obscurité, sous l’épaisseur des arbres. Les jets d’eau chantaient dans
les bassins. Une tiédeur lente ondula au-dessus de leurs têtes, dans
leurs cheveux qui se touchaient, crépitants. Les lèvres s’attardèrent,
dociles à l’ordre de la vie magnétique, flottante dans l’air. L’ivresse
d’un tel baiser est virginale. Elle n’en est pas moins tout l’amour,
qu’ils ne connaissaient que de nom, une minute auparavant. La tendresse
de leurs cœurs se fit chair et sang et remonta à leurs lèvres qui
s’épousaient en un frémissement d’extase.
Le jeune homme fut sans force et prolongea cette joie. Tout à coup, il
eut peur et s’arracha d’elle.
--Adieu! cria-t-il, et il s’enfuit.
Mais la destinée de Benjamine était fixée. Longtemps elle allait se
débattre contre ce souvenir, essayer de l’abolir, de le chasser. Tout en
vain. Il reviendrait sans cesse, obstiné. Jean avait été le premier
amour révélé en elle par le baiser. Tout autre devait lui sembler
impudique, coupable, impossible. Elle était à Jean. Elle était sa femme.
Nulle passion, nul caprice, nulle ambition ne peuvent faire oublier à
une créature de sa race d’âme, cette première initiation aux voluptés
mystérieuses. Le baiser des fleurs est l’égal de tous les autres.
VIII
L’ESTACADE GUY-DE-MAUPASSANT, A CANNES
Montchanin, effrayé des conséquences que pouvait avoir une pareille
émotion, si elle se renouvelait, se jura de ne plus revoir Benjamine.
Benjamine se jurait, pendant ce temps, qu’elle n’aurait pas d’autre
époux que lui.
Beaucoup de femmes, aujourd’hui surtout, affirment être les égales de
l’homme et se prétendent semblables à lui. Elles vont répétant
volontiers que l’homme et la femme sont égaux devant l’amour, pareils
dans leur manière d’aimer, pareils dans la faute d’aimer; or, tout les
contredit.
En Provence, une locution populaire exprime la facilité de l’homme à
oublier les émotions d’amour qui engagent au contraire, pour toujours,
un cœur de vraie femme. On dit de l’homme: «Il tourne son chapeau sur sa
tête et n’y pense plus!» Où l’homme accorde une seconde, la femme,
sachant qu’elle engage des années, préfère donner sa vie, toute, et se
sent alors dans le vœu de sa destinée naturelle, profonde. Celle de
l’homme est peut-être précisément contraire. Elle ne comporte pas par
essence cet idéal: l’amour unique. Pour l’homme, cet idéal est une
création artificielle; il n’y consent que par élévation d’esprit et de
cœur, pour suivre la mère dans ses douleurs.
L’Islam est peuplé de sérails. Cela ne s’accorde point à notre idéal,
mais ne heurte pas les possibilités naturelles. Imaginez un
opéra-bouffe, où, dans un Islam fantaisiste, les femmes prendraient le
rôle des hommes. Et concluez.
Benjamine sentit que sa destinée était fixée.
Les roitelets de cette année savent qu’ils doivent construire un nid et
comment, à quelle hauteur, loin de quels pièges, près de quelle source.
Au cœur des jeunes filles, un roitelet chante en qui se révèle la longue
expérience des siècles d’amour.
--Je n’aurai pas d’autre mari que Jean, se répétait Benjamine, en
reprenant, à travers les allées du parc, une lente promenade qui lui
était délicieuse.
Et elle se répétait:
--Je comprends, maintenant! A présent, je suis sûre de l’aimer. C’est
vrai qu’on voit la personne comme si elle était présente, et qu’on la
voudrait là, toujours. Il est parti! si vite!... mais ce ne peut être
pour longtemps. J’expliquerai à papa que, depuis ce matin, _tout est
changé_, puisque je ne savais pas bien si j’aimais assez. Et maintenant,
je sais.
Le souvenir du baiser de Jean se mêlait aux arômes de fleurs qui
flottaient autour d’elle et elle le respirait dans l’odeur tiède de
cette soirée de printemps.
Juste à la même minute, Montchanin, de retour à Cannes, s’interrogeait
sur ce qu’il allait faire et raisonnait à peu près ainsi:
--Mon garçon, il est évident que tu as fait fausse route. La jeunesse
est inconsidérée, Montchanin, et tu es bien jeune. Certains de tes amis,
qui, à ton âge, ont déjà vécu et sont même déjà blasés, t’ont répété
mille fois que ta relative sagesse était un nid à surprises, que le
jeune homme trop sage se prépare des folies dangereuses et que tu
finirais mal. Je commence à le comprendