Toutes les dentelures de la côte apparurent. Les caps étendaient sur la

mer, comme des sphinx accroupis, leurs pattes au repos. Leur poitrail

était de terre rouge et les rayons horizontaux du couchant en feu le

criblaient de blessures; ces blessures saignaient sous les flèches

flamboyantes, mais les sphinx n’y prenaient pas garde et, balançant

leurs hautes têtes coiffées de forêts de pins, ils accompagnaient, d’un

mouvement insensible, le rythme de la mer éternelle.

L’ombre s’accrut.

Tout contre son bras, Jean sentit se presser un peu le bras de la jeune

femme accoudée.

Le premier homme, dans le Paradis terrestre, aurait eu bien d’autres

raisons de se défendre! Derrière eux les plis retombants des rideaux qui

formaient la salle à manger, avec la tente pour plafond, les dérobaient

aux regards du discret équipage... Jean se tourna à demi et s’inclinant,

il osa poser ses lèvres sur la nuque de la jeune femme.

--Allons donc! fit-elle en frissonnant, je savais bien, moi, que vous

êtes homme à comprendre ce paysage.

Le yacht mouilla au large et l’on soupa aux étoiles, non sans regarder

parfois, entre les plis des portières écartées, les feux de la côte,

ceux de Saint-Raphaël, ceux de Saint-Tropez, ceux de Nice...

--On est bien ici, n’est-ce pas?

Ah! oui, on était bien!

Et après souper, Jean Montchanin se fit bavard; ils échangèrent mille

folies. Tout à coup, un regret vint au jeune homme... Pourquoi pareil

bonheur n’est-il pas légitime, sûr et durable? Ces joies, ce luxe, ce

charme, il aurait pu avoir un jour tout cela sans inquiétude, dans la

paix heureuse, avec Benjamine... Pourquoi non? Il l’avait troublée,

aujourd’hui, d’un baiser, la jeune fille, sa petite amie d’enfance, et

voici qu’il l’oubliait déjà! Qu’est-ce donc que l’homme, hélas!--Il se

prit lui-même en dégoût. N’était-il pas lui-même la preuve de

l’inconstance de tous les sentiments humains? Qu’était-ce que la vie, et

que fallait-il penser de la fragilité de nos cœurs! N’était-il pas

parti, la veille, de Paris, pour venir déclarer son amour à une vierge

digne de tous les respects? Devant quels obstacles avait-il reculé? Que

penserait-elle à bon droit de lui, si elle le voyait en ce moment!... Il

eut tout à coup une envie de fuir... mais on ne quitte pas un bateau en

mer. Il s’était fait le captif de sa déchéance.

On a beau être un homme averti par une théorie expérimentale, les

pratiques nouvelles n’en ont pas moins une éloquence spéciale et une

influence inattendue. Les théories de l’égoïsme et de l’expérience,

telles qu’il les avait entendues trop souvent professées par Guirand, ne

l’empêchèrent pas de s’étonner de lui-même et de se mépriser un peu.

Il redevint aussi sombre, aussi muet qu’au départ.

--Pauvre Jean! dit tout à coup la petite baronne, je sais bien ce qui

vous chagrine, allez!

--Croyez-vous?

--Guirand m’a tout dit, fit-elle. Il devait avoir ses raisons, car il ne

parle jamais qu’à bon escient. Eh bien, mon cher, vous êtes un sot.

--Comment cela?

--Mon Dieu, oui! Comment avez-vous pu croire une minute qu’il vous

donnerait sa fille? C’est bête.

--J’en conviens.

--Alors?... Alors faites-vous toutes les réflexions sages. Prenez votre

parti en homme d’esprit. D’abord, au point de vue amoureux, ça n’est pas

une femme pour vous. Vous me regardez? Les épaules trop étroites, la

taille trop fine; le regard trop pâle, le teint et les cheveux aussi.

Regardez-vous donc: vous avez l’air d’un torero espagnol,--un peu ahuri,

mais ça passera!

