différence de prix si énorme, dit Amine, mais j’avais bien vu que le
premier est mille fois plus joli. Regardez-le, mon père. Les tons ne se
heurtent pas; ils se fondent l’un dans l’autre par nuances insensibles,
et les points d’éclat eux-mêmes sont en harmonie intime avec les
fonds... Comment obtenez-vous ces reflets? On dirait le souvenir de
certaines colorations marines. Quand on passe, en chemin de fer,
au-dessus des plages de Provence, les galets du bord, aperçus à travers
l’eau irisée, ont, à de certaines heures, de ces reflets-là; on dirait
un feu flambant sous le luisant des eaux.
--Mademoiselle, répliqua l’artiste enchanté, vous me parlez de mon art
comme une petite déesse. Le mystère, l’inconnu, travaille à nos
ouvrages. Nous obtenons à volonté des reflets de métal, mais nous ne
sommes pas maîtres de les fixer dans la beauté. Le feu commande. Je me
suis dit parfois que le parfum même des essences que nous brûlons
collabore avec nous. Mais le moyen de savoir ce qui se passe dans nos
fours, où brasille le genêt de nos montagnes? Avec le genêt qui flambe,
c’est le soleil même, ce sont les parfums en feu qui fixent, au flanc
d’un petit vase comme celui-ci, le reflet changeant qui charme le regard
d’une jeune fille.
--Tiens! voici M. de Courcieux! s’exclama tout à coup Guirand...
--C’est la surprise que je t’avais annoncée hier, dit tout bas Céleste à
Benjamine.
Amine regarda vers la porte et se leva, mais une impression pénible
l’envahit aussitôt. Elle devint pâle et dut se rasseoir. Le petit vase
précieux, aux formes sveltes, aux couleurs insaisissables, échappa de
ses mains et se brisa sur le parquet.
Il y eut un moment de silence un peu bizarre.
Courcieux portait la tenue toute blanche sur laquelle les ors prennent
une élégance si discrète. Les trois galons de sa casquette s’effaçaient
sous un crêpe. Les aiguillettes de l’aide de camp battaient sa poitrine.
Il n’était pas très grand, mais bien pris. Il n’avait pas un visage
imposant ni régulier--mais des yeux d’une intelligence impressionnante,
presque gênante. Ils semblaient voir au-delà de ce qu’ils regardaient.
Plus maigre de visage que de corps, il avait dans le moindre de ses
mouvements une aisance un peu impertinente. Sous un air de bonne humeur,
voulu ou non, ceux qui observent apercevaient une mélancolie profonde,
contrariée à la fois et accrue par une constante ironie.
Tout d’abord, il donna à Amine une sensation de malaise.
Courcieux regarda à terre les morceaux du pauvre petit objet précieux,
puis ses yeux pénétrants et clairs se levèrent sur la jeune fille qui se
contenta de dire:
--Il était si joli! c’est un vrai malheur.
--Les bonnes gens, appuya lourdement Céleste, prétendent, je ne sais
pourquoi, que lorsqu’on casse... on se marie!
Guirand demeurait interloqué.
--Mon cher Paul, lui dit Mme Guirand, voilà un incident qui ne doit
pourtant pas vous empêcher de présenter M. de Courcieux à notre fille.
--L’incident n’est pas sans gravité, dit alors Guirand, d’un ton
d’importance, et M. de Courcieux nous permettra de le régler avant toute
chose.
Il cherchait son portefeuille.
--Monsieur? dit élégamment le maître du lieu, ce que vous voulez faire
n’est pas possible...
Courcieux avait visité quelquefois l’atelier de l’artiste. Ils se
connaissaient.
--Cher monsieur, dit l’officier de marine, j’ai chez moi un petit vase
japonais d’une forme et d’une couleur rares. Il ne déparera pas vos
collections. Je vous l’enverrai de Paris dans peu de temps.
