Mourir n’est pas toujours facile. Péniblement elle parvint jusqu’au

rivage, très proche pourtant; elle glissa sur les rochers du bord et

tomba dans une eau sans profondeur... Elle se releva et chercha à

s’éloigner du bord, mais elle glissait à chaque pas sans trouver

l’endroit favorable. Tentative sincère mais tentative puérile! Elle

avait perdu ses chaussures. Ses pieds saignaient; ses blessures étaient

cuisantes, mordues par l’eau salée. Une brise se leva qui plaqua sur son

pauvre corps les étoffes ruisselantes. Des voix d’hommes résonnèrent sur

l’eau ou sur la plage, non loin d’elle... Le froid, l’épouvante la

prirent... «Maman!» L’instinct qui veut qu’on vive envahit tout son

être. Elle regagna le rivage, courut sur la route, rentra dans le parc

comme elle en était sortie, par une porte dérobée, qu’elle n’avait pas

refermée et dont elle avait trouvé la clef dans une cachette

habituelle... Et elle était venue, sous la fenêtre de la chambre

maternelle, jeter, d’une voix mourante, le cri des petits enfants

perdus: «Maman!»

Maintenant, assise au chevet de Benjamine, Céleste Guirand, tout en

s’appliquant à la calmer, s’efforçait de reprendre elle-même ses

esprits, de se rendre compte de la situation avec exactitude, car enfin

il fallait prendre une résolution, au plus tôt, avertir le père et le

mari.

Benjamine protestait de tout son être:

--Non! non! je ne veux plus les revoir! Jamais! M. de Courcieux peut

croire que j’ai prêté les mains à la trahison dont il est victime! et

quant à mon père...

Elle s’arrêta, l’air égaré, haletante, puis reprit:

--Je vous dis que j’ai deviné, que j’ai vu, que je vois toute la vérité

et dans les moindres détails.

Et fixant sur sa mère un regard pénétrant, dur, terrible:

--La baronne, par exemple!... Eh bien, ce n’est pas vrai!...

Céleste, à ce cri, sous ce regard, ne put s’empêcher de détourner la

tête.

Benjamine, assise sur son lit, poussa un cri, cri sauvage, celui du

désespoir triomphant, mêlé d’une sorte de rire convulsif:

--Ah! ah!... vous aussi, ma mère, vous m’avez trahie!

La mère ne put supporter l’accusation ni le ton furieux dont elle fut

prononcée:

--Non, Amine, non! cria-t-elle... Ton père, oui! mais pas moi!

Benjamine retomba sur les oreillers. Guirand, à tout jamais, était perdu

dans l’esprit et dans le cœur de sa fille. Benjamine venait d’obtenir la

preuve de l’indignité paternelle et cette preuve, bien qu’elle n’en eût

pas besoin pour croire aux machinations qu’elle avait devinées, achevait

la déroute de son esprit et de son cœur...

Alors elle murmura d’une voix enfantine:

--Je voudrais bien voir Jean, vous savez, le voir, rien qu’un moment,

lui expliquer les choses, le consoler... Oh! maman! maman! maman!

IV

IL VA FALLOIR CAUSER

Céleste rentra dans la chambre de son mari et, le faisant asseoir à ses

côtés, lui dit à voix basse:

--Elle s’est assoupie.

--L’a-t-il chassée? demanda-t-il de nouveau, avec anxiété.

--Il la croit endormie chez elle. Il ne sait pas qu’elle s’est

enfuie!... Elle a voulu se tuer!

Guirand respira.

--De grâce, dit-il, explique-moi!... qu’est-il arrivé?

Céleste se mit à raconter ce qu’elle venait d’apprendre.

A de certaines heures, la femme, quelle qu’elle soit, se retrouve

toujours avec ses délicatesses, ses intuitions, sa faculté de répondre

au mystère.

Céleste comprenait très bien ce qui s’était passé dans l’âme de sa

fille. Elle expliqua, sommairement.

--Ah! nous en sommes revenus à Montchanin! dit Guirand. C’est de la

folie!

