--Veux-tu que je te dise de quoi tu as peur? Tu as peur d’avoir quelque

peu, à tes propres yeux, cet air jobard qu’on a quand on fait le bien,

l’air d’être dupe, n’est-ce pas? Tu redoutes les gens qui pourraient te

trouver cet air-là! En veux-tu la preuve? On a vu des maris

complaisants, débauchés et spirituels, ou sceptiques et mauvais sujets,

dire tout haut quelquefois: «Mon fils cadet ne me ressemble pas. Il a

quelque chose de russe ou d’anglais.» La galerie s’amuse; on se répète

en riant: «Quel polisson, ce Untel!» Mais comme ce Untel tolère chez lui

un fils de l’amant de sa femme pour des raisons basses ou seulement pas

jolies, ou seulement par faiblesse, on ajoute: «C’est bien humain!» et

on méprise le monsieur mais on le comprend... On le comprend parce qu’il

est méprisable! Que si toi ou moi nous faisions la même chose pour des

motifs respectables, pour des raisons élevées... ah! diable! voilà qui

ne se comprend plus! «Admettez-vous cet héroïsme?»--«Ah! mais non! Je ne

ferais pas ça, moi!» disent à l’envi les médiocres. Et on voudrait

plaire aux médiocres. Voilà ton cas. Il est piteux. Mal agir par respect

humain, c’est de la lâcheté, je ne m’en dédis pas. Il y aurait beaucoup

plus de gens de bien, si les gens de bien n’avaient pas l’air sot. Et

c’est là une des plus grandes malices du diable, de donner l’air jobard

aux braves gens!

--J’ai bien du chagrin, mon cher oncle.

--Veux-tu n’en plus avoir?

--Dame!

--Eh bien, je sais le moyen.

--Dites.

--Sois courageux. Prends à l’instant la résolution d’être logique avec

toi-même, c’est-à-dire d’accepter la suite de tes générosités premières.

Ne considère que le bien qui en sortira. Garde-toi de rappeler par ton

attitude et par tes actes, au public qui te guette, les passions et les

folies du marquis ton père. N’empêche pas ce Guirand,--qui est une

pauvre conscience, mais qui peut encore nous être utile, quoique j’en

doute!--ne l’empêche pas de conserver la quantité de considération

publique dont tout homme politique a besoin. J’irai prévenir Benjamine

du retour de son mari. Je lui dirai que tu es venu à moi parce qu’il

faut de toute nécessité faire intervenir entre vous un _modus vivendi_,

un règlement de conduite. Certaines paroles en effet ne peuvent et ne

doivent pas être prononcées entre vous, et cependant il faut qu’elles

soient dites. Je les dirai. Elle le comprend déjà, elle le comprendra

pour toujours. Quant au Montchanin, s’il revient celui-là, et si tu le

rencontres chez Guirand ou ailleurs, eh bien, ce sera pour toi un

monsieur comme tous les autres. Tu le salues, s’il te salue, et tu

passes... La vois-tu bien, la situation? Quand j’aurai parlé à ta femme,

tu rentreras chez toi comme si tu en étais sorti hier soir. Tu

regarderas la petite créature dans les bras de sa nourrice comme si tu

l’avais vue ce matin, et avec la même indifférence que la plupart des

pères véritables accordent aujourd’hui à leurs enfants. On est si

pressé! Ça n’étonnera personne, sois tranquille... Tout cela est assez

dur, si tu veux, c’est même embêtant, tranchons le mot, acheva le duc,

mais il y a bien des situations difficiles où un Courcieux, comme un

Méribault, doit et sait sourire. Mon grand-oncle, le duc de Méribault,

est mort comme tu le sais sous la guillotine, mais sais-tu, pendant

qu’il attendait son tour, avec quelques autres, à quoi il s’occupait?

Oui, j’ai dû te conter ça. Non? Alors je suis moins rabâcheur que je ne

croyais... Eh bien, il donnait de petites chiquenaudes de propreté sur

sa manchette, pour en chasser un par un quelques grains de tabac

d’Espagne, peut-être imaginaires, et il sifflotait: «J’ai du bon tabac.»

