--«Quant à Montchanin, ma pauvre chère enfant, ne le regrettez pas,

croyez-moi. Il n’en vaut plus la peine. J’ai causé avec lui, un instant,

il y a trois mois, chez votre père. Je m’y connais, en hommes: C’est un

garçon qui a mal tourné, cela dit tout. C’est un louveteau de cette

année, mais plus malin que toute la bande des vieux loups-cerviers de

l’an passé. Ça n’a que dents pour manger,--et un peu pour mordre. Ne

croyez pas que je le calomnie. Ce moyen-là serait indigne de vous et de

moi. S’il méritait votre amour défendu, aussi bien vous le dirais-je. Je

ferais appel alors à votre plus grand courage et je vous dirais: «Il est

digne de vous et il faut l’oublier.» Cela sonnerait bien et me plairait

à dire,--mais, tout au contraire, je vous affirme qu’il n’est plus

aujourd’hui qu’un vilain petit personnage. Il ira très loin, car sa

théorie est celle de l’escabeau. Vous ne la connaissez pas la théorie de

l’escabeau? Je vais vous la dire. Pour les gens de son espèce, tout est

escabeau: le père, la mère, l’amante, l’épouse, l’ami, tout. Un pied sur

l’un, un pied sur l’autre, et hop! on se hisse sur une première

plate-forme. Et les escabeaux? Le coup de pied donné par l’élan les

renverse;--oubliés, les escabeaux! Deuxième plate-forme, autres

escabeaux; autant de coups de pied, autant d’ingratitudes, et ainsi de

suite. Votre amour lui a servi à obtenir une place. La prochaine fois,

il se fera payer pour vous oublier! Il est de la génération du chantage.

Méditez cela. Méfiez-vous de celui-là et de ses pareils. Votre mari est,

avec moi, le seul à vous connaître et à vous estimer, n’en doutez pas.

Cela vaut bien quelque chose. Et quoi donc? On ne vous demande qu’une

vertu, et il y a quelque grandeur, de la part de Courcieux, à ne

demander que celle-là: «Soyez mère», tout est dit.»

C’est encore sur un mot pareil que le duc, voilà deux ans, avait pris

congé d’Amine, le jour même où Courcieux allait rentrer chez lui.

Le duc, toujours paternel avec elle, n’avait cessé de parler gravement,

sérieusement à la pauvre femme.--Le jour de sa première visite, il ne

lui avait pas soufflé mot de son volume d’Alfred de Vigny. Cette

littérature, toute profonde qu’elle fût sous le badinage, n’avait servi

au vieillard, aussi bon que spirituel, qu’à se faire entendre de son

neveu! Amine avait besoin d’un autre langage. Le tact de M. le duc

l’avait bien compris.

Elle avait obéi sans peine à ses profonds et si affectueux conseils.

Depuis qu’elle les avait entendus pour la première fois, elle ne s’était

pas démentie un seul instant, et Courcieux le voyait; il le savait; il

disait au duc: «Vous avez raison, elle est admirable.»

--Je parie, répliquait le duc, que c’est la seule honnête femme que tu

fréquentes, coquin!

Courcieux en convenait tristement. Elle s’était fait une dignité

inattaquable avec ses vertus de mère et son muet respect pour son mari.

Et, quand elle le regardait, elle avait dans les yeux ce je ne sais quoi

de tombé et de suppliant qui rêve dans le regard impuissant des

bêtes--parfois aussi des créatures humaines, celles qui n’ont pas leur

part légitime de bonheur, les déçues, les vaincues de la vie.

--Dans ces moments-là, elle m’attendrit, disait Courcieux au duc. J’ai

envie alors de la prendre comme une enfant et de la bercer.

--Pourquoi pas?

--Parce que je sens bien qu’il y a en elle, à la fois, quelque chose qui

appelle et quelque chose qui refuse, à jamais.

Avec cela, dès qu’ils n’étaient plus tous les deux seuls, elle causait,

bavardait même, s’efforçait au rire, en tâchant de cacher l’effort, à

quoi elle réussissait maintenant; elle avait pris peu à peu l’habitude

de jouer son rôle, de badiner, de provoquer l’anecdote alerte.

--Fumez donc une cigarette, Amine; cela va bien à vos jolis doigts...

Il lui tendait la tabatière du duc, dont elle ignorait le

symbolisme,--et elle fumait d’un air insouciant. Qui donc à la voir

ainsi, gaie de visage ou sereine, parfois l’air mutin, un peu coquette,

qui donc eût soupçonné son drame intérieur? C’est alors que les fleurts

se groupaient autour de Benjamine. Elle tenait tête à tous, puis, quand

tout le monde était parti, elle relevait sur le marquis son regard tout

changé, où il voyait sa tristesse inconsolable et comme lointaine.

--Bonsoir, madame.

--Bonsoir, monsieur.

Et, plus d’une fois, il lui était arrivé, à la pauvre femme, d’effleurer

d’un baiser recueilli, presque pieux, la main du marquis... Il la

retirait vivement.

--Pourquoi non? murmurait-elle. Il faut pourtant que vous sachiez que

mon âme, à jamais seule, n’est qu’à vous.

Voilà la Benjamine que retrouvait Montchanin. Il était à mille lieues de

se douter de la pureté de celle qui, un jour, une heure, avait été sa

maîtresse. Sa maîtresse!... C’est le mot qui venait à sa pensée

lorsqu’il avait l’esprit occupé de Benjamine, et ce n’était pas très

souvent.

En route cependant, à bord du bateau surtout, en revenant en France, il

avait pensé violemment à elle: «C’est pourtant agréable de retrouver

comme cela, au débotté, une si jolie femme, qui n’a rien à vous refuser!

Ce diable de Courcieux, qui les a toutes, dit-on, est joliment heureux

d’avoir celle-là! On dit qu’elle a plus d’un amant... C’est dans

l’ordre, c’était fatal.»

A table, Amine ne se tourna pas une seule fois du côté de Montchanin, et

cela sans laisser voir d’affectation.

Cependant, tout en écoutant Trézelle, qui parlait de bien autre chose

que de son bateau, elle prêtait l’oreille aux paroles de Montchanin qui,

un peu nerveux, s’efforçait d’attirer son attention. Il parlait avec

facilité; il n’avait plus rien, bien entendu, de ses timidités

d’autrefois, mais, au contraire, on ne sait quoi d’impertinent dans la

façon dont il décochait ses mots. L’ironie lui était si habituelle qu’il

paraissait sourire narquoisement, même quand il ne souriait pas. On ne

pouvait s’empêcher de penser que, mort, il garderait ce rictus agaçant.

«Figure à gifles, avait dit le duc à Courcieux. Mais garde-toi de lui en

donner jamais: s’il les appelle, c’est que ça lui servirait.»

On ne doit pas parler de corde dans la maison d’un pendu et cependant

Montchanin vint à parler, ce soir-là, chez Guirand, d’ambition et

d’ambitieux.

--C’est le pendu lui-même qui parle de la corde! murmura le duc;

instruisons-nous.

Le nom d’un des plus loyaux serviteurs politiques de la France ayant été

prononcé avec éloge, Montchanin fit une moue, en accentuant d’un ton

d’absolu mépris ces paroles banales:

--Bah! c’est un ambitieux.

Trézelle, qui ignorait si Montchanin était ou non _persona grata_ dans

la maison, ne put s’empêcher de répliquer sèchement:

--Beaucoup de gens ont déshonoré l’ambition qui est la vertu des forts.

Que Trézelle lui répliquât et cessât de causer un peu avec sa voisine,

c’est tout ce que voulait Montchanin.

--Et comment donc, cher monsieur, définissez-vous l’ambition? dit-il.

--Eh! monsieur, dit naïvement Trézelle, c’est le fier désir de mettre en

valeur les talents qu’on a, afin de servir les hommes ou seulement de

les charmer,--ce qui est encore les servir,--avec le noble et légitime

espoir qu’ils vous paieront en estime,--voire en amour.

--Voilà, monsieur, dit Montchanin, une définition préhistorique! Nous

avons changé tout cela.

--Et comment, à votre tour, définissez-vous l’ambition?

--L’obstiné et légitime souci d’arriver aux premières places dans l’État

ou dans la cité, en faisant croire à la foule, c’est-à-dire aux

imbéciles, qu’on leur sera utile et bon, tandis que, bien au contraire,

on désire seulement les écraser de son faste et de son orgueil.

Montchanin avait une façon très drôle d’affirmer son cynisme. Cela

consistait à dire ce qu’il pensait réellement, d’un ton qui paraissait

railler ce qu’il approuvait. En sorte qu’on entendait à la fois le

sophisme et le mépris du sophisme. Montchanin excellait dans ce genre

déconcertant. On ne savait où le prendre. A l’abri de cette «manière»,

il pouvait tout dire, quelque temps au moins.

Trézelle répliqua:

--C’est affaire aux hypocrites, aux pharisiens, de vouloir paraître ce

qu’on n’est pas, de tirer profit des apparences qu’on a créées.

--Diable! nous brûlons! chuchota le duc en regardant Guirand.

Mais Guirand approuvait.

--Dans la lutte pour la vie, ce qui est respectable, dit Montchanin,

c’est le triomphe, et tout ce qui peut y conduire. Pour nous, la ruse

est une force. Et qu’est-ce que la politique et la diplomatie, je vous

prie, sinon l’art des feintes,--qui souvent viennent à bout de la force

proprement dite?

--En effet! dit Trézelle, en haussant les épaules.

--Mais oui, dit Montchanin.

--Et vous connaissez beaucoup d’ambitieux selon votre formule?

--Hum! Je n’en connais pas beaucoup d’autres.

--Et ils arriveront?

--Je le crains.

--Vous semblez les blâmer--et les louer à la fois. Expliquez-nous cela.

--Je les loue parce que je les approuve et je les blâme parce que je les

envie, dit Montchanin d’un air convaincu.

--Diable! vous êtes sincère et nous sommes nombreux.

--Je ne cours aucun péril à émettre devant qui que ce soit des vérités

aussi banales, dit Montchanin. Ah! ça, d’où arrivez-vous donc, cher

monsieur?

--De Timbouctou! dit Trézelle.

--Je le savais, monsieur l’explorateur, dit Montchanin en s’inclinant,

vous êtes une de nos gloires.

--Question pour question, dit Trézelle, comment vous livrez-vous ainsi,

vous, un diplomate?...

--Me suis-je livré? dit Montchanin riant très fort; en quoi? Je prends

ici tout le monde à témoin. Voyons, en toute franchise, quelqu’un ici

peut-il affirmer que tout ce que je vous ai dit depuis un instant n’est

pas simple badinage? boutade paradoxale? blague parisienne? non,

n’est-ce pas? Mon bouclier d’Achille, c’est l’incertitude où je vous

mets. Vous voyez bien que je n’ai rien livré... simples propos de table.

--C’est vrai, dit Trézelle. Vous êtes très fort.

Courcieux, pendant ce temps-là, causait à voix basse avec son oncle.

--Regarde donc ta femme qui regarde Montchanin. Elle le méprise. Cela

est limpide.

--Il y a du vrai dans tout ce que dit Montchanin, fit Guirand pensif;

mais, pour être juste, il devrait ajouter qu’une ambition honorable rêve

le légitime salaire des grands services rendus. Il faut être le Christ

pour se donner...

--... Sans quelques petits profits, acheva le duc. Vous avez raison,

Guirand. Soyons humains, que diable! qui veut faire l’ange fait la bête.

