Elle sentait fondre en elle son cœur. La peine, l’angoisse, l’ennui,

dans lesquels elle vivait depuis cinq mois, s’évanouissaient dans sa

mémoire. Il lui sembla qu’elle entrait dans une atmosphère, inconnue à

la fois et retrouvée, de paix, de délice, d’oubli, de molle douceur et

de joie profonde. Son être baignait dans une extase. Et cette émotion

infinie donnait à sa voix quelque chose de lointain et de subtil qui

pénétrait le cœur du jeune homme. A ce moment, il n’était plus ni bon ni

mauvais. Il avait vingt-cinq ans. Un rayon de soleil traversait de

grandes orchidées qui se pâmaient, penchées par-dessus le large disque

évasé d’une coupe de cristal. Il vit ces fleurs, en regardant

machinalement autour d’eux s’ils étaient bien seuls, si la porte était

bien close. Aussitôt ses yeux revinrent à ce visage pâle, pâmé comme les

fleurs qu’il venait d’entrevoir; ses regards buvaient les lèvres

frémissantes de Benjamine qui répétait, sur un ton qui s’en allait

toujours plus mourant: «Jean! Jean! Jean!» Pour tous les deux, tout ce

qui n’était pas eux fut aboli. Ce fut la suite naturelle du premier

baiser qu’elle lui avait donné... Au moment précis où elle sentit les

lèvres de Jean effleurer les siennes, puis s’y poser, tout ce qui

s’était passé depuis leur premier, leur unique baiser, ne compta plus

pour rien. Fiançailles, mariage, désespoir, désir de mourir,--tout cela

n’avait pas été.

Le baiser d’adieu et le baiser de retour se rejoignirent pour n’en faire

qu’un. Le temps intermédiaire disparut, anéanti, emportant avec lui les

réalités. Ils se sentirent noyés dans un bonheur qui était un songe.

--Adieu! partez! dit-elle...

Brusquement, elle le laissa seul, étonné, abasourdi, se demandant ce

qu’il devait penser de «l’aventure», car il appelait cela une

aventure... Lentement, il prit son chapeau, le brossa de la manche, et

sortit en songeant:

--Elle avait raison, la baronne!

Quand le marquis rentra, Benjamine lui fit dire qu’elle ne pourrait pas

descendre à la salle à manger. Il demanda à la voir. Elle lui fit dire:

«Excusez-moi; demain.»

Enfermée dans sa chambre, elle ne se coucha point. Elle réfléchissait,

l’œil fixe, un peu égaré, l’esprit tendu, essayant de trouver une

solution honnête au problème coupable de sa destinée.

IV

UNE CONSCIENCE

Elle n’avait pas eu à se donner, puisqu’elle était à lui.

Et cependant, tout d’abord, le songe à peine achevé,--elle avait fui.

Seule dans la chambre, elle pleura longtemps, incapable de réflexion.

Quand ses larmes furent épuisées, elle ne trouva en elle qu’une pensée,

une seule: revoir Jean, le plus tôt possible, être à lui pour jamais,

n’être qu’à lui, partir avec lui.

Mourir? cette fois, elle n’y songea pas un instant. Pourquoi cinq mois

auparavant avait-elle voulu mourir? Parce qu’on l’avait séparée de Jean;

mais à présent, à quoi bon? Elle n’en eut pas un instant l’idée. Chose

étrange, quand elle pleurait tout à l’heure, il lui semblait que tous

les regrets à la fois, tous les remords, toutes les désespérances se

pressaient confusément en elle, se heurtant dans son cœur, dans son

esprit. Il lui semblait que plus tard, quand elle pourrait voir clair

dans ce chaos, elle ne supporterait pas son mépris pour elle-même.

Et rien de tout cela n’arrivait. Elle voulait revoir Jean, c’était tout.

La veille encore, elle était résolue à subir enfin sa destinée avec un

sourire. Elle tâchait de comprendre son devoir, qui était de donner à

son mari le bonheur régulier... Avait-elle vraiment songé à ce

devoir-là? On l’eût bien étonnée en le lui rappelant.