Ça n’est pas très spirituel, si tu veux, mais c’est crâne tout de même.

C’était un homme avisé du reste. Quand on était venu l’arrêter, il

s’était préoccupé de n’emporter qu’une méchante tabatière en argent; et

il avait donné cette boîte-ci à mon père. Regarde, c’est un bijou. Il y

a trop de diamants autour du portrait. Ça ne fait rien. Je te la donne.

Tu y mettras des cigarettes; elle est de longueur; et lorsque tu

trouveras ta guillotine à toi un peu sévère, eh bien, mon cher, tu

joueras avec ma boîte à portrait... La grosse affaire dans la vie, c’est

d’avoir une contenance--et j’avoue qu’à ce point de vue la tabatière

rendit à nos pères les plus grands services. L’acceptes-tu, oui ou non?

Trop de diamants, c’est entendu, mais le portrait de notre grand-oncle

est un chef-d’œuvre de miniature. Il excuse la richesse du cadre. Tu es

venu chercher un conseil? Prends ma tabatière. Tiens, je vais t’y mettre

des cigarettes...--Non, mets-les toi-même... Voici la source. Moi, je

vais voir ta femme. Ça ne sera pas long, fume et attends.

Le duc sortit, Courcieux prit une cigarette dans la boîte du grand-oncle

et se mit à fumer en regardant le portrait.

--Il est certain, se dit-il, que bien souvent, plus l’attitude est

crâne, moins elle en a l’air. Mon oncle a raison: je serai héroïque--en

passant pour un sot. Je veux bien, moi... Vous voilà, mon oncle?

--Ma voiture est en bas. Rentre chez toi... Sais-tu qu’elle est

adorable, ta femme? A ta place, je me mettrais à l’aimer, mais posément,

gentiment,--comme on aime une veuve.

--Mais les veuves, mon oncle...

--On aime bien une divorcée, répliqua le duc.

--Ça, je ne crois pas! dit Courcieux, qui s’en alla.

--Ah! il ne croit pas? se dit le duc demeuré seul. Alors, il n’est

peut-être pas loin de l’aimer... Autrement, Montchanin ne le gênerait

guère. Et dire que ce mari et cette femme étaient faits l’un pour

l’autre! A quoi diable peut penser Dieu, quand il embrouille ainsi nos

misérables affaires?

Le duc sonna son valet de chambre.

--Rappelez M. le marquis de Courcieux, dit-il, il doit être à peine sur

le perron de la cour.

Courcieux revint.

--Tu as oublié ma tabatière,--lui dit le duc. Si tu l’as fait exprès, tu

es un impertinent,--sinon tu es un ingrat. Porte-la toujours sur toi.

Elle te préservera d’avoir jamais ce petit air jobard dont on a si

peur,--peur fatale qui empêche tant d’hommes d’esprit de montrer qu’ils

ont du cœur.

QUATRIÈME PARTIE

I

M. TRÉZELLE, INVENTEUR DU SOUS-MARIN LE «DRAC»

Deux ans plus tard, la marquise de Courcieux était une femme dont on

parlait trop. Cela était tout simple, parce que, afin de mieux cacher le

fond tragique de sa destinée, elle souriait à tout et à tous. Elle

savait même rire. Elle observait la consigne qu’elle avait reçue du duc.

Et puis, elle était parfois nerveuse, irritable--et elle riait d’autant

plus. Spirituelle, elle émettait parfois de mordants paradoxes. Elle

était impertinente avec le destin. Cela la faisait mal juger. Il était

entendu «qu’elle avait des amants». Cela se disait beaucoup et ne se

prouvait pas, mais cela peut-il jamais se prouver? Dans un salon, deux

hommes s’abordaient parfois, en se disant:

--Faites donc la cour à la petite Courcieux; je crois qu’elle est libre

en ce moment et, vous savez, elle en vaut la peine.

--Et le mari?