--Je le recevrai avec joie, dit l’artiste, à une condition, c’est que
vous accepterez vous-même celui-ci.
Il tendit un délicieux petit vase à l’officier qui répliqua aussitôt:
--Je crois vous deviner, monsieur, et qu’il est pour mademoiselle.
--La voilà donc récompensée, s’écria Céleste, d’en avoir cassé un si
beau! Et voilà comme on gâte les enfants!
Benjamine se leva pour remercier, et pour admirer l’objet.
--Mademoiselle, déclara le maître céramiste, a parlé tout à l’heure
comme un critique d’art qui serait poète.
--A propos, dit Guirand à Courcieux, vous dînez avec nous, mon cher
voisin?
--Je suis désolé, monsieur, dit Courcieux; par ordre du préfet maritime,
je dois partir à l’instant pour Toulon--et demain pour Paris; je suis
appelé au ministère, où l’on s’obstine à refuser ma démission... Mais je
vais insister, et, dans un mois, elle sera acceptée, j’en suis certain,
d’une façon définitive; je serai libre, tout à fait libre...
--Rentrez-vous à Toulon par mer?
--Oui, monsieur; un torpilleur m’y ramènera cette nuit même... Et voici
l’heure où je dois me rendre à bord.
Les dames étaient déjà en voiture. Guirand, à quelques pas d’elles,
serrant une dernière fois la main de Courcieux, l’interrogea du regard:
--Eh bien?
--Eh bien, dit Courcieux, ma mère avait raison.
--Alors, si vous voulez bien, dans un mois le mariage.
--A vos ordres, dit Courcieux.
Et se penchant un peu vers lui, Guirand affirma:
--Comme vous avez pu le voir, vous avez fait une profonde impression!
Quand Courcieux se fut éloigné, Guirand, montant en voiture, dit à sa
fille:
--Comment le trouves-tu?
--... Un peu vieux, répliqua ingénument Benjamine.
Guirand eut un haut-le-corps:
--Vieux! comment, vieux!... J’ai vingt ans de plus que lui! Et c’est
parce que tu le trouves vieux que tu as cassé cette babiole un peu
chère!
--Laisse-la tranquille, dit Céleste. Est-ce que tu crois que nous
débrouillons si vite que cela nos impressions, _nous autres_!... Et
puis, nous aimons un peu de mystère. Vous êtes brutal, mon cher... Quant
au petit vase précieux, il s’est brisé parce qu’il était en terre et
qu’il lui a échappé des mains. Il y a des jours où les explications les
plus simples doivent nous suffire,--n’est-ce pas, ma colombe?
Amine ne répondait pas. Elle cherchait à se comprendre elle-même.
DEUXIÈME PARTIE
I
M. LE MARQUIS DE COURCIEUX EST UN FAUX SCEPTIQUE
Plus Benjamine y pensait, moins elle parvenait à se rendre compte de
l’impression singulière qu’avait produite sur elle l’apparition de M. de
Courcieux. Elle n’était pas sûre qu’il lui déplût et cependant il ne lui
plaisait point. Elle n’aurait pas su expliquer pourquoi; c’est qu’il
portait, écrites dans les traits de son visage, les contradictions de
son caractère. S’il admirait quelquefois, il dédaignait le plus souvent,
et l’expression habituelle de sa physionomie était ironique. Il eût
fallu descendre dans le secret le plus profond de sa conscience pour y
trouver la foi dans les hommes... et dans les femmes. A première vue, on
ne pouvait guère deviner que son mépris pour la vie en général, parce
que son sourire, à l’ordinaire, n’exprimait pas autre chose.
Comment s’était formée cette âme, foi cachée et dégoût visible?
