cour, parce que je sens en vous un cœur sévère, et

que précisément cela me plaît et me séduit un peu trop. Vous êtes de

celles à qui nul homme n’a le droit d’offrir un caprice et j’aurais peur

et honte de vous offrir davantage, car davantage ne serait jamais assez

à moins d’être tout, c’est-à-dire la vie entière; c’est-à-dire le

mariage, ce qui est impossible. Il est bien vrai que vous tâchez à me

donner le change, je ne sais pour quelle raison; et que vous désirez

tromper les observateurs à force de sourires, de léger babil, de

moqueries parisiennes, et de cigarettes turques. Mais, quoique la plus

souriante, vous êtes, je le sens bien... la plus désespérée des femmes.

Dès les premiers mots de cette réponse à ses deux questions, Benjamine

était devenue sombre. Elle avait laissé tomber dans le plateau de

cristal sa cigarette de tabac doré, puis, peu à peu, elle avait pâli,

son sourire avait disparu, les coins de sa bouche s’étaient abaissés,

tristes; le nez, aminci, se pinçait; l’œil était fixe, la paupière ne

battait pas. On eût dit, figée dans quelque vision d’épouvante finale,

une morte assise.

Il eut peur et s’élança, et lui prit la main:

--Benjamine! fit-il.

Elle fit un signe de la tête à peine perceptible comme ces malheureux

qui, sous une attaque de paralysie, n’ayant plus ni voix, ni regard, ni

geste, s’efforcent encore de faire comprendre qu’ils ont entendu... et

qu’ils remercient.

Il ne savait que faire. Il attendait; il eut envie d’appeler... il se

leva... Elle fit signe que non!

Il revint s’asseoir près d’elle, reprit sa main, qu’il serra. Elle

répondit à cette pression, puis ses lèvres s’animèrent, et, lentement

d’abord, puis plus vite, elle parla mais d’une voix très basse:

--Benjamine!... Je veux bien que vous m’appeliez ainsi, je veux bien. Je

vous le demande. Benjamine!... c’est un joli nom, n’est-ce pas?...

Benjamine!... C’est drôle que ce soit mon nom!

Elle prit son mouchoir, l’arrangea en le regardant comme si elle eût

voulu donner une forme très déterminée à ce chiffon, cent fois roulé

entre ses doigts, puis elle en porta à ses lèvres un coin qu’elle mordit

et, laissant retomber sa main, elle le déchira.

Tout à l’heure, en la regardant, Trézelle pensait à la mort. Maintenant,

il pensait à la folie.

Ce n’était plus la voix d’une coquette, d’une femme, qui parlait, mais

celle d’une très jeune fille.

--Dites-moi, alors, c’est bien vrai que vous m’auriez fait la cour,

monsieur Trézelle, si vous ne me respectiez pas? C’est vrai que vous me

respectez? Cela est très doux, savez-vous? Vous ne m’avez pas parlé

d’amour! Quel bonheur! que vous êtes bon! A cause de cela, je vous aime

de tout mon cœur; vous voulez bien?

A présent, elle avait un air très raisonnable, mais à la façon de ces

petites filles qui demandent une permission quelconque à la grande

personne qui pourrait bien la leur refuser... La voix semblait

enfantine:

--L’amour, vous savez, je le déteste! Ça ne fait faire que du mal.

Pourquoi l’appelle-t-on de ce joli nom? Les gens qui nous aiment ne

pensent qu’à eux; ils veulent nous prendre, non pour nous rendre

heureuses, mais pour se faire des joies avec notre peine. Les gens qui

nous aiment d’amour deviennent mauvais, ils nous tourmentent; ils ne

font rien pour notre bonheur. Pourquoi appeler ça l’amour?... Mon Dieu!

je m’appelle bien Benjamine!

Elle s’arrêta et dit, un peu après:

--J’aimerais mieux voir ma fille morte que de la voir aimée comme ça!...

Enfin, brusquement, elle revint tout à fait à elle-même. La jeune femme

se ressaisit. Il était très ému.

--Monsieur Trézelle, dit fermement Amine, de sa voix la plus

naturelle,--j’avais besoin d’un ami à qui faire une grande confidence.

Je vous ai laissé deviner bien des choses--parce que je ne pouvais vous

les dire--ne sachant pas par quel bout commencer pour être convenable...

