Courcieux jeta un vif regard sur Guirand dont la mine piteuse le fit

tristement sourire.

--Madame, dit Courcieux, en s’inclinant d’un air de profond respect

devant sa femme, je vous remercie. J’étais sûr de vous. Mme Guirand

voudra bien vous accompagner à l’instant chez vous.

Les deux femmes sortirent. Le soleil n’était pas levé encore.

--Vous devez sans doute tenir beaucoup, dit Courcieux à Guirand, tout en

tirant de son étui une de ses fines cigarettes d’Orient, vous devez

tenir à savoir quels seront nos rapports à l’avenir? Rien n’est changé,

parce que rien ne doit l’être. Suivez vos intérêts, monsieur, en tâchant

de servir les nôtres. Ce sera votre excuse, peut-être votre pardon. Le

monde doit ignorer notre drame intime. La nécessité où je suis de

protéger l’honneur de mon nom contre le ridicule vous sauve de tout.

Servez-nous, si vous pouvez, et je vous y aiderai, mais souvenez-vous

que toute patience a des limites.

--Vous me rendez la vie! s’écria Guirand.

Et il s’avança vers Courcieux, les deux mains tendues.

Courcieux regarda froidement ces deux mains ouvertes qui étaient

grosses, larges, courtes, velues; il parut les juger en chiromancien

gouailleur, et prononça, presque gaîment:

--Ah! ça, non, par exemple!

Il s’éloignait. Guirand regardait ce dos--très expressif, très

significatif d’on ne sait quel dédain qui défiait toute épithète.

TROISIÈME PARTIE

I

LES RÉFLEXIONS DE M. DE COURCIEUX

De retour chez elle avec sa mère; couchée et demeurée seule dans sa

chambre tristement nuptiale, Benjamine avait de nouveau pleuré beaucoup,

puis elle s’était dit: «Il sera bon, il sera indulgent, je n’ai rien à

craindre», et elle avait fini par s’endormir du lourd sommeil qui suit

les douleurs trop grandes.

Quand Céleste était rentrée chez elle, Guirand aussi dormait, la

conscience enfin satisfaite.

Et pendant que, vite consolée, Mme Guirand se disait: «Ça passera plus

vite qu’on ne croit», Courcieux s’interrogeait: «Que ferai-je demain et

après-demain? Quel est le parti le meilleur? Je ne veux être ni ridicule

ni tragique. C’est entendu. Comment donc sortir de là?» Il se répondit:

«Je serai bon.»

Et cela lui semblait assez facile parce que la pauvre Benjamine était

bonne et charmante.

Puis, à force d’examiner une à une toutes les idées que lui suggérait sa

situation, il en vint à se demander si Benjamine était aussi charmante,

aussi bonne qu’elle le paraissait.

--«Comment se fait-il qu’elle soit la fille de ce Guirand et de sa

femme? Je sais bien... l’institutrice... Mlle Lireux. Mais Mlle Lireux a

pu faire, par l’éducation, une personne bien élevée, elle n’a pu

modifier la nature, la race même de cette personne. Ses parents, vus à

une certaine distance, peuvent faire et font illusion. Ma pauvre chère

mère s’est trompée sur eux: pourquoi ne se serait-elle pas trompée

également sur la fille? Ces deux erreurs se tiennent, se complètent. Qui

sait si la situation où maintenant se trouve celle qui porte mon nom,

sans être encore ma femme, ne va pas être l’occasion qui déterminera

l’apparition de son vrai caractère insoupçonné jusqu’ici? Toute jeune

fille, je le sais, est un mystère. Toutes cachent sous une même attitude

de convention (c’est en quelque sorte leur profession même) l’essence de

leur caractère déjà formé, déjà présent, et parfaitement invisible. Les

âmes d’ange et les âmes de monstre sont là, masquées, sous des visages

aux traits différents mais tous frais et charmants, roses et lis, cils

baissés, regards clairs...