--Très occupé, le mari, très souvent en voyage et toujours très occupé

ailleurs. Vous savez bien son duel avec le vicomte?

--Oui, eh bien?

--Eh bien, on a cru que la cause en était leur rivalité... à l’Opéra.

Pas du tout, c’était bel et bien pour la vicomtesse!

--Mais alors, qu’a-t-il fait de sa grande passion?

--Vous en penserez ce que vous voudrez: je crois qu’elle tient à travers

tout. Mais comme la dame que vous savez est une de ces diaboliques

personnes qui rendent les hommes fous, Courcieux se défend... par la

variété.

--Mais enfin, que pense-t-il de sa femme?

--Ça, par exemple, c’est un mystère. Dans le monde, il la traite avec

des égards affectés et la plus exquise bonne grâce.

--Et elle répond?

--Elle le regarde souvent d’un air attendri.

--Est-ce un complaisant?

--Lui! comme ça lui ressemble!

--Un indifférent?

--Non, il ne prendrait pas la peine d’être si aimable auprès d’elle.

--Alors?

--Alors, il ne voit pas, parce qu’il regarde ailleurs.

--Bon! c’est la bêtise d’un homme d’esprit.

Guirand était bien aise de n’avoir plus de conversations intimes avec sa

fille. Courcieux répondait d’elle. Les affaires de ce ménage ne le

regardaient pas.

Il recevait les Courcieux chez lui, de temps en temps, les jours où leur

présence _faisait bien_. Le marquis trouvait bon, dans son propre

intérêt, de ne pas laisser croire qu’il était brouillé avec son

beau-père. De plus, leurs relations étaient la condition expresse de

leur contrat d’alliance. Il s’y soumettait.

Céleste voyait de temps en temps sa fille, pas souvent, car il ne lui

était pas agréable d’être grand’mère. La rareté de ses visites

s’expliquait pour Amine: Céleste épousait à demi les querelles de son

Guirand.

Cependant, lorsque Céleste voyait la petite Louise dans son berceau ou

au bras de sa nourrice, elle trouvait qu’elle ressemblait déjà au

marquis, à la vieille marquise douairière... Benjamine n’était qu’une

roturière, mais la mignonne avait dans les veines du sang des croisés.

Céleste l’appelait sa petite grande-duchesse, et Benjamine, à chaque

visite de sa mère, souffrait, pâle et résignée, le châtiment du mensonge

secret. Pour sa nature loyale, ce martyre était infini.

--Tu as l’air souffrante? disait Céleste... Je sais bien, ton mari te

néglige; que veux-tu? ces grands seigneurs sont tous les mêmes... Ce

sont des hommes comme les autres... ou plutôt non, ils sont pires pour

les femmes. Mais ta petite grande-duchesse est là. Voyons, ma chérie,

c’est la consolation à tout!... Je le sais bien, moi, je me souviens des

joies que tu m’as données quand tu étais toute petite.

Pendant ce temps, M. Guirand faisait son chemin. Il semblait qu’une

chance inlassable aidât son habileté. Ses amendements triomphaient. Il

avait renversé deux ministères, et chaque fois d’un seul coup de sa

dialectique gaie. Il devenait peu à peu l’homme nécessaire. Les

républicains doutaient de lui. Les adversaires de la République

également, mais les uns et les autres s’accordaient à dire: «Il est

fort, il est très fort.» Le duc et ses amis le servaient malgré leurs

doutes. «On emploie, disaient-ils, les moyens qu’on a. Il sera toujours

temps de l’arrêter.» Les républicains raisonnaient de même. Bref, son

heure approchait. Tous les ministres comptaient avec lui. Ami ou ennemi,

c’était un homme qu’on ménageait. Il distribuait des faveurs. Il avait

beaucoup de clients et, par suite, beaucoup de créatures à lui.

