mari. Et enfin un beau matin, Guirand annonça le départ de Montchanin en
qualité d’attaché à l’une des grandes ambassades de France.
--Tiens, voici une lettre de lui; pas un mot pour toi; tu vois, il est
enchanté. C’est un petit ambitieux. Il a raison... Je le pousserai à
l’occasion. Il aime mieux ça que tes pauvres beaux yeux qui vont
pleurer... ne pleure pas... Tu aimais Montchanin; tu épouses Courcieux;
je te l’avais bien dit! Courcieux arrive dans huit jours. Le
surlendemain tu seras marquise.
--C’est Jean que j’aime, répéta une dernière fois Benjamine. Épouser un
autre homme dans ces conditions, c’est mentir, c’est déjà tromper!
--J’ai annoncé à tout le monde ton mariage. Une rupture à présent serait
un désastre; elle est impossible. L’alliance des Courcieux et des
Guirand, c’est l’espoir de tout un parti de patriotes. Tu ne peux pas
ruiner d’un mot les espérances de tout un parti et l’avenir de ton
père!... Allons, viens causer un instant dans ma chambre; il y a des
choses qu’il faut dire seul à seul et porte close. Viens, je vais te
livrer mon dernier argument, celui que je gardais pour la bonne bouche.
Il la conduisit chez lui, ferma avec soin sa porte à clef et parla tout
bas. La petite écoutait, pâle, les yeux fixes, ce dur lutteur, ce
colosse, qui la suggestionna.
Au sortir de cette conversation secrète, elle eut une crise de nerfs.
L’éther et l’eau fraîche jouèrent leur rôle et tout rentra dans l’ordre.
Que lui avait-il dit?
Le mariage eut lieu dans la petite église du golfe Juan. Encore en
deuil, Courcieux avait demandé à faire les choses très simplement.
Guirand donna à l’événement toute la publicité désirable.
Le mariage de Courcieux n’était, à ses propres yeux, qu’un acte de
tendresse suprême, de suprême confiance envers sa mère morte, et un
honorable service rendu, croyait-il, à ses amis politiques.
Courcieux n’aimait pas sa femme, c’est vrai; il la connaissait à peine,
mais elle lui plaisait et, par elle-même, lui inspirait toute confiance.
Résolu depuis quelque temps à abandonner son grade pour vivre auprès de
sa mère, il s’était habitué à cette idée, et aujourd’hui il quittait la
marine pour goûter enfin une indépendance que le mariage devait lui
rendre heureuse. Un marin, généralement appelé, de deux ans en deux ans,
à vivre loin de la France, est un mari intermittent. Courcieux n’eût pas
volontiers condamné sa femme à de si fréquentes et longues séparations.
Mais saurait-il aimer, après une vie si facilement donnée aux aventures
légères? Il le croyait; il était sûr de porter en lui, au plus profond
de son âme, la fleur des tendresses pures dont il avait donné le parfum
à sa mère. Il avait jugé Benjamine digne de cueillir cette fleur
mystérieuse. M. Guirand, quand il se surveillait, semblait un beau-père
très acceptable. Sa puissance sociale et politique rehaussait tout
d’ailleurs. Céleste n’était pas plus ridicule qu’une vieille dame titrée
qui serait trop grosse et pas fine du tout. Et le marquis retrouva dans
une lettre de sa mère ces quelques lignes soulignées: «Tous les titres
de noblesse, mon fils, n’ont pas été créés en une fois. Les origines des
blasons s’échelonnent dans le temps. Le roi n’est plus là pour anoblir
les bourgeois qui le méritent en servant notre cause; mais nos fils
peuvent anoblir leurs filles. C’est une belle prérogative, mon cher
enfant, celle que tu as de pouvoir faire une marquise d’une des plus
délicieuses jeunes filles que j’aie connues.»
... Les mariés ne souriaient pas. Courcieux était hautain, grave,
triste; Benjamine préoccupée et pâle.
Mlle Lireux, ignorant le fond des choses, rayonnait de joie en répétant:
«Comme la marquise serait heureuse!» et Céleste confirmait. Guirand, un
peu soucieux, se répétait: «Enfin, ça y est!»
Le soir, vers onze heures, après une fête intime chez Guirand, aux
Myrtes, les nouveaux époux se retirèrent chez eux, à la villa des
Agaves, où tout, meubles et serviteurs, était demeuré comme au temps de
la marquise douairière.