Et alors, dans ma gaucherie, j’ai dû vous paraître coquette... ne m’en

défendez pas... Je m’en suis aperçue, je l’ai vu. Je vous remercie de ne

pas vous être laissé égarer par les apparences--et de ne pas m’en avoir

punie. Maintenant... je vais vous dire...

Trézelle s’inclina; il la regardait d’un air doux et bon. Depuis qu’elle

était femme, on ne l’avait jamais regardée ainsi. Elle lui en était

reconnaissante, de toutes ses forces.

Elle reprit, les yeux baissés:

--Vous croyez qu’il y a ici un M. de Courcieux, mari de sa femme? une

Mme de Courcieux femme de son mari? Ce n’est pas vrai. Ça paraît ainsi,

à cause des convenances, mais les convenances, vous savez ce que c’est?

C’est le grand mensonge de tout le monde et qui ne trompe personne.

C’est ça qui habille mal, les convenances! C’est tout troué! quelle

loque! Quand on regarde bien, on voit la pauvre vérité, là-dessous, qui

étouffe en été et qui grelotte en hiver. Être vrai, sincère, loyal, se

marier quand on s’aime, se quitter quand on ne peut plus vivre ensemble,

ne tricher ni avec les autres ni avec soi, c’est mal porté. Tout le

monde triche, même les meilleurs, comme M. de Courcieux... Vous croyez

qu’il y a quelque part un M. Paul Guirand, père vénéré de Mme de

Courcieux, sa fille bien-aimée? Ce n’est pas vrai, il y a un Guirand,

économiste universellement connu, qui sera ministre de n’importe quoi

avant six mois, dit-on. Dans l’intérêt du pays? Non, dans l’intérêt de

sa vanité et de celle de sa femme, ma très dévouée mère. Et à eux deux,

ils m’ont sacrifiée à leur orgueil et à leur ambition: leurs relations

avec les Courcieux non seulement les flattent mais doivent servir de

très hauts intérêts privés et publics. Je ne m’explique pas bien tout

cela, ni si tout cela est bien réel: je sais que la marquise de

Courcieux y croyait, pauvre femme! Son fils a accepté son idée là-dessus

sans examen, comme un héritage, sans vouloir entendre parler du

«bénéfice d’inventaire». Cette crânerie l’a fourvoyé. Bref, notre

mariage fut, en principe, un mariage politique. Vous voyez une personne

dont le malheur irréparable fut nécessaire au bien de l’État, représenté

par mon respectable père qui, d’un côté, m’a imposé sa volonté et, de

l’autre, a trompé M. de Courcieux sur mes sentiments. On savait que

j’aimais M. Montchanin, on m’a mariée à M. de Courcieux... C’est, comme

vous voyez, extrêmement simple. C’est une aventure comme on en voit tous

les jours. Je vous la conterai plus en détail, plus clairement un

jour... tout à l’heure peut-être.

Benjamine s’interrompit, releva les yeux, regarda Trézelle bien en face

et continua d’une voix plus grave et plus lente:

--Vous croyez qu’il y a dans cette maison une adorable petite enfant qui

est la fille de M. de Courcieux, comme son nom paraît l’indiquer?...

Tout cela est faux, monsieur Trézelle. Vous ne voyez que la façade d’un

palais de pisé, de limon, de boue; cette noble façade est peinturlurée

en simili marbre; pas même du stuc; peinture à la détrempe, qui

s’écaille à la pluie et au soleil! Mais soyez tranquille, on repeint de

temps en temps. Tenez... j’étouffe!... non, j’ai froid,--touchez.

Elle lui tendit les deux mains. Il les prit doucement et les baisa.

--Pardonnez-moi, dit-il.

--De quoi donc?

--D’avoir forcé un peu une si douloureuse confidence.

Elle haussa les épaules:

--Mon cher Trézelle, je n’ai dit que ce que j’ai voulu. Je mourais

d’envie de parler. J’ai cru vous reconnaître pour un homme de grand

cœur, je ne me suis pas trompée; c’est une joie. Je me suis dit, le jour

même où je vous ai vu: «Voilà un grand cœur d’homme, très fort et très

doux.» Et j’ai pensé aujourd’hui que vous répondriez par un cri de pitié

humaine, dont j’ai besoin, à mon cri étouffé.--Je vous ai d’abord laissé

attendre, afin de vous mieux juger, puis j’ai parlé--mais je n’ai pas

tout dit encore et j’ai besoin de tout dire... Vous venez de comprendre,

n’est-ce pas, quelle place M. Montchanin a tenue dans ma vie?... et ce

qu’il est devenu aujourd’hui pour moi?