Le marquis de Courcieux, le père, avait été une manière de Don Juan,
désolant chaque jour sa femme par des incartades nouvelles, passant
d’Elvire à Jeannette avec une désinvolture piquante. Plusieurs fois
héros de quelque dramatique aventure où il laissait un peu de son sang
et beaucoup de sa réputation, joueur passionné, prodigue invétéré,
aboutissant à deux reprises différentes au conseil de famille, puis à
l’interdiction, et finalement se brûlant la cervelle un soir, au
champagne, dans un cabaret select, après avoir parié qu’un pistolet
chargé, appuyé sur le front d’un homme, ne part pas--si l’heure de cet
homme n’est pas venue. Ayant posé cette affirmation discutable, il tira
froidement de sa poche un mignon revolver. On crut qu’il plaisantait et
que l’arme n’était pas chargée. Ces dames riaient comme des folles. Il
pressa la détente; le coup rata. On applaudit.
--Maintenant, la contre-épreuve, dit froidement le marquis, et, d’un
second coup, il se tua net.
Le marquis de Courcieux avait alors soixante-cinq ans et son fils, qui
en avait seize, était à la veille d’entrer à l’École polytechnique. Il y
entra, en effet, précédé et suivi par le scandale de cette histoire qui
avait défrayé les chroniques durant quinze jours. Ce demi-fou de
marquis, qui avait été chéri par des princesses, s’était tué pour les
grands yeux bêtes d’une acrobate, vertueuse et mariée, dont le principal
exercice était le plus séduisant du monde. La dame en maillot se
suspendait, la tête en bas, par les jarrets, à la barre d’un trapèze et
saisissait alors l’extrémité d’une corde dont l’autre bout s’accrochait
à l’anneau d’une ceinture de pompier. Dans cette ceinture solide il y
avait un homme, son propre mari. D’un poignet robuste, elle enlevait
l’homme et se mettait la corde entre les dents. Ainsi suspendu, le mari,
qui n’avait pas d’autre profession, «faisait la planche» et, sous la
poussée que lui imprimait sa femme, il tournait au-dessous d’elle comme
une aiguille de boussole qui a perdu le nord.
Ce spectacle avait affolé d’amour le marquis de Courcieux, sexagénaire.
Il en était mort. Son fils n’avait rien ignoré des folies et des
sottises paternelles. Résultat: le dégoût des hommes et la haine des
femmes en général; ce qui n’excluait nullement (bien au contraire) sa
vénération pour celles,--fort rares, pensait-il,--qui avaient l’âme
triste, douce, profonde et sûre, de sa pauvre chère mère.
Avec de telles dispositions morales, le jeune marquis de Courcieux avait
été un singulier amant, et la plupart de ses maîtresses n’avaient jamais
rien compris à l’énigme de ses sourires, de ses silences, de ses
paroles--et surtout de ses ruptures.
C’est que jamais il n’avait pu aimer sans arrière-pensée; non qu’il eût
un mépris formel pour ses maîtresses; mais il avait contre elles une
méfiance _à priori_--grâce à quoi il ne se livrait jamais complètement.
Il ne connaissait pas l’abandon--ce qui les rendait toutes folles
d’amour pour lui.
On n’a pas assez approfondi le _roman du jeune homme_, dans une société
à la fois corrompue et pharisaïque.
Corrompue, elle le sollicite par toutes ses séductions; pharisaïque,
elle ne lui permet aucune des joies naturelles.
Tous les jeunes hommes sortent moralement diminués de leur premier
contact avec la société trop indulgente à la fois et trop sévère. Comme
Montchanin, comme tous les autres, Courcieux avait eu à se débattre
entre les sollicitations de l’amour naturel et les hypocrisies sociales.
De cette crise, il était sorti armé de mépris, cachant au plus profond
de son cœur son culte pour l’idéale vertu... Pauvres jeunes hommes! ayez
des maîtresses, puisqu’il le faut, mais ne vous y faites pas prendre.