M. Montchanin est dans le vrai, dans le vrai moderne, s’entend. Il est

de son siècle: électricité, vapeur, ballons, automobiles et tramways! Il

faut aller très vite, tous; nous ne savons pas où--mais ça ne fait rien,

on marche quand même. Je trouve ça superbe, moi!

On était au dessert.

--Puisque la question vient d’elle-même sur le tapis, dit Guirand, je

vous annonce que nous allons bientôt inaugurer la ligne des tramways:

Cannes, Golfe-Juan, Antibes. Ils passeront devant ma porte. Et le grand

entrepreneur, M. Leneuf ici présent (M. Leneuf qui causait avec Céleste

salua), se concertera demain, à ce sujet, avec le maire de Cannes, chez

moi.

--Pourquoi chez vous? fit le duc curieux.

--Parce que, dès que Leneuf sera concessionnaire, il faudra un décret.

Suivez-moi... Or, il peut se passer deux mois ou deux ans avant qu’un

décret se signe...

--Eh bien?

--Eh bien, Leneuf n’achète des concessions que pour les revendre.

Possesseur d’une concession, il attend un acquéreur. Si l’acquéreur ne

vient pas, Leneuf ne demande qu’à faire retarder la signature du décret,

après laquelle il serait forcé de commencer ses travaux. Alors il

emploie ses amis à empêcher cette signature. Et nous qui voulons des

tramways, nous nous trouvons les adversaires naturels de notre

concessionnaire. La ville de Cannes s’adresse donc à moi pour que

j’obtienne, dans le plus bref délai possible, la signature du décret...

N’est-ce pas, Leneuf?

--C’est vrai, dit Leneuf qui salua.

--Ils sont homériques, fit le duc, tout bas. Et, mon cher Guirand,

pourquoi diable voulez-vous des tramways, ayant vos voitures?

--Ça anime le paysage.

--Ça l’embellit surtout! dit Courcieux.

--Ah! ça anime? fit le duc. Eh bien, mais... vous avez une bande de cent

mètres à peine entre le portail de votre villa et la mer. Sur cette

étroite bande de terre vous avez déjà le P.-L.-M. qui l’anime, le

paysage, et il vous faut encore des tramways? Gourmand!... Voyons,

Guirand, avouez tout...

--Et quoi? dit Guirand.

--Je parie que vous venez de plaisanter à la façon de M. Montchanin;

vous avez retourné les rôles: c’est vous qui êtes le concessionnaire et

qui allez revendre à M. Leneuf, hein?...

--On ne peut rien vous cacher! répliqua Guirand d’un air joyeux. Tout

ça, c’est en effet du badinage, comme les paradoxes de Montchanin. Je

peux cependant vous affirmer que je ne perdrai rien à la création d’une

ligne de tramways devant ma villa.

--Je m’en doute. Vous revendrez immédiatement votre villa vingt fois

plus cher que vous ne l’avez achetée?

--Pourquoi pas?

--Fi! une maison de famille! dit le duc, gouailleur.

--Vous y perdrez, dit Benjamine, de voir une route bien blanche au

soleil avec mille jolies traces de pattes d’oiseaux pareilles à des

étoiles... écrites dans la poussière.

--Les tramways ne gênent pas les oiseaux, dit M. Leneuf.

--Oh! par exemple! s’écria le duc. Si on peut dire!... Ce que vous

gagnerez de plus clair à la création de vos tramways, mon pauvre

Guirand, ce sera de ne pouvoir plus sortir de chez vous avec

insouciance, parce que vous aurez, dès votre seuil, la préoccupation,

l’épouvante, le cauchemar du tramway qui accourt, inévitable, sur la

ligne rigide, et qui vous broie les passants, sans daigner s’arrêter.

N’est-ce rien, ça, à la campagne, l’inquiétude, l’insécurité?