A la villa des Myrtes, les Guirand ne purent se coucher tout de suite.
Ils bavardèrent plus d’une heure. L’ambition surexcitée de Céleste, lui
montrait glorieux l’avenir politique de son mari.
Ils ne parlèrent que de cela, mais, dès qu’il fut seul dans sa chambre,
Guirand murmura:
--Peut-être ai-je eu tort! Je suis allé trop loin, Benjamine est une
loyale. Elle répétera tout à Courcieux... cette nuit peut-être! Et
alors?... Alors, qu’arrivera-t-il?
Il essayait de dormir et n’y parvenait pas.
Mais Benjamine, à partir du moment où elle avait accepté l’idée d’un
mariage qu’elle n’eût pas consenti si elle eût été livrée à elle-même,
s’était résolue à en souffrir toutes les conséquences. Elle n’était pas
femme à signer un engagement pour ne pas le tenir. Son sacrifice était
accompli, sans aucune arrière-pensée.
II
M. PAUL GUIRAND NE PEUT PAS DORMIR
Il était deux heures du matin. Le pauvre diable d’ambitieux se mit à la
fenêtre pour respirer plus à l’aise; mais ce qui l’oppressait
physiquement n’était pas un mal physique; ce qui pesait sur son cœur de
chair, c’était une lourde inquiétude morale. De quel nom aurait-il pu la
nommer? Était-ce honte ou remords? ou encore pitié pour son enfant
sacrifiée? C’était un peu tout cela, mais ces commencements de pitié, de
remords, de honte, n’avaient en lui qu’une seule origine, sa peur de
n’avoir pas réussi.
D’où venait, chez le fort Guirand, une telle inquiétude, si semblable à
un trouble de conscience?... Eh! lui seul savait ce qu’il avait dit à sa
fille, comme dernier argument, pour la décider au mariage, et en quoi
cet argument suprême était un danger!
Ce Courcieux qu’il n’avait jamais vu qu’aimable, mais qu’il savait
d’esprit sceptique et mordant, n’allait-il pas se réveiller terrible,
lui demander un compte sévère de sa conduite et rompre brusquement tous
les traités?
Cela, depuis le matin, paraissait probable à ce pauvre monsieur Guirand.
Et alors? alors, ce serait la ruine de toutes ses ambitions; c’était sa
Benjamine--oh! la chère enfant!--sacrifiée sans profit!
C’est l’inutilité du sacrifice qui le lui rendait tout à coup odieux...
Guirand commençait donc à se repentir. Il se sentait même prêt à se
repentir tout à fait, à se frapper la poitrine... cela pourrait bien
attendrir l’époux déçu, trompé par son beau-père.
La mer tranquille respirait largement sous le ciel d’été plein d’astres.
De temps en temps une étoile filante décrivait sa parabole sur la courbe
du dôme bleuâtre de la nuit. Alors, puéril et superstitieux, le
sceptique Guirand se disait machinalement qu’il échapperait aux
conséquences de sa faute, s’il avait le temps d’en formuler le vœu avant
que l’étoile disparût à ses yeux. Ce libre-penseur, en cette minute,
croyait à l’influence des étoiles... Superstition de joueur. Lâcheté
secrète des faux esprits-forts.
Sa faute? mon Dieu, oui! ce mot se prononçait en lui. Faute morale?
peut-être; de tactique? à coup sûr. Il avait mal joué. Il aurait dû
préparer au moins l’esprit du jeune homme par quelque parole à double
entente, explicable plus tard... Bah! on verrait bien!... on verrait,
quoi? et une peur, toujours la même, revenait. Si le mordant Courcieux
allait se fâcher, quitter le ton détaché qui lui était le plus habituel,
se montrer un homme nouveau? Ces changements-là se voient. Il y a des
élégances qu’on oublie, à l’heure des grandes épreuves. Les
circonstances suprêmes font jaillir d’un cœur, parfois, d’inattendues
colères, de surprenantes révoltes.
Que ferait Courcieux? Et d’abord contre sa femme? Cela, le saurait-on
jamais? Ce qui se passe entre deux êtres, entre l’époux et l’épouse, à
l’heure de la première solitude, fixe parfois des destinées tragiques et
c’est toujours à l’insu du monde.