Tout le monde a des aventures, mais il est convenu que tout le monde a
tort, bien que, de par la loi de la vie, il ne puisse pas en être
autrement. C’est ce qui fait qu’on voit des mères indulgentes et des
pères camarades. Le monde sourit, si les petites combinaisons demeurent
discrètes, s’il ne les aperçoit que sous un voile; mais qu’un événement
inattendu, une péripétie dramatique, les démasquent,--il n’y a pas assez
de haro de la part du public pour flétrir une de ces situations--qui, de
l’aveu du même public, sont l’histoire de tous les jeunes gens.
Le jeune Courcieux avait vu souffrir sa mère. Le genre d’existence de
son père lui inspirait une horreur parfaite, presque de la haine. Cette
répulsion s’étendit naturellement aux êtres de maligne influence qui
avaient perdu le vieux marquis,--c’est-à-dire aux femmes faciles de
toutes les catégories; elle atteignait également le monde, si indulgent,
si encourageant _avant_, et si sévère _après_.
Tels étaient les éléments de formation morale qu’une première analyse
eût trouvés tout de suite dans l’âme du jeune Courcieux, lorsqu’à
dix-neuf ans, le polytechnicien, devenu aspirant de marine, rêva la vie
avant de la vivre.
Dès qu’il voulut aimer, il fut en lutte avec lui-même.
Le mariage tout de suite, c’était trop chanceux. Il n’y songea même pas.
Sa mère n’y pensa pas non plus, lasse qu’elle était de sa vie conjugale,
et désireuse d’avoir son fils un peu à elle. Hélas! le jeune marin
s’éloignait souvent.
Pendant les premières années, la marquise allait passer des mois entiers
près de lui. Le port d’attache du jeune officier était Toulon. C’est ce
qui amena la marquise au golfe Juan, où venait souvent mouiller
l’escadre; et c’est ce qui lui fit acheter sa villa de Cannes, les
Agaves.
Elle ne tarda guère à se fixer aux Agaves.
Elle comprenait qu’une mère, si attentive qu’elle soit à veiller sur son
fils devenu marin, n’empêche rien, et elle craignit de paraître un peu
ennuyeuse à son cher enfant. Elle attendait donc ses visites. Lorsqu’il
était à terre et libre par congé, le tempérament de galanterie, le goût
des aventures, qu’il avait hérité de son père, l’emportait souvent au
loin, ici ou là, en Italie, en Espagne, à Paris surtout, capitale des
passions cosmopolites.
En résumé, Courcieux était une nature fougueuse et changeante,
surveillée mais non réfrénée par une volonté d’acier. Un cavalier
emporté par un cheval qu’il ne peut pas arrêter mais qu’il parvient à
conduire, c’était sa parfaite image.
Par où, dans quels chemins, le cavalier menait-il sa bête? Par les
chemins battus ou nouvellement frayés?
Courcieux, à vrai dire, n’avait jamais fait la cour à une femme.
A bord, on lui reprochait un peu une taciturnité qui le faisait paraître
hautain. Il n’était que triste et souverainement dédaigneux des
papotages perdus. Ceux de ses camarades qui, bien rarement, l’avaient
entendu parler des femmes, lui connaissaient cette opinion que ce n’est
jamais l’homme «qui fait les avances», à moins qu’il n’aime pour le bon
motif.
--Comment expliquez-vous cela, Courcieux?
--Oh! c’est très simple, disait-il. Un honnête homme qui cherche
aventure galante,--toutes les fois qu’il ne s’adresse pas à l’une de ces
reines du néant qui veulent qu’on leur apporte un tribut monnayé,--sait
fort bien s’interdire un regard, un sourire qui pourrait troubler une
honnête femme. Lovelace est un bandit et un pied plat; Valmont est
ignoble. Mon honnête homme regarde donc autour de lui et ne tarde pas,
s’il est doué, s’il est un homme d’amour, à acquérir, ou plutôt à
affiner en lui, une faculté que nous avons tous, celle de deviner,--à je
ne sais quel signe, à peine saisissable, quels sont les êtres qui
appellent. Alors, il donne à entendre qu’il a compris et c’est le moment
où l’on peut croire qu’il est d’attaque. En réalité, il est de riposte.
