La mignonne avait les yeux noirs, d’un noir fauve; et la mère, avec ses

yeux d’un bleu pâle, crut entrevoir tout à coup, dans le regard sombre

de l’enfant--était-ce songe et cauchemar ou folie?--elle crut voir on ne

sait quelle apparition d’avenir lointaine, enveloppée mais menaçante...

une larve d’âme au fond d’un abîme! Ainsi, en des miroirs magiques, on

dit qu’ont été vues des fumées, qui étaient des signes... Oh! tout cela,

perdu, comme noyé, sous les luisants extérieurs des yeux. Ce n’était

point l’œil qui parlait; c’était, dans le regard,--l’âme... Déjà! elle

parlait déjà!... Et que pouvait-elle dire à la mère épouvantée, sinon le

passé de la mère? Et cela se formulait, se résumait ainsi: «Elle sera la

fille de cet homme. Je l’ai vu! Elle a été _moi_. Elle sera l’_autre_!»

Nul son prophétique, nul cri de sorcière, dans la nuit formidable de

Walpurgis, ne glacerait un cœur humain comme cette prédiction muette et

sombre, perdue au fond, tout au fond, d’un œil d’enfant qui

s’éveille!...

Benjamine, ses yeux bleus et fixes dilatés par une terreur

étrange,--d’un mouvement automatique mais doux, déposa sa fille dans son

berceau, arrangea la couverture avec soin, appela pour faire emporter la

lampe, et redescendit lentement.

Lentement elle retourna, à travers le parc des Courcieux, vers les

lumières de la villa des Myrtes. Elle n’entendit même pas les appels des

souvenirs familiers qui la guettaient, comme à l’ordinaire, au détour de

toutes les allées. Elle appartenait à l’enfer terrestre. Il n’y avait

plus pour elle d’espérance en ce monde.

V

PAR UNE BELLE SOIRÉE

Maintenant tout le monde était dehors, sous les arbres, sous le grand

ciel scintillant d’étoiles pâles, devant la mer entrevue à travers les

troncs puissants des palmiers. Les réverbères éclairaient les carrefours

du parc, à chaque angle des massifs. Quelques-unes des innombrables

lanternes vénitiennes préparées pour le lendemain étaient allumées.

Montchanin guettait le retour de Benjamine. Il pensait bien qu’elle

était allée aux Agaves. Il l’attendait, près de la porte par où elle

devait rentrer dans le parc, tout près de la pièce d’eau des Guirand, au

bord de laquelle flottait, mollement, sous un saule, une petite

embarcation amarrée. Il dénoua l’amarre, la laissa tomber à terre et

retenir la barque de son seul poids. Tandis qu’il attendait, Trézelle

passa près de lui en quête d’un peu de solitude.

--Monsieur Trézelle? dit Montchanin.

--Qu’y a-t-il, monsieur?

--Vous voilà bien rêveur. Vous pensez à la petite marquise? Elle est

jolie, n’est-ce pas? Moi, je ne sais plus rien du monde. J’arrive de si

loin... mais on dit qu’elle a des amants, le croyez-vous?

--Tout est possible dans cet ordre d’idées, fit Trézelle ingénument,

mais ici je suis tout à fait mal renseigné.

--Vraiment? si mal que cela?

--Je vous assure, dit Trézelle, qui s’en alla en se disant: «Au fait!

elle est très gentille.»

Amine parut. Elle n’avait pas aperçu Montchanin, un peu dissimulé par

les branches retombantes du saule. Il la saisit au passage, par le bras.

--Benjamine!

Elle demeura interloquée, sans souffle, sans voix.

--Montez dans la barque, fit-il à voix basse. Venez. A quelque distance

du bord, nous causerons librement.

Et doucement il l’attirait près de lui, dans la barque.

Elle demeura d’abord comme suffoquée, immobile d’étonnement et de

terreur. Quand elle put articuler un son, elle appela:

--Monsieur Trézelle!