Une femme avisée se fût dit tout de suite que l’heure était venue de se

rapprocher de l’époux. Elle eût jugé cette politique nécessaire, elle

eût trouvé cette habileté légitime. L’enfant qu’était Benjamine n’eut

pas à repousser cette pensée qui ne lui vint pas.

--J’étais à Jean. Je suis à lui. C’est ma vraie destinée. J’irai,

demain, le rejoindre. Pour expliquer mon départ ici, je laisserai une

lettre. C’est tout simple.

Elle se rappela que Montchanin lui avait dit qu’il avait gardé, comme

pied-à-terre, à Paris, son petit logement d’étudiant, qu’elle

connaissait pour y être allée avec son père.

Jean lui avait répété deux ou trois fois qu’il resterait chez lui, pour

elle, le lendemain matin. Eh bien, elle irait, elle le devait. Elle

trouvait cela tout simple.

Il n’y avait pas d’autre issue à sa situation nouvelle.

Qu’elle n’allât pas retrouver Jean, non, cela n’était pas possible

puisque Jean était son mari... Ils partiraient ensemble pour l’étranger.

Il fallait donc qu’elle préparât tout de suite quelques menus objets

qu’elle voulait emporter.

Elle quitta son fauteuil, ouvrit des tiroirs, réunit quelques-uns de ses

bijoux préférés, ceux qui lui avaient été donnés par sa mère. Elle prit

tout l’argent qu’elle avait, beaucoup. «Avec cela, pensa-t-elle, on n’a

pas besoin de s’embarrasser de malles... On trouve partout du linge, des

vêtements. Nous verrons, plus tard, à nous faire envoyer par ma mère

tout ce qu’il me faudra.»

Elle vaquait à ses préparatifs avec une grande tranquillité, une

lucidité extrême. Elle n’oubliait rien. Elle choisit dans sa pensée la

robe qu’elle mettrait pour le voyage. Elle la demanderait, dès le matin,

à sa femme de chambre, et aussitôt elle quitterait la maison.

Comme Jean allait être heureux!

A ce moment le jour, blafard, parut par les fissures des volets et par

l’entre-bâillement des lourds rideaux,--un jour violâtre et maladif,

triste infiniment. Elle écarta les draperies, elle poussa un peu une

persienne; le ciel était sinistre. Elle se sentit glacée, et referma

vivement la fenêtre. Alors sa fièvre tomba, elle se rassit dans son

fauteuil et regarda autour d’elle ce logis qu’elle allait abandonner, la

maison de la marquise de Courcieux, et elle murmura:

--C’est impossible!... Comme ça du moins, je ne dois pas!

L’angoisse des plus mauvais jours la reprit. La prison, le tombeau se

refermaient brusquement sur elle.

Elle comprit qu’elle était trop lasse, qu’elle n’était plus en état de

rien juger, de rien savoir; elle se dit qu’il lui faudrait être forte le

lendemain pour livrer une des grandes batailles de sa vie,--elle ne

savait pas laquelle,--et à demi morte, elle se dévêtit et se coucha,

physiquement heureuse de sentir en elle, bien avant d’avoir fermé les

yeux,--le néant du sommeil.

V

L’AVEU N’EST PAS FAIT, MAIS IL EST COMPRIS

C’était le matin, peu de temps avant le déjeuner.

--Dites à M. le marquis que je désire lui parler.

Il la trouva debout, très pâle, l’air résolu, singulière.

--Qu’avez-vous? dit-il. Vous n’êtes pas malade, j’espère. Vous êtes

pâle.

--J’ai si peu dormi cette nuit!

Puis, dans un grand trouble, ne sachant par quelles paroles commencer,

elle déclara brusquement:

--M. Montchanin est à Paris.

--Ah! dit le marquis sans sourciller, quand repart-il?

--Je ne sais pas.

--Vous l’avez vu?

--Oui, ici, hier après midi.

Il y eut un bref silence.