M. Guirand avait reçu des confidences d’amis, effrayantes. Il y a des
maris qui, aux heures psychologiques, deviennent redoutables. Il arrive
que l’homme dépouille, avec la correcte tenue du mondain, tout
sang-froid. La passion, les nerfs, commandent à de certaines heures. A
quelle sorte d’époux avait-il, lui, le père, livré Benjamine?
Cette question disparut tout à coup devant l’autre,--obstinée à revenir:
quel gendre s’était-il donné? Le lendemain de cette nuit de noces, le
beau-père ne serait-il pas traité par le gentilhomme comme un vendeur
sans probité--qui a trompé l’acheteur sur l’objet du contrat, sur la
qualité même du trésor livré?
L’armateur se sentit perdu. Courcieux, décidément, n’accepterait pas sa
mésaventure. Il viendrait lui apporter froidement ou violemment, dès le
lendemain, le reproche et l’injure. Peut-être attendrait-il d’être en
présence de quelque témoin pour faire un éclat, et reprendre sa liberté,
brisant ainsi, avec son mariage, l’alliance politique si péniblement
conclue.
Le divorce? Guirand n’y songeait pas... Et pourquoi, se dit-il, n’y pas
vouloir songer? C’est tout simplement peut-être au divorce que se
réduira la vengeance méprisante du marquis de Courcieux... Quelle folie!
Et pourquoi non?
Ce malheureux Guirand, le cerveau surexcité, se rappelait des légendes
horribles où l’on voit de saints chevaliers, au retour de la Palestine,
faire emmurer leur propre mère, coupable d’avoir affligé et humilié leur
belle-fille. Se venger d’un beau-père est chose plus facile, et le
divorce est un moins grand crime que l’homicide par «emmurement».
A moitié endormi, malgré la surexcitation cérébrale,--il entra dans les
terreurs ridicules.
«Comment se fait-il que je m’exalte ainsi? Les choses se passeront
probablement d’une façon toute normale. Benjamine n’est pas une sotte. A
propos de quoi irait-elle révéler ce qu’il vaut mieux taire?... Eh! mon
Dieu, il suffit d’un incident, d’un mot pour tout perdre, d’une
expression trop tendre!... Je me suis trop avancé, j’ai commis une
imprudence!» Et de nouveau il pensa à sa fille, livrée en ce moment même
aux colères du chevalier des légendes.
Décidément il avait peur. Que dirait-elle? Il la savait si loyale, si
sincère, si franche, si hardie à dire la vérité, en toute occasion...
«Ma pauvre enfant! ma pauvre enfant!...» Le remords d’avoir exposé sa
fille à quelque malheur prit un instant le dessus sur toute autre
inquiétude égoïste, et Guirand cessa de regarder la vaste mer
bruissante. Il chercha à entrevoir, à travers l’ombre des massifs, la
blanche muraille de la Villa des Agaves. Il ne vit rien et, quittant le
balcon, rentra dans sa chambre.
Il prit un journal et le rejeta; il alluma un cigare et le lança par la
fenêtre. Il saisit une chaise et la repoussa violemment en disant tout
haut: «--Non! c’est infernal, à la fin!»
A ce bruit, Céleste, dans sa chambre, tout à côté, se réveilla:
--Qu’as-tu, Paul? cria-t-elle.
Il ne répondit pas, il marchait çà et là.
--Paul!
--Eh bien! dit-il.
--Es-tu malade?
--Non.
Elle s’agitait un peu dans la pénombre, sans avoir repris encore
conscience de la vie. La veilleuse lui montrait les objets familiers.
Ses yeux allaient de l’un à l’autre; et les choses ne lui parlaient pas
encore. Enfin, cette pensée s’éveilla la première, brusquement, dans son
cerveau ensommeillé:
--Benjamine, marquise de Courcieux!
Céleste sentit son cœur se serrer. Elle se leva, jeta un châle de soie
sur ses épaules, entra chez son mari:
--C’est le mariage de Benjamine qui te tourmente, n’est-ce pas?
Il fixa sur sa femme un regard d’angoisse. Ce regard était inexprimable.
L’homme, à ce moment, cherchait et ne trouvait plus d’appui en soi-même.