Ici, M. Leneuf crut devoir prendre la parole, et grave, important,

raide, presque solennel, le richissime entrepreneur de tramways prononça

avec un léger accent belge, le menton haut sur col:

--Il est certain que nous ne pouvons pas obtenir nos grandes vitesses

sans sacrifier, de temps en temps, au moins quelques victimes humaines.

Ce fut irrésistible, tous les convives se regardèrent et éclatèrent de

rire.

--Et puis, dit Benjamine, on aura le joli bruit de la trompe

d’avertissement.

--Hernani! dit Trézelle, qui récita:

Ah; le tigre est en bas qui hurle, et veut sa proie!

--Ça ne m’a jamais rappelé, déclara le duc, que le turlu-tu-tu de

Polichinelle!

Guirand se leva et tout le monde avec lui.

On passa au salon. Mme Guirand et M. Leneuf faisaient un couple assorti.

On les suivit. Le duc prit Courcieux par le bras et lui dit:

--Allons fumer... Venez-vous, Trézelle?

--Mais... dit Courcieux hésitant.

--C’est elle qui doit lui dire son fait, lui chuchota le duc à

l’oreille... Je te jure qu’elle a commencé. Tiens, regarde-la, aie

confiance en moi, donc. Ça ne t’a pas mal réussi, jusqu’à présent.

Amine, là-bas, parlait à Montchanin d’un air d’infini mépris.

Le duc entraîna Courcieux et Trézelle.

Les deux ou trois femmes invitées ce soir-là s’étaient groupées autour

de Céleste, debout et très animées à leur bavardage. Guirand avait

accaparé Leneuf.

Les autres hommes étaient allés fumer sur la terrasse. Alors, Montchanin

avait marché droit vers Amine.

Elle avait compris qu’elle ne pouvait plus éviter une explication

suprême.

--Soit, se dit-elle, finissons-en tout de suite.

--Où et quand pourrai-je vous revoir? interrogea Montchanin, en fixant

sur elle un regard de possession si assuré qu’il la blessa jusqu’au fond

de l’âme.

--Jamais plus! dit-elle, en le regardant en face d’un regard morne et

droit, qui disait la mort du passé.

--Oh! oh!--fit-il, impertinent,--il y a du nouveau, ici!

--Que voulez-vous dire?

Il hésita.

--Écoutez, monsieur, dit-elle, d’une voix basse et rapide, je vous jure

que nous ne devons plus nous revoir, ni même nous adresser la parole. Je

vous jure aussi--il me semble que cette confidence peut me protéger

encore contre vous--je vous jure que je n’ai jamais été l’épouse que

d’un seul homme, c’est-à-dire la vôtre. Concluez. Vous avez brisé ma

vie, je ne vous connais plus; vous êtes mort pour moi. Mon mari, qui

sait tout, a étendu son généreux pardon, sa bonté, que j’appelle divine,

jusque sur ma fille. Je lui dois plus que de l’amour. Je paierai.

Allez-vous-en.

--Je dois vous mal comprendre, dit Montchanin, avec son sourire

mauvais,--car ce que je crois comprendre, il m’est impossible de le

croire... Voyons, ma petite Amine, vous n’allez pas me conter de ces

histoires-là; c’est trop bête!

Elle reprit, toujours très bas, et très vite:

--Je crains que vous ne puissiez plus comprendre le langage de la

probité. Je vous ai entendu causer tout à l’heure... On m’avait parlé

d’ailleurs de vos nouvelles façons d’être et de vous conduire dans la

vie. Elles me contristent et m’épouvantent. S’il vous reste cependant un

peu de pudeur, un peu de bonté, quittez-moi à l’instant. Partez pour

Paris, et non pas demain mais ce soir. Mon père obtiendra, je vous en

réponds, tout ce que vous désirez, mais disparaissez pour toujours. M.

de Courcieux vous regarde, j’en suis sûre, à travers les vitres de cette

fenêtre, et il souffre. Adieu, et pour jamais.