--Enfin, c’est comme ça. Vous, les hommes, dit Céleste, vous ne

comprenez jamais ces sentiments uniques, profonds, inaltérables. Quand

on aime, on aime--et tout est dit. Benjamine en est là--c’est évident

aujourd’hui. Son action de cette nuit le prouve...

--Quelle action?

--Elle a voulu se tuer!

--Attends un peu, fit Céleste, je vais te raconter la scène... Ils sont

seuls... son mari insiste, lui dit des choses très tendres, très

insinuantes... Alors, elle n’y tient plus, éclate en sanglots; crise de

désespoir... Lui,--tu le connais,--avec son air hautain

et bienveillant--il l’engage à se calmer. «Qu’avez-vous?

demande-t-il.--Vous le savez bien! mon père vous l’a dit!»

Guirand éprouva un affreux sentiment de détresse. Il crut tomber. Il dut

s’asseoir. Il était verdâtre.

Céleste continuait:

--Le cœur de la pauvre petite a fondu. Elle a tout livré, croyant qu’il

savait tout, mais qu’il désirait le tenir d’elle. Et elle a tout révélé:

son amour pour Montchanin, ton refus formel de la marier à un homme sans

influence, enfin tout.

--Et qu’a-t-il dit? fit Guirand, plus attentif à ses intérêts qu’à la

douleur de sa fille.

--Il a dit: «_Oh! oh!_» rien d’autre, répliqua Céleste.

--De quel ton a-t-il dit cela?

--Dame! d’un ton de surprise et de colère, d’indignation,--mais, tout de

suite, avec la plus grande bonté, la plus parfaite aisance, avec son

infaillible courtoisie, si agaçante, si impertinente parfois: «Essayez

de dormir en paix. Vous en avez besoin. Nous causerons demain, ma chère

enfant. Pour l’instant, dormez: vous pouvez, je vous assure, ne pas vous

enfermer. Ayez confiance en moi.» Elle pleurait comme une Madeleine, tu

penses!... Il l’a laissée seule; il s’est retiré chez lui. Une fois bien

seule, la pauvre petite! sa tête a travaillé, travaillé! L’imagination

s’est montée. Elle a vu, dit-elle, sa vie brisée. Son cœur s’est exalté

encore à la pensée de ce Montchanin--que Dieu confonde!... Bref, grand

désespoir de petite fille... et la conclusion: «Je veux mourir!»

--Ah! murmura Guirand, j’avais vu cela dans ses yeux...

--Elle est donc sortie sans être entendue de son mari, qui dort sans

doute en homme blasé sur les femmes. Elle a pu sortir facilement, vu la

disposition de l’escalier, tu sais... Elle s’en est allée ainsi, sans

trop prendre la peine de s’habiller... Elle a couru vers la plage, elle

a cherché à mourir. Elle n’a pas pu, elle a eu peur et froid... et elle

est revenue ici, les pieds saignants, le corps grelottant, encore

affolée... Ah! ma pauvre petite!

--Que vas-tu faire? dit Guirand... préoccupé uniquement de faire le

silence sur l’aventure. Voyons... Il faut avertir Courcieux, tout de

suite... avant qu’il ne s’aperçoive de la fuite d’Amine... Vas-y.

--Pas encore. Il faut la préparer, elle, car je ne t’ai pas dit le plus

grave: elle ne veut plus, absolument, rentrer chez son mari.

Elle regarda la pendule.

--Il n’est que trois heures et demie, reprit-elle, nous avons le temps.

Je vais aller chez lui, moi, tout à l’heure... mais elle ne veut pas te

voir, non plus, pour le moment. Reste tranquille.

--Oh! tranquille! fit-il; je suis tourmenté! horriblement tourmenté!

--Dame, il y a des choses qu’on paie, dit-elle, puisqu’on ne peut pas

les réparer.

Elle retourna près de Benjamine.