Sa défaillance intérieure avait gagné sa chair. Debout, il fléchissait
sur ses jarrets. Et il s’étonnait de se sentir lâche. Avait-il peur de
ce Courcieux? Non, après tout. Décidément, c’était de sa conscience
qu’il avait peur. Il est des coupables qui, cachés et impunis, restent
durs, rebelles et fiers; découverts et pris, ils s’écroulent... et
parfois s’amendent. Guirand se croyait bien près d’être démasqué. Il se
sentait, par avance, anéanti. Il avait le visage terreux.
Elle eut pitié de lui:
--C’est de la folie, voyons!
--Ça n’est pas plus drôle, balbutia-t-il.
--Calme-toi, de grâce.
--J’essaie, parbleu! tu vois bien que j’essaie.
Il prit un cigare et, entre ses doigts nerveux, il se mit à l’émietter.
--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, je ne t’ai vu qu’une fois dans cet état.
C’était le soir du krack d’Ulysse Leverdier... il y avait de quoi...
mais aujourd’hui...
Elle s’arrêta, saisie elle-même d’une inquiétude... Elle devina qu’il
lui cachait quelque dangereuse imprudence. Puis, habituée qu’elle était
à prendre son parti de tout, pour avoir la paix,--à chercher et à
trouver l’excuse superficielle, le sophisme, qui arrêtent la réflexion
profonde:
--Les femmes, murmura-t-elle, ont raison de tout, en pareille
circonstance. La vie est là avec son charme. Crois-tu qu’ils vont
s’amuser à faire de la psychologie? Pas si sots!
Elle souriait d’un air entendu. Il la regarda et cet homme, sans
délicatesse, trouva grossier, en cet instant, un argument qu’on lui
offrait par pure pitié.
Il haussa les épaules. Elle vit ce mouvement et la bienveillance
l’abandonna. Son cœur s’irrita contre l’homme, si vain de sa puissance,
qui, en cette minute, lui avouait sa défaite morale.
Elle dit aigrement:
--Qu’y a-t-il de changé... depuis hier? Qu’as-tu appris de nouveau?
Voilà des scrupules bien tardifs!
Il répliqua avec fureur, à voix basse:
--Ce qu’il y a de changé? depuis hier? tout, parbleu: ils sont ensemble!
--C’était à prévoir! tu as voulu ce mariage. Il est fait.
--C’est bien ce que je dis, gronda-t-il. Il est fait. N’est-ce rien, ça?
Elle haussa les épaules à son tour, et dit, ironique:
--C’est un sujet de contentement. Tu en as assez rêvé, de ce mariage! Tu
l’as assez préparée, combinée, voulue, cette alliance diplomatique! Les
rois, disais-tu, n’en font pas d’autres. N’es-tu pas un des rois de
l’or?
Guirand se mit à tourner dans sa chambre; puis il prolongea sa promenade
jusque dans l’appartement de sa femme, d’un côté,--jusque dans le salon,
de l’autre. Quand elle le perdait de vue, elle entendait le bruit sourd
de ses pas chaussés de pantoufles s’écraser pesamment sur le parquet.
Va-et-vient de bête captive, et enragée sous la cravache.
Céleste continuait d’un ton d’ironie satisfaite:
--Tu as voulu donner ta fille à un de Courcieux, dont les parentés,
crois-tu, doubleront tes influences dans le monde et à la Chambre. Tu as
cru pouvoir te faire, en sacrifiant ta fille, des alliés dans un milieu
qui n’est pas le tien. C’est magnifique.
Le nouveau Guirand, le Guirand de la peur, conseillère de remords, eut
alors un cri superbe et parfaitement sincère:
--Et c’est toi! dit-il, c’est toi, la mère! qui parles ainsi!
Elle haussa les épaules:
--J’aurais parlé tout autrement autrefois. Tu as employé ta vie à me
convaincre que mon devoir est de t’approuver toujours. Je t’approuve.
Vas-tu me le reprocher? Tu faiblis aujourd’hui, quand il est trop tard.
Je te soutiens de mon mieux en disant ce qu’il faut dire.
--Mon Dieu! mon Dieu! soupira-t-il.
--Ta fille, reprit Céleste, a fini par te sacrifier un amour absurde...
qui ne t’aurait conduit à rien.
--Il ne faut pas dire ça, répliqua vivement Guirand, Montchanin était un
brave garçon et qui le serait resté.