La femme incapable d’une faute n’est jamais l’objet d’une fausse
démarche,--sinon de la part d’un goujat ou d’un imbécile. Ou s’il arrive
que l’homme bien élevé et pénétrant s’y trompe, c’est qu’elle a été
imprudente et coquette,--ce qui est déjà «la faute».
--Vous êtes sévère, Courcieux! vous! un amoureux si changeant!
--Alors, Courcieux, vous les méprisez toutes?
--Non, je les adore,--à condition qu’elles demeurent loyalement à la
place où elles se sont mises.
Il avait ainsi exploré tous les pays d’amour dont les romanciers sont
les Joanne. Et brusquement, au plus beau d’une histoire, le jour où
l’héroïne cherchait à empiéter sur la conscience ou simplement sur la
liberté de cet homme qui ne voulait rien compromettre, Courcieux
saluait... et prenait congé: il avait revu le spectre de son père, un
revolver appuyé sur la tempe, ou l’image douloureuse de sa mère, toute
seule dans leur vaste hôtel sombre de la rue de Grenelle.
Et il courait la rejoindre, vainqueur de soi-même et fâché de l’être,
maudissant à la fois et le souvenir affreux qui lui gâtait ses plaisirs
de jeunesse, et le monde qui, à l’occasion, se montre si parfaitement
impitoyable à des fautes si parfaitement fatales. C’est alors qu’il
avait de grands élans de tendresse et de vénération pour la marquise.
C’est alors qu’on le voyait, à terre ou à bord, intéressé tout à coup
par une question philosophique ou scientifique, discuter, avec une
compétence reconnue, la loi idéaliste de Jésus ou la loi naturaliste de
Darwin, et les probabilités de réussite d’un sous-marin ou d’un aérostat
dirigeable.
Un jour, dans une grande réunion mondaine, une maîtresse de Courcieux,
grande dame authentique, s’indignait, en sa présence, d’un air très
candide, au récit d’un scandale d’amour qui défrayait toutes les
conversations. Elle ne s’apercevait pas qu’elle était aussi condamnable
au moins que la malheureuse victime de je ne sais plus quel guet-apens
conjugal.
Courcieux s’approcha d’elle et lui dit, derrière l’éventail: «Votre
sévérité pour cette pauvre femme est une abominable indignité; ce qui
lui arrive peut vous arriver demain et vous perdre; votre excès de
prudence m’ouvre les yeux... nous nous reverrons, madame... dans un
monde meilleur...» Et il ne la revit plus en effet.
Au fond, il se méprisait lui-même dans ses rapports avec les femmes
complices, et, de toute la force de ce mépris, il respectait d’autant
plus la femme inattaquable, la Vierge, l’Épouse, la Mère.
--Quand elles me plaisent, celles-ci, je m’en éloigne.
--Je n’ai été trompé qu’une seule fois dans mon intuition des vertus de
la femme, dit-il un jour.
--Ah! vraiment? contez-nous cela.
--C’est bien simple. Imaginez un couple d’époux jeunes et sympathiques.
Rien qu’à les voir, on croyait au bonheur pur. Un soir, dans un dîner,
la femme, qui était ma voisine de table, me dit: «Tendez votre main.»
Elle y déposa un petit billet plié en huit. Je ne me suis jamais consolé
de la parfaite hypocrisie de cette femme.
En résumé, cet Œdipe d’amour badinait avec la Sphinge et, quand elle se
déterminait à le dévorer,--il saluait, lui tournait le dos et devenait
invisible. Celles qu’il décevait ainsi ne lui pardonnaient jamais.