Elle riait comme une folle.

--Elle épousera Courcieux, reprit-elle, parce qu’elle est incapable de

résistance à un violent tel que son père et parce que son amour pour

vous était tout entier dans son imagination--et un peu aussi dans son

cœur, je le veux bien... Pauv’ bébé, va!

La petite baronne chantonna: _Ce pauv’ bébé_, en imitant Yvette Guilbert

dans les _Demoiselles à marier_.

Il ne put s’empêcher de rire.

--Voulez-vous que je vous la chante tout entière?

Elle la chanta. C’était Yvette; la divette, en pleine mer. Cela était

d’un piquant irrésistible. Jean se leva et lui baisa la main. Elle

releva un peu sa manche, pour qu’il baisât le poignet.

--Bon, dit-elle. Après cela, elle sera une épouse modèle qui comprendra

ses devoirs... à la manière antique. Et alors, je connais Courcieux, il

s’ennuiera; il sautera par-dessus bord et lui donnera des concurrentes

en ville.

--Pauvre Benjamine! dit Jean.

--Pourquoi? dit la baronne. Pourquoi, puisque, grâce aux légèretés de

son mari, il est écrit que vous reviendrez à elle, et que, si elle a

deux sous de constance... (son mari ayant des torts envers elle!) elle

fera bien de s’en venger avec vous! Ça n’est pas plus malin que ça.

C’est ça la vie, mon cher. Ça se voit tous les jours. Le reste n’a

jamais existé que dans les livres qu’on ne lit pas.

Jean eut un mouvement d’indignation.

--Je ne veux pas vous offenser, ni elle. Je parle d’après les leçons de

l’expérience. Elle est honnête, c’est entendu. Le sera-t-elle moins

quand elle appliquera la loi de Lynch de l’amour,--œil pour œil? Voyez

la grosse Guirand, comme nous l’appelons. Elle était faite pour donner

l’exemple d’une honnêteté flamande; Guirand l’a dégourdie, son

honnêteté. Il l’a trompée, elle s’est... _revanchée_, comme une

cuisinière, c’est vrai, mais carrément. Il n’y a que l’allure qui nous

rend différentes--mais nous faisons toutes les mêmes choses, dans les

mêmes circonstances, avec plus ou moins d’élégance ou d’esprit, voilà

tout. Appelez caprices les amours des femmes spirituelles, appelez vices

les amours des sottes, appelez fautes les amours des naïves

sentimentales,--les faits restent les mêmes; et, la plupart du temps,

aussi excusables mais aussi certains... Moi qui vous parle, mon

petit,--j’étais un joli et tendre gamin de jeune fille; j’étais toute

franchise; j’espérais la fidélité et le bonheur. Mon seul défaut,

c’était d’aimer à rire. Je voyais les ridicules et je riais... je

riais!... des rires fous, qui me rendaient malade! Cela même, paraît-il,

était un charme... J’épouse Triancey. Je ne le connaissais pas. Les

trois quarts des mariages se font ainsi. On ne s’est jamais vu que

déguisé... correct, apprêté... déguisé enfin. Il semblait spirituel, il

semblait honnête, il semblait sobre. On me le donne. Je l’accepte, comme

j’aurais accepté un sac de bonbons au jour de l’an. Du reste, nous

brûlons toutes de nous marier. Dame! c’est la vie. Sans le

mariage,--quoi, alors? et puis sans le mariage, le moindre bond de gaîté

nous jette dans les marges du monde. Il faut donc être mariée. Je le

suis. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Peu de jeunes filles le