--Je crois, ma pauvre enfant, que vous auriez mieux fait de ne pas le

recevoir, répliqua doucement Courcieux; il me semble que c’étaient là

nos conventions.

--C’est parce que j’y ai manqué que je m’accuse, dit-elle.

Courcieux s’approcha d’elle, la main tendue: il y mit sa bonne grâce

ordinaire, on ne sait quoi de sincère et d’apitoyé qui, depuis

longtemps, lui eût conquis la jeune femme, si l’amour était raisonnable.

Mais, à ce moment précis, Amine ne fut même pas touchée. Elle ne pensait

qu’à Jean. Elle se taisait. Elle ne prit pas la main de Courcieux.

--Il s’est fait annoncer, je pense? reprit doucement le marquis.

--Oui, certes, et vous allez me demander pourquoi, dès lors, j’ai manqué

à nos conventions en le recevant? La surprise; ce mot dit tout,

fit-elle.

Elle pâlit encore et dut s’asseoir, puis balbutia:

--J’ai pu voir que je suis sans force contre lui et c’est ce que je me

suis juré de vous dire aujourd’hui même. Le silence serait indigne de

moi, et indigne de vous... Cette nuit, j’étais résolue à fuir votre

maison, monsieur. J’ai compris à temps que ce serait vous faire injure;

j’ai cru préférable de vous réclamer ma liberté et de vous dire que je

vous rends la vôtre.

--Comment cela? demanda-t-il froidement.

Tandis qu’elle parlait, il se sentait devenu de glace pour elle. Elle ne

l’intéressait même plus. Ce n’était pas sa femme, après tout!

Elle se releva toute droite et reprit nettement:

--Il faut nous séparer, monsieur; il le faut; ce sera mieux pour vous et

pour moi... Il y a le divorce.

Courcieux fit un mouvement d’impatience.

--Pas de divorce? reprit-elle; vous n’en voulez toujours pas?... c’est

vraiment impossible?... Alors, affirma-t-elle, je vais vous quitter,

moi; partir... Tous les torts seront sur moi... Je vous assure,

monsieur, qu’il le faut...

Elle insistait étrangement sur ces trois mots «il le faut».

--Mon cœur n’est pas libre; il n’est pas à vous... séparons-nous.

Après cette énergique déclaration, elle redevint brusquement humble et

faible.

Elle tomba sur ses deux genoux, tout d’une pièce. Il pensa qu’elle avait

dû se faire mal, mais elle demeurait immobile, sans larmes, les yeux

brillants... Elle tendit vers lui les mains.

Il pensa qu’elle était vraiment un peu trop exaltée, mais aussi qu’elle

touchait peut-être à l’heure d’une crise salutaire, qu’il pourrait, lui,

précipiter et diriger.

--Amine, dit-il, de sa voix la plus affectueuse, je n’aime pas, vous le

savez, ces exaltations, ces grands gestes un peu dramatiques... Ils

prouvent que vous n’êtes pas maîtresse de vous. Il faut vous ressaisir,

ma chère enfant, et m’écouter bien attentivement.

Il la releva avec douceur et s’assit près d’elle, en lui tenant une main

dans les deux siennes.

--Il y a des sujets, reprit-il d’une voix nette,--une voix qui

commandait,--il y a des sujets sur lesquels nous ne devons plus revenir

ni l’un ni l’autre, jamais. Il est bien vrai que je vous sais gré de

m’annoncer que monsieur Montchanin est à Paris. Mais cela seul m’a dit

tout, et ce mot suffit. J’y vois votre noble intention de m’appeler à

votre secours contre vous-même.

Elle écoutait, les yeux fixes; elle avait repris l’air égaré des heures

mauvaises; elle ne savait plus ce qu’elle avait projeté de lui dire.

Elle écoutait la voix ferme et impérieuse qui lui parlait; elle en

subissait les conseils comme des ordres inéluctables. Elle sentait sa

vie prise dans la fatalité comme un navire dans les glaces. Son âme en

elle demeurait figée,--attentive pourtant, mais incapable de plus de

réflexion et de parole,--seulement passive.