«Cette Benjamine est-elle aussi sincère qu’il m’a semblé? Qui sait? Que

veut-elle? Veut-elle sa liberté... complète? Croit-elle l’assurer ainsi?

Cherche-t-elle à m’imposer un rôle?... Quelle folie à moi! rien n’est

plus sincère que sa douleur... mais alors pourquoi n’a-t-elle pas

résisté à son père? Eh! mon Dieu! parce qu’on peut affoler une enfant...

Elle me l’a dit elle-même... elle a perdu la tête. Elle n’avait jamais

eu à lutter contre une volonté... et une volonté d’homme et de père!...

Elle a subi une vraie suggestion, elle a l’air si frêle, elle est si

pâle! Elle n’est pas responsable... soit; mais il reste d’autant plus

certain qu’il faut se méfier, avant qu’il soit trop tard, de la fille de

Guirand. Je suis marié «sur le papier»--c’est déjà trop. Ma faute à moi,

je dois me le répéter, c’est de m’être marié sans amour... eh bien,

aujourd’hui c’est cette faute qui sera mon salut: mon cœur est libre;

mon esprit, mon jugement sont libres. C’est un grand bien; j’attendrai

sans impatience le second mariage, le définitif, celui justement que,

pour l’instant, elle refuse; il faut ne le consentir moi-même que

lorsque je serai sûr de la qualité de cette âme. Avoir pour fils des

Courcieux qui seraient des Guirand, merci! Il faut que je sois sûr que

Benjamine est une âme affranchie, anoblie, belle et pure... Tu

attendras, mon garçon, et tu feras bien. Et comme elle paraît le désirer

beaucoup, son intérêt et ta politique sont d’accord.

«Politique de galant homme; c’est la mienne. Je m’y tiendrai.»

Et tout d’abord, Courcieux, le lendemain, annonça à sa femme qu’il

désirait partir avec elle, le soir même, pour Paris.

--Cela vous convient-il, Benjamine?

--Je ne demande pas mieux, dit-elle.

Les Guirand furent avertis; ils vinrent dire adieu à leur fille.

Benjamine souffrit, en les revoyant, du jugement tout nouveau qu’elle

portait sur eux. Elle les jugeait tels qu’ils étaient: des égoïstes, des

hypocrites qui l’avaient sacrifiée à leurs ambitions. Cependant elle

aimait sa mère avec cette tendresse éplorée, ce besoin de protection qui

lui avaient fait chercher asile auprès d’elle. Elle la remercia avec

effusion, mais la vue de son père lui fut pénible. Celui-là, c’était

l’ennemi.

Guirand crut devoir jouer les pères nobles.

Adossé à un bahut, d’un air très grave, il se mit à tourmenter sa chaîne

de montre, et, tandis que Céleste causait avec Courcieux, il dit à

Benjamine:

--Je ne sais, mon enfant, si tu comprends bien tes nouveaux devoirs...

Il y a ici une question de probité... Tu t’es engagée solennellement à

être la femme de ton mari. Tu ne peux pas avoir enchaîné la liberté d’un

homme,--songes-y--sans être résolue, par compensation...

Benjamine l’interrompit. Elle avait relevé la tête: elle fixa sur lui

son œil bleu, où il ne vit aucun égarement cette fois, mais une

assurance glacée:

--M. de Courcieux, dit-elle, plaidera sa cause auprès de moi mieux que

vous, mon père, soyez-en sûr... et permettez-moi d’ajouter que je désire

ne plus recevoir de vous--jamais--ni ordres ni conseils. Je vous ai

donné, en une seule fois, toute mon obéissance et toute ma confiance. Ce

fut trop, je ne vous dois plus ni l’une ni l’autre.