Montchanin n’était pas homme à admettre ce roman de l’idéal. Ces

choses-là sont par trop invraisemblables. Il ne fallait pas «la lui

faire». Tout ce qu’il comprit, c’est qu’on le repoussait, lui,

l’amoureux de la première heure, lui qui se croyait le seul maître.

C’était clair; il gênait une intrigue nouvelle!... avec qui?... avec

Trézelle, parbleu! Et il prononça, rageur:

--J’arrive mal, n’est-ce pas? La place est prise?... Trézelle, je pense?

Elle lui jeta un regard noir, flambant et glacé, terrible. Il en éprouva

une sorte de terreur... qui l’excita à la lutte.

--Adieu, dit-elle.

--Nous reprendrons cette conversation tout à l’heure, annonça-t-il

énergiquement. Vous n’avez pas le droit de m’accueillir ainsi.

Elle ajouta encore, en le regardant fixement avec la plus grande

tranquillité:

--Ainsi, vous ne croyez pas ce que je vous dis?

--Oh! non! fit-il, narquois.

Elle sortit. Le duc et Courcieux la regardèrent s’éloigner par les

larges allées, blanches de gravier et de lune. Elle franchit l’étroite

porte par où communiquaient les deux villas. Elle allait s’assurer du

sommeil de sa petite fille; puis elle reviendrait causer, sourire, jouer

son rôle de femme sans souci, aimable, un peu coquette, ignorante

surtout de toute préoccupation douloureuse.

IV

UN REGARD D’ENFANT

La coupée, ouverte dans la haie qui séparait le parc des Myrtes du parc

des Agaves, évoquait pour Benjamine mille souvenirs, chaque fois qu’elle

passait par là. Souvenirs qui n’étaient pas en elle, mais qui plutôt

s’élevaient autour d’elle, par essaims, et qui, ce soir-là, dans la

nuit, la suivaient, pressés et confus, comme un vol de phalènes. «Tu ne

passeras jamais par ici, lui disaient-ils, sans revoir ton enfance et ta

jeunesse heureuses. Là, avec le petit Jean, tu jouais sans fin, dans les

graviers blancs des allées, dans les mousses autour des bassins

rocailleux, dans les rosiers de mai et dans les chrysanthèmes d’automne.

Ici, près des grands aloès entourés d’odorants fenouils, c’était le coin

favori des mantes religieuses, à la tête triangulaire. Dans ce recoin,

on trouvait plutôt des sauterelles. Près de ce saule, vous avez capturé

un grand capricorne,--et, en août, sur le tronc des platanes, des

cigales crépitantes, au corps noir poudré d’or, aux yeux d’améthyste, au

ventre couleur des blés...»

Et elle passait vite pour n’être point arrêtée par les buissons en

fleurs, rosiers et grenadiers, qui, avec leurs épines, pareilles à des

mains griffeuses, s’efforçaient de l’égratigner au passage, de la

retenir, de la faire pleurer.

Dès qu’elle eut franchi la petite porte, elle se mit à courir.

Où allait-elle? Voir sa fille, sa plus grande douleur et son plus grand

bien.

Elle monta vivement les quatre marches du spacieux perron. Elle traversa

le salon éclairé, qui regardait la mer et le ciel par les vastes baies

ouvertes. Elle alla dans la chambre de sa fille.

--Ne vous dérangez pas, c’est moi! dit-elle à voix basse, debout devant

la porte qui faisait communiquer la nursery avec la chambre des deux

servantes, dont une veillait en cousant.

Une lampe discrète mettait une lueur sur les choses.

L’enfant dormait. La mère s’assit sur une chaise, près du petit lit.

Elle dormait, la mignonne créature, en serrant ses deux petits poings,

ainsi qu’ils font tous, comme s’ils voulaient retenir on ne sait quelle

invisible fleur, sans prix pour eux,--la vie elle-même, peut-être!