savent; aucune théorie, même perverse, ne nous prévient. Mon mari entre

chez moi, je dirai, pour être convenable, en... veston de nuit. Que

croyez-vous qu’il arriva? Il arriva un fou rire. Je pensai en mourir. Il

était furieux, ma gaîté redouble. Ça devient nerveux. Je sonne. Il

fallut me soigner, toute la nuit, d’avoir tant ri. Le lendemain le baron

avait un nez! et j’apprends, ce même lendemain-là, par un billet

impertinent mais drôle--très spirituel vraiment, qu’il n’a pas congédié

sa maîtresse en titre, une demi-mondaine à qui il a eu la bêtise de

conter sa mésaventure conjugale... J’étudie alors mon mari. Et je

m’aperçois que j’ai épousé un fou... oui, mon cher, un fou, vous le

verrez demain. Et joueur! et fêtard! et tout! et qui a la manie de

donner à tout le monde des renseignements intimes sur sa femme. Si bien

qu’un soir, au bal de l’Opéra, un inconnu me dit: «Je vous connais, vous

avez un signe, ô Léda, juste sous le saphir qui agrafe...» Une

mélancolique en serait morte. Je pris le parti d’en rire--et je ris

comme vous voyez. Franchement, est-ce que c’est ma faute? Moralité, mon

petit: «Ne laissez jamais échapper une _occasion_ de rire. La vie est si

courte! ou bien alors, ma foi, tuons-nous! Voyez-vous, mon cher, il n’y

a pas de milieu: il faut ou mourir--ou dire _zut_! J’aime mieux _zut_.

Le petit Montchanin écoutait rêveur.

L’heure vint d’aller dormir, pendant que le yacht, doucement berceur,

filait sur Monte-Carlo.

Les chambres du yacht étaient aménagées avec une voluptueuse élégance...

On y dormait peu, généralement.

A Monte-Carlo,--on retrouva, le lendemain avant midi, Triancey. Il avait

gagné trente mille francs. Il en avait plein les poches et plein les

doigts.

--Oh! oh! monsieur Montchanin! fit-il dans son langage habituel qui

semblait un perpétuel défi à toutes les convenances. Oh! oh! monsieur

Montchanin! Vous en tenez pour ma femme?... Eh bien, marchez, mais je

veux admettre que vous en serez pour vos frais...

Il se tourna vers la baronne et d’un air tragicomique:

--Quant à vous, madame, si vous ne connaissez pas encore les joies âpres

de l’adultère--je vous engage à continuer.

Il ajouta sans transition:

--La princesse Desabrowski est ici, je l’ai invitée à déjeuner. Nous

déjeunerons tous les quatre, mais ce soir, je vous en préviens, je

prends le yacht, je dois être à Cannes demain matin. Je vous le

ramènerai demain soir. En attendant, jeune homme... je vous confie ma

femme.

La petite baronne regarda Montchanin en clignant de l’œil. Avec un tel

professeur, on va loin et on y va vite. Au bout de huit jours, Jean

Montchanin était une manière de roué sceptique. Il savait trop de

choses, de celles que cache le mensonge des apparences, et il en tirait

les meilleures raisons du monde pour douter de tout. Il y avait, dans ce

gavroche qu’était la baronne, un Asmodée qui ôtait les toitures des

palais comme des couvercles. Elle lui avait montré ce qui bout dans la

marmite sous laquelle le diable entretient son feu.

XI

UN MOMENT ARRIVE OU LES THÉORIES EXPÉRIMENTALES SONT A LA PORTÉE DES

JEUNES FILLES

De la surprise dont Céleste avait parlé à Benjamine, il n’avait plus été

question.

Qu’était-ce donc que cette surprise? Les Guirand comptaient rencontrer

Courcieux à Cannes. Et il y vint en effet. Ils le virent.

Ils avaient projeté de le présenter, le soir même, à leur fille, mais,

le lieutenant de vaisseau, chargé d’une mission urgente par le préfet

maritime de Toulon, dut les quitter pour se rendre auprès de l’amiral

commandant l’escadre de la Méditerranée, mouillée au Golfe Juan.