Celles avec qui la rupture se faisait à l’amiable, continuaient à dire
qu’il n’y avait pas de meilleur ami et de plus honnête garçon. C’était
vrai. Il n’en avait jamais trompé aucune, n’ayant jamais promis à
chacune que ce qu’il pouvait tenir.
--Vous savez, ma chère, je suis un inconstant.
--Combien de temps _dure-t-on_ avec vous?
--Quelquefois trois jours, quelquefois trois mois.
--Quelle fut votre plus longue... course?
--Un an et un jour.
--Vous êtes délicieux.
--Non, je suis insupportable.
--C’est ce que je voulais dire.
Une d’elles lui décocha un jour:
--Vous n’êtes qu’une femme.
--Une femme honnête homme, répondit-il.
Il poussait si loin la sincérité, qu’il n’avait jamais prononcé ces
quatre syllabes: «Je vous aime.» Il se fût trouvé ou banal ou sacrilège.
Il est difficile d’être plus scrupuleux. Il rompit avec Mme B... parce
qu’elle lui avait dit:
--C’est étrange, vous ne m’avez jamais écrit: «Je vous aime.»
--C’est peut-être, dit-il simplement, parce que je ne vous ai jamais
aimée.
--Alors, que faisons-nous ensemble?
--Nous nous le demandons, fit-il, c’est déjà quelque chose.
Tout cela ne faisait pas de Courcieux un être simple qu’une jeune fille
trouve sympathique à première vue. Courcieux n’avait donc pas plu à
Benjamine.
Elle le dit à son père le soir même, et elle plaida délibérément pour
Montchanin.
--Je le connais; il est bon; il est simple. Nous nous aimons, il
travaille, il deviendra illustre. Je sens qu’avec lui je serai heureuse.
M. de Courcieux a l’air moqueur et froid, il est vieux pour moi.
Mariez-moi avec Jean. Nous vous aimerons tant!
Elle développa longuement ce dernier argument; mais l’homme public, le
tribun, le lutteur, l’ambitieux Guirand, n’avait pas besoin de
tendresse, il ignorait le sens de ce mot. Il répliqua par une semonce de
chef absolu dont on méconnaît le pouvoir.
Durant le mois qui suivit, il ne se passa pas un seul jour sans que
Guirand agît sur l’esprit de sa fille tantôt par l’éloquence et la
persuasion, tantôt par la violence. Il ne la convainquit pas, il
l’épouvanta. Céleste ayant fait mine de trouver qu’après tout Benjamine
avait le droit de leur exprimer sinon une volonté du moins un désir, il
fit à sa femme une scène terrible, une scène d’autrefois, et brisa
quelque faïence, comme il convient à un père qui sait où est le bonheur
de sa fille. Il menaça Amine de la «fourrer» dans un couvent jusqu’à sa
majorité.
--Enfermée, tu auras le temps de réfléchir.
Il se plut à lui conter les fredaines de Jean qui, de retour à Paris,
avait pris en effet le parti de s’amuser, en homme qui appelle à lui les
moyens d’oubli convenant à son âge. Guirand le dépeignit léger; il
assura qu’il était perverti depuis longtemps.
Guirand, en affirmant cela, ne mentait qu’à demi. S’il n’était pas
perverti encore, Montchanin ne devait pas tarder à l’être tout à fait.
Et cela se faisait par la faute de Guirand, qui le savait bien.
Montchanin, étant une âme hésitante, était arrivé à cette heure de la
vie où les actes dont on est le bénéficiaire ou la victime, déterminent
chez un jeune homme une définitive conception de la vie ou pessimiste ou
optimiste, ironique et sceptique ou confiante et généreuse.