Elle avait aperçu Trézelle, assez proche encore.

Il accourut suivi, dans l’ombre, de Courcieux que suivait le duc

marmottant: «Laisse donc faire. Je te dis que c’est la fin de la crise.

Il fallait ça.»

--Madame, interrogea Trézelle, vous avez bien voulu m’appeler?

--Voulez-vous faire une promenade en bateau? dit-elle, d’une voix tout à

fait rassurée.

Trézelle, amusé, prit place dans la barque et dit en riant:

--A trois?

--Non, à deux! répliqua rageusement Montchanin qui sauta à terre.

Et, du pied, il poussa loin du bord la fine barque, qui disparut sous la

retombée des branches.

Montchanin aperçut alors Courcieux et vivement il s’esquiva à travers un

massif.

--Est-ce assez clair? disait le duc. Montchanin a reçu son paquet. Il

n’en veut pas. Elle lui a expliqué nettement la situation. Il n’y peut

pas croire. Il se dit: «Ça n’est pas humain!» En quoi il se trompe

puisque cela est. Tous les sceptiques se fichent dedans, en présence

d’une vérité un peu jolie. Ils croient tous qu’on veut feindre afin de

mieux dissimuler, comme dit l’autre. Alors, il lui faut une explication.

Il la lui faut à tout prix. L’explication c’est Trézelle: et plutôt que

d’être en tiers avec Trézelle, qu’il étranglerait volontiers, il lui

livre Amine. Il ne tient qu’à une chose: n’avoir pas l’air jobard. Nous

connaissons ça. Il essaie en conséquence de perdre en beau joueur. Et la

pauvre femme ne lui pardonnera pas cette horrible injure, qui décidément

le lui montre tel qu’il est. Donc, tout va bien... Ne tremble donc pas

comme ça. Je parie que c’est Trézelle qui lui donnera des gifles! Brave

Trézelle! tiens, le voici. Il n’a pris que le temps de ramener la

barque, avec ses mains dans l’eau pour avirons... Voilà qui est clair!

Mais si peu de temps qu’eût passé Trézelle dans cette barque, avec

Amine, cela lui avait suffi pour être ému, un peu, par sa solitude

auprès d’elle. La barque était étroite. Il sentit la jeune femme toute

tremblante d’une terreur dont il croyait deviner la cause... Évidemment,

elle n’avait pas toujours été aussi sévère à ce Montchanin. Le dépit de

celui-ci était visible. Il avait dit à Trézelle: «Elle a des amants,

n’est-ce pas?» Et voilà qu’il semblait que ce fût lui, Trézelle, l’élu

du moment. Elle se montrait, en effet, très affectueuse pour lui, et

très ouvertement. Qu’était-elle? que voulait-elle? La curiosité du jeune

homme s’éveillait.

Dans ce parc, sous la nuit, un charme d’amour flottait. Trézelle

rêvait...

Guirand cherchait Courcieux. Il parvint à le joindre.

--Deux hôtes nouveaux me sont annoncés pour demain, lui dit-il. Je ne

sais où les loger, à moins que vous ne les receviez chez vous.

--Mon cher Guirand, dit le duc, je serai charmé, pour ma part, d’emmener

aux Agaves, dès ce soir, M. Trézelle, avec qui j’ai besoin de causer un

peu...

Et tout bas il dit à Courcieux:

--Ça mettra Montchanin hors des gonds.

Il se tourna vers Guirand.

--A propos, mon cher Guirand, je vous recommande la candidature du petit

Montchanin. Je veux le voir ambassadeur, celui-là! Ça m’amusera et ça

nous en débarrassera. Commencez donc par nous le nommer plénipotentiaire

quelque part. Pourvu que nous ne le voyions plus, nous serons bien

heureux de son avancement. A demain.

--A demain, dit Guirand. Quant à Montchanin, j’ai lieu de croire que sa

nomination est signée depuis vingt-quatre heures.