Elle tâcha de se rappeler ce qu’elle avait résolu de dire... Évidemment

il n’avait pas compris! L’aveu terrible qui, pensait-elle, allait

dénouer le nœud gordien qui les unissait, restait à faire. Elle était

debout, si pâle qu’on eût dit une morte aux yeux ouverts.

--Écoutez monsieur... dit-elle avec force.

Il l’interrompit, et, de sa voix qui commandait plus haut, il dit:

--Vous voulez partir? Non. La marquise de Courcieux ne fera pas cela,

même après m’avoir prévenu. Je m’y oppose. Pourquoi? parce que je vous

ai promis à vous-même de vous protéger. Je vous jure qu’en me quittant

vous iriez à un malheur si certain que cela m’empêche de songer à la

situation lamentable où me laisserait votre honteuse fuite. Donc, pour

vous, je vous ordonne de rester.

Elle sentit qu’il disait des choses très justes.

Il continua d’un accent apaisé:

--Et, pour moi, je vous demande de ne pas songer au divorce. Vous êtes

une généreuse, ma pauvre enfant; obéissez à ma prière. Votre seul salut

est en moi. Tout le reste est danger, honte, misère, folie et mort. La

situation est lamentable pour vous, sans doute. Et pour moi, donc! Et

comme je sais à qui je parle--voici la seule solution: soyez héroïque,

madame!

Elle leva sur lui des yeux de désespoir, qui avouaient tout. Il ne

voulut pas comprendre son regard; il avait refusé tout à l’heure

d’entendre son aveu, qu’il croyait avoir deviné. Elle n’osait plus rien

dire.

Il reprit:

--Vous ne reverrez pas, j’en suis sûr, M. Montchanin. Certainement vous

lui avez interdit votre porte, n’est-ce pas?

--Monsieur Montchanin quitte Paris ce soir, murmura-t-elle

machinalement.

Il se rapprocha d’elle:

--Peut-être ai-je des torts, Amine. J’ai eu, moi, mes raisons, en

présence de votre attitude, pour n’être pas assidu auprès de vous comme

je l’aurais dû peut-être... pardonnez-le-moi, car rien n’est plus

pardonnable, je vous l’assure. La demande que vous avez cru devoir me

faire tout à l’heure m’est un nouveau gage de la loyauté parfaite de

votre cœur. Cela est bizarre à dire, mais ce qu’eût provoqué la colère

d’un autre, porte au plus haut degré mon estime pour vous et je sais peu

de femmes qui montreraient tant de droiture dans une si malheureuse

situation.

Il se rapprocha encore un peu d’elle:

--Eh bien, pourquoi ne pas vous rapprocher vous-même de moi un peu

davantage?

Elle eut un imperceptible mouvement de révolte.

--Moins que jamais! murmura-t-elle d’une voix mourante.

Il se redressa et sourit d’un air ironique qui semblait méchant.

Un valet de chambre annonça:

--Madame la marquise est servie.

--Dispensez-moi ce matin encore, dit-elle faiblement, de déjeuner avec

vous, monsieur.

--Je vous ai demandé d’être héroïque, dit le marquis d’un ton glacé; il

faut commencer.

Ils s’assirent l’un en face de l’autre et le marquis, pour masquer le

vide qui les séparait, lui conta, avec esprit, une anecdote quelconque.

--Madame a un peu de migraine, Baptiste. Vous enlèverez les fleurs du

salon.

--Ne sortez-vous pas aujourd’hui? fit-elle.

--Non, pas aujourd’hui.

Ils passèrent la journée chez eux, chacun de son côté.

--«Il est clair, se répétait-il, qu’elle voulait me dire quelque chose

de plus, et je l’en ai empêchée. Ai-je eu tort? assurément non. Si cela

est, quelle figure aurais-je fait? Mieux vaut douter, puisque mes

résolutions, en aucun cas, n’auraient pu être modifiées.»

Elle retomba à sa vie de nonne.

