--Je ne l’admets pas, fit le duc en soufflant une bouffée de fumée

énorme,--mais aussi, je suis logique: je n’épouse pas les filles des

gens qui l’admettent. Et si j’épousais leurs filles, eh bien, ma foi, je

ne serais pas peut-être fâché d’avoir, pour sortir d’une impasse

extraordinaire, cette brèche qu’ils ont eux-mêmes ouverte dans un mur

que je voudrais rebâtir!... Ceci réglé, j’affirme qu’en refusant à la

pauvre Benjamine une solution qu’elle est moralement en droit de

demander, tu as accru ta dette envers elle, car enfin, si tu lui refuses

le divorce, c’est pour toi, pour moi, pour nous, c’est pour servir tes

traditions à toi... dont elle a le droit de se moquer! Tu la condamnes

aux galères à perpétuité dans un intérêt de caste et de parti... ce que

j’approuve, pardieu!... Mais que diable! puisque tu la séquestres,

traite-la convenablement dans son cachot! C’est bien le moins!... Un tel

mariage ne peut pas être une condamnation au régime cellulaire! Il faut

m’ouvrir des fenêtres là-dedans--sinon vous y crèverez!... Et vous ne

méritez ni l’un ni l’autre de mal finir... Un peu de patience, j’achève.

Il huma avec calme une bouffée de tabac, et reprit:

--Elle a été à ce Montchanin--tu en as depuis ce matin une certitude...

absolue. J’ai lieu de penser que tu avais songé parfois qu’un tel

dénoûment était possible. Eh bien, sais-tu ce qui me frappe là-dedans?

C’est que, le lendemain même du jour où elle l’a revu, elle te l’a

avoué! Le lendemain même de ce jour, elle a d’abord voulu abandonner ta

maison sans rien dire; puis elle a réfléchi que ce serait te faire

affront; et simplement, nettement, elle t’a redemandé sa liberté; elle

voulait, divorcée ou non, te quitter, et si tu as dit _non_, toi, ce fut

seulement, comme j’ai eu l’honneur de te le démontrer, dans l’intérêt de

ton nom à toi... de ton parti à toi... Et elle a obéi!... Eh bien, mon

cher, je trouve ça superbe! Elle a accepté vaillamment ta geôle sans

air, sans jour, sans joie, sans espoir! Je te dis que je trouve ça

magnifique. Sais-tu ce qu’aurait fait toute autre, à sa place? Toute

autre se serait rapprochée sournoisement de son mari--pour le tromper en

sécurité, en gardant, avec ruse, avec habileté, avec soin, tous les

agréments de la position; toute autre, en un mot, t’aurait trompé,--et

elle ne l’a pas fait. Elle le pouvait, certes! elle le devait presque;

tout l’y engageait! Elle ne l’a pas voulu. Grâce à elle, ta dignité

intime, ta liberté sont sauves. Grâce à elle, tu ne seras pas condamné à

ce ridicule d’appeler _trésor_ et _cher ange_ l’enfant possible d’un

autre homme!--Elle ne sourira pas, comme tant d’autres femmes, de

l’erreur, lamentable et comique, d’un père putatif. (Encore un mot

désagréable!) N’est-ce rien, tout cela? Eh bien, mon cher, tout ça,

puisque tu me demandes mon opinion, tout ça, mon garçon, ça fait de la

petite Guirand, une marquise de Courcieux,--et une chic, encore! Sois

donc un marquis, toi, dont c’est désormais le seul métier!

--Vous avez une façon de dire les choses...

--Je ne les larmoie pas,--c’est sûr. Vous poussez tout à l’extrême, vous

autres, aujourd’hui... Alors, ma conclusion, tu la vois d’ici?...

--Je la pressens...