--Oh! fit le duc, si vous voulez m’être agréable, vous me chargerez de

la lui faire tenir... J’ajouterai un post-scriptum oral à la lettre

ministérielle.

Trézelle se rapprochait, avec Benjamine.

--Monsieur Trézelle, dit le duc, vous venez avec nous; on est très mal

chez Guirand, à cause de Montchanin, qui doit vous déplaire comme à

nous. Amine, prenez donc le bras de Trézelle, cette allée monte

beaucoup... J’ai à causer avec Courcieux.

Et à Courcieux, il disait en cheminant:

--Il ne faut pas trop demander aux nerfs d’une pauvre femme. En ce

moment, vois-tu, celle-ci a le cœur bien gros. Il éclate, son cœur. Elle

souffre. Eh bien, puisque tu as confiance dans le caractère de Trézelle

et confiance en elle, laisse-les un peu jaboter ensemble. Elle a besoin

de ça et elle t’en saura gré. Un jour, tout se retrouve, en fin de

compte, dans un cœur de femme. Songe donc! je ne t’en fais pas un crime,

mais enfin tu t’amuses quelquefois, toi! ton drame est sombre, je le

veux bien, mais tu es toujours dans les coulisses des autres--et tu te

fais des entr’actes gais!... Elle, la malheureuse,--elle vit face à

face, à toute heure de jour et de nuit, avec sa douleur... Brrrou! j’en

ai froid! quand je pense à sa pauvre vie!... Donne-lui une heure de

congé... tu es bien sûr qu’elle n’en abusera pas! Un peu de fleurs est

nécessaire à tout âge et en toute situation, crois-moi. Il ne faut pas

la rendre folle, la malheureuse! Là! tu vois, elle rit; ça la soulage.

Elle a vingt ans, après tout. Une heure viendra, j’espère et j’y compte

même, où tu seras de taille à oublier tout à fait.

--Je l’étranglerais volontiers, dit Courcieux entre ses dents.

Le duc comprit parfaitement qu’il parlait de Montchanin. Et il

comprenait que Courcieux, exaspéré par cette première rencontre, fût

hors de lui. Il trouvait ça très naturel, mais il avait peur d’une

catastrophe.

Devant eux, à quelques pas, Trézelle et Benjamine marchaient côte à

côte. La pente de l’allée était un peu rude. Le duc s’arrêtait, disant à

Courcieux: «Laisse-moi souffler... donne-moi un cigare... il fait

beau... nous avons le temps.»

Benjamine s’appuyait sur le bras du jeune homme. Au milieu de tant de

fleurts, elle ne rencontrait pas un homme, dans le monde des oisifs, qui

éveillât jamais sa sympathie comme celui-ci, si grave, si intelligent,

si noble. Elle avait entendu le duc dire à Trézelle, ce soir-là même:

--Vous êtes républicain, monsieur Trézelle, je le sais et

pourtant--pardonnez-moi--cela m’étonne. Bah!... après tout, vous êtes du

grand parti des honnêtes gens. Ce n’est pas toujours le parti des rois,

mais c’est le roi des partis.

Elle s’appuyait donc sur ce bras en toute confiance. Hélas! jamais elle

n’avait goûté, jamais, depuis qu’elle était femme, un pareil charme

d’abandon dans l’amitié, dans l’affection, dans une sympathie virile.

Jamais elle n’avait erré à travers ces allées de mystère, sous le charme

nocturne, au bruit de la mer voisine, dans ce pays si bien fait pour

l’amour. Sa seizième année s’était épanouie heureuse, en harmonie, par

ses aspirations, avec cette nature incomparable, avec ce paysage d’Éden;

mais depuis ce temps déjà lointain, toute approche d’homme lui avait été

douleur. Celui-là même, le duc, qui était venu à elle pour la consoler,

ne lui avait apporté que le souvenir de ses souffrances. Les

consolations ne sont-elles pas des rappels de la douleur qu’elles

cherchent à apaiser? Il avait raison, le duc, de dire en ce moment même,

à Courcieux, qu’elle avait besoin d’un ami étranger à son passé, avec

qui causer un peu, librement, d’elle-même, en choisissant à son gré,

parmi ses misères, celle dont il lui plairait de parler. Dieu! qu’on

était bien ici, loin du monde! loin des bavardages vains ou malicieux,

loin des «convenances», des élégances et de l’apparat!