VI

M. LE DUC DE MÉRIBAULT GOUTE FORT ALFRED DE VIGNY

Le duc de Méribault était un homme d’assez petite taille, qui avait

gaspillé les années de sa jeunesse et économisé celles de son âge mûr.

Il avait été ambassadeur sous le septennat de Mac-Mahon. Sénateur

aujourd’hui, il regardait sans trop d’épouvante monter le flot des idées

nouvelles. «Tout s’arrange à la fin, disait-il souvent. Dieu se

débrouille toujours. On dit que les cyclones, qui font tant d’affreux

naufrages, sont chargés par Dieu de faire pénétrer au fond des Océans un

peu de lumière et d’air, afin que la vie y puisse naître. Les

révolutions sont prévues par Dieu. Elles ont une raison d’être qui,

étant divine, nous échappe. La foi comporte la patience, la résignation,

comme elle comporte la charité et l’espérance.»

Le vieux duc avait un héros: Lamartine. «On y reviendra, disait-il.

C’est un bien grand homme. Ses vues sur la politique étrangère sont d’un

génie intuitif incomparable. C’était vraiment un homme envoyé de Dieu.

J’aime moins ses poésies; il se complaît trop dans l’expression de la

mélancolie. Il faut être triste--et rire un peu. Il ne sait pas rire.»

Tel était le vieux duc de Méribault. Il avait soixante et onze ans et en

paraissait soixante. Quand on le lui disait:

--Pardon! répliquait-il, j’en parais soixante... et un!... Différence

énorme: j’ai passé la soixantaine!

Le duc, qui était resté durant tout l’automne dans ses terres de

Touraine, venait d’arriver à Paris, depuis vingt-quatre heures.

Levé et rasé de frais quotidiennement dès l’aube, il était, ce jour-là,

dans son cabinet de travail, au milieu de ses chers livres, et il tenait

le troisième volume des _Mémoires_ de Saint-Simon, dont il raffolait,

lorsque, vers neuf heures du matin, Courcieux entra sans crier gare.

--Oh! oh! te voilà levé de bien bonne heure, mon garçon! Tu auras fait

quelque sottise. Tu auras cassé quelque chose: tu viens chez le

raccommodeur.

Courcieux était venu vite, à pied, afin d’avoir le temps de réfléchir en

chemin. Il était essoufflé. Il s’assit.

--Reprends ta respiration. Plus on a l’âme troublée, plus on doit se

calmer le sang, si l’on veut agir avec sagesse... Nous avons tout le

temps.

Il y avait, en effet, du nouveau chez Courcieux. Il venait d’apprendre

une chose si grave qu’il avait songé tout de suite à chercher en dehors

de soi-même appui et conseil.

La confession catholique a pour fondement un besoin formel du cœur

humain qui veut savoir, à de certains moments, si ses fautes ou ses

résolutions sont humaines et pardonnables ou impardonnables et

monstrueuses. «Où donc trouverai-je une autre âme, droite et haute, qui

me dira si Dieu ou l’Idéal m’accueille ou s’il me repousse? Je veux

faire ceci ou cela, mais que ferait un autre à ma place? Où est le vrai

bien? où est le vrai mal? Ma conscience est trop seule. Je suis dans la

nuit. Ma pauvre chère mère m’eût si bien conseillé! Son directeur de

conscience est mort... Ah! j’ai mon oncle, le frère de ma mère. Les

intérêts de famille nous sont communs. Il est père. Il a trois

enfants... Il est honnête homme, indulgent et spirituel, mais

intransigeant sur les questions d’honneur. C’est à lui qu’il faut

m’adresser.»

Courcieux venait donc voir son oncle, le vieux duc de Méribault. Il lui

confessa toute son histoire, depuis l’origine, toutes ses incertitudes

et toutes ses résolutions,--et enfin le grave incident nouveau qui avait

déterminé sa visite...

Le vieux duc l’écouta attentivement. Courcieux parla longtemps.

--Oh! oh! c’est grave, en effet. Et tu ne sais cela que depuis ce matin?