Le visage de Benjamine exprima la terreur, l’horreur visionnaires. Elle

murmura:

--Le drac! c’est lui, le drac! Vous me comprenez, n’est-ce pas?...

Trézelle frissonna et ne sut que répondre.

Après un silence glacé, elle reprit sourdement:

--Je l’ai revu ce soir _pour la seconde fois_ depuis mon mariage, et,

cette fois, je l’ai vu sous sa vraie forme... c’est horrible, n’est-ce

pas? et vous voyez ce que je souffre! Mais il n’a pas été toujours ce

que vous le voyez. Quand je l’aimais, petite fille, c’était un joli

enfant, puis ce fut un charmant adolescent, puis un jeune homme très

grave, qui me semblait très bon. Il travaillait beaucoup. Je crois qu’il

eut fait un très honnête homme...--sans mon mariage!... cela est bizarre

et triste. Oui, _sans mon mariage_! je suis sûre de ne pas me tromper.

J’ai réfléchi beaucoup. Il s’est retiré d’abord par juste fierté:

j’étais trop riche. Il n’avait rien. Mon père me refusait. Il s’en alla.

Il réfléchit alors de son côté, il jugea mon mariage avec M. de

Courcieux une combinaison immorale, et il me méprisa un peu de l’avoir

subie... De son côté pourtant il en profita, puisque, pour l’éloigner,

mon père lui fit accorder un avancement qu’on trouva scandaleux. Il se

dit: «Elle a préféré être marquise, et moi, je me suis fait payer mon

abandon.» Voilà ce qu’il a pu se dire. Tout cela démoralise très vite un

jeune homme. Il voulut se consoler dans les plaisirs. Des intrigantes

lui apprirent l’intrigue; toutes lui apprirent la trahison, le mensonge

constant, la ruse de toutes les minutes. Il devint incapable de croire à

la probité en amour. Il me jugea légère, oublieuse; qui ne s’y fût

trompé? Moi, livrée à mon mari par mon père,--j’étais si inexpérimentée,

si jeune, si facile à égarer!--je ne m’aperçus de l’horreur de ma

situation que lorsqu’elle fut officielle. Je vous dis tout cela sans

ordre, comme cela vient, au hasard de l’émotion... Il faut comprendre

quand même. Montchanin ne pouvait pas deviner que, mariée, je

n’appartenais pas à mon mari! Et aujourd’hui, en me l’entendant dire

pour la première fois, comment aurait-il pu le croire? Tout cela est si

fou, si imprévu, si absurde, si invraisemblable!... Cela est

pourtant!... Et maintenant en regardant cet être que j’ai aimé, je

n’aperçois plus que ce sourire ironique qui semble figé sur son visage!

Je ne vois plus en lui que le mépris fait homme. Je comprends que je

n’ai été pour lui qu’une occasion comme une autre... Peut-être même

s’est-il délibérément vengé sur moi et sur ma famille des déceptions que

nous lui avions causées!... Aujourd’hui, il a pris son parti des

vilenies de la vie et il tâche de les faire tourner à son profit, comme

tout le monde. Il est perdu pour le bien, perdu pour l’amour. Et tenez,

n’est-ce pas horrible, que ce soit lui qui, ce soir, ait poussé cette

barque loin du bord, pour me laisser seule avec vous! Quel mépris de moi

cela révèle! Quelles raisons a-t-il de croire qu’il est, vraiment lui,

le père de son enfant? Vous voyez au fond de quel abîme je me débats! un

abîme, oui certes, un abîme véritable. Mon mari seul est en face de la

vérité--et il a été mon seul ami jusqu’ici. Mais n’est-il pas le seul à

qui je ne puisse parler de notre enfer commun? Oui, M. de Courcieux est

admirable.

Elle pâlit affreusement.

--Cette confidence vous tue, dit Trézelle, avec bonté. De grâce

n’achevez pas.