Parmi les nouveaux venus, qui attendaient quelque chose de M. Guirand,

le marquis de Courcieux avait distingué M. Trézelle, polytechnicien

comme lui, démissionnaire de la marine, comme lui, et qui avait publié,

naguère, la relation d’une expédition libre qu’il avait conduite, à ses

frais, à travers l’Afrique centrale. Son livre avait fait presque autant

de bruit que celui de Stanley. La France pensante lui savait gré de

balancer la gloire anglaise. Trézelle n’était pas encore populaire, mais

en passe de le devenir. Son livre, très vivant, n’était pas seulement

une relation de voyage; on y voyait un caractère, un cœur et une âme.

Les femmes, toujours amoureuses du succès, se le désignaient lorsqu’il

passait dans un couloir de théâtre, ou, à cheval, au bois. Lui,

cueillait çà et là quelques roses, mais ne s’arrêtait pas. Il avait

conscience de sa mission dans le monde. Il travaillait pour son pays. Il

aimait la justice. Il y a encore des gens comme ça. Il lui arrivait de

ne pas dormir, et c’était pour chercher la solution d’un problème à peu

près résolu par lui: il avait inventé et construit un bateau sous-marin;

il l’expérimentait, et, après chaque essai, rêvait quelque amélioration.

C’est pour servir son idée qu’il venait quelquefois chez Guirand, comme

il allait chez beaucoup d’autres députés. Il les intéressait à son

œuvre, la leur expliquait passionnément, gagnant chaque jour une voix à

sa cause,--et, chemin faisant, souriait parfois aux femmes, à celles du

moins qui appellent le sourire. Il n’avait pas trente ans. Il était donc

de plusieurs années plus jeune que Courcieux. Courcieux le remarqua

d’abord chez Guirand; puis, l’ayant rencontré au ministère de la marine,

chez un de ses anciens camarades, il l’avait invité à dîner et présenté

à sa femme. Ils n’avaient pas encore lié amitié, mais Courcieux sentait

que «cela pouvait venir». La sympathie cependant n’était pas réciproque.

Les légèretés du marquis ne plaisaient pas à Trézelle.

Trézelle au contraire avait conquis tout de suite l’entière sympathie de

Courcieux et sa confiance instinctive. C’était tout simple: Courcieux

avait lu Trézelle. Et du marquis de Courcieux, Trézelle ne pouvait

savoir que ce qu’on disait.

Attentif à ne faire entrer dans son intimité que très peu d’hommes,

Courcieux, non seulement avait invité Trézelle chez lui deux ou trois

fois, mais il pensait,--un peu naïvement peut-être,--que, dans son

isolement douloureux, Amine ne pouvait que gagner aux conversations d’un

travailleur si étranger aux petites préoccupations du monde. En un mot,

Courcieux, sans avoir confié à Trézelle la soudaineté et la force de sa

sympathie, le traitait déjà en ami sûr, éprouvé. Il n’avait oublié qu’un

point: il n’avait pas averti Trézelle de son absolue confiance en lui.

Trézelle n’était donc pas obligé de tenir des promesses qu’il n’avait

pas faites. Et le marquis était un peu bien téméraire... mais rien ne

corrige les croyants de croire, pas même ce qu’ils ont de sceptique.

La marquise de Courcieux avait pour Trézelle les mêmes sympathies que

son mari.

Un matin les journaux du monde entier annoncèrent que, l’escadre

française de la Méditerranée étant au golfe Juan, le ministre de la

marine y viendrait assister aux expériences du _Drac_, le sous-marin de

Trézelle.

A cette occasion, le député Paul Guirand donnerait une grande fête dans

sa villa des Myrtes, à Cannes.

Courcieux invita le duc aux Agaves. Trézelle fut reçu chez Guirand. La

villa des Myrtes reçut un certain nombre de visiteurs de marque:

amiraux, sénateurs, députés, ministres.

La veille de la fête, les expériences du _Drac_ eurent lieu et

réussirent parfaitement.

Le soir de ce jour-là, Courcieux, le duc et Amine furent invités à dîner

chez Guirand. Ils s’y rendirent bien avant l’heure.