Courcieux, entre deux phrases de Céleste, entendit cette déclaration et

ne sut s’il devait s’en réjouir. «Tiens! se dit-il, il y a une volonté

calme dans cet être exalté et frêle! Cela sera-t-il contre moi ou pour

moi? Elle est donc faible et forte à la fois... Décidément il faut

attendre... et ne juger qu’à bon escient.»

Quant à Guirand, il demeura pétrifié.

--C’est donc une femme, cette fillette! pensa-t-il... Eh bien, qu’elle

se débrouille avec son mari... je ne me mêlerai plus de leurs affaires.

Il se tourna vers Céleste d’un air qui signifiait: «Partons-nous?»

Et ils rentrèrent chez eux.

Le soir, Courcieux et sa femme partaient pour Paris. On eût dit, à les

voir, que rien d’étrange ne s’était passé entre eux.

II

BENJAMINE LIT SULLY-PRUDHOMME

C’était pour lui-même à présent que Courcieux désirait ne pas précipiter

les événements.

Aussi, dès leur arrivée à Paris, s’était-il fait une vie personnelle,

très indépendante. Il ne voyait guère sa femme qu’aux heures des repas.

Elle faisait et recevait des visites. Benjamine eut très vite, elle

aussi, une vie à part.

La saison d’été n’était pas très favorable aux projets de Courcieux.

Mais où aller? Ce qu’il fuyait, c’était la solitude. Partout ailleurs

qu’à Paris, ils eussent été trop seuls en face l’un de l’autre ou bien,

à la campagne, chez des amis, entourés au contraire de trop de témoins.

Parmi les absents de Paris, Courcieux regrettait surtout son oncle, le

frère de sa mère, le duc de Méribault, avec lequel il eût causé

volontiers. Le duc était, avec ses deux filles et ses gendres, dans son

château de Touraine. Mais il y avait à Paris des attardés et des

capricieux; et puis, il y avait des théâtres et des clubs; des

distractions.

Courcieux semblait, auprès de Benjamine, un frère attentif, indulgent et

gracieux. Il lui faisait à tout propos de menus cadeaux, parures, objets

d’art, livres surtout. Et, dans leurs conversations sur le roman à la

mode, il épiait l’opinion de Benjamine, l’éprouvait sur la sienne

propre, comme un métal sur la pierre de touche. Et il trouvait toujours

des traces d’or pur.

Cependant, chaque fois qu’il se montrait involontairement un peu plus

tendre qu’à l’ordinaire, il surprenait chez elle une légère crispation

de la bouche. L’œil devenait fixe. Ces signes arrêtaient la galanterie

du mari. Il se disait: «La malade n’est pas guérie. Le coup de folie est

toujours à craindre.» Et comme il avait ses raisons personnelles pour

attendre, il y retournait aussitôt, puis sortait pour rendre visite à de

moins sombres visages.

Il en vint à croire qu’elle se considérait comme condamnée au veuvage

dans le mariage, parce qu’elle avait reconnu que décidément, elle aimait

l’autre, ce Montchanin, de l’amour qui est le vrai parce qu’il ne peut

être qu’unique. Son âme s’était donnée et ne se reprendrait pas.

Une telle fixité de sentiment, défendue par l’idée fixe de la mort,

faisait de Benjamine une malade touchante, digne, à ses yeux, de tous

les ménagements et de tous les égards.

Trois mois s’étaient écoulés ainsi et rien n’était changé entre eux.

Alors il eut un peu de dépit.

--Ma foi! se dit-il, c’est donc une manière de religieuse? Si cette

condition lui plaît, qu’elle la défende. Je n’y peux rien. Ce Montchanin

est à tous les diables. Puisse-t-il y rester! S’il en revient, parbleu,

je l’y renverrai!... Suis-je amoureux d’elle? Non; alors, que m’importe!

Un soir pourtant, le caprice lui vint tout à coup de reprendre la lutte.