--Cela vaut peut-être mieux ainsi, lui avait dit Guirand. Il ne faut pas

effaroucher les petites filles. Et voici ce que je propose. Trouvez-vous

demain, comme par hasard, chez Clément Massier, le céramiste, vers

quatre heures. Nous y serons, admirant ses collections. Je vous

rencontre, je vous présente, je vous emmène dîner. Cela aura une jolie

couleur romanesque qui enchantera ma petite pensionnaire, acheva-t-il en

riant. A demain.

Et les Guirand étaient rentrés chez eux.

Le soir, après dîner, Guirand dit à Mlle Lireux:

--Nous avons à causer un instant avec notre fille, mademoiselle. Elle

ira tout à l’heure vous rejoindre. Je suis sûr de vous et vous voudrez

bien servir nos projets qui étaient ceux de la marquise de Courcieux...

Vous les connaissez.

Mlle Lireux se retira et, pendant que Céleste brodait sous la lampe,

Guirand attaqua le sujet brûlant, en ces termes:

--J’ai vu Montchanin, aujourd’hui, à Cannes. Je lui ai dit mes

intentions. Il les respecte et les respectera.

Il s’attendait à un cri de révolte. Benjamine, qui travaillait aussi à

quelque ouvrage de broderie, ne broncha pas. Elle se disait, timide et

réfléchie:

--C’est aujourd’hui leur premier jour d’attaque. Ils ont des forces

toutes fraîches. J’ai tout le temps de protester... attendons. Je suis

sûre de moi, cela suffit.

Guirand fut étonné. Debout devant elle, il la regarda attentivement.

--Tu m’entends! fit-il.

--Oui, papa.

--Montchanin ne veut pas t’épouser.

--Il me l’a dit, fit doucement Amine.

--Ah! vous avez causé de ça? dit Céleste.

--Oui, maman.

--Alors c’est entendu, tu épouseras Courcieux?

--Je ne crois pas!--dit Amine, avec calme, en coupant un fil de soie

avec des ciseaux fins, fins... comme un bec de roitelet.

Guirand demeura pétrifié. Céleste posa sa broderie et regarda les deux

protagonistes d’un drame qui commençait.

--Tu ne le crois pas? mais, moi, j’en suis sûr.

--Vous ne voudrez pas me rendre malheureuse. Je ne connais pas M. de

Courcieux, tandis que Jean m’aime. Et je l’aime. Me marier dans ces

conditions à M. de Courcieux, ce serait de ma part une faute grave, un

péché mortel; et si je ne me trompe, mon père, dans la liste des péchés

que nous apprend notre livre de prières, c’est cela qui s’appelle un

adultère!

Céleste, debout d’indignation, comme si elle n’eut jamais conçu

seulement l’idée que sa fille pût prononcer un pareil mot, s’écria avec

douleur:

--Oh! ma fille!

Guirand désarçonné et sentant, avec son intelligence aiguë, que, sur le

terrain des délicatesses, il serait battu par la jeune fille, rusa, avec

brutalité:

--Quel enfantillage! dit-il. Pendant que tu t’amuses à ton roman de

pensionnaire, sais-tu ce que fait Montchanin, ce soir? Eh bien! il

soupe--à bord du yacht, le _Cygne_, que tu connais bien,--avec la petite

baronne, dont le mari est à Monte-Carlo. Ne doute pas qu’après le

souper...

--Paul! murmura Céleste pudiquement.

Guirand imperturbable continua:

--Ils regarderont les étoiles ensemble... Je n’aime pas les hypocrisies.

Amine va se marier. Elle doit tout savoir... Il a longtemps résisté, le

petit Montchanin, aux agaceries de notre coquette amie, et, s’il

t’aimait, comme tu le crois, il n’aurait pas choisi le soir même d’un

jour où vous avez causé ensemble de mariage et d’amour, pour accepter

les galanteries d’une assidue de Casino... Voilà ce que j’ai à te

dire... Je les ai laissés ensemble.

Benjamine pleurait en silence.