--Mais elle te déplaît! Vas-tu te donner le ridicule de m’avoir demandé

un conseil pour me dire que tu n’en veux plus? Non, tu es incapable de

cette vulgarité, je veux le croire encore... Ma conclusion formelle est

celle-ci: Sois un beau marquis. Elle a été loyale, sois généreux.--Car

enfin, j’y insiste, je te le répéterai jusqu’à ma mort, elle t’a tout

dit, le lendemain même du jour où elle a revu Montchanin, tout,

absolument tout. Tu as refusé de comprendre ou plutôt tu as voulu

paraître n’avoir pas compris, en quoi tu as agi comme je veux te voir

agir. Voilà qui est du bon marquis de Courcieux... Eh bien, continue,

mon garçon.

--On ne peut pas être sublime tous les jours et jusqu’au bout, dit

Courcieux.

--Tu appelles ça être sublime, fit le duc avec une moue dédaigneuse.

Voilà bien le langage ampoulé qui nous reste du romantisme et de toutes

_leurrrs rrrévolutions_. On a tout enflé. J’appelle ça être élégant,

tout au plus... spirituel à peine. Mettons de _bon goût_, si tu veux.

J’ai tout dit. Qu’est-ce que tu vas faire?

--Je ne sais plus, dit Courcieux.

--Ni moi... Mais, voyons un peu, je change ma question: Quelle sottise

aurais-tu faite depuis une heure, si tu n’avais pas eu l’idée de la

retarder ou de l’éviter en me consultant?

--J’aurais dit à Benjamine que je savais toute la vérité.

--La bonne aventure! Tu ne lui aurais rien appris, puisque, si tu sais

quelque chose, c’est grâce à elle.

--Je lui aurais appris ce qu’elle n’a pas vu encore: je lui aurais

montré l’abomination de sa conduite.

--Cris, larmes, gémissements! Voilà _de la belle ouvrage_! cria le duc

en haussent les épaules.

--Et j’aurais pris le prochain bateau,--pour...

--Pour que, toi ou Montchanin, l’un des deux, étant mort, interrompit le

duc, l’enfant adultérin (encore un vilain mot!) n’eût plus qu’un seul

père! Et après? qu’aurais-tu fait? car j’aime à supposer que le

survivant, c’eût été toi.

--Après? dit Courcieux, je serais revenu.

--Chez toi? présenter à ta femme le meurtrier du père de son enfant?

C’est inimaginable!... Et très compliqué! Il est difficile d’être plus

dépourvu de tout sens commun... Et ça sort de l’École polytechnique!

Qu’est-ce qu’on vous apprend donc, là-dedans?... Eh bien, mon cher,

c’est convenu; adieu. Prends le rapide à Paris ce soir, et, demain soir,

le bateau de Marseille. Veux-tu de mes épées?...

--Alors, selon vous, mon oncle, je dois rentrer chez moi et faire

exactement comme s’il n’y avait rien d’anormal dans ma maison?

--Exactement.

--Je voudrais vous y voir! dit Courcieux avec impatience.

--Je t’attendais là, fit le duc.

Il se leva, posa sa pipe sur la table, marcha vers Courcieux, lui prit

le bras et dit gravement:

--Mon cher marquis, apprends ceci: Je ne conseille jamais une action que

je ne serais pas capable d’accomplir moi-même, le cas échéant...

Écoute-moi ça, nigaud:

Il se rassit et reprit sa pipe:

--«Vers 1840, j’avais vingt ans. Mon père, que tu as connu, avait un ami

intime, le duc de Z... un frère d’armes, homme d’esprit et de cœur.

«Le duc de Z... avait une fille. Toute jeune. Seize ans. Aussi bonne que

jolie.