--Respirons un instant, voulez-vous? dit-elle.

Elle s’arrêta, si lasse qu’elle fléchit un peu, et elle crut sentir que

le bras de son compagnon serrait le sien, à peine, tout légèrement,

comme pour répondre à sa lassitude: «Je suis là, appuyez-vous sur moi.»

Ce mouvement imperceptible d’une sympathie attentive, et qui ne lui

rappelait rien de son lamentable passé, lui causa une joie inexprimable,

si nouvelle!... Une brise flottait, lente, soulevant les feuillages

comme la respiration du sommeil soulève une poitrine de vierge. Elle

respira longuement ce souffle et, en lui, on ne sait quel désir de

vivre, large, immense, infini comme la mer qu’il avait traversée.

--C’est beau, les étoiles, dit-elle, le ciel, les arbres, tout. C’est

étrange, il me semble que je ne les avais jamais vus encore; que je les

vois en ce moment pour la première fois... Vous ne pouvez pas

comprendre... Vous comprendrez plus tard. Je vous dirai peut-être des

choses... un jour...

Au hasard, il répliqua:

--Vous n’êtes pas heureuse?

--Il y a donc des femmes qui sont heureuses? Vous en êtes sûr? Je les

envie.

--J’ai deviné, c’est vrai, certaines choses, dit Trézelle.

--Croyez-vous? tant mieux. Je le souhaitais. Vous avez l’air si bon,

vous, si sincère, si net! fit-elle. Ah!... cela repose...

Pauvre Benjamine! sa jeunesse abandonnée se prenait au piège éternel.

Elle ne s’en apercevait pas. Elle se mettait à aimer sans péché ce qui

était digne d’amour. Elle s’oubliait un moment. Elle oubliait que, pour

certains êtres, tout ce qui est clémence à d’autres est au contraire

cruauté. Elle était née victime. Est-ce qu’il savait, tout bon et

honnête qu’il fût, ce Trézelle, qu’il ne pourrait rien pour cette

créature charmante et troublée?

Il ignorait que cette destinée était de celles pour lesquelles la pitié

même des cœurs les plus loyaux se tourne en trahison.

--Si tu savais comme je te comprends, disait en ce moment, d’un air

tranquille, le duc au marquis. Je comprends parfaitement qu’on ne se

contente pas de jouer élégamment avec une tabatière, en présence de tous

les événements de la vie et de toutes les personnes du monde. J’ai

toujours regretté le temps où Roger de Beauvoir, au retour de la

croisade, faisait murer vivante sa propre mère dans un aqueduc, parce

qu’elle n’avait pas été gentille avec sa femme. Mais que veux-tu, les

temps sont changés. Nous avons aujourd’hui des mœurs moins sévères. Ils

attribuent tous les changements à leur grrrande Révolution. Je veux

bien, moi, que quatre-vingt-treize ait adouci les mœurs. Ça ne doit pas

être ça, cependant. En attendant, aujourd’hui, quand on se permet de ces

petites justices sommaires, c’est tout de suite très bête, ça finit

platement par la cour d’assises; et on peut lire un matin dans son

journal, à la quatrième page:

LES DRAMES DE LA JALOUSIE

LE MARQUIS DE COURCIEUX

--Assez! mon oncle, de grâce! dit Courcieux, je ne suis pas en belle

humeur.

--Je le vois parbleu bien! Tu ne souffles pas un mot depuis une heure.

Tu rumines... Allons, va donner les ordres nécessaires, puisque Trézelle

est ton hôte.

Ils étaient arrivés chez Courcieux.