Guirand reprit:

--Tu pleures; lui, il rit, il fait le beau, il baise le bout des doigts

de la baronne; ils sont seuls et bien servis. Le cuisinier du yacht est

un maître coq. Jean, s’il t’aimait, m’aurait prié, supplié,--fléchi,

peut-être,--ajouta habilement l’homme politique. Rien de tout cela. Il

était pressé de me voir filer, pour rester seul avec sa baronne. Comme

c’est délicat! En quittant une jeune fille, tomber dans les bras

d’une... je ne dirai pas le nom qu’elle mérite... c’est notre amie.

Benjamine sentait le baiser de Jean sur ses lèvres; elle eût voulu

l’effacer; il la brûlait... Il ne lui vint pas à l’esprit de dire: «Mon

père ment», ou: «Il mêle un mensonge à la vérité», ou: «C’est pour

m’oublier, pour lutter contre lui-même que Jean va vers une autre

femme.» Cette dernière pensée ne l’eût pas consolée d’ailleurs, au

contraire. Elle ne lui aurait pas semblé une excuse... Elle voyait Jean

baiser les lèvres de l’effrontée baronne. Elle les voyait comme s’ils

eussent été là, sous ses yeux. La jalousie, l’amour, sont visionnaires.

Elle se sentait jalouse. L’amour, elle l’apprenait, elle le comprenait

maintenant de mieux en mieux, par la douleur cette fois.

--Voyons! voyons, ma fille! dit Céleste qui se rassit près d’Amine.

--Je te dis ce que je dois, reprit Guirand. Cela me déchire; mais je

dois parler. Je sais la vie, que diable! et tu ne la sais pas! et je ne

veux que ton bonheur... un père! Eh bien, tu t’étonnes de la conduite de

Montchanin?... mais c’est ça, c’est bien ça! _c’est ça la vie_, vois-tu.

Les jeunes hommes comprennent tous l’amour comme ça. Ils ne sont pas

méchants, ils sont légers. Les jeunes hommes oublient. Les jeunes filles

seraient bien bêtes de ne pas oublier. L’amour n’a aucun rapport avec le

mariage, d’ailleurs.

--Par exemple! protesta Céleste.

Mais Guirand avait résolu, pour en arriver sûrement à ses fins,

d’attaquer de front les idées de Benjamine, celles qu’on «fait donner à

prix d’or aux enfants», qu’on ne pratique pas soi-même, et qui vous

gênent si souvent en eux. Il poursuivit, répondant à Céleste:

--Pourquoi ne pas la mettre en présence de la réalité vraie? Il n’est

que temps. Je sais bien que je paraîtrais odieux à tout le monde si l’on

m’entendait parler ainsi à ma fille, mais, outre que personne n’est là

pour m’entendre, il faut se dire que Benjamine n’est plus une enfant.

Elle sera femme avant un mois, si elle veut être sage, et il ne faut pas

qu’elle entre désarmée dans la vie. L’ingénuité, l’ignorance ont fait

leur temps. Il faut savoir le mal, tout le mal, pour l’éviter... ou pour

s’en accommoder! Les imbéciles diraient que je te corromps... Il n’est

que temps, à mon avis, de tuer en toi, ma fille, les idées vagues,

romanesques, sentimentales. J’y porte le fer et le feu. Rien n’est plus

sain. Ça te fait crier, mais je te sauve. Prends une vue nette,

positive, des choses. Tous les pères aujourd’hui pensent comme moi.

Certes, il y a encore de nobles créatures, comme Mlle Lireux, qui

enseignent un tas de bonnes et belles choses, mais chimériques, à nos

filles. Pourquoi? affaire de routine; mais tout ça va changer. Le vrai,

avant tout; la dure vérité; les méthodes scientifiques; constater ce qui

est, voilà la seule sagesse et je ne m’appelle pas pour rien le député

expérimental. Le sentiment trompe toujours. L’observation ne trompe pas.