--Hélas! songeait Guirand, est-ce que tous les pères n’essaient pas de

marier leurs filles selon les convenances, selon la raison, de façon à

concilier tous les intérêts? Est-ce que l’amour n’est pas par excellence

la force funeste, celle dont il faut le plus se méfier? Qu’ai-je fait

autre chose? J’ai cru agir pour le mieux. Seulement les conséquences

tragiques tombent sur les uns et pas sur les autres; pourquoi? Je n’ai

pourtant rien fait... qui ne se fasse tous les jours... C’est cela qu’il

faut dire à Courcieux... C’est bien cela que je lui dirai... il

comprendra. Ah! je suis malheureux!

Céleste revint lui parler.

--Elle s’assoupit un peu, dit-elle. Elle est anéantie. Je vais chez son

mari, maintenant.

--Il faut, dit Guirand, qu’elle rentre chez lui à l’instant même,

n’est-ce pas?

--C’est évident, dit la mère. Il n’est que temps. Les domestiques, les

jardiniers vont s’éveiller.

--Emmène-la.

--Elle s’y refuse absolument, je te dis. Et puis il faut que Courcieux

l’apprivoise, l’emmène lui-même; il faut encore, si on la voit sortir

d’ici, qu’elle y soit venue avec lui... tu comprends?

--Eh bien, va. Apaise-le. Explique-lui... Sois prudente. Comment

entreras-tu?

--Elle a laissé toutes les portes ouvertes.

--Bien.

--Si elle m’appelle, dis-lui, à travers la porte--car elle ne veut pas

te voir, prends-y garde--dis-lui que je suis là; enfin, que je vais

revenir.

Sa femme à peine sortie, Guirand courut frapper à la porte de Benjamine.

--Amine, Amine! dors-tu?

La voix d’Amine répondit:

--Où est maman?

--Elle va revenir. Ouvre.

Avec un accent de trouble, de douleur et de terreur, Amine répondit:

--Non! non! pas en ce moment! non, pas vous! pas vous!... Je ne puis pas

vous voir... en ce moment... pas encore. Où est ma mère?

--Elle va revenir. Elle s’occupe de toi.

--Est-elle allée chez lui? demanda-t-elle, d’une voix frémissante.

Il hésita:

--Non, répliqua-t-il enfin.

Elle dit précipitamment de sa voix étouffée, pénible:

--Elle est chez lui!... Je ne veux pas le revoir! Oh! mon Dieu! J’aime

mieux mourir cent fois que de vivre ainsi! Je ne veux pas le voir... ni

vous non plus... N’essayez pas d’entrer, je ne veux pas! Par pitié! mon

père. Je suis sans force, brisée... Je ne peux plus, non, je ne peux

plus penser, réfléchir, comprendre... J’ai besoin de repos, voilà tout,

de pitié, d’un peu de pitié... Plus tard... plus tard!

Elle se tut. Il l’entendit sangloter doucement, infatigablement. Elle

était là, derrière cette cloison, sa fille,--mais plus lointaine qu’à

mille lieues de terre et de mer, plus séparée de lui que par des abîmes

de vide.

Et alors il pleura. Ils pleuraient chacun de son côté. Guirand pleurait,

car enfin il l’aimait, sa Benjamine. Il ne voulait que son bonheur,

après tout. Et il se répétait cela, afin d’arriver à le croire,--parce

qu’il avait besoin qu’on le crût.

Un bon quart d’heure s’écoula ainsi.

Tout à coup il se releva, la face dure, ardente, les yeux injectés de

sang, et se rua sur la porte. Elle n’était pas faite, cette porte de

parade, pour résister à de violents assauts. D’un coup d’épaule, Guirand

la fit céder; et il se trouva en face de sa fille qui était là, debout,

pâle, indignée, frémissante.

A peine sa mère l’avait-elle quittée que Benjamine, dans un accès de

fièvre et d’énergie, s’était habillée en hâte, se répétant vingt fois,

tout bas, comme une enfant dans le délire: «Je saurai bien retrouver

Jean... c’est lui qui est mon mari... depuis toujours, vous savez!»

Guirand ne s’étonna pas longtemps. Il saisit les mains de sa fille. Elle

détourna la tête.