--Oui, et Benjamine n’est pas encore prévenue.

--Bon. M’as-tu bien tout dit?

--Oui, mon cher duc.

--Eh bien! il faut qu’à mon tour je reprenne les choses dès l’origine...

Ne t’impatiente pas. J’ignorais tout de ta situation, et je n’avais pas

à la connaître. Jusqu’ici, en effet, tu n’avais pas besoin de conseil.

Ne t’étonne pas cependant si je te donne sans hésitation un avis net et

précis sur des choses si nouvelles pour moi. Je suis un vieux

terre-neuve. La vie aurait bien du mal à m’offrir une circonstance qui

me prît sans vert... Veux-tu fumer? non? à ton aise! Je vais allumer ma

pipe à cinquante sous... Oh! j’en ai de plus belles! mais elles ne

valent rien. Rien ne vaut la bonne bruyère.

Il s’installa confortablement dans son fauteuil, alluma sa pipe, une

pipe qu’il avait fumée en mil huit cent soixante-dix, sous le feu des

Prussiens, puis dans une forteresse allemande. Courcieux s’impatientait.

Le duc s’en aperçut.

--Tu me trouves un peu trop calme en présence de ta vivacité et de ta

douleur? dit-il. Tu as tort. Ta douleur, c’est aussi la mienne; tu es le

fils de ma chère sœur et je t’aime comme mon enfant... Si on devait me

couper une jambe, je te jure que je ne me ferais pas endormir. Je

fumerais ma pipe, comme le vieux grognard qu’on cite dans les histoires.

Courcieux serra avec émotion la main que son oncle lui tendait.

--Mon cher enfant, dit le duc, tu n’as jamais aimé ta femme, c’est

clair. Alors, de quoi te plains-tu? Il fallait l’aimer avant, la

connaître avant, et ne prendre le vœu de ton excellente mère, ma sœur,

que comme un désir raisonnable. Ce qu’elle voulait, c’était non pas que

tu épousasses Mlle Guirand sans l’aimer, mais que d’abord tu l’aimasses

(et dire que c’est là du français!) pour l’épouser ensuite.

--Je me suis répété tout cela cent fois, mon oncle. Vous n’allez pas

m’éclairer un passé qui m’est odieux; c’est l’avenir que je veux voir.

--Pardon; l’avenir n’est jamais qu’une conséquence. Quand la réflexion

humaine n’y regarde pas, la conséquence s’appelle fatalité; dans le cas

contraire elle s’appelle justice. J’ai donc besoin de revoir, en détail,

avec toi, ton passé, si du moins tu es décidé à faire de la justice...

Donc, tu n’as jamais aimé ta femme?

--Jamais.

--Tu l’as estimée seulement?

--Seulement.

--Remarque avec moi que si tu t’étais mis à l’aimer, tu l’aurais

probablement entraînée dans ton amour.

--J’en conviens.

--Donc, pour une part, tu es responsable ou, si tu préfères, tu dois te

reconnaître, dans une certaine mesure, responsable de ce qui est arrivé.

C’est là un premier point que nous avons besoin d’établir fortement.

--Je ne crois pas, mon oncle, qu’Amine eût cédé. L’insistance l’eût

irritée au contraire et affolée. N’oubliez pas que, la nuit de notre

mariage, elle voulut mourir!... Que de fois ce souvenir menaçant m’est

revenu au moment de lui dire que je l’aimais.

--Sans l’aimer! insista le duc.

--Sans l’aimer, confirma tristement Courcieux.