--Ne l’est-il donc plus?
--Il a mené en ces derniers temps, une vie absurde, une vie de débauché;
il y a mangé une partie de son petit patrimoine... c’était visiblement
du dépit. Le voilà lancé maintenant! où s’arrêtera-t-il? Tout cela est
fâcheux pour moi, je l’ai trop recommandé à la baronne!
--Enfin, dit Céleste, ta fille n’en a pas moins été admirable.
--C’est vrai, dit Guirand, fier de sa victime; elle a été admirable.
Céleste oublia de railler son mari pour louer sincèrement sa petite
Benjamine:
--Nous devons être fiers de son courage, dit-elle.
Mais Guirand, lorsqu’il se voyait, comme dans un miroir, reflété en
quelque sorte par sa femme, cessait de se plaire.
--Un courage, cria-t-il avec amertume, un courage qui est notre œuvre!
que nous lui avons imposé! que nous avons, je dirai, fabriqué de toutes
pièces!... Elle a lutté tant qu’elle a pu!
--Et, dit Céleste, elle a cédé par amour pour nous, pour toi!
Cette interprétation doucement hypocrite des sentiments de sa fille
contenait beaucoup d’ironie. Elle agaça Guirand qui savait très bien que
sa fille le jugeait, qu’elle avait cédé par faiblesse féminine d’abord,
et ensuite parce qu’il l’avait leurrée de sophismes et de mensonges.
C’est surtout le dernier de ses mensonges, ignoré de Céleste, qui le
troublait, l’embarrassait; il lui semblait impossible de le dissimuler
longtemps. A l’heure présente, Courcieux peut-être l’avait-il découvert!
Guirand arrêta son va-et-vient enragé; sa main se crispa sur le dossier
d’une chaise; il regarda sa femme bien en face, et prononça d’une voix
ferme et cassante:
--Ah! tiens! assez! C’est assez nous mentir l’un à l’autre. Tu as agi
sur elle avec une politique sournoise de tous les jours,--à mon ordre,
je le veux bien, mais aussi--conviens-en,--parce que tu es plus
ambitieuse que moi... et que tu veux être la femme d’un ministre.
Il s’allégeait d’une partie de la faute et puis il trompait sa passive
et inutile impatience en attaquant sa complice. La solitude est partout
pénible; mais nulle part davantage que dans le crime.
Lorsque Adam accuse l’épouse première, c’est peut-être encore de
l’amour: «Qu’elle soit damnée avec moi!» Sympathie démoniaque, qui n’en
est pas moins la sympathie, l’adoucissement à tous les supplices. Le
vrai damné est seul, comme le vrai monstre.
Guirand et sa femme, à cette heure, s’entre-accusaient et ils y
trouvaient une manière de consolation.
--Ah! bon! dit-elle, elle est forte, celle-là! Tu ne veux pas devenir
ministre! c’est moi, n’est-ce pas?
--Non, c’est moi, dit Guirand, mais pour toi!
--J’ai fait tout le mal, si mal il y a, répliqua-t-elle, c’est entendu!
Il concéda:
--Nous l’avons fait ensemble, nous nous sommes poussés, excités,
encouragés l’un l’autre.
--Non, non! je suis la seule coupable de ta fortune! C’est moi qui ai
imaginé ce mariage! C’est moi qui fais de la politique! C’est moi qui
suis conseiller général et maire! C’est moi qui serai ministre!
--Je suis aussi coupable, plus coupable que toi! dit-il, qu’importe
cela! C’est une querelle odieuse et vaine. Seulement...
--Seulement? interrogea-t-elle, pressentant une attaque d’un genre
nouveau, et se préparant à la riposte.
--Seulement, je souffre... et tu ne souffres pas!
Elle ne souffrait pas, en effet, pour l’instant. Elle avait dormi un
peu. Elle se sentait l’esprit dispos. La grande glace d’une armoire lui
montrait une Céleste Guirand très fraîche encore. Comme il faisait fort
chaud, elle avait laissé retomber son châle et, avec complaisance, elle
jetait de temps en temps un coup d’œil à demi furtif sur l’opulence de
sa gorge nue. Elle se trouvait encore très bien. Encore? pourquoi ce
mot? Elle se trouvait très bien, tout simplement, et se regardait
parler!
