--Crois-tu donc, gronda M. Guirand, que je me tourmente pour rien?

Suis-je un imbécile? un timoré? non, n’est-ce pas? Eh bien, je vais

t’expliquer pourquoi je ne dors pas. A plusieurs reprises, lorsque

j’essayais de lui faire entendre que la vie n’est pas une romance, j’ai

remarqué, dans les yeux de Benjamine, comme je te l’avouais tout à

l’heure, une expression de reproche et de douleur extraordinaires... Ce

n’est pas assez dire. J’ai cru y voir de l’égarement, je ne sais quoi de

terrifiant qui me glaça. Alors, je me faisais plus doux pour elle et

aussitôt elle se rassérénait; je lui concédais quelque chose, et son

regard se calmait. La dernière fois que je la vis ainsi, elle me répéta:

«Jamais je n’épouserai cet homme sans lui avoir confessé que j’en ai

aimé un autre.» Je lui répliquai vivement que j’appréciais sa

délicatesse, et que, pour lui épargner la gêne d’une pareille

confession, j’avais expliqué à M. de Courcieux, de sa part, quel

sentiment de petite fille elle avait au cœur pour Jean Montchanin. «M.

de Courcieux, lui dis-je, a souri, comme je m’y attendais, et m’a

répondu que ta franchise le charmait sans le surprendre; qu’il n’était

pas au monde une jeune fille qui n’ait eu son petit rêve bleu, sa

passionnette; que cela était dans les usages; qu’il n’eût pas été

nécessaire de lui en parler; qu’enfin le désir qu’elle avait d’oublier

cet enfantillage lui suffisait. Il ne doute point, ma chère Benjamine,

que sa tendresse et ses respects t’amèneront, en peu de temps, à n’aimer

que ton mari.»

--Eh bien! mais, s’écria Céleste, ayant assuré cela, c’est-à-dire une

chose très raisonnable, pourquoi n’as-tu pas prévenu, après coup, M. de

Courcieux? Il aurait souri, comme tu le prévoyais fort justement; tu

aurais réalisé ton mensonge et tu ne redouterais pas, à l’heure

présente, un malentendu qui est redoutable en effet. Il fallait lui

parler, ou me charger de lui parler à ta place.

--Toi?... J’aurais voulu t’y voir! s’écria Guirand. Ce diable de

Courcieux m’intimidait. Je me disais: «Si j’allais faire tout craquer,

avec un mot maladroit!» Et j’ai rengainé vingt fois la première phrase

d’un petit discours vingt fois ruminé sur ce sujet difficile. Oui, vingt

fois, j’ai voulu commencer, d’un air détaché: «A propos, mon cher

Courcieux, ma petite Benjamine est très sensible, un peu nerveuse; cela

passera; l’exquise délicatesse morale ne va pas sans une extrême

délicatesse physique... Il faudra la ménager... Figurez-vous qu’elle a

eu un petit amour de gamine...» Va te promener! Je sentais que

j’arriverais toujours à une parole maladroite... ou impossible à

prononcer. Ce diable d’homme vous a dans le regard, dans toute la

physionomie, quelque chose de si narquois, de si prêt à vous cingler

que, ma foi, non! je n’ai pas pu.

--Est-il possible! dit Céleste, prise de peur tout à coup... Est-il

possible! Tu t’es découvert ainsi! S’il apprend qu’elle a aimé

Montchanin d’un amour d’enfant, ce n’est rien! mais s’il vient à savoir

comment tu as menti en affirmant à Benjamine qu’il connaît cette

affection et qu’il accepte que la petite en rêve toujours, tu te seras

mis dans une nasse. Ça, par exemple, ça n’est pas fort, non vrai, ça

n’est pas fort! Ah! je comprends maintenant pourquoi tu dors mal, cette

nuit!... Je ne suis plus étonnée. Ah! mais non!

Elle le regarda et le trouva stupide.

--Et à cette heure, dit-il, notre fille, notre Benjamine, livrée par

moi, est entre les bras d’un homme,--d’un trop galant homme--à qui, avec

sa loyauté vaillante--oh! je la connais!--elle est capable de révéler

ses véritables sentiments et par qui elle peut apprendre ce qu’elle ne

manquera pas d’appeler la trahison de son père.