--... C’est que l’amour sincère décuple les chances de victoire, sois-en

sûr. Au demeurant, ce qui est certain, c’est que, amoureux, tu t’y

serais pris autrement et, si alors elle eût résisté, eh bien, mon Dieu,

elle serait aujourd’hui ou morte ou folle; tu aurais tué Montchanin, à

moins qu’il ne t’eût tué. (Quelle langue, mon Dieu! que cette langue

française!) Tu nous aurais donné le spectacle d’un épouvantable

scandale, tout trempé de sang et de larmes; tu aurais ainsi rappelé au

monde méchant la déplorable fin du marquis de Courcieux, ton père,--qui

n’avait pas un mauvais cœur mais une bien mauvaise tête! Bref tu nous

aurais mis tous, toi, moi, mes enfants, toute la famille, les Courcieux,

les Méribault et d’autres encore, dans un hideux gâchis dont se seraient

réjouis nos ennemis publics et privés. A la bonne heure! Voilà comment

on agit _lorsqu’on aime_! conclut le duc avec une énergie et une gravité

surprenantes.

--Où voulez-vous en venir, mon cher oncle?

--A te faire toucher du doigt que tu t’es comporté jusqu’ici avec

la plus grande sagesse, depuis ta faute,--entendons-nous

bien,--c’est-à-dire depuis ton mariage conclu à la légère.

--Je m’en doutais un peu, mon oncle, mais cela, c’est toujours le passé.

Et l’avenir? et le présent? que ferai-je ce soir? que vais-je faire ce

matin?

--La plaisante question! dit le duc. Tu t’es condamné à être stoïque,

pour ne pas te condamner à être tragique inutilement ou inutilement

ridicule. Tu as essayé de diriger les événements, à partir du jour où tu

t’es aperçu qu’ils t’avaient conduit, et où tu l’as regretté;--mais

depuis le moment où tu en as modifié la marche, tu leur as appartenu de

nouveau, et bien davantage, parce qu’ils sont ton œuvre!

--Expliquez-vous, je vous en prie.

--C’est fort simple. Il y a de la fatalité dans tout, c’est-à-dire des

événements dont les causes ne furent pas entre nos mains et avec

lesquels cependant nous devons compter de toute nécessité. Or, ici, tu

as collaboré avec la destinée. Voilà pourquoi tu ne peux, sans

injustice, être impitoyable, _en aucun cas_, m’entends-tu, en aucun cas!

envers celle qui, victime de tant de choses et de tant de personnes, est

aussi ta victime à toi,--si peu que ce soit... Ça, ne l’oublie jamais!

ne l’oublie pas surtout, lorsque je conclurai tout à l’heure. Je passe

maintenant à un second motif que j’ai de faire appel à ton indulgence en

faveur de ta pauvre femme.

--L’indulgence, dit Courcieux énervé, la bonté ont des limites! Un

moment vient où on ne peut plus...

--Nous discuterons cela plus tard... Un peu de méthode, que diable!

--Je vous écoute.

--Elle t’a formellement demandé le divorce, n’est-ce pas?

--Par situation, le divorce m’est impossible, dit Courcieux.

--A toi! fit le duc, mais à elle?... Tu as fait une alliance, sur

laquelle tu ne m’as pas consulté, avec une famille de soi-disant

républicains. Ils admettent le divorce, eux, si tu ne l’admets pas! En

bonne justice, elle devrait pouvoir divorcer sans toi!... Qu’est-ce donc

que ton alliance? Pourquoi soumet-elle ta femme à tes principes lorsque,

en aucun cas, elle ne te soumet, toi, à ceux de ta femme? J’entends bien

que tu en espérais d’heureux résultats (problématiques... ce fut

l’erreur de ta chère mère) au point de vue de nos intérêts

généraux--mais en quoi cela regarde-t-il cette pauvre Benjamine, comme

fille, épouse ou mère? N’a-t-elle pas le droit de supposer que tu dois,

le cas échéant, des sacrifices à votre alliance? et que, si la situation

des époux devient franchement intolérable, elle aura, elle, la femme, le

droit d’appeler à son secours une loi que tu voudrais détruire, c’est

entendu, mais que tu n’as pas détruite encore--et contre laquelle tu as

peut-être perdu le droit de t’insurger... le jour même où tu t’es

rallié... à un Guirand?

--En sorte que j’aurais dû selon vous accepter la solution du divorce!

s’écria Courcieux stupéfait. Vous admettez le divorce, à présent!

Benjamine · 第 10 / 19 段