Eh bien! ma fille, depuis que le monde est monde, les jeunes gens

troublent les jeunes filles et ils préfèrent les femmes. Quant aux

maris, ils deviennent quelquefois amoureux de leurs femmes après le

mariage, mais ils cessent de l’être bientôt s’ils l’étaient avant. Et

les femmes de même. Épouse-t-on un homme qu’on aime? on ne tarde pas à

s’en dégoûter. Épouse-t-on un inconnu? On ne tarde guère à l’aimer. Il

faut savoir cela. Ce n’est pas matière à enseignement pour un

professeur, parbleu! Il ferait beau voir que Mlle Berthe, la pauvre

fille, t’enseignât ces choses, en supposant qu’elle les sût! mais elle

les ignore. Ce n’est donc pas matière à leçon de professeur; mais, moi,

je suis ton père et je te dois toute la vérité... Je dirai, si tu veux,

ton roman à Courcieux. C’est un homme d’esprit et d’expérience: il

sourira. Écoute... Tu feras sa connaissance un de ces jours... Suspends,

jusque-là au moins, ton jugement et tes résolutions. Dans son monde à

lui, t’imagines-tu, d’ailleurs, qu’on aime bourgeoisement? Dans ce

monde-là, à la science des réalités, on joint, comme corollaire, un

mépris des entraînements, un art du maintien qui s’appelle correction,

dignité, et qui sauve tout. Jaloux, un ouvrier bat sa femme; un

bourgeois la tue; un gentilhomme se détourne d’elle... sans en avoir

l’air, en pirouettant sur ses talons ci-devant rouges. Et il se garde

d’espionner par le trou des serrures, comme un goujat.

--Paul! dit Céleste effarée.

--D’où je conclus, reprit Guirand doctoral, qu’un mariage avec un

gentilhomme, pour être privé de l’issue du divorce--contraire aux lois

de l’Église--n’est pourtant pas une prison sans fenêtre... La largeur

d’intelligence et la courtoisie d’un grand seigneur permettent à sa

femme de reconquérir, en certains cas... et dans une certaine mesure...

une liberté...

--Paul! c’est de la folie! s’exclama Céleste toute rouge.

--Je reviendrai, dit Guirand, sur ces sujets-là, plus à fond, en temps

et lieu. Là-dessus, va te coucher, et dis-toi bien qu’à cette heure, ton

ami Jean ne s’embête pas.

A ce mot, Benjamine jeta un grand cri, repoussa sa mère qui s’efforçait

de la retenir, et courut s’enfermer dans sa chambre où elle pleura toute

la nuit. Il lui semblait que son amour d’enfant pour Jean devenait une

passion de femme. La science horrible du député expérimental troublait

déjà la sainte paix, aux sources limpides de sa conscience.

--Le premier coup est porté, dit Guirand. La prochaine fois, j’espère

pouvoir lui annoncer que son Montchanin part pour Constantinople ou pour

Pétersbourg et qu’il y restera deux ans.

XII

COMMENT MADAME GUIRAND INTERPRÈTE LE VASE BRISÉ

--Comment oses-tu dire ces choses à ta fille, Paul? fit la pudique

Céleste.

--Aimes-tu mieux que ce soit la petite baronne qui les lui dise? Elle

n’y manquerait pas, dans un mois, elle ou une de ses pareilles; car si

Courcieux refuse sa porte à la baronne, il l’ouvrira nécessairement à

d’autres femmes plus hypocrites mais aussi averties; bref, il entrera

toujours chez lui une baronne de Triancey, fût-elle masquée, et plus

dangereuse encore par conséquent.

--Ces choses-là s’apprennent peu à peu, dit Céleste en soupirant.

--Est-ce qu’on apprend le mariage peu à peu? fit Guirand. Aujourd’hui

jeune fille, presque séquestrée, demain femme dans un salon. Un salon!

quasi une place publique à notre époque, du moins quand le mari touche

aux affaires, ou à la politique. Soyons de notre époque, que diable!