--Ça, par exemple, ça n’est pas fort! répétait Céleste.

--Et, poursuivit Guirand, tout ce qui, hier encore, me semblait

légitime, naturel, tout simple,--parce que j’envisageais la hauteur et

la grandeur du but,--tout cela, cette nuit, m’apparaît criminel jusqu’à

la monstruosité! Ma conscience d’homme public me rassurait hier, je me

comparais à Brutus; je sacrifiais ma fille à l’intérêt de la chose

publique: ma simple conscience de père me torture à présent. Elle

s’affole... Et la tienne dort! Et je ne peux même plus éveiller ton

indignation de mère, en t’avouant ma déchéance paternelle!

A cette surprenante apostrophe, Mme Guirand écarquilla des yeux

terribles, où l’étonnement seul tempérait la colère.

--Quand j’avais dix-sept ans, dit-elle, je vous ai aimé comme une enfant

que j’étais. Vous pouviez faire alors de votre femme, à votre choix, une

mère de famille ou une coquette, une dévouée ou une égoïste, une femme

positive ou une femme de sentiment. Vous en avez fait un collaborateur

de vos œuvres d’ambition. Ce que vous m’avez faite, je le suis. Il est

un peu tard pour réformer ma seconde éducation... Où vous êtes arrivé

aujourd’hui, j’arrive à votre suite. Que réclamez-vous?

Il ne répondit pas.

Elle se leva nerveusement pour se rasseoir aussitôt. Une bouffée d’air

matinal entra par la fenêtre. Céleste couvrit ses épaules frileuses et

continua, en regardant Guirand de plus en plus sombre:

--Tu as passé vingt ans de ta vie à tuer en moi toute illusion, toute

générosité, à me prouver que nous n’avions d’autre devoir que de

conquérir ensemble la fortune et l’influence. «Pour notre fille»,

disais-tu. Je l’ai cru d’abord. Peut-être le croyais-tu toi-même.

C’était bon à croire. Tu m’as expliqué à toute heure, que le monde est

aux pharisiens.--«Si on appliquait la morale écrite»--je te cite «on ne

ferait jamais rien. La morale pure est un idéal irréalisable auquel

pourtant il faut avoir l’air d’obéir, car la galerie veut qu’on respecte

son mensonge!» Voilà ta théorie. J’ai fini par en prendre mon parti.

Qu’aurais-je gagné, à lutter contre ta force évidente (tu réussissais en

tout) et contre ta patience?... A présent, je crois à tout ce que tu

m’as prêché, c’est-à-dire à rien. Et pourtant!...

Il la regarda, attendant la conclusion.

--Et pourtant, répondit-elle à son regard, si tu tiens à mon opinion...

de jeune fille, au jugement de mon honnêteté innée, qui me remonte au

cœur et aux lèvres... eh bien, au fond, je pense...

--Tu penses?... que penses-tu?

--Que tu as commis une infamie, tout simplement, en trahissant ta fille

comme tu l’as fait, en mentant par ambition et par lâcheté.

L’armateur eut un regard de menace.

--Oh! fit-elle avec la volonté d’adoucir la violence de son jugement,

oh! moi aussi, moi avec toi, mon pauvre Paul, nous avons commis une

infamie, en sacrifiant ainsi notre enfant!... Si encore tu croyais

vraiment à la noblesse des résultats politiques que tu poursuis, si tu

avais choisi sincèrement un parti, si tu te trompais de bonne foi, mais

tu vends des opinions comme tu vends tes cargaisons d’épices!

Il s’assit à son tour, non loin d’elle:

--Accable-moi maintenant! dit-il, les coudes sur les genoux et se

prenant la tête à deux mains.

Elle se renversa sur le dossier de sa chaise. Le sommeil revenait. Elle

répliqua mollement:

--Il faut pourtant s’entendre. Que veux-tu que je te dise? que tu as

bien fait?

--Non, grogna-t-il.

--Que tu as mal fait, alors?

--Non plus!

--Alors, quoi?

--Je veux que tu me plaignes!