--Souffrir! pourquoi souffrirais-je? dit-elle. Parce que ma fille a fait
un mariage inespéré? parce qu’elle a épousé un Courcieux, noble, bien
fait, beau garçon, jeune à souhait, cousin germain des Chazal, qui font
la pluie et le beau temps dans les Académies, au Sénat, à la Chambre,
dans les groupes dont tu as le plus besoin? Je souffrirais, parce que tu
as combiné et fait réussir un mariage de haute politique, qui assure à
ton républicanisme présumé, et déjà sûr d’une partie des voix de la
gauche, l’appui des droites ralliées et des catholiques libéraux? Eh!
mon cher Paul, la France est à toi! Tu es un des plus grands financiers
du siècle. Tu seras un des plus puissants ministres de la République. Il
n’y a pas là de quoi souffrir!
Tout en parlant, elle avait relevé son châle. D’une main, elle le tenait
croisé sur sa poitrine, et, de l’autre, elle l’arrangeait autour de ses
épaules, en corsage de bal... Ministre!... Président du Conseil... Mme
la Présidente... Elle se voyait reine de France. Elle ordonnait les
galas, les bals, les banquets historiques. Elle recevait des princes
qui, certes, ne la recevraient pas aujourd’hui; elle s’asseyait à des
tables royales... Voyons, elle était belle encore... Elle connaîtrait
des triomphes que peu de femmes connaissent... Elle répéta:
--Il n’y a pas là de quoi souffrir.
Notre égoïsme, nos yeux ne le voient pas et notre pensée y est
accoutumée. Mais celui de Guirand était là, inattendu, visible, opulent,
insolent, incarné, extériorisé en sa femme. Et, dans la glace, le
spectre de Céleste le répétait avec complaisance. C’est dans le miroir
qu’il la regarda. Elle était là, bien assise, massive, rose, souriant à
l’avenir. C’était comme l’âme matérielle de cet homme; il en eut le
sentiment et le dégoût.
--Tiens, tais-toi! cria-t-il. Tais-toi! c’est odieux!
Cette fois, il renversa la chaise légère sur laquelle il s’appuyait. Et,
pris d’un irrésistible besoin d’aveu, il dit tout d’un trait:
--Mais tu ne sais donc pas que j’ai menacé ta fille, hier encore?
--Menacée! et de quoi?
--Que sais-je! de la renier, de la déshériter, de ne plus la voir! Tu ne
sais donc pas que j’ai vu dans ses yeux, par moments, une expression de
désespoir et de reproche effrayante! Tu parais ne pas savoir que je n’ai
pas cessé de la trahir! Pour servir mon ambition, j’ai osé attaquer en
elle la pureté des sentiments et des idées, tous les principes que nous
n’avons plus, mais que nous faisons, à prix d’or, inculquer à nos
filles! Je lui ai répété que «c’est ça, la vie!» que nul ne réalise
jamais rien de son idéal; que tout au monde est transaction, compromis,
accommodements; que la seule sagesse est la résignation aux basses
réalités; que l’amour est une fiction, une éternelle duperie, une
ivresse passagère de l’imagination; qu’à force d’y avoir été prise, d’en
avoir éprouvé la folie, l’humanité a codifié son expérience dont les
pères ont le dépôt, et que, finalement, je protégeais ma fille contre
elle-même... J’ajoutai que le mari lui révélerait l’amour vrai, qui fait
oublier d’un seul coup les rêves puérils d’avant... En d’autres moments,
je lui ai affirmé que le mariage est un lien social de pure apparence,
que ce sont fictions destinées à en imposer au peuple, parce qu’il faut
une règle commune, et un frein aux passions du vulgaire; mais que les
gens d’esprit se font, à l’abri des convenances sauvegardées, une vie
plus aimable, plus large, plus compréhensive. Je lui ai donné à entendre
qu’en dépit du serment légal, on garde, le plus souvent, des deux côtés,
une vie libre, au cas où l’on ne se convient pas; que beaucoup de
ménages en sont là... et que, dans le monde des élégances surtout, cela
est ainsi la plupart du temps.
--Oh! dit Céleste suffoquée, tu lui as dit cela? Tu es allé un peu loin!
Et cependant, ajouta-t-elle, dans les conditions où tu t’es placé, il le
fallait... Et puis, ce n’est que trop vrai!