--Mon cher Trézelle, dit le marquis, quand il vous plaira d’aller

dormir, vous sonnerez mon valet de chambre. Voici la sonnette qui

l’appelle. Il est allé chercher vos valises.

Ils étaient tous les quatre dans le salon aux grandes baies ouvertes.

Ils pouvaient voir les pins, les palmiers du parc baignés de clair de

lune et, à travers les branches noires des arbres, la mer luisante où

dormait l’escadre, ville sombre, immobile, imposante.

--Vous sortez, messieurs? dit Trézelle au duc.

--Oui, nous allons, Courcieux et moi, fumer un cigare sur la terrasse.

La jeune femme demeura seule avec Trézelle.

Il ne demandait pas mieux. On a beau inventer des sous-marins, on aime à

respirer quelquefois un parfum de femme ou de fleur.

De loin, Courcieux et le duc les voyaient, assis et causant sous les

feux d’un candélabre près d’une lampe rose, aux lueurs discrètes.

--Regarde, dit le duc. Elle se lève. Elle le quitte. Elle va, pour la

seconde fois, voir sa fille, qui n’a pas moins cependant de deux

demoiselles de compagnie. Veux-tu mon opinion? Allons dormir, car la

journée de demain sera fatigante. Crois-moi, elle est bien gardée par

son enfant, et les gens comme nous n’espionnent pas les femmes.

Ils rentrèrent chez eux. Trézelle et Amine demeurèrent seuls, dans le

salon où pénétraient les souffles tièdes du parc. La lueur de la lune

faisait sur le seuil un mystérieux tapis de lumière morte.

VI

ÉCLAIR DE JOIE DANS UN ABIME

Ils étaient seuls tous les deux dans le luxueux salon, qui, par ses

trois baies largement ouvertes, regardait la mer.

Un valet de chambre entra, qui, sans rien dire, se mit en devoir de

fermer les persiennes des portes-fenêtres.

--Ne fermez pas, c’est inutile. M. le marquis est dehors.

--M. le duc et M. le marquis viennent de rentrer chez eux.

--Ah! bien.

Le domestique se retira, laissant les hautes persiennes ouvertes. Mais

ces arcades béantes sur le dehors n’empêchaient pas la solitude. Elles

l’embellissaient seulement. Toute la beauté de la nuit entrait dans la

maison. Cieux étoilés, lune décroissante et pâle, mer bleuâtre et sombre

pailletée de feux mobiles, au-delà des grands pins parasols et des hauts

palmiers du parc, tout un côté du grand salon offrait aux yeux cette

fresque prodigieuse. Ils étaient à la fois dans le luxe choisi d’une

noble demeure close, et dans le libre espace illimité, éternel. Ils

pouvaient à tout moment jeter leurs regards sur l’horizon le plus

lointain possible, sur tout ce qui échappe le plus à l’homme, et le

reporter aussitôt sur tous les objets de l’art le plus raffiné, sur

toutes les choses qu’invente l’homme pour oublier l’écrasante puissance

de l’infini, ou pour se donner l’illusion de l’avoir vaincue et de

posséder l’espace et le temps.

La marquise prit un flacon sur un plateau de cristal.

--Avez-vous soif, monsieur Trézelle?

--Merci, madame, dit-il.

--Merci, non?

--Merci, non.

Il se mit à feuilleter un album.

Elle versa, dans un léger verre de mousseline, quelques gouttes d’un vin

doré. Elle y mouilla sa lèvre.

--Vraiment? vous n’en voulez pas. C’est du vin de Samos.

--Je n’en veux pas, merci, dit-il.

Il l’observa du coin de l’œil, sans qu’elle s’en aperçût. A ce moment,

elle regardait machinalement la couleur du samos, qu’elle élevait devant

la lampe. Elle était pâle; ses yeux étaient cernés, les coins de sa

jolie bouche retombaient un peu; on y lisait une étrange, une démesurée

tristesse. Trézelle avait d’ailleurs compris, au cours de la soirée,

qu’il se passait quelque chose entre elle et ce Montchanin... mais quoi?