Si Guirand lui avait dit «Vous êtes un brave cœur, j’ai confiance en
vous, épousez ma fille», ce Jean Montchanin, ému, reconnaissant,
conquis, serait resté digne de Benjamine. Mais Guirand avait au
contraire déclaré: «Je ne connais que mon intérêt: l’intérêt est la loi
des intelligents et des forts, ne pensez plus à ma fille: je vous
récompenserai de votre trahison d’amour par un avancement rapide et
injuste dans la carrière!» Et Montchanin était en train de conclure:
«Ah! c’est comme ça!... ah! c’est ça la vie?... Eh bien, allons-y! on va
voir, si je suis un imbécile! on va rire!...» Énervé et triste pour
commencer, il riait en effet, déjà, d’un mauvais rire. Le sentiment de
révolte qui, en d’autres âmes, dans celle d’une Benjamine par exemple,
fût devenu une indignation fière, douloureuse, génératrice
d’héroïsme,--chez lui devenait une rage folle, inutile, perverse, que
l’impuissance exaspérait, que l’humiliation faisait diabolique, et qui
ne devait pas tarder à déterminer en lui le scepticisme décisif qui mène
gaiement un malheureux à toutes les déchéances!--«Ah! c’est comme ça! Eh
bien, ils verront!... Oui, je les méprise et je leur ferai bien voir!
Ah! c’est ainsi qu’ils me traitent, les fourbes! les rapaces! eh bien,
je les combattrai par leurs propres moyens, les carnassiers!... et
j’aurai ma part!» Déjà, une des idées que la petite baronne lui avait
suggérées, parlait en lui, malgré lui, de temps en temps: «Elle ne
tardera pas à ennuyer son infidèle mari, votre Benjamine... avait dit la
baronne... il aura des maîtresses... Et alors, c’est vous, vous la
consolerez... C’est ça, la vie, mon cher!» Et pourquoi non?... Ainsi il
pourrait se venger quelque jour peut-être de la destinée,--et de
Guirand,--et de Benjamine même, qui, après tout, si elle épousait
Courcieux, l’aurait trompé, lui, Jean, Jean Montchanin!
Il repoussait encore les suggestions de la petite Lina... et du diable.
Elles lui semblaient être encore des idées étrangères à lui-même, venues
du dehors, comme soufflées à son oreille, inspirées à ses sens par une
puissance maligne qu’il combattait,--mais, tout de même, elles le
troublaient... Quoi! Benjamine, mariée à un autre, pourrait être à lui
un jour?... Et pourquoi non! à son tour, s’il était quelque jour l’amant
de Benjamine, il humilierait, au moins dans le secret de son propre
cœur, et le féroce arriviste qu’était Guirand, ministrable ou
ministre,--et le gentilhomme impérieux: le futur amiral Courcieux!
Montchanin, déçu dans ses espérances les plus nobles, se mettait à
mépriser tous les hommes et s’apprêtait à se mépriser lui-même, avec je
ne sais quel sentiment de supériorité où il goûtait une joie d’orgueil
satirique.
Il se disait que demeurer honnête, c’était risquer au moins d’être dupe,
et c’est là une révélation à laquelle l’honnêteté d’un cœur jeune ne
résiste pas souvent.
Guirand, sans trop mentir, puisqu’il devinait l’état d’âme de Montchanin
pour l’avoir déterminé lui-même sciemment, pouvait affirmer à Benjamine
que son Jean, son cher Jean, était un cœur perverti, indigne d’elle. Et
il ne s’en fit pas faute...
Enfin, Amine fut troublée dans son jugement sur Jean. Guirand s’en
aperçut et redoubla d’habileté, il inventa les pires histoires sur le
compte du jeune homme. Elle fut accablée, affolée, désemparée, par
l’insistance quotidienne et savante de son père. Quand son hésitation
apparut évidente, on feignit de la considérer comme revenue à la raison.
On lui annonça que Courcieux était averti de ses bonnes dispositions, et
la bonne petite fille se crut engagée un peu par elle-même; elle trouva
que les difficultés de vaincre étaient devenues plus grandes. Elle avoua
un jour que le silence de Jean l’étonnait. Il la laissait bien seule
dans cette lutte! C’était donc vrai qu’il renonçait à elle?