Il se dit sans autre réflexion: «Amoureux ou non, je vaincrai!» Et, en

passant derrière la chaise où elle était assise et lisant, il s’était

incliné vers elle, mais quand sa fine moustache avait effleuré le cou de

la jeune femme:

--C’est un beau poète que Sully-Prudhomme! avait-elle dit simplement.

Vexé, il avait répondu:

--Est-ce une découverte que vous venez de faire?

--Oui, dit-elle, c’est le poète des amours douloureuses.

Il y eut un lourd silence.

--J’ai beaucoup réfléchi depuis trois mois, monsieur, dit-elle enfin. Et

je vous conjure de m’écouter avec pitié.

Il fit un mouvement. Elle lui parlait sans le regarder, n’osant pas. Ses

regards baissés s’attachaient à une fleur du tapis.

--Ne croyez pas, dit-elle, que je n’apprécie point la noblesse de votre

conduite... je la vois, je la comprends, je la juge... Je vous vénère...

je voudrais vous baiser les mains.

Il eut un mouvement découragé. Il ne dit rien.

Elle reprit:

--Mais réfléchissez à ceci, monsieur. Tant qu’une image étrangère se

glisse entre nous, que penseriez-vous de moi si je vous mentais, en vous

laissant croire qu’elle s’est effacée à mes yeux?--et surtout que

penserais-je de moi-même? Ce que je préférerais aujourd’hui, c’est un

couvent! Une de ces retraites conviendrait tout à fait à mon caractère

et à mon remords. Oui, à mon remords, car je me condamne, sachez-le. Je

sens bien que, si ma pensée est innocente, ma situation est coupable. Et

à présent que je vous ai expliqué l’état de mon cœur, que dois-je

faire?... Je me soumets, ordonnez; et quel que soit l’ordre, j’obéirai.

Vous êtes le maître.

Il la considéra un instant en silence. Elle était jolie, et son émotion

la rendait désirable; mais, en beau joueur, il voulut ne la tenir que

d’elle-même. Son orgueil ne s’accommoda point de la soumission d’esclave

qui lui était offerte. Il voulait son cœur, son consentement, et il

jugea que, pour les conquérir, rien ne pouvait le servir mieux que sa

volonté de les attendre.

--Madame, répondit-il, je ne désire rien tant que d’être un jour aimé de

vous.

Elle leva sur lui un regard très doux.

Il reprit:

--Outre que la séparation entre nous serait fâcheuse aux yeux du monde,

un couvent vous serait un peu sévère. Ma maison vous sera plus douce...

Elle saura vous sourire. Mais ce n’est pas moi qui suis le Maître de

l’heure...

Il lui baisa la main et sortit, mais il avait jugé, cette fois, que la

noblesse même des sentiments de Benjamine était l’obstacle entre eux,

infranchissable, au moins pour le moment.

Jusque-là il avait été sensé, mais ce soir-là il pécha peut-être par

excès de fierté. Peut-être laissa-t-il passer l’heure où la petite Amine

eût aimé le maître qu’elle respectait.

Dès lors, il ne songea plus à se défendre contre le sourire des femmes

qui sourient aux impertinences. L’ancien Courcieux reparut dans les

endroits où l’on s’amuse. L’honnête don Juan qu’il avait été se dit:

«Pour une fois que j’aurais le droit d’accepter les faveurs d’une

honnête femme,--la mienne,--non, vrai, pas de chance! C’est trop

bête!... A moi les autres!»

Deux semaines ne s’étaient pas écoulées, que Benjamine avait résolu de

revenir d’elle-même à son mari.

La générosité de Courcieux, avait-elle pensé, méritait qu’elle fît un

effort décisif contre ses propres sentiments. Était-elle bien sûre de

n’être pas simplement, comme le lui avait dit son père, une petite

romanesque? Sa situation était par trop exceptionnelle. Sa fidélité à un

absent qui ne paraissait pas se soucier d’elle, n’était-elle pas

coupable?

Elle brisait la vie de Courcieux.