Lorsque Courcieux entra dans le salon, Céleste et Guirand s’y trouvaient

seuls, avec une troisième personne que Courcieux ne connaissait pas,

mais que le duc reconnut tout de suite.

C’était Montchanin, de retour et qui venait solliciter auprès de Guirand

un avancement considérable, le poste de plénipotentiaire à Téhéran ou

ailleurs.

Amine et Montchanin n’avaient plus eu de nouvelles l’un de l’autre

depuis deux ans.

Montchanin, d’un air dégagé, s’inclina devant Amine. Il allait parler;

elle le salua sans le regarder et vint vivement s’asseoir près de sa

mère. Montchanin, un peu surpris d’abord, se remit aussitôt et regarda

Guirand.

Les Guirand étaient persuadés que le marquis de Courcieux et sa femme, à

la fois réconciliés et indifférents l’un à l’autre, ne s’inquiétaient

plus, ni l’un ni l’autre, du passé. Guirand crut pouvoir présenter

Montchanin à Courcieux. Il était à mille lieues de la vérité.

--Mon cher gendre, fit-il, permettez-moi de vous présenter M.

Montchanin.

Courcieux, à la façon dont Amine venait d’accueillir M. Montchanin,

l’avait deviné. Mais, à son nom, il pâlit, se sentit frémir, et d’une

voix où l’on devinait la colère:

--Mon cher monsieur Guirand!... commença-t-il.

Alors, le duc, qui le surveillait, l’interrompit:

--Mon cher marquis, fit-il très paisiblement, as-tu sur toi ma

tabatière?

Aussitôt Courcieux, très simple, presque aimable:

--Vous dînez avec nous ce soir, monsieur Montchanin?... mais quand

repartez-vous?

Et se tournant vers son oncle:

--Voici votre tabatière, mon cher duc.

--Eh bien, garde-la, répliqua le duc; j’avais simplement besoin de

savoir si tu ne l’avais pas oubliée.

--Quand je repartirai? dit Montchanin;--quand M. Guirand le voudra bien;

c’est-à-dire quand il aura fait de moi un ministre à Téhéran.

--Je vous y aiderai de tout mon cœur, dit Courcieux.

Les invités, peu nombreux ce soir-là, arrivèrent. Une demi-heure avant

le dîner, tous étaient réunis au salon; Amine, assise auprès de

Trézelle, ne cessait pas de causer avec le jeune inventeur.

Elle l’écoutait attentivement. Tout à coup:

--Pourquoi, monsieur Trézelle, votre sous-marin s’appelle-t-il _le

Drac_? lui demanda-t-elle.

On avait entendu la question autour d’elle. Tout le monde la répéta.

--Mais c’est un conte de fée que vous me demandez là! dit Trézelle.

L’exigez-vous vraiment?

--Nous l’exigeons. Qu’est-ce qu’un _Drac_?

--Je vais vous le dire.

II

LE «DRAC»

«Les _Dracs_, dit Trézelle, sont des esprits malfaisants qui habitent

des palais étranges, au fond des eaux, en divers pays.

«Le Rhône, en Provence, a son drac, qui a longtemps mis à mal les

riverains, particulièrement aux environs de Beaucaire.

«Ce drac du Rhône était une manière d’ogre qui emportait les bateliers

et surtout les enfants et les femmes au fond de sa terrible demeure,

pour les dévorer.

«Il faisait flotter à la dérive, sur les eaux, une écuelle de bois dans

laquelle il déposait un jouet, un bijou, une fleur ou un beau poisson,

selon qu’il voulait attirer à lui un pêcheur, une femme ou un petit

enfant.

«A voir passer l’écuelle flottante on s’ingéniait à s’en emparer. Dès

qu’on y parvenait, une force invisible vous saisissait, vous

entraînait... on était la proie du drac.

«Le drac, lorsqu’il rôdait cherchant une victime, demeurait invisible à

tous les yeux. On raconte cependant qu’une femme parvint à lui échapper

parce qu’au lieu de la dévorer, il en avait fait la nourrice de son

enfant, du drac nouveau-né, son futur successeur... Cette femme s’évada

un jour du palais étrange, emportant, sans le savoir, la faculté de voir

le drac invisible aux autres et de le reconnaître sous toutes les formes

que l’horrible génie pourrait prendre.