Était-il décidément un amant éconduit que sa maîtresse a le droit de

blâmer,--ou un jaloux, qui blâme?

Trézelle feuilletait l’album.

Benjamine posa son verre léger sur le plateau de cristal et dit:

--Vous pouvez fumer, monsieur Trézelle.

Elle prit dans une boîte une mignonne cigarette et l’alluma.

Il la regardait faire; elle se mit à rire et, tout en soufflant la fumée

odorante:

--Que pensez-vous de moi? dit-elle tout à coup.

Sa voix avait perdu le charme qu’elle avait tout à l’heure dans le parc.

Le lieu n’était plus le même. La nature ne dominait plus. Dans ce salon,

chez elle, elle était redevenue la femme qui joue un rôle.

Il se tut, la considérant avec attention et aussi avec une pitié qu’elle

surprit et qu’il se hâta de dissimuler en souriant.

Elle reprit:

--Que pensez-vous de moi? car enfin nous voilà seuls depuis une

demi-heure; mon oncle et mon mari sont couchés; nous voyons devant nous,

si cela nous convient, par ces grandes portes ouvertes, un des plus

beaux spectacles du monde; nous n’avons sommeil, à ce qu’il me semble,

ni l’un ni l’autre, et nous ne nous parlons pas. Cela commence à devenir

drôle et presque gênant. Il n’y a pas un homme, je crois, qui, en de

pareilles circonstances, ne se fût trouvé bien sot de ne pas me faire la

cour.

Il ne put que se méprendre au ton agressif de cette phrase. Il y sentit

pourtant aussi quelque amertume. Ce qu’elle attaquait, ce n’était pas

lui; c’étaient tous les autres. Il n’y avait aucune coquetterie mais

seulement de l’ironie dans ses paroles. Il s’y trompa, mais à moitié.

Elle le regarda comme pour le juger. Sa bouche cessa de rire. Un pli

imperceptible y inscrivit de nouveau sa tristesse infinie. Elle insista,

d’un ton qu’elle crut gai:

--Pourquoi ne me faites-vous pas la cour?

--Voilà deux questions, dit-il.

--Deux?

--Oui. La première: «_Que pensez-vous de moi?_»

... La seconde: «_Pourquoi ne me faites-vous pas la cour?_»

--Les deux n’en font qu’une, dit-elle. Vous voyez en moi une petite

femme évaporée, n’est-ce pas? qui bavarde beaucoup, qui rit à tout

venant, qui fleurte quand on veut, qui boit du vin de Samos, en fumant

des cigarettes. Il me semble que d’après tout cela vous avez le droit de

penser d’elle beaucoup de mal,--ou beaucoup de bien,--cela dépend des

points de vue;--et, en tout cas, de vous croire autorisé à lui faire la

cour. Vous le voyez; les deux questions n’en font qu’une.

Trézelle s’interrogeait. Cette jeune femme à ses yeux demeurait

énigmatique. Elle avait du chagrin en ce moment, c’était sûr, mais

était-ce une coquette qui traversait une heure d’ennui et qui, en quête

de consolation, amorçait un fleurt de plus au moyen de sa peine très

réelle? Était-ce une femme vouée à l’une de ces grandes douleurs que

rien ne console?

Il hésitait.

--Je suis un ami bien nouveau pour vous, madame, dit-il évasivement.

--Pas si nouveau, répliqua-t-elle. Quand j’étais jeune fille, j’ai lu la

relation de votre voyage au centre de l’Afrique. C’est singulier comme

on croit connaître les gens qu’on a lus.

--Ne vous y fiez pas! dit Trézelle en riant. Ils mettent le meilleur

d’eux-mêmes dans un livre. Ça ne fait jamais que trois ou quatre cents

pages. A cinq pages par jour, cela représente environ deux mois de leur

vie pendant lequel ils furent... en rêve... ce qu’ils vous

paraissent,--le temps d’écrire.