--Vous vous trompez. Cela me fait du bien de tout vous dire. M. de

Courcieux est bon, admirable, héroïque. Il a tout pardonné parce que je

ne l’ai jamais trahi. J’ai été avec lui d’une franchise totale. Il me

répète souvent: «Vous êtes la femme la plus loyale que je connaisse.» Et

je crois bien que c’est vrai--mais je souffre bien, allez, je souffre

toujours, sans repos, sans cesse, toujours et encore!

--Pauvre charmante femme! dit Trézelle.

--Et pauvre mère surtout! s’écria Amine d’un air égaré.

--J’ai peur, dit Trézelle, d’être maladroit, mais si j’osais parler...

--Parlez, je vous en prie; dites-moi quelque chose. Où voyez-vous mon

salut? C’est-à-dire un peu plus de paix pour moi, malheureuse! Une

seconde de paix, de bonheur, dites, croyez-vous cela possible encore

pour moi?

--Puisque votre mari a pardonné, dit gravement Trézelle, puisqu’il est

bon, puisque vous le jugez admirable et héroïque--pourquoi ne

l’aimez-vous pas?

Elle se leva, les lèvres frémissantes, comme indignée:

--L’aimer, lui! mais c’est affreux à dire--sa générosité m’écrase trop à

toute heure sous le souvenir de ma faute! Devant lui, je ne peux penser

qu’à cela: je l’ai offensé. Il est mon juge. Je le redoute; je le

vénère. Est-ce de la vénération et de la crainte que peut naître

l’_amour_?... Et puis... comment ne voyez-vous pas, vous,--vous!--que

j’ai perdu le droit d’aimer? Où serait pour moi la dignité d’un second

amour? J’ai été devant Dieu une épouse,--celle de M. Montchanin--à

condition de ne pas devenir la maîtresse de M. de Courcieux! Ou encore,

que je devienne demain la femme de mon mari, M. Montchanin retombe au

rang d’amant; et je ne suis plus, moi, qu’une maîtresse abandonnée, une

épouse adultère! C’est impossible... Réfléchissez, mon ami,

confirma-t-elle avec véhémence--et vous verrez que c’est impossible. Ce

que mon mari estime en moi, c’est ma loyauté, c’est ma fidélité,--mon

entière fidélité,--à une seule pensée, hier à l’homme que j’aimais,

aujourd’hui à l’enfant que la faute m’a donnée! Mais que je m’abandonne

à mon mari, et,--malgré la légalité de son titre d’époux,--il ne verra

plus en moi que la femme de deux hommes, tous deux vivants, et par

conséquent la maîtresse de l’un des deux! Voyons, est-ce vrai tout cela,

dites?... Et d’ailleurs, me livrerais-je à mon mari sans éprouver de

l’amour moi-même? car je ne l’aime pas, vous dis-je! Pourquoi? Est-ce

qu’on sait! Vous répéterez: «Il est héroïque, vous devriez l’aimer!...

Un homme si bon, comment ne l’aime-t-elle pas! Il faut qu’elle ait une

âme bien peu généreuse, bien peu reconnaissante.» Voyons, je vous le

demande, Trézelle, est-ce que l’admiration, la reconnaissance, ont un

rapport nécessaire avec l’amour? C’est là une des choses qui m’affolent

le plus, cette impossibilité de commander l’amour, de le faire naître en

soi. De quelle essence est-il donc, cet amour, qu’on dit un sentiment si

beau, puisque nulle admiration d’âme ne peut le produire à volonté,

puisqu’on peut admirer un être et avoir pour lui de la reconnaissance et

le chérir même, sans l’_aimer_, au sens terrible du mot! Qu’y puis-je?

J’ai voulu, un moment, transformer en amour ma piété douloureuse pour M.