Ce mot la fit sursauter. Eh! quoi! il voulait être plaint, lui, lui,

l’homme autoritaire, qui l’avait brisée, façonnée, réduite, vaincue,

chaque jour un peu, emprisonnée dans ses caprices, dirigée en maître

absolu dans les voies qu’il avait seul choisies.

Elle le regarda avec un mépris définitif, inconsciente de son propre

égoïsme devant l’énormité de l’égoïsme de l’homme.

Elle s’était mise debout; elle se drapa nerveusement dans le souple

crêpon de Chine:

--Te plaindre! ma foi non, je n’ai pas le temps!... Et moi, donc! qui me

plaindra? S’il y a un malheur, tu souffriras, mais tu l’auras voulu.

Nous autres femmes, nous le subirons en innocentes. Te plaindre! à quoi

bon, d’ailleurs? Tu m’as dit mille fois: «Les regrets, les remords,

c’est inutile. Le sentiment, c’est idiot. L’idéal, le rêve? des embarras

pour la marche en avant, la course au pouvoir!» Voilà comment tu me

parlais de mes sentiments de jeune fille, comment tu en as, hier, parlé

à ta fille. Eh bien! mais... il me paraît que tout cela se venge un peu

aujourd’hui. Que veux-tu que j’y fasse? Tu seras ministre, et ta fille

aura des amants pour que tu sois cela. Eh bien, après? c’est la vie.

Style Guirand!

C’en était trop. Il se leva dans un mouvement de colère bien réelle.

Elle lui parlait maintenant le langage de sa conscience morale, de la

vraie, de celle qu’enveloppe et qu’étouffe la conscience physiologique,

celle des instincts.

Il lui prit le bras, tout prêt à la repousser violemment dans sa

chambre...

--Tiens! tiens! dit Céleste froidement. C’est du renouveau, cela? Voilà

vingt ans que je ne t’ai plus vu de ces mouvements de brute! Le sauvage

se réveille! le fauve en pantoufles! Voyez-vous cela! voilà un geste que

ne vous pardonnerait pas M. de Courcieux. Vous êtes du dernier mauvais

ton, monsieur Guirand!

Il la lâcha en soupirant, se rassit, s’adossa à son fauteuil et ferma

les yeux.

La grosse Céleste cessait de songer à elle et, du coup, elle oubliait

d’être ridicule. Les bonnes pensées qu’elle ne montrait jamais, celles

que non seulement elle ne disait pas aux autres, mais que depuis

longtemps, elle ne se formulait plus à elle-même, la transfiguraient.

Elle prit une sorte de beauté énergique en criant à son mari:

--Pharisien!... Il n’y a pas de mot qui vous nomme mieux! Vous sacrifiez

tout à ce que vous «croyez» distingué. Ce n’est pas le fond des choses

qui vous importe, mais l’apparence; ce n’est pas l’œuvre qui vous

importe, mais le succès; vous aimeriez mieux être un criminel avec

l’injuste estime du monde, qu’un innocent avec son injuste mépris.

Pharisien!... Ayez donc le courage de vos théories, au moins dans le

secret de la chambre et de l’alcôve! Mais, avant tout, pas de gros mots,

pas de gestes violents, rien de ce qui déplairait, s’il était là, à M.

de Courcieux! Du calme, Guirand, de la dignité! Vous n’avez jamais

pensé, n’est-ce pas, que la grosse affaire de la vie fût l’amour, la

paix du cœur et la tiède atmosphère d’un intérieur? La grosse affaire de

la vie pour vous, c’est l’ambition... En sorte que vous avez toujours

vécu au dehors et, si j’avais voulu vous tromper, j’en aurais eu tout le

loisir! Vous n’en auriez rien vu ou bien, qui sait, vous auriez méprisé

cet accident sans importance!

Tous deux savaient à quoi s’en tenir sur ce sujet. Pour le plaisir de le

fustiger d’un sarcasme, la grosse Guirand devenait imprudente. Il

grinça:

--Tout cela finira mal.