Tout arrive en son temps. Mlle Lireux a fait le sien. Je la congédierai

demain, poliment.

Céleste protesta:

--C’était l’amie de Mme de Courcieux...

--Tu as raison; après demain alors. Elle nous servira sans le savoir...

A propos, amène-la avec nous demain, pour l’entrevue.

--Je l’amènerai.

--Et pas de scrupules bêtes. Songe toi-même que Jean Montchanin est avec

la baronne à cette heure-ci.

--Quelle horreur! dit Céleste rêveuse.

--Explique donc à ta fille la réalité des choses; et qu’elle soit

raisonnable, que diable! Les Montchanin courent les rues--et les marquis

de Courcieux sont rares.

--Le cœur a ses raisons, hasarda Céleste.

--Allons, bon! alors tu es pour Montchanin?

--Je ne dis pas cela, répliqua vivement la grosse Guirand; je dis qu’il

n’aurait pas fallu s’étonner outre mesure si nous avions trouvé, chez

Benjamine, une résistance déterminée... qui peut d’ailleurs se produire

encore.

--Je voudrais voir ça! dit Guirand, en bousculant une chaise.

Céleste monta chez sa fille qui, au fond de sa chambre, assise dans un

fauteuil, réfléchissait et pleurait.

--Ton père a raison, ma chérie... Montchanin t’oublie. Il a suivi cette

baronne. Par bonheur, ton bon petit cœur n’était pas encore bien pris.

Amine, à ce mot, eut une telle expression de douleur, que sa mère

l’embrassa dans un mouvement d’effusion réelle. Et elle la serra si

doucement que la pauvre petite, cachant sa tête tout contre elle,

murmura l’appel enfantin:

--Maman!...

--Allons, couche-toi, dors, ma chérie. Repose-toi.

Elle aida sa fille à se mettre au lit, et l’embrassa une dernière fois

avec toute sa tendresse vraie, celle que retrouvent par accès les moins

bonnes mères.

--Dors, et, demain, tu sais, nous irons au golfe Juan. Prépare-toi.

Amine rêva, cette nuit-là, que la baronne lui disait: «Il est délicieux,

votre petit Jean, mais, vous savez, s’il me fait la cour, c’est pour

oublier une histoire de fiançailles manquées, qui le désole...

Heureusement pour lui, ça n’était pas encore bien avancé!»

Alors, Amine, dans son rêve, faisait à Jean une scène de jalousie et lui

disait:

--Puisque c’est comme ça, puisque tu m’aimais si peu, j’épouserai

Courcieux, voilà! Ah! si tu m’avais voulue, j’aurais été forte, mais tu

m’as abandonnée au premier obstacle. Tant pis pour toi.

Le lendemain, les Guirand partirent en voiture pour visiter l’exposition

de céramique de Clément Massier. Au dernier moment, ils avaient renoncé

à prendre avec eux Mlle Berthe.

--Comme ça, dit Céleste, nous pourrons le ramener en voiture.

Une vive curiosité s’éveillait en Benjamine pour ce personnage

mystérieux: «Je ne veux pas l’épouser... cependant qui sait? se

disait-elle. Puisque tout le monde, même Jean, se déclare favorable à ce

mariage?... auraient-ils raison, tous? Est-il vrai que Jean m’oublie?»

Le maître céramiste, qui connaît tout son voisinage, fit en personne aux

Guirand les honneurs de son exposition.

Il les conduisit dans un atelier où il rassemblait les pièces les plus

rares de sa collection, et, là, il se mit à donner quelques explications

techniques:

--Voyez-vous, mademoiselle, ce petit vase tout vêtu de reflets

métalliques. Il vaut vingt-cinq louis. Voyez-vous cet autre?

--C’est le pareil, dit Guirand.

--Cet autre, qui semble le pareil, ne vaut pas cent sous, reprit

l’artiste.

Benjamine · 第 4 / 19 段