Elle s’assit, la pauvre Amine, et, en regardant le sommeil de l’enfant,

elle resongea son rêve cruel de tous les jours.

--«Chère pauvre mignonne, tu n’es déjà plus moi, puisque tu souris quand

je pleure!»

Que pressait-elle ainsi, l’enfant, dans ses poings fermés? Amine se le

demandait souvent... «La fleur invisible, garde-la bien, chérie, car dès

qu’elles s’ouvriront, tes petites mains fragiles, ils te la prendront

bien vite, ou bien elle tombera à terre, et ils la fouleront aux

pieds... Pourquoi es-tu une petite fille? Pourquoi ai-je une enfant qui

deviendra une femme? Les femmes sont créées pour la douleur. On ne leur

permet rien. Le premier battement de leur cœur ne leur appartient pas.

Ils ont fait pour eux seuls, les hommes, les lois et les conventions et

les préjugés. Tout est contre nous. Notre cri de détresse n’est pas

entendu. Oh! combien tu souffriras et combien je bénis quelquefois ton

ignorance d’aujourd’hui, qui t’empêche d’être tout à fait moi et de

porter en toi ma peine, mon épouvante et ma solitude... Toi, du moins,

tu es aimée, et comme je voudrais l’être,--puisque tu as ta maman...

Être aimée un peu, seulement un peu, que ce doit être bon! Je le sens

bien, à la douceur que me donne l’amour que j’ai pour toi et que tu ne

me rends pas encore. Tu souris à ta nourrice comme tu me souris. Tu

aimes tout. Tu ne sais pas. Oh! si tu pouvais ne savoir jamais!...

Qu’est-ce donc que l’amour, puisqu’il peut exister sans la tendresse?

N’est-il donc pas un homme, pas une femme, qui puisse nous donner un peu

de sympathie sans désir, un peu d’affection sans intérêt, un peu de soi

sans vouloir s’emparer de nous, pour nous faire crier et pleurer et

maudire! Me faudra-t-il mourir sans connaître rien de ce charme

bienfaisant, puisque tu me sépares à jamais, toi, ma fille, toi ma

chair, toi mon adorée, de celui-là même qui devrait être ma protection

et mon salut!»

Benjamine pleurait silencieusement. Quelque chose de sa douleur muette

traversa peut-être les limbes où flottait l’âme naissante de sa fille:

la mignonne s’éveilla et poussa une plainte à peine perceptible qui fit

sursauter la mère.

L’enfant ouvrit de grands yeux et parut considérer sa mère qu’elle

reconnut. Elle la voyait si souvent ainsi, à cette même place, aux mêmes

heures!

Benjamine se leva sans bruit et alla prendre une lampe dans la chambre

voisine.

--Madame la marquise a-t-elle besoin de moi?

--Non, merci.

Benjamine posa la lampe, près du berceau, sur une petite table.

Et elle regarda l’enfant qui lui riait, puis qui battit des mains vers

elle en secouant de ses pieds la légère couverture.

Cela voulait dire:

--Je veux m’envoler vers toi.

La mère prit délicatement sa fille dans ses deux mains tendues, et se

mit à la considérer attentivement.

Les êtres de douleur sont habiles à rechercher des raisons nouvelles de

souffrir.

Benjamine se disait: «Pourvu qu’elle ne ressemble pas au père! Pourvu

que ma fille soit plutôt de moi que de lui, soit plus à moi qu’à lui!»

Heureusement, les traits incertains des tout petits enfants ne révèlent

rien encore du secret de leurs origines profondes. Tout ce qu’on pouvait

dire de la mignonne Louise, c’est qu’elle était une belle enfant, avec

les traits généraux de la beauté vague de cet âge.

Tout à coup, la femme inquiète, la mère de douleur, pencha un peu

l’enfant vers la clarté de la lampe... Elle regardait son regard.

Benjamine · 第 13 / 19 段