«Un diable d’étourdi, _cherubino d’amore_, sous-lieutenant aux dragons,

charmant garçon, noble comme elle, brave comme une épée, mais tête folle

et amoureux de toutes les femmes, conta fleurette à la mignonne, sous

les grands marronniers du parc... De coquelicot en bluet, il lui laissa

un vergiss-mein-nicht dont elle se fût bien passée. Il était reparti

pour le régiment. Elle lui écrivit sa peine et ses terreurs. Il répondit

gentiment que, puisque les choses étaient ainsi et seraient forcément

connues un jour ou l’autre, il lui envoyait une bague de fiançailles. La

petite, en pleurant beaucoup, se confessa donc à son père, lequel,

l’ayant consolée, s’en alla avec elle attendre à la campagne, loin des

indiscrets, le retour du cher polisson. Tout allait pour le mieux, quand

le gamin mourut en brave, je ne sais plus où, dans un engagement contre

les Arabes. Voilà un honnête homme de père bien malheureux. Il manda au

mien sa grande peine. Et le duc de Méribault, mon père, un soir,

gravement, me conta toute l’histoire.--«Pauvre petite, dit-il en

terminant, si tu savais comme elle est gentille! et naïve! et douce! et

bonne! et désespérée! Ça me crève le cœur! je la connais. Elle est

exquise. Voilà bien du bonheur perdu!»--Je regardai attentivement mon

père.

«--Faut-il vous comprendre?» lui dis-je.

«--Si tu n’es pas trop bête», me répondit-il.

«--Eh bien, mon père, c’est entendu. Allez voir le duc.»

«Il y alla, c’était trop tard. La pauvre enfant n’avait pu supporter

l’idée de son abandon; elle était morte... Vois-tu, mon cher, certaines

fautes sont à peine des renseignements sur la nature des femmes. Il y a

des coquines froides et chastes. Il y a des saintes qui ont beaucoup

aimé, témoin Marie-Magdeleine... Ta femme est une vraie femme, c’est moi

qui te le dis... Tiens, je suis charmé qu’elle soit ma nièce...

Gardons-la.»

--Mon cher oncle, dit Courcieux, j’ai bien écouté votre histoire, vous

agissiez librement et fièrement, moi, je subis!

--Tu m’ennuies! fit le duc. Si c’est plus difficile, c’est plus digne de

toi, voilà tout. Si tu veux me prouver que tu seras _sublime_ en prenant

un parti que je trouve seulement spirituel, soit. Tu seras sublime! mais

sois-le donc pour l’amour de Dieu, et finissons-en!

--Mon cher oncle, dit Courcieux gravement, je suis convaincu. Je ne

demandais qu’à l’être. Cependant, je n’ai ni la force, ni la volonté de

revoir, avant quelque temps, la marquise de Courcieux.

--Ça, je comprends!... Eh bien, voyage. J’irai la voir, moi.

--Je ne veux pas rentrer chez moi aujourd’hui.

--Et tu veux que j’aille lui parler?

--C’est cela même.

Le duc se leva.

--Quelle heure est-il?

--Dix heures.

--Pour une visite... de médecin, dit-il, c’est une heure possible.

Prends-moi ce volume relié en vert, là, sur la troisième tablette...

oui, à gauche, qu’est-ce que c’est?

--Alfred de Vigny... _Quitte pour la peur_.

--C’est bien ça. Te rappelles-tu ça, _Quitte pour la peur_?

--Pas du tout.

--C’est de l’exquis Louis XVI. Le duc mène à Versailles, une vie...

impertinente. La pauvre petite duchesse s’ennuie à Paris. Elle prend un

remède contre l’ennui, c’est-à-dire un amant: le chevalier. Le remède

opère et la guérit du mal d’ennui--mais lui en donne un autre. Son vieux

docteur lui annonce la venue prochaine d’un petit messie. Elle s’en

désole: «Ah! Marton!» Nerfs, vapeurs, crises de larmes, et, le soir

même,--il faut bien que ce diable de docteur ait parlé!--voilà que le

mari arrive en grand équipage; carrosse, laquais et flambeaux

envahissent la cour de l’hôtel. Il entre chez sa femme et s’amuse un

instant de sa belle frayeur, puis, lui baisant la main: «Rassurez-vous,

duchesse, vos gens et les miens m’ont vu entrer; ils me verront sortir,

et, pour le monde, c’est tout ce qu’il faut.»