Elle s’attrista.

--Ne me dites pas cela. Je serais désolée de ne pas vous trouver tel que

je vous ai vu dans vos livres. Que votre théorie puisse s’appliquer aux

romanciers, je le conçois, mais à un homme d’action comme vous, qui

raconte ses actes authentiques et les commente, qui dit les motifs et

les conséquences de ses déterminations, non, à un tel homme, votre

théorie ne s’applique pas. Lisez-vous Marc-Aurèle?

--Et vous?

--Moi? non! dit-elle en riant. Est-ce qu’une femme qui lirait

Marc-Aurèle pourrait l’avouer sans ridicule?

--Le ridicule! fit Trézelle, en voilà un imbécile! et qui a empêché bien

des choses, intelligentes ou bonnes, de se dire ou de se faire!

Elle prit un petit volume revêtu de chagrin grenat,--l’ouvrit à

l’endroit que marquait une fine lame d’ivoire et lut:

--«Rien n’est si horrible que les caresses d’un loup. Évite cela sur

toutes choses. Un honnête homme simple, sans artifice, et qui n’a que de

bonnes intentions, porte cela dans ses yeux. On le voit.» Signé:

_Marc-Aurèle_.

--On le voit, c’est certain, mais il arrive qu’on s’y trompe! dit

Trézelle. Et puis, dans les choses d’amour, l’honnêteté... c’est plus

rare qu’ailleurs.

Elle le regarda.

--Il arrive qu’on se trompe, dit-elle, en rêvant un peu.

Elle pensait à Montchanin, à celui qu’autrefois elle appelait Jean; et

presque toute la désespérée douleur de son âme apparut, tout à coup dans

ses yeux.

Une extrême mobilité d’expression était devenue un des charmes les plus

attirants de Benjamine. Sa double vie avait fini par lui donner deux

visages qui apparaissaient tour à tour brusquement, au hasard du

changement des circonstances autour d’elle. Dès qu’elle était seule,

elle restait la douloureuse Benjamine, effrayante un peu pour son

miroir. A Trézelle, ce soir, avec qui elle était en confiance, elle

avait laissé entrevoir deux ou trois fois déjà son vrai masque, celui où

vivait son âme douloureuse,--mais elle ne lui avait pas laissé

surprendre encore ce qu’elle était dans la solitude.

Elle n’avait pas fixé encore sur lui, d’une certaine façon, son regard

bleu pâle où la douceur et la résignation, la résolution et l’énergie,

se montraient mêlées et noyées dans une profondeur d’abîme. Comment cela

peut-il se faire que, en des yeux, dans le miroir si étroit des yeux,

toute une vie, par moments, apparaisse, avec ses lointains de passé, ses

horizons d’avenir et l’inconnu des causes, le mystère des

espérances,--toute une vie, peut-être éternelle!

Pour l’instant, c’est lui qui la regardait. Elle sentit que ce regard

d’homme la pénétrait, entrevoyait les fonds. Elle songea qu’elle venait

de trahir un peu trop d’elle-même. Elle eut peur d’être interrogée. Elle

éprouvait cependant une folle envie de se confesser, mais spontanément,

à cet honnête homme, un désir impérieux d’échapper enfin à sa solitude

intérieure, de voir s’ouvrir une fenêtre dans sa prison morale. N’ayant

ni père ni mère à qui se confier, oui, elle cherchait un cœur ami, mais

elle ne voulait pas que la curiosité de l’homme prît l’initiative. Elle

voulait se livrer, non pas être dérobée. Surtout elle avait peur qu’il

la crût à la recherche d’un fleurt, quand elle espérait une amitié. Que

Trézelle laissât échapper, à ce moment précis, un mot de galanterie, et

elle se serait enfuie, effarouchée, sauvage, humiliée et navrée,

indignée surtout.

Benjamine · 第 14 / 19 段