--Je t’en prie, je t’en supplie, fit-il d’une voix sourde... si avant

une heure tu n’as pas réintégré le domicile conjugal, nous serons demain

la fable des domestiques et, avant trois jours, la risée de tout

Paris... Songe à tout cela, ma Benjamine! Songe à nous!... Le mal que

j’ai pu faire involontairement est fait à présent!... Pourquoi

l’aggraver? M. de Courcieux est un galant homme!

A chaque mot, les deux fortes mains de Guirand pressaient celles de

Benjamine plus brutalement.

--Un peu de pitié!... Laissez-moi, dit-elle.

Elle lui échappa, courut vers son lit, s’y jeta, la face dans les

coussins, pour ne pas voir son père.

--Mais c’est de la démence! cria-t-il. Il faut avoir un peu pitié de

nous, toi, de ton côté!

L’égoïste féroce essayait, en pareil moment, d’apitoyer sa fille sur

lui-même...

Il reprit, allant et venant par la chambre:

--Est-ce que je peux te laisser? quel scandale veux-tu faire et à quoi

bon?... Voyons, tu ne peux pas vouloir ma chute publique! ma honte! je

ne sais plus que te dire, moi!... Tu n’es vraiment pas raisonnable! Mais

qu’attendais-tu donc, qu’espérais-tu de la vie, ma pauvre petite?

Quelles sottes idées t’a-t-on fourrées dans la tête?... Certainement tu

as le droit d’avoir un gros, très gros chagrin, mais il n’y a pas lieu

de te monter la tête à ce point...

Il s’arrêta devant Benjamine toujours étendue sur le lit, toujours

immobile comme une morte.

--Enfin, quoi? interrogea-t-il en criant avec prudence. Quoi? que

veux-tu?... Quoi? quoi? quoi?... Voyons, dis-le... j’arrangerai tout

pour le mieux.

Il entendit la voix étouffée de Benjamine qui sanglotait d’un accent

d’infini reproche:

--Oh! oh! mon père! mon père!

--Eh bien, quoi? quoi?

Il essaya de reprendre une de ses mains qu’elle retira vivement.

--J’avais tant de confiance en vous! Nous avoir trompés ainsi, tous! M.

de Courcieux et moi! Et Jean! Jean! mon pauvre Jean!

Guirand paya d’audace:

--Jean! mais puisqu’il t’a abandonnée, Jean!... abandonnée! trahie!

Benjamine, dans un sursaut, fut debout, face à face avec Guirand:

--Taisez-vous, mon père! N’essayez plus de mentir! L’abandon de Jean,

c’est votre œuvre! sa trahison, c’est la vôtre.

L’honnête homme fut, une seconde, embarrassé... il balbutia:

--Comment peux-tu croire?...

Mais l’enfant qui avait tenté de mourir, n’avait plus peur de rien. Elle

affrontait son accusé! Elle lui dit, tout d’une haleine, d’une voix

stridente:

--Oh! mon père! mon père! ne mentez plus. Jean est un honnête homme!

C’est par dévouement qu’il a si vite renoncé à moi quand vous lui en

avez exprimé le désir! C’est par délicatesse! Vous avez fait tourner ses

bons sentiments au profit de vos intérêts, contre lui-même! Il ne

pouvait rien contre vous! Vous m’avez mariée le plus tôt possible en me

mentant! Vous m’avez menti en paroles, vous m’avez menti en actions!...

Jean m’aimait, vous m’avez dit qu’il ne m’aimait pas! Jean n’est pas

allé de lui-même chez cette baronne! C’est vous qui avez jeté sur lui

cette horrible femme! Vous l’avez trahi, vous l’avez perdu!... il

n’était pas libre! C’est une honte!

Guirand comprit que les dénégations seraient vaines. A bout de course,

il reprit pied, et fit tête à l’adversaire:

--Eh bien, soit! dit-il nettement.

Elle demeura muette de surprise devant la simplicité de l’aveu.

Il insista:

--Soit, car aussi bien, le jour où tu rencontreras Montchanin, il est

capable de te dire comment les choses se sont passées...