Son directeur de conscience, à qui elle s’était décidée à soumettre ses

incertitudes, lui dit: «Votre devoir est simple, soyez la marquise de

Courcieux.»

A ce moment, Courcieux, de jour en jour moins préoccupé de sa femme,

faisait une cour endiablée à une femme du monde, de celles dont le

charme est, paraît-il, irrésistible. Benjamine, un soir, dit à son mari,

qui s’apprêtait à sortir:

--Voulez-vous m’accorder cette soirée?

--Pour lire du Sully-Prudhomme? dit-il, en souriant de son grand air

ironique et dédaigneux, qu’il avait décidément repris.

Il ne vit pas que les yeux de Benjamine, si doux à l’ordinaire, et

pleins de tendre prière une seconde auparavant, lançaient un éclair de

fierté.

Elle ne répondit rien.

Il sortit. Ils avaient, à tout jamais, peut-être, manqué le bonheur de

leur vie.

Elle avait parfaitement deviné quel genre de distraction l’appelait au

dehors. Elle se dit bien que c’était sa faute à elle et cependant elle

lui en voulut un instant! Ne valait-elle pas un regret plus prolongé?

N’était-elle pas une conquête digne de plus de patience et de courage?

La réponse était facile; elle se la fit: «Oh! c’est qu’il ne m’aime pas

plus que je ne l’aime!... nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Il

ne m’aimera jamais.» Le malentendu s’aggravait.

Elle entendait souvent comparer, dans les bavardages de salon,

l’adultère des hommes et celui des femmes. Elle n’avait aucune

expérience. Elle acceptait cette ineptie pour vérité. Rien ne pouvait

lui faire comprendre que l’homme ne résiste guère à certains appels et

que, à moins de s’être de bonne foi consacré à Dieu ou à une idée, il

répond fatalement aux sollicitations des belles capricieuses lorsqu’il

n’a pas chez lui l’amour qui ne passe point. Elle se figura même un

moment que son mari, homme à élégantes bonnes fortunes, serait resté,

quand bien même elle l’eût aimé, un débauché incapable de lui être

fidèle. Sans savoir le fond des choses, de bonnes amies la plaignirent

et, pour la consoler, lui contèrent maintes histoires du passé de

Courcieux, et aussi du présent.

--Votre mari, ma chère? Lauzun et Richelieu! plus dédaigneux même,--je

vous assure. Il avait _l’adieu_ inexplicable. Il est légendaire pour ça.

Ses maîtresses? Il les jetait aux oubliettes comme des poupées de

chiffons: «Je pars pour la Chine, madame.--Mais vous reviendrez?--Oh!

jamais.» Il saluait et tout était dit.

La petite baronne, qui partait pour Londres, vint la voir et lui tint ce

discours:

--Et dire, ma chère, que vous auriez pu épouser Montchanin!... On me l’a

prêté, celui-là, par parenthèse... oui, oui, votre père lui-même. C’est

vrai qu’il m’a fait la cour, Montchanin, mais du bout des dents; je n’ai

pas eu à me défendre... Pauvre petit! Aucune envie de mordre. Il avait

le cœur trop plein de vous. Il a dû partir parce qu’il vous adorait.

C’est stupide, mais c’est comme ça. Par délicatesse, mon Dieu, oui! Il y

a encore de ces enfants-là. Vous étiez riche. Il n’avait rien. Il s’est

brisé le cœur et vous a quittée par amour! C’est chic, ça, hein?... Vous

ne savez pas? j’ai de ses nouvelles, directement... Eh bien, sa lettre

est pleine de vous... l’impertinent!--«Que fait madame de Courcieux? que

dit-elle? que pense-t-elle? est-elle heureuse... au moins?» Cet _au

moins_, c’est tout un monde.