Elle prit tout à coup un accent de parfaite bonhomie, très sincère,

celui d’une femme résignée à la médiocrité de sa vie morale:

--Voyons, mon pauvre Paul, sois raisonnable. Va te recoucher. Tu as

sommeil; moi aussi. Tes inquiétudes sont des chimères. La vie est plus

simple que cela. Il n’y a plus de tragédie. Courcieux, s’il sait tout, a

trop d’esprit pour n’en pas prendre son parti. Va te coucher.

Il ne broncha pas.

Elle lui mit maternellement la main sur l’épaule:

--Songe que la journée de demain sera dure. Il faudra sourire à ton

gendre... Aussi, sachant quelle imprudence tu avais commise, il ne

fallait pas insister pour qu’ils vinssent habiter leur villa! Il fallait

les envoyer en Suisse, en Norvège, au cap Nord, et tout dire à Courcieux

avant leur départ. Dieu! que les hommes d’État sont bêtes! D’ailleurs il

n’y aura rien, ils vont s’adorer. Nous sommes fous... allons dormir.

--Je te dis, cria-t-il, que tu m’exaspères!

D’une voix sèche, saccadée, nette, elle dit vivement:

--Ah! tu veux résumer? résumons! Montchanin était le mari qu’il fallait

à notre fille. Mais, pas d’influence: condamné. Elle est à Courcieux.

Benjamine parlera-t-elle à son mari? Possible. Si elle se tait, il n’y a

rien. Si elle parle, de deux choses l’une: ou Courcieux se taira et tout

est bien,--ou il se débattra, criera bien fort. Alors, défends-toi, crie

plus fort que lui. Prouve-lui l’inutilité et le danger de ses

protestations. Parle haut, menace au besoin, comme tu as fait avec nous,

les femmes. Ne perds pas le fruit de tes manœuvres, que je puisse au

moins t’admirer coupable. Porte beau, joue ton rôle et, en pharisien de

bonne race, sauve les apparences jusqu’au bout.

--Tu as raison, cria-t-il. Je me ressaisis.

--Alors, repose-toi si tu peux... et n’éveillons pas les domestiques.

Elle le quitta... A ce moment une rafale marine, froide comme le matin

après l’orage, s’engouffra dans la chambre par la fenêtre grande

ouverte, et, portée par ce frisson d’infini, une faible plainte

d’enfant, un appel menu et distinct, entra tout à coup:

--Maman!

La mère fut frappée au cœur. Elle s’appuyait au cadre de la porte, le

cou tendu, la tête inclinée vers la fenêtre ouverte par où elle

apercevait la mer vaste, froide à cette heure, la mer où l’on se noie...

Le père, debout, regardait aussi l’espace.

--Tu as entendu? dit-elle...

--Tu avais raison: nous sommes fous! répliqua-t-il. C’est impossible.

--Si tu as entendu, reprit la mère, c’est donc que je n’ai pas rêvé. On

appelle!

Ils se regardaient effarés. Le cri recommença; une voix éteinte

appelait, là, sous les fenêtres:

--Maman!

La mère s’élança. Elle traversa sa chambre. Comme une folle, elle

descendit, elle ouvrit la porte de la villa. Benjamine, à demi nue, dans

un peignoir déchiré, ses blonds cheveux défaits, toute ruisselante et

grelottante, était là, qui chancelait...

--Maman!... oh! maman!...

--Benjamine! ma Benjamine!... tu m’expliqueras plus tard... appuie-toi

sur moi... Peux-tu marcher? oui... montons vite... Dans mon lit,

viens... ma pauvre fille! quel malheur, mon Dieu! quelle chose affreuse!

Elle avait tout compris. Benjamine avait voulu mourir. Sa mère souffrait

son agonie. Elle expiait, tant elle souffrait dans sa fille--et déjà

elle était à demi pardonnée...

Très vite, elles furent arrivées dans la chambre. Céleste tira les

verrous et, en un clin d’œil, déshabilla sa fille, essuya son pauvre

corps grêle qui frissonnait...

--Pauvre chérie! pauvre chérie!

Elle la mit dans son lit, la couvrit chaudement, alluma la lampe du

samovar, prépara du thé, et alors seulement elle embrassa la pauvre

petite, bien doucement, et, la regardant au visage, songea avec

angoisse: «Elle a l’air d’une folle!... oh! Dieu! quelle horreur!...

jouer avec l’amour, c’est un crime, un crime!», puis, enfin, tout haut:

--Qu’est-il arrivé?... non, plus tard, repose-toi d’abord. Enfin, tu es

là! quel bonheur d’avoir été si près de toi!... oh! ma chérie! ma

chérie!

Ce qui avait tenu M. Guirand éveillé, ce n’était pas un vague

pressentiment. C’était bel et bien la notion exacte qu’il avait du

caractère de ses deux victimes et des conséquences menaçantes de sa

mauvaise politique. Ce qui avait tenu éveillé M. Guirand,

c’était,--plutôt qu’un sentiment des possibilités,--un calcul des

probabilités. Il s’était même dit: «Avec le regard que je lui ai vu,

elle est femme à se tuer! un acte de désespoir est vite accompli et

alors... ce serait la ruine de ma propre vie!»

Il gagna le balcon, se pencha par-dessus la balustrade et ne vit

personne devant la villa. Il rentra chez lui au moment où sa femme

fermait la porte qui séparait leurs chambres. Il l’entendit qui disait à

sa fille:

--Ne crains rien, tu ne le verras pas... calme-toi.

Il pensa qu’elles parlaient de lui. Il n’osa pas heurter à la porte.

--Il y a une catastrophe, songeait-il. L’a-t-il chassée? S’est-elle

enfuie?

Il prêta l’oreille. Il n’entendit plus rien, qu’un chuchotement, de

petites plaintes enfantines, des sanglots étouffés.

Il était encore incapable d’affronter sa fille.

Céleste disait:

--Avant tout, il faut qu’on ne sache rien; personne ne t’a vue, au

moins?... Calme-toi, calme-toi, ma chère petite... Tout s’arrangera,

tout passe.

Puis des chuchotements encore, puis un cri de refus:

--Non! non! non! répétait Benjamine.

Il frappa à la porte un coup léger.

Céleste ouvrit, barrant le passage:

--Pas toi! pas toi! elle ne te veut pas... elle ne veut pas te voir.

Attends un peu.

--Est-ce qu’il l’a chassée? demanda-t-il.

--Je ne sais rien encore. Attends.

Elle disparut de nouveau, referma la porte au verrou. Il l’entendit qui

«prodiguait les consolations». Elle disait:

--Il ne faut pas prendre froid... laisse-moi te couvrir, t’arranger,

dors un peu. Voici le thé brûlant... Bois... encore... allons, viens là,

tout contre moi, comme quand tu étais toute petite. Essaie de dormir,

veux-tu? tu dois être si lasse! un peu de repos. Et, pendant ce temps,

je prendrai une décision,--j’arrangerai tout... avant que les

domestiques ne s’éveillent.

Un peu après, il entendit, sans comprendre ce qui se disait, la voix de

Benjamine... Elle expliquait. Il aurait voulu comprendre; mais il

n’essayait pas d’entrer. Il acceptait sa déchéance.

III

LA NUIT DE NOCES DE BENJAMINE

Ce qui s’était passé, Benjamine l’expliquait à sa mère, par phrases

entrecoupées. Elle s’arrêtait haletante, sanglotante, puis, de nouveau

se calmant un peu, répondait à une question,--et sa mère finissait par

tout savoir comprendre.

La pauvre petite mariée avait attendu, dans la chambre nuptiale,

l’arrivée de l’époux, et cette attente, délicieuse à l’amour, avait paru

terrible à sa résignation. Elle voulait être courageuse et elle l’était.

Elle fermait les yeux... et peu à peu, lasse de tant de luttes morales,

et aussi des cérémonies de la journée, lasse surtout d’elle-même, elle

sentait s’assoupir son âme et sa chair... Elle s’endormait, comme une

enfant qu’elle était. Elle avait perdu enfin conscience et de l’heure et

de sa situation et de tout; son esprit roulait déjà dans le vertige

mystérieux du sommeil, lorsqu’un bruit léger l’avait fait sursauter,

dans une terreur nerveuse. Aux lueurs douces de la veilleuse, elle avait

vu alors entrer un inconnu. Elle est là, les yeux ouverts, cherchant à

comprendre... Il s’approche d’elle, elle a compris! Toutes ses

résolutions de courage et de probité ne sont pas revenues encore à son

esprit, car elle ne peut pas dire comme l’Épousée de l’Écriture: «Je

dors et mon cœur veille.» L’idée de son devoir n’a pas repris possession

de son âme et déjà l’inconnu menace... car l’amour qu’on n’appelle pas

n’est qu’une menace... Elle jette un cri. Il s’étonne. Et l’épouvante

involontaire de la pauvre jeune fille est suivie d’une involontaire

explosion de larmes. Elle pleure, elle pleure éperdument,

inconsolablement. Il s’efforce de l’apaiser, il parle avec tendresse,

mais chacune des paroles qu’il chuchote doucement, qu’il veut rendre

insinuantes et captivantes,--au lieu de la rapprocher de lui,--fait, en

quelque sorte, reculer cette âme alarmée; elle retourne inconsciemment

dans sa liberté de jeune fille; elle remonte, dans son passé d’hier, une

à une, en arrière, les phases de sa vie depuis quelques semaines. Une à

une elle les revoit. Et sa douleur augmente; elle n’en est pas la

maîtresse. Elle se sent dominée par un regret tardif, et elle

s’épouvante de le sentir inopportun, inutile, coupable! Elle veut

s’efforcer de le cacher, de dévorer ses larmes, d’étouffer ses sanglots.

Elle mord les draps de son lit. Elle est secouée de spasmes terribles;

elle pleure comme à huit ans; elle a un grand chagrin, le premier grand

désespoir de sa vie, un désespoir infini où sa pensée se noie, se perd,

toujours plus effarée. Et voici qu’en remontant le cours de ses

souvenirs, elle retrouve sa dernière entrevue avec Jean, l’adieu qui fut

un baiser... baiser profond qu’elle croit sentir encore, sur ses lèvres

et dans son cœur... Ah! malheureuse!

Elle était donc bien seule, livrée à un inconnu, son mari, qui, une

heure auparavant, ne lui déplaisait pas.

Elle éprouva alors la sensation brusque, définitive, de la contrainte,

de la répulsion, de l’horreur! «Jean! Jean! Jean!» elle le voyait, là,

tout près d’elle, à la place que l’inconnu voulait prendre! Elle n’est

pas à son mari. Elle est à un autre! Elle est la vraie femme d’un

autre!... «J’aime un autre homme et je vais me donner à celui-ci!» A

cette idée, ce fut la révolte; une honte subite, s’ajoutant à la

terreur, avait resserré tout son cœur, tout son être. Toutes ses pudeurs

lui crièrent: «C’est cela qui serait l’adultère!»

Et, dans ce cauchemar réel, elle se sentit devenir folle.

Tout ce qu’une femme peut se dire avant l’échéance du fait brutal, pour

se persuader qu’elle doit l’accepter, disparaît parfois devant le fait

lui-même, dans la panique des instincts ou la reculade des pudeurs

apprises!

Comme ces chevaux qui, dans la nuit, s’arrêtent devant un fossé

invisible parce qu’ils ont flairé le vide, cette âme virginale recula

devant l’irréparable que lui avaient dissimulé jusque-là les sophismes

paternels, le mouvement de la vie autour d’elle et son ignorance des

réalités. Et chaque fois que l’époux cherchait ses lèvres,--Benjamine se

rappelait de nouveau le baiser profond de Jean. «Je suis à lui! à lui

seul depuis ce baiser!... Je ne peux pas, je ne peux pas me donner à cet

autre!»

Et il avait fini par dire, cet autre, cet étranger, d’une voix très

douce:

--Qu’avez-vous donc, ma pauvre enfant?

Alors, la petite Benjamine, un peu rassurée par l’accent du galant

homme, s’était raccrochée, comme une noyée, à l’espérance d’un délai, et

précipitamment, d’un trait, elle avait dit, avec la hâte qu’on met à se

sauver:

--Vous le savez bien... _puisque mon père vous l’a dit!_... Ayez pitié

de moi, _puisque vous l’avez promis_. Vous êtes bon; vous avez compris

vous-même qu’on n’oublie pas, si vite, une douce affection d’enfance

qu’on avait crue éternelle... Vous ne pouvez pas m’accuser de vous avoir

rien caché puisque, à ma demande, mon père vous a tout appris. Il m’a

répété plusieurs fois vos bonnes, vos indulgentes, vos douces paroles:

«Dites à cette pauvre enfant que je comprends; le temps effacera ce

qu’elle ne peut encore oublier; j’attendrai que le temps, qui apaise

tout, ait fait son œuvre...» C’est bien cela, n’est-ce pas que vous avez

dit?

A cette réponse inattendue, le visage de l’étranger était devenu

terrible, énigmatique.

Il s’était mis à marcher par la chambre. Il réfléchissait et, peu à peu,

se calmait. Elle suivait, avec terreur, ses moindres mouvements; il

s’était enfin arrêté devant elle et il avait dit, tranquille:

--Votre père vous a trompée, je le vois, en me trompant moi-même; mais

soyez tranquille, ma pauvre enfant,--ce qu’il a promis en mon nom, je le

ferai pour l’amour de vous, que je plains de toute mon âme. Plaignez-moi

aussi un peu, madame... Allons!... que l’on se calme et que l’on essaye

de dormir. Le temps, en effet, sera notre secours.

Il lui avait baisé la main et il l’avait laissée seule; et, seule, elle

avait, à son tour, réfléchi, pensé, beaucoup pensé. Ah! le sommeil était

bien parti. Sa tête était en feu. Son imagination, son esprit, sa

raison, son cœur, avaient travaillé douloureusement. Et peu à peu, en

cherchant à bien comprendre, elle avait bien compris! Elle avait tout

deviné: «Oui, on m’a trompée, on m’a menti, on m’a trahie!» Tout s’était

éclairé à ses yeux d’une lumière nouvelle, horrible; et aussitôt elle

avait eu l’angoissante pensée que, désormais, elle ne pourrait plus

estimer ni aimer son père... Sa mère même l’avait livrée! Elle était

seule, bien seule au monde... «Et Jean! mon pauvre Jean?... Mais

puisqu’on m’a trompée, on l’a trompé, lui aussi! Il m’aime! Il est parti

parce qu’il m’aime! et parce qu’on l’a exilé! Et maintenant,

malheureuse! Je suis mariée! mariée!» Ce mot, qu’elle répétait tout

haut, dix fois, vingt fois, sonnait affreusement à son oreille. «Mariée!

c’est odieux! Je suis prise dans un piège. Demain ou dans dix jours, cet

inconnu reviendra! Il reviendra, comme un créancier, faire appel à ma

probité, en parlant, avec raison, de ses droits! Il me montrera le

contrat que j’ai signé et que je comptais ratifier, mais qui n’a plus de

sens pour moi puisqu’il est établi sur des mensonges! Que je me refuse à

cet homme, et il aura le droit de m’appeler menteuse, parjure, et de me

mépriser!--Que je me donne au contraire à lui, et c’est moi qui me

nommerai moi-même parjure et traître! et qui toute la vie souffrirai mon

propre mépris!»

Toutes ces idées tourbillonnaient dans la tête de Benjamine. Elle

éprouvait le désespoir fou de la bête sauvage tombée par une trappe au

fond d’une fosse d’où elle ne pourra sortir... Cette idée d’être la

prisonnière, déshonorée à ses propres yeux, d’une situation sans issue,

l’avait poussée à la vision libératrice de la mort, seul recours, seule

liberté, seule paix, seule dignité... Et tandis que son mari, de son

côté, songeait à toutes les conséquences possibles de leur situation,

Benjamine, revêtant à la hâte une robe de nuit, la tête nue, les pieds

dans des mules légères parce qu’elle songea qu’il lui faudrait marcher

sur du gravier pour aller à la mort et qu’elle voulait y aller vite et

sûrement,--sortait... Elle courait vers la mer... vers la mer froide,

obscure, mais profonde...

Benjamine · 第 7 / 19 段