Finissons-en!... J’ai fait tout ce que tu dis, mais j’étais dans mon

droit de père... Je n’ai songé qu’à faire ton bonheur.

Épuisée, elle s’assit sur le bord du lit.

--Vous m’avez tout pris, mon respect et ma confiance en mon père et en

ma mère, l’avenir, l’espérance, tout!... Comment vivrai-je maintenant?

et pourquoi? Tout me manque à la fois!... A qui parler, à qui me

confier? Étonnez-vous donc que j’aie voulu mourir! Ah! je le souhaite

encore!...

Il se remit à marcher de droite et de gauche.

Et il l’entendit qui murmurait bien bas:

--Et maintenant je suis mariée! mariée!... et j’en aime un autre!

Alors il la regarda et entre ses dents, il laissa échapper ces trois

mots:

--Elle est stupide!

Il haussa les épaules, regarda de nouveau sa fille, haussa de nouveau

les épaules et sortit de la chambre. Il avait entendu marcher dans le

grand escalier et deviné le retour de Céleste.

C’était elle, en effet.

--Il est en haut, dans le salon, dit-elle; il est très calme, très

froid, l’air un peu triste avec son sourire ironique... Va le voir vite,

il n’y aura rien.

--Que t’a-t-il dit?

--Nous n’avons pas eu le temps de causer chez lui. Il veillait, debout,

comme nous... Il réfléchissait, en fumant son éternelle cigarette. J’ai

pu seulement lui dire: «Amine chez nous, affolée, venez la reprendre. Il

le faut.»--Il m’a suivie en silence. Va vite, il est au salon.

--Au salon d’en bas?

--Non, en haut, je te dis, à côté de ta chambre.

Elle rentra chez sa fille.

Guirand se regarda rapidement au miroir, boutonna le col de son élégante

chemise de nuit, arrangea à peu près, en trois coups de main, le

désordre de sa tenue,--et cherchant une phrase de début, il entra dans

le salon où Courcieux, en l’attendant, se disait: «Ce père est un

monstre. C’est un produit bien curieux de leur _struggle for life_, loi

des instincts contre laquelle on avait précisément inventé la loi des

cœurs et des âmes, la règle d’amour, de pitié et d’idéal.»

Le sceptique en lui n’était pas trop étonné. Le croyant était ému.

V

LA PHYSIONOMIE D’UN HOMME VU DE DOS EST TRÈS EXPRESSIVE

La large baie du salon ouverte, encadrait un paysage de mer magnifique.

Le jour commençait à peine. Le ciel du matin, violacé, se répétait dans

les vagues ridées à peine. Découpée dans le cadre de la fenêtre, la fine

silhouette de Courcieux, debout, ne remua pas à l’entrée de Guirand qui

s’arrêta fort embarrassé de son personnage.

Courcieux, face à la mer, regardait, vers l’est, de larges bandes de

brume qui se superposaient, degrés gigantesques d’un escalier féerique

sur lequel ruisselait un lumineux tapis de pourpre.

Non loin de la côte, sur les eaux du golfe Juan, une ville noire

dormait, faite de quelques palais étranges qui, la veille encore,

n’étaient pas là. C’était l’escadre française. Entre les hauts palais

dentelés qui étaient les cuirassés, couraient des avenues d’azur frais,

où frissonnaient de blanches poussières d’eau.

Courcieux, qui tournait le dos à Guirand, semblait absorbé dans la

contemplation de ce spectacle. L’ancien officier de marine regrettait,

en ce moment, l’esclavage du service qui lui eut assuré, par delà les

horizons, une plus grande liberté d’âme.

Il songeait: «Le départ obligatoire, ce seraient les convenances

protégées, l’éloignement expliqué... Quel dommage!»

En ce moment précis, ce qui dominait en lui, c’était le lourd regret

d’être marié. Comme il n’était pas amoureux, il se disait seulement:

«Quel ennui! j’aurais pu être si heureux!... quelle assommante

histoire!»

Guirand regardait, d’un air stupide, le dos de son gendre. «Rien n’est

plus étrangement expressif qu’un dos», disent parfois les artistes.