Alors Benjamine se remit à penser beaucoup à son petit compagnon de

jeux. Elle revit tout leur passé enfantin. Elle crut plus d’une fois, en

rêve, sentir sur sa lèvre le souffle de son ami Jean,--qu’elle avait

respiré, un soir de printemps sur la terrasse de la villa des Myrtes. Il

faisait doux alors. Il y avait donc autre chose au monde que le club

pour les hommes, le bal pour les femmes, le mariage qui enchaîne l’un à

l’autre deux êtres dont les âmes se repoussent?... Elle rêvait ainsi,

partout. Elle portait dans le monde sa pâleur maladive et mystérieuse,

son regard voilé, fixé sur de l’absence! un songe virginal d’épouse

ennuyée!

Courcieux, cherchant des distractions, empêtré dans les filets d’une

coquette,--d’autant plus acharné aux choses de l’amour défendu, qu’il

avait passé tout près de l’amour permis sans pouvoir y toucher,--ne

voulait plus rien savoir d’Amine.

--Ma femme? une sainte! Ma mère avait raison. C’est la femme qu’il me

fallait!

Il disait cela parfois avec son sourire énigmatique où l’ironie se

laissait lire sans s’expliquer.

Il la voyait vivre dans sa maison de cristal et s’étonnait, songeant:

--Après tout,--il y a des femmes qui ne sont pas faites pour le mariage.

Elles devraient bien ne pas se marier, par exemple!

Montchanin,--son ambassadeur étant absent,--eut à négocier une affaire

difficile; il eut une réplique qui décida, en faveur de la France, du

résultat d’une grave affaire. Les journaux furent unanimes à louer sa

présence d’esprit et son énergie.

Benjamine l’apprit et s’enorgueillit pour lui:

«Cela ne fait de mal à personne, que je pense à lui. Mon mari sait mon

sentiment. On ne fait pas ce qu’on veut de son cœur. Le cœur est libre.

Jean n’est-il pas le seul homme que j’aimerai? Mon mari a ses

maîtresses. Moi... j’ai un rêve. L’adultère, ce serait mon mari...»

Montchanin pouvait venir.

III

LE RETOUR DE JEAN MONTCHANIN, DIPLOMATE PROFOND

Il fut envoyé à Paris, par son chef, pour rendre compte d’un grave

conflit au ministre des Affaires Étrangères.

Déjà ce n’était plus le Montchanin d’autrefois. Il était autre, et les

raisons premières de ce changement, c’était précisément son aventure

avec Benjamine, le mariage de sa petite amie d’enfance, la façon dont

Guirand avait conduit cette affaire, et aussi la manière dont lui-même,

Montchanin, s’était fait payer son renoncement et son départ.

Un matin, peu de jours après sa promenade à bord du _Cygne_, Jean

Montchanin s’était éveillé tout transformé. Il ne voyait plus les choses

sous le même angle, il avait évolué.

--Imbécile, s’était-il dit, je croyais, malgré tout ce qu’on raconte, à

l’amour, à la fidélité, à la durée des bons sentiments, à la vertu des

femmes, à la loyauté des hommes, même des hommes politiques! Et

cependant, en quittant Benjamine, que je croyais aimer, j’ai passé, avec

cette petite baronne, une drôle de soirée en mer. Et son mari! quel

drôle de mari! Rien ne l’étonne et il n’étonne plus personne. Il est

cependant bien extraordinaire. Je lui dois beaucoup, à la petite

baronne. «_Elle savait la vie et me l’a fait connaître!_» C’est

charmant. J’entends encore sa voix jolie me dire: «Mon cher, ne manquez

jamais une occasion. Laissez cela aux imbéciles. La vie est courte et

les roses sentent bon.» Et m’en a-t-elle appris, sur les uns et sur les

autres, de ces bonnes histoires que d’abord je ne croyais pas vraies!