«La voilà revenue parmi les vivants. Un jour, comme elle causait

paisiblement dans une réunion de femmes et de jeunes filles, elle poussa

un cri d’épouvante. On la crut folle... mais non, le drac venait

d’arriver; il était là, reconnaissable pour elle seule. Sous la figure

du fiancé d’une jeune fille présente, il choisissait sa future victime.

Il était là, parmi ces filles et ces femmes inconscientes du danger!

Elle voulut le démasquer, mais la fiancée du jeune homme dont le drac

avait pris la figure s’indigna; alors le drac creva les yeux de la femme

trop clairvoyante, et depuis ce temps-là personne ne peut plus le

découvrir et il continue en sécurité à trahir et à dévorer de pauvres

victimes...

«J’ai retrouvé, poursuivit Trézelle, une des légendes du drac au

Sénégal, dans le village de Balou.

«Balou se trouve sur les bords de la rivière Falémé, qui, assez près de

là, se jette dans le Sénégal.

«Le roi de Balou avait une fille qui s’appelait Penda.

«Penda venait, chaque jour, s’asseoir et rêver au bord de la Falémé.

Assise et rêvant, elle passait de longues heures, en silence, à regarder

couler l’eau.

«--C’est mon plus grand bonheur, disait-elle.

«Des fils de rois vinrent la demander en mariage. Elle les refusa.

«--Penda! lui criaient les pêcheurs, prends garde à Goloksalah!

«Les pêcheurs avaient raison de l’avertir, mais elle restait sans

méfiance,--et elle écoutait les propos délicieux d’un jeune inconnu qui

la rejoignait chaque jour, au bord de la rivière Falémé.

«Goloksalah, c’est le drac du Sénégal. Le jeune homme que Penda

écoutait, ravie, c’était Goloksalah sous une forme séduisante et

trompeuse.

«Enfin, les prétendants se fâchèrent. On somma le roi de Balou de

choisir un gendre. La politique a d’inexorables exigences, et Penda dut

se marier, bien à contre-cœur.

«Le jour du mariage, la noce passa près de la rivière... A ce moment,

Penda poussa un grand cri... Et on la vit, emportée par une force

invisible comme une feuille par le vent, et précipitée dans la rivière

dont les eaux semblèrent s’ouvrir pour elle, avant même qu’elle les eût

touchées... Goloksalah l’avait enlevée.

«Il l’emmena dans son palais; elle s’y endormit près de lui, heureuse...

mais s’étant éveillée à l’aube avant lui, elle le vit à son côté... sous

sa vraie forme de drac ou de dragon!... C’était un caïman vert, aux yeux

sanguinolents et glauques, à la langue fourchue, aux dents féroces, au

corps écailleux, à la queue hideuse, aux pattes crochues...

«Alors la pauvre abusée invoqua dans son cœur le pur Génie des foyers.

Il accourut mais il ne put vaincre Goloksalah; et, péniblement, fort

incertain de l’issue du combat, il luttait contre le drac lorsque Penda

s’écria: «Génie de mon foyer, fais-moi mourir!»

«Alors, le Génie du foyer transforma la pauvre Penda en une grande roche

noire qu’on peut voir encore aujourd’hui, debout au milieu des eaux de

la Falémé, et regardant éternellement, statue de deuil et de mort, le

seuil--à jamais interdit--du foyer de famille...»

Trézelle achevait à peine son histoire,--quand les portes du salon

s’ouvrirent... Le dîner était servi. On passa dans la salle à manger.

III

LE SIÈCLE DES TRAMWAYS

On se mit à table; Trézelle avait sa place marquée près de Benjamine.

--Votre histoire du Drac m’a profondément impressionnée, lui dit-elle.

--Allons donc! fit-il, un conte d’enfants!

--Le _drac_, ça existe, dit-elle; je vous le prouverai.