C’est vrai; la physionomie d’un homme vu de dos est très parlante, en

restant très énigmatique. Les lignes, redressement ou affaissement,

demeurent en somme sujettes à interprétations précises mais incomplètes.

Guirand songeait: «Son regard m’expliquera tout de suite sa pensée...

Mais vu ainsi, il a l’air bien résolu! A quoi?»

La résolution était lisible non seulement dans la carrure et le port des

épaules, mais aussi dans les mains croisées derrière le dos. La main

gauche étreignait le poignet droit. La main droite tenait une cigarette

d’où s’échappait une fumée tranquille, bleue, qui sentait bon. Pas un

mouvement, aucune nervosité. Nulle impatience. Évidemment Courcieux

n’attendait rien. Son parti était pris. Tout le disait. Et Guirand, qui

n’était point sot, l’entendait fort bien. Le dos de Courcieux était donc

résolu. Mais à quelle résolution s’était arrêté Courcieux?

--Je vais le savoir.

Guirand fit un pas.

Courcieux se retourna. Guirand cherchait toujours sa phrase de début...

Il ouvrit la bouche. Son gendre étendit le bras, celui qui tenait la

cigarette--et ce geste signifiait que Guirand devait se taire. Il se

tut.

--Monsieur, dit Courcieux en le regardant fixement, et souriant d’un

sourire à la fois ironique, méprisant et navré,--monsieur, j’ai à

m’accuser d’une grande faute.

Guirand eut un haut-le-corps.

Courcieux continua:

--On n’épouse pas une femme dont on n’est pas amoureux. Cela est

contraire à la nature, comme on dit aujourd’hui, ce qui signifie: à la

volonté de Dieu. Je suis donc puni par où j’ai péché. Si j’avais aimé

votre fille, monsieur, j’aurais, avant le mariage, échangé avec elle des

paroles nécessaires; et, loyale comme je la vois, il n’y aurait eu ni

malentendu entre elle et moi, ni trahison possible de votre part. J’ai

donc eu tort.

Il porta sa cigarette à ses lèvres. Guirand entendit très bien que cette

cigarette ajoutait un petit commentaire aux paroles du marquis. Elle

affirmait une impertinence voulue. Elle parlait entre les lignes ou dans

les silences. Courcieux rejeta de ses lèvres dédaigneuses une fine fumée

odorante. Guirand ouvrit encore la bouche, mais Courcieux étendit encore

le bras. Guirand se tut.

--J’ai donc eu tort, disait Courcieux. J’expierai galamment le tort

grave dont je m’accuse. Mon excuse...

--Vous n’avez pas besoin d’excuse! s’écria lourdement le beau-père.

Courcieux haussa les épaules.

--Mon excuse, dit-il, c’est la recommandation que me fit, à son lit de

mort, ma mère vénérée. Elle connaissait votre Benjamine, «âme de pureté,

de loyauté, âme de cristal», m’écrivait-elle. Et en ceci, je le vois,

j’en veux être sûr, ma mère ne s’est pas trompée.

--Benjamine est un ange, affirma Guirand.

Ses jambes fléchissaient. Il aurait bien voulu s’asseoir, mais ce diable

de Courcieux avait une manière de se tenir debout devant lui qui ne

permettait aucune aisance à l’armateur désolé.

--C’est une femme, dit Courcieux, une vraie, à ce qu’il me semble, avec

un cœur aimant et fidèle. Et c’est un grave malheur pour moi,

ajouta-t-il, de n’être pas aimé d’elle... Ma mère, monsieur, connut, il

y a un an, une demoiselle Guirand dont elle croyait le cœur parfaitement

libre, et il fut alors question, entre ma mère et vous, de notre

mariage. La proposition vint de vous.

--C’est bien cela, dit Guirand, qui s’était adossé à la cheminée, et qui

regardait obstinément le parquet. C’est bien cela. Mme la marquise de

Courcieux, à cause de ma situation à la Chambre, voyait à ce mariage un

intérêt de parti...