Attends-moi, je vais chez toi, offrir un exemplaire de ce livre à la

marquise. Si elle le connaît, elle me comprendra tout de suite. Si elle

ne le connaît pas, eh bien, je lui lirai la scène principale. Je n’aime

pas les drames, moi, mais j’adore la comédie. Je vais faire un brin de

toilette. Lis, en attendant, _Quitte pour la peur_. Mais comment diable

est-il possible que tu n’aies pas lu ça! Que lisiez-vous donc à

Polytechnique?

Quand le duc revint de chez Benjamine, il tendit, sans rien dire, à

Courcieux, une lettre d’elle.

«Monsieur,

«Aucun amour n’égale le sentiment de tendresse reconnaissante que vous

m’inspirez. Pourquoi faut-il qu’un sentiment qui, j’en suis sûre, est

bien plus que de l’amour, ne soit pas l’amour? Je m’agenouille devant

votre pitié, ne me le défendez pas. Dieu, qui sait le fond des âmes,

me pardonnera parce que vous m’avez pardonné. Je suis votre humble

servante.

«Amine.»

En lisant cette lettre, le sceptique-croyant qu’était Courcieux sentit

son cœur remué: «Quel dommage!» dit-il, et des larmes montèrent à ses

yeux. Il se tourna vers son oncle. Le duc semblait regarder

attentivement la muraille.

--Tu vois, dit-il d’un air embarrassé, je faisais comme toi: je pleure

un peu... Es-tu bien mécontent de mes conclusions?

--Vous aviez raison, mon cher duc. Les choses iront mieux ainsi. De

toute autre résolution, quel bien pouvions-nous tirer? L’intérêt social

me paraît ici d’accord avec celui des âmes.

--A la bonne heure! fit le duc, ça ne serait pas la peine d’être marquis

pour se conduire comme un manœuvre!

En paix avec lui-même, le marquis de Courcieux partit le lendemain pour

Venise. Gondoles, sorbets et musique,--le plaisir est aux riches qui

n’ont pas le bonheur. De Venise il courut en Écosse chasser le grouse,

et de l’Écosse il partit pour l’Inde, où il chassa le tigre.

Le monde ne voit que ce qu’on lui laisse voir. Pour le monde, le marquis

de Courcieux n’était qu’un mari léger, un peu fou, négligent de sa femme

et n’aimant que le plaisir.

La nature propre des dévouements, qui sont les beaux héroïsmes, exige

qu’ils demeurent cachés, et c’est pourquoi le monde peut toujours les

nier.

VII

CE QU’IL Y A DANS LA TABATIÈRE DE M. LE DUC

L’héroïsme n’a qu’une heure; souvent qu’une minute. Avant et après

l’acte de générosité ou de dévouement, les héros, pour la plupart, sont

des hommes animés des sentiments de tout le monde, c’est-à-dire des

égoïstes. Seulement, la minute héroïque les grandit à jamais et nous ne

pouvons nous figurer, par exemple, le petit tambour Bara qu’au moment de

sa mort... C’était peut-être un enfant insupportable.

Une résolution sublime est prise dans une seconde. Un élan du cœur y

suffit. Le difficile, c’est de s’y tenir, quand on s’aperçoit qu’il faut

employer toute sa vie à la réaliser.

Courcieux avait pardonné; c’était là un héroïsme d’âme, un fait moral,

une résolution. Et, quand il lui avait fallu mettre son pardon en acte,

il s’était aperçu que cela était presque au-dessus de ses forces.

On peut dire aussi que, souvent, la beauté d’une résolution héroïque

séduit son homme. Même si elle n’est connue que de lui, elle lui donne

une satisfaction qui le paie des douleurs du sacrifice; elle rayonne à

ses yeux dans l’obscurité, et il se complaît à cette splendeur. Il est

payé des douleurs acceptées par un joyeux sentiment d’estime de soi.