de Courcieux. Je ne peux pas. On dit que certains alchimistes ont

cherché à faire du diamant. Ils n’ont pas pu. Moi, c’est avec du diamant

(car mon sentiment pour mon mari est pur et solide comme le

diamant)--c’est avec du diamant que j’ai essayé de faire de l’amour

vivant, ému, troublé, de l’amour enfin. Je n’ai pas pu. C’est une

alchimie impossible. J’ai failli en devenir folle, voyez-vous!... Je

n’aime pas M. de Courcieux, voilà tout. Il n’y a rien à ajouter à cela,

n’est-ce pas? Le premier jour où je l’ai vu--je l’ai trouvé vieux, j’en

suis restée là. Et cependant, en réalité, il n’était pas vieux; mais

c’est ce qu’on voit,--qui est. Oui, oui, je le vénère, je l’estime, j’ai

envie de m’agenouiller devant lui,--j’ai parfois baisé sa main comme une

pécheresse humiliée et repentante,--mais cela n’a rien de commun, je le

sens, avec l’amour,--l’amour d’ailleurs infâme, l’amour qui tour à tour

a besoin ou se passe de l’approbation des âmes, de l’estime des esprits,

de la tendresse des cœurs,--l’horrible amour de chair et de sang,

l’amour de folie et de mort, qui m’apparaît souvent comme un monstre de

cauchemar et qui fait mon épouvante! Oui, oui, monsieur Trézelle, voici

ma plus grande terreur, ce n’est pas d’aimer M. de Courcieux,--cela

n’est pas possible, mais c’est qu’il finisse par m’aimer, lui, à force

de me voir souffrir sans défaillance. J’ai peur de cela!

--C’est un abîme, en effet, dit Trézelle. En quoi puis-je vous servir?

--Je ne vous demande pas d’autre service que celui de m’écouter avec

patience et bonté comme vous le faites depuis une heure.--Car vous

comprenez mon martyre, n’est-ce pas? Ne pouvoir me confier à personne!

jamais! Être murée dans mon secret! Ne demander jamais un conseil! N’en

point entendre! Il y a bien le duc--qui est bon et spirituel--mais c’est

le génie du marquis, l’esprit de sa vieille race. Que lui dirais-je

qu’il n’aille répéter à M. de Courcieux?... Il y a mon confesseur, mais

on dit sa faute une fois pour toutes à son confesseur, on ne lui doit

pas la peinture de son supplice. Il vous impose une pénitence, mais il

ne vous délivre pas de la torture que Dieu vous inflige et dont Dieu

seul peut vous affranchir!

Il y a ma mère?... N’en parlons pas; elle m’a, grâce à Dieu, fait élever

par une noble créature qu’elle fut incapable de comprendre, et qui ne

comprendrait rien aux complications de ma douleur. Ma mère ne sait donc

rien de mon plus grand secret...

Eh bien, oui! j’y arrive, à ce secret vivant! Vous alliez m’en parler

vous-même, vous alliez me répondre: «Vous avez votre enfant!» Ah! oui,

j’ai l’enfant, et il faut que je me réfugie dans la maternité, n’est-ce

pas? C’est entendu. Pauvre mignonne créature! Que croyez-vous qu’elle me

dise, celle-là? Avec sa voix, elle me parle de ses joujoux, mais elle

est ma douleur même et elle n’en saura jamais rien... Et avec ses yeux

elle me parle, elle aussi, de celui que je voudrais oublier!...

Amine baissa la voix. Son visage s’altéra de nouveau profondément. Elle

reprit son regard fixe d’hypnotisée.

--Oui, oui, voici, reprit-elle dans un chuchotement de confessionnal ou

comme si elle se parlait à elle-même, voici le plus terrible... Depuis

ce soir, depuis que j’ai revu cet homme si différent de lui-même, depuis

que M. Montchanin m’a fait l’effet d’un étranger hostile, d’un être

d’indifférence, de scepticisme, de trahison, d’ironie, de

perversité--écoutez-moi bien,--je me sens plus près que jamais de la

folie!... Écoutez-moi bien: j’ai revu ma petite fille, là-haut... Elle

s’est éveillée et m’a regardée... Et cette petite forme angélique qui

jusqu’ici me faisait dire, chaque fois que je la voyais: «Ça, c’est

encore moi»,--eh bien, tout à l’heure, elle m’a fait penser: «Ça, c’est

encore lui! c’est l’autre! et quel autre!» Et j’ai eu peur de voir, dans

le vague de ses yeux fauves, une larve d’âme, une âme à venir qui

ressemblait à celle du père... le drac! Ah! l’horrible, l’horrible

vision! Ce fut une enfant d’amour... Oh! mon ami! mon ami! si elle

allait être une enfant de haine et de trahison! Car il m’a trahie, le

père! Il aurait dû comprendre, il aurait dû deviner, il aurait dû

croire, avoir pitié au moins! Il aurait dû _m’aimer_, enfin! L’amour

devrait être tout cela, l’intelligence, la divination, la foi! Et

maintenant, je suis seule, seule, seule à jamais! Oh! mon Dieu!

Benjamine · 第 15 / 19 段