Mais le moyen de douter, quand une femme vous dit, au risque de votre

mépris: «J’y étais, j’en étais; je fus l’héroïne, ou: je fus la

complice.» Donc, vivons en joie le plus possible. Les petits enfants

d’aujourd’hui savent que, dans la vie, il faut pousser le voisin, le

faire tomber et lui passer sur le corps, si l’on veut arriver. A quoi? à

jouir. Tout le monde pousse, bouscule, écrase... et ment. Écrasons,

bousculons, poussons et mentons. Montchanin, ta fortune est faite!...

Ainsi, j’étais hier naïf ou niais au point de croire que, honnête et

pauvre, on est aimé comme ça, là, tout de suite, par une héritière, et

que, si elle vous accepte, ses parents se hâteront de servir sa bonne

volonté! On n’est pas plus bête. Il a dû joliment rire de moi, Guirand,

ou plutôt non, il s’est dit: «Jean est un malin. Sachant bien qu’il

n’épouserait pas, il m’a menacé de son soi-disant amour pour Benjamine,

afin de se faire payer son renoncement. Bien joué, mon garçon; je

paierai!» Et il a payé; il a de l’esprit. Quant à elle, un sourire, une

larme, une émotion d’adieu, un baiser...--et, après, «bonsoir! je serai

marquise!» Tout cela n’est pas très beau, je le reconnais, mais c’est ça

la vie... A ma place un amoureux de roman aurait dit au père: «A partir

de ce jour, je ne veux rien de vous»... Je t’en fiche! J’étais bien trop

heureux d’obtenir, comme compensation, un poste avantageux, en passant

par-dessus les camarades!» Et maintenant, jugeons de tous les autres...

par nous-mêmes. Conclusion: je vois comment on arrive; c’est par les

femmes; aussi bien par celles qu’on vous refuse que par celles qu’on se

donne... Montchanin, ta fortune est faite; merci, baronne!»

Hercule, fatigué de sa tâche éternelle,

S’assit un jour, dit-on, entre un double chemin;

Il vit la Volupté qui lui tendait la main,

Il suivit la Vertu qui lui sembla plus belle.

Aujourd’hui rien n’est beau, ni le mal, ni le bien;

Ce n’est pas notre temps qui s’arrête et qui doute;

Les siècles, en passant, ont fait leur grande route

Entre les deux sentiers dont il ne reste rien.

Jean Montchanin n’était pas Hercule et il n’avait pas derrière lui une

«tâche éternelle». Tant d’hommes faits, après avoir longtemps suivi le

chemin choisi par Hercule, se ravisent un beau jour et reviennent sur

leurs pas, en prenant par des raccourcis, pour rejoindre la route des

voluptés et des vices,--qu’on ne saurait s’étonner de voir un jeune

homme mal choisir dès le départ. Le dépit est un méchant conseiller.

Jean l’avait écouté et lui avait obéi. Il disait maintenant: «La vie, je

la connais!»

Tel était le Jean Montchanin qui entra, un après-midi d’automne, à

quatre heures, dans le salon de la marquise de Courcieux, un jour où

elle ne recevait pas. Il entrait plein de curiosité, de trouble aussi.

Apportait-il des résolutions d’honnête homme? Honnête, il ne fût pas

venu. L’aimait-il? S’il l’eût aimée pour elle, il ne fût pas venu. Et il

accourait, poussé par la force irrésistible qu’on a tort de nommer

amour.

Elle se leva toute droite, pâle, toute pâle. Il s’apprêtait à dire:

«Madame...»

--Jean! dit-elle, une main sur son cœur qui battait à rompre.

--Benjamine!

Jetant là son chapeau sur le canapé, il l’entoura de ses bras, parce

qu’elle défaillait. Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule de Jean.

Elle ferma les yeux. Elle se crut transportée dans le parc des Myrtes,

cinq mois auparavant.

--Jean! dit-elle encore.

Il la regardait, éperdu.

--Jean! Jean! Jean! disait Benjamine.

Benjamine · 第 9 / 19 段