Tout le monde ignore son acte, soit; mais si on venait à l’apprendre on

le louerait, en s’étonnant. Cette pensée soutient parfois de grands

_faibles_, et les transforme en énergiques. Hélas! quand l’héroïsme

comporte l’humiliation, c’est alors qu’il cesse presque d’être possible

à l’homme, ou que, accompli, il change de caractère; on le trouve

surhumain; c’est sainteté qu’on l’appelle, parfois même divinité.

Courcieux n’était ni assez philosophe ni assez chrétien pour s’imposer

une humiliation suprême en vue de se rapprocher de la grande morale

évangélique, de la tendresse pure et de la divine pitié.

Au contraire, les motifs premiers de son pardon étaient essentiellement

mondains. Le pardon seul avait pu empêcher un scandale. Les raisons

secondes étaient plus hautes. Il était bien forcé de s’avouer, avec son

oncle, que bien des femmes, à la place d’Amine, loin d’avouer l’amant,

l’eussent caché à tout jamais en se rapprochant du mari. «Elle pouvait

me tromper, elle ne l’a pas voulu. Elle pouvait me donner à croire que

j’étais le père de son enfant--et elle ne l’a pas voulu!» L’aveu

d’Amine, il le tenait pour fait; c’est bien lui qui s’était refusé à

comprendre. Et cet aveu, il ne pouvait y songer sans admiration et

reconnaissance. Donc, il avait pardonné, dans son cœur. Mais rejoindre

aussitôt l’épouse, vivre à côté d’elle dans les conditions nouvelles où

elle se trouvait, cela lui avait semblé ridicule ou d’allure médiocre.

Il n’avait pu en supporter l’idée et il s’était éloigné, non sans songer

qu’elle-même trouvait son compte à cette séparation. L’absence leur

rendait à tous deux la vie plus commode et plus douce.

Il n’avait fait parvenir à sa femme aucune recommandation. Son pardon

assurait le secret; il pensait bien qu’Amine ne révélerait à personne,

pas même à sa mère, le mystère qu’il couvrait, lui, de sa peu commune

générosité. Une autre raison qui l’assurait de la discrétion d’Amine

vis-à-vis de Mme Guirand, c’était la différence entre les deux âmes de

la mère et de la fille. La confession d’Amine à Céleste eût été une

vulgarité dont il sentait sa femme incapable; et il ne se trompait

point.

Et puis, il laissait à Benjamine un admirable conseiller et un

protecteur: le duc.

Il était donc parti sans la revoir. Il se demanda alors s’il

n’amoindrissait pas, dans le monde, par son départ, l’effet de sa

généreuse indulgence. N’allait-on pas interpréter malignement (et

justement cette fois) le départ subit d’un mari et son absence

prolongée?

--Tant pis! se dit-il; je ne peux pas davantage... On dira surtout que

je suis un mauvais mari... et un mauvais père!... Et je me donnerai la

peine de diriger l’opinion de ce côté! Ce sera l’affaire de quelques

lettres à des hommes bavards et surtout à des femmes discrètes.

Et il était parti... mais il fallut revenir! Il revint au bout d’un an,

et se trouva presque aussi embarrassé qu’auparavant.

--Rentrer chez moi d’un air bonhomme, se disait-il; baiser la main de ma

femme; me faire présenter sa fille qui arrivera aux bras d’une nourrice

et à qui je devrai dire, selon le mot de mon oncle: «bonjour, trésor»,

non, ça ne m’est pas possible. Tout ce qu’on voudra, mais pas ça!...

Alors? alors il faut que cette enfant aille au diable; qu’on l’éloigne;

et qu’il n’en soit plus question. Mlle Guirand dira ce qu’elle voudra,

je suis déjà bien bon comme ça,--et j’entends rentrer chez moi, libre du

passé; je suis fatigué de mon voyage; je veux rentrer dans la maison de

ma mère et n’y être pas poursuivi par d’odieux souvenirs. La bêtise et

la bonté ont des bornes. Voilà qui est dit.

Mais l’égoïsme aussi a des bornes en certaines âmes, qui ne peuvent pas

plus s’arrêter sur les pentes du _bon_ que d’autres sur celles du

_mauvais_.