Il la regarda avec inquiétude et, la voyant très calme, il crut à une

plaisanterie.

--Expliquez-moi vos paroles.

--Pas ici, dit-elle, ce soir si vous voulez; tout à l’heure, au jardin,

quand nous serons un peu seuls.

Benjamine s’étonnait de sa tranquillité d’âme. Elle n’avait éprouvé

aucune émotion profonde à revoir inopinément Montchanin. Elle ne s’était

pas écriée en elle-même: «Jean!»--Elle s’était dit: «Tiens, voici M.

Montchanin.» C’est que, depuis trois ans, elle s’était repliée tout

entière sur deux sentiments: le premier, son amour pour sa petite fille;

le second, son affectueuse vénération pour son mari. Le second n’était

que le corollaire du premier et celui-ci l’absorbait. C’était une mère

reconnaissante envers l’homme qui lui avait permis de rester une mère

honorée.

Certes! elle avait mis longtemps à effacer Montchanin de son souvenir.

C’est malgré elle, d’abord, qu’elle lui avait reproché son abandon, puis

elle avait fini par bien le comprendre. «S’il m’aimait vraiment, ah!

comme, malgré tout, il eût essayé de me revoir, de me ressaisir, de

m’emporter. Quoi! il est homme et il savait à quelles douleurs il

m’abandonnait, et rien, rien--que le silence! Il est reparti, à l’heure

annoncée, sans un regard en arrière! Que faisait-il, lui, durant cette

nuit affreuse, où je m’apprêtais à le rejoindre, à m’expatrier avec lui?

que faisait-il, quand, pour être à lui, j’avouai à mon mari mon amour et

même ma faute? quel signe m’a-t-il donné de sa pitié, de son affection

ou seulement de l’intérêt qu’il prenait à ma misère? Il n’y a pas

songé!... Il ne m’aimait pas. Je n’ai été qu’un jouet pour lui, une

distraction. Et tout ce qu’on m’a dit de lui est vrai: il est devenu un

homme sans cœur, sans foi, sans conscience. Il est mort pour moi!»

Elle se disait encore: «Non, il ne m’a pas aimée. Je connais cette

histoire; c’est toujours la même. Une jeune fille séduite et aussitôt

abandonnée. Rien n’est plus banal. Mais lui, il s’est senti à l’abri de

tout péril, parce que je portais le nom d’un autre homme! C’est plus

lâche encore et plus misérable.»

En d’autres moments, elle avait essayé de le défendre. Elle avait voulu

se persuader qu’il était bien le petit ami aimant, crédule et bon,

qu’elle avait connu si enfant. Mais quelque chose lui répondait: «Non;

il n’a plus le même regard, ce n’est pas l’homme qu’il avait promis

d’être.» Et des jugements prononcés sur lui, après sa première absence,

par la baronne et par d’autres femmes, lui revenaient à l’esprit.--On

avait dit: «Il va bien, le petit Montchanin! il se forme là-bas, en

Orient. Il nous écrit les lettres les plus drôles. Comprenez-vous que,

du soir au lendemain, il se soit ainsi déniaisé? Il en remontrerait aux

plus sceptiques; il a des mots de cynique. Il a tourné, brusquement, à

l’arriviste très averti.»

--«Je ne lui confierais pas ma fille! disait un jour, en riant aux

éclats, la petite baronne... Voilà les hommes comme je les comprends!»

Puis peu à peu, dans l’éloignement et le silence, la figure de

Montchanin s’était effacée du cœur de Benjamine et, à la place où, dans

ce cœur blessé, avait été autrefois l’image de Jean,--il n’y avait plus

qu’une cicatrice à peine douloureuse,--et qui pouvait rester fermée, à

condition qu’on ne vînt pas la tourmenter à nouveau.

Et sur tout cela, de jour en jour, Benjamine avait posé, comme un baume

bienfaisant, l’idée de son devoir.

Lorsque le duc était venu lui annoncer le départ de son mari, il avait

dit, après les recommandations essentielles:

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