--Intérêt probablement illusoire, dit Courcieux avec calme et toujours

souriant--car, à cette heure, j’ai le droit de douter de vous tout

entier, monsieur, de votre avenir, de votre influence et de vos chances

politiques. Êtes-vous sûr qu’on réussisse jusqu’au bout par les moyens

de déloyauté?

Au mot de déloyauté, Guirand avait tressailli; mais Courcieux l’avait

prononcé sans le souligner, couramment, comme un mot juste et simple,

mis à la place voulue, et auquel il n’y a pas lieu de rien objecter.

--Monsieur le marquis! dit Guirand, qui crut devoir esquisser un

haut-le-corps d’indignation...

--Monsieur Guirand? dit Courcieux.

Ils se turent. Leur silence parut très long à Guirand.

--Vous êtes donc parvenu, avec l’aide de quelques amis, reprit le

marquis, à faire croire à ma mère que votre modérantisme républicain

servirait notre cause de royalistes libéraux. Votre arrivée au pouvoir

était certaine, disait-on, mais vous ne pourriez vous y maintenir que

grâce à l’aide des droites. Le mariage de votre fille avec le marquis de

Courcieux deviendrait le symbole et le gage d’une alliance politique des

plus heureuses pour la France. Votre succès, votre élévation au pouvoir,

nous épargneraient, retarderaient tout au moins la victoire de nos

adversaires les plus redoutés... Et comme Mlle Guirand était une bru

digne de ma mère, cet arrangement nous parut honorable à tous les points

de vue.

--J’ai donc voulu tenir mes promesses, dit vivement M. Guirand... La

patrie...

--Pas de grands mots, interrompit sèchement Courcieux. La patrie, quand

il lui plaît, demande aux pères le sang des fils, mais jamais la honte

et le martyre des filles... Votre fille, avant de me connaître, aimait

loyalement un jeune homme qui, de son côté, l’aimait. Et cela, c’était

déjà un mariage selon Dieu. Or, sachant cela, vous m’avez marié, moi, à

votre enfant qui n’était plus libre... Ce cœur-là n’était plus à vous et

ne devait pas être à moi. Bref, vous m’avez livré, par devant notaire,

un bien qui ne vous appartenait pas.

Il s’arrêta, sourit, regarda fixement Guirand, de son œil bleu clair, et

dit:

--Eh bien, ça n’est pas très joli, ça, monsieur Guirand!...

--Je vous assure... balbutia Guirand.

--Ne m’assurez rien et concluons.

--Oui, c’est cela, concluons, dit Guirand, pressé.

Son interlocuteur devint grave et reprit:

--Madame de Courcieux va rentrer chez elle, à l’instant, il le faut.

--A la bonne heure! dit Guirand soulagé... mais, mais... elle s’y

refusera.

--Elle ne s’y refusera pas, dit Courcieux, d’un ton d’autorité décisive.

Elle ne pourra pas s’y refuser, quand je lui aurai parlé.

--Qu’allez-vous lui dire?

Courcieux lança sa cigarette par la fenêtre.

--Que le divorce nous est impossible; outre qu’il n’est pas admis par

nous, il révélerait ce que nous devons tous cacher. Je n’entends être ni

un mari ridicule ni un mari tragique. Je vais dire à la marquise de

Courcieux, ma femme, que j’ai pour elle la plus profonde, la plus

attendrie, la plus apitoyée des estimes; qu’elle n’a rien à craindre de

moi; que je respecte la liberté de son cœur, mais que j’espère que son

cœur ne tardera pas à venir librement à moi; et que je lui confie, en

attendant, l’honneur de mon nom. Je lui dirai encore, monsieur, que je

suis votre victime avec elle et comme elle, et que je la plains, elle

surtout et avant tout; qu’elle n’a plus un protecteur en vous, puisque

vous l’avez trahie, mais qu’elle en a un, ferme et sûr, en moi, et en

moi seul.

La porte s’ouvrit brusquement. Amine parut, précédant sa mère.

--Monsieur le marquis, dit-elle, j’ai entendu vos dernières paroles; je

suis prête à vous suivre. Je me confie à vous.

Benjamine · 第 8 / 19 段