Avoir été bon un jour, à une certaine heure, cela, en bien des cas,

impose à un homme de l’être encore aujourd’hui et encore demain. On ne

veut pas détruire d’un mot, d’un geste, le bien qu’on a fait et dont on

reste fier, parce qu’on a dû souffrir pour l’accomplir. Courcieux était

captif désormais d’une première minute de générosité; il était engagé.

Pourquoi? par qui? Eh! il ne pouvait se démentir lui-même, délibérément,

sans se blâmer beaucoup et se mépriser un peu.

Que faire? sinon aller droit chez son oncle?

--Ah! te voilà, marquis? M’apportes-tu une peau de tigre?--Tes grouses

d’Écosse étaient excellents.--Est-il vrai, dis-moi, qu’on a mal au cœur,

à dos d’éléphant?... Je te remercie de tes lettres. Elles étaient de

belle humeur. C’est ça qui est la France et non pas les drames fumeux.

Supportes-tu _Hamlet_ et _Othello_, toi?... Vive notre vieux Molière et

la chanson d’Alceste... un grognon pourtant, celui-là!

Et le vieux duc fredonna:

Si le roi m’avait donné

Paris, sa grand’ ville,

Et qu’il m’eût fallu quitter

L’amour de ma mie...

J’aurais dit au roi Henri,

Reprenez votre Paris!

J’aime mieux ma mie, ô gué!

J’aime mieux ma mie.

Il s’arrêta... quand il eut fini le couplet:

--Tu me trouves insupportable? De quoi veux-tu que je te plaigne? Tu

nous avais laissé Paris, mais tu en as eu, j’imagine, à n’en plus savoir

que faire, des Vénitiennes, des Écossaises et des Hindoues?... Je

t’écoute... car on ne t’attend pas chez toi, je le sais: j’en arrive; et

puis, il est bien sûr qu’avant tout, tu viens ici aux nouvelles... Tu as

oublié de m’embrasser: ça n’est pas gentil; après un an!

Ils s’étreignirent. Le duc serra son neveu sur sa poitrine avec émotion.

Courcieux n’était pas moins ému. Il n’avait pas soufflé mot.

--Allons, dit le duc, tu n’es pas devenu bavard... assieds-toi là. Tout

va bien chez toi. Montchanin n’est pas revenu, mais j’ai eu de ses

nouvelles et j’ai fait de lui, à Benjamine, un portrait ressemblant--qui

n’était pas pour plaire à la pauvre femme! Ce n’est plus une femme,

d’ailleurs, c’est une mère, une vraie--c’est-à-dire tout le contraire

d’une femme, au sens que les hommes donnent à ce mot. Ta fille,--eh

bien, quoi?--ta fille est charmante, autant du moins qu’on peut l’être à

cet âge: cinq mois! un atome! mais ça sourit et ça regarde. Ça dit

_maman_. Elle ne sait dire que: «_maman_». Tu vois qu’elle a reçu une

éducation parfaite. J’ai bien rêvé à un moment de lui apprendre à

m’appeler _papa_. Tout bien réfléchi, j’ai préféré t’attendre.

--Mon cher duc, dit Courcieux,--je suis décidé à ne rentrer chez moi que

lorsque cette enfant en sera sortie.

--Ah! bon! dit le duc. Ça recommence! Voilà de quoi il retourne. Tu es

furieux! Voilà ce que tu as rapporté des Indes. Au lieu d’une peau de

tigre, le tigre lui-même! Tu es jaloux, donc? Et l’on dira que les

voyages forment la jeunesse!

Il allait et venait autour de sa table de travail, dans le même cabinet

où s’était décidé, un an auparavant, le départ de Courcieux.

Enfin, il s’arrêta devant son neveu et, le regardant en face, il dit

d’un ton grave:

--Tu veux reprendre cette enfant à cette mère?... après la lui avoir

permise?... c’est bien ça, n’est-ce pas? Eh bien, mon garçon, il est

trop tard!

Courcieux eut un mouvement de révolte. Il se leva brusquement.

--Je sais bien, fit le duc, ce que tu vas me répondre, toi qui n’es pas

bavard: tu vas me répondre en cinq syllabes: «c’est impossible», ou en

quatre: «je ne peux pas».

--En effet, je ne peux pas: c’est plus fort que moi!

--Tu es un joli marquis! fit le duc en souriant. Je sais un écrivain

contemporain (je ne lis pourtant pas, je relis) qui a écrit cette prière

ou à peu près: «Mon Dieu! préservez-moi de la douleur physique, parce

que... la douleur morale,--je m’en charge!» Il est bien heureux,

celui-là. Je n’irai pas jusqu’à nier la douleur physique--mais certaines

douleurs morales,--n’est-ce pas, mon pauvre Édouard? sont si cruelles

qu’elles se font sentir dans la chair. C’est pour cela que, parfois, on

ne dort plus. Tu n’en es pas là, puisque tu n’aimes pas ta femme. Et tu

recules tout de même devant la souffrance quotidienne que t’imposera,

dans ta maison, la présence d’une enfant dont tu as pardonné la

naissance à la mère! Bref, tu as fait une promesse, mais tu ne veux pas

la tenir.

Courcieux bondit.

--Vous avez gardé votre façon cruelle de dire les choses...

--Ne faut-il pas les faire sentir? J’aiguise un peu le scalpel et je le

passe à la flamme; ça tranche mieux dans le vif et c’est plus sain.

--Je ne me vois pas beaucoup, dit Courcieux, donnant le baiser du soir à

cette petite!

--Pourquoi non? fit le duc... Ah! si tu aimais ta femme, ou si seulement

elle était ta femme, mais non, ce n’est pour toi que Mlle Guirand. Elle

ne t’a pas trahi. Au contraire, si tu n’as pas changé d’avis,--et le

moyen de changer d’avis sur l’existence d’un fait constaté!--tu conviens

toi-même que, pouvant te tromper... radicalement, elle a agi comme peu

de femmes eussent agi à sa place. Cela mérite quelque chose, que diable!

Tu l’as compris, puisque tu l’as pardonnée. Va jusqu’au bout.

--Je ne peux pas.

--Je ne reconnais pas le fils de ma sœur, dit le duc sévèrement. Ma

pauvre chère sœur a peut-être supporté de ton père des choses plus

terribles que celles dont tu as peur.

Il y eut un silence.

--Alors tu veux que j’aille voir ta femme?

--C’est cela même, dit Courcieux.

--Et si elle en devient folle? ou si elle fuit ta maison afin de garder

l’enfant, cette mère? A quoi aura servi ton premier sacrifice? Ah! je

connais des gens qui vont bien rire!

--Si elle devient folle ou si elle part--je serai allé jusqu’au bout des

patiences possibles; et Dieu seul aura fait le reste.

--Dieu? dit gravement le duc, c’est peut-être là qu’il t’attend!

Peut-être veut-il voir si tu es de ceux qui laissent la fatalité agir

seule ou de ceux qui agissent sur elle pour la tourner en justice. Tu me

regardes?... Je sais bien que ce n’est pas moderne, ce que je te dis là!

mais je ne suis pas moderne pour deux sous, moi. C’est même pour ça que

je ne lis plus--et que je relis. J’ai là un Marc-Aurèle... emporte-le.

Ce païen-là est tout à fait d’accord avec Jésus. C’est très curieux.

--Je crois, dit Courcieux après un silence, que je vais repartir ce soir

même...

--Et refaire le tour du monde sans rentrer chez toi? Bon. J’aime mieux

ça; c’est bête, mais c’est original, dit le duc... Courcieux ou le Mari

errant!... Tiens, tu es lâche!

Courcieux, cette fois, ne broncha pas. Il mit son visage dans ses mains.

Le duc se planta devant lui, le regarda de nouveau avec attention, puis:

Benjamine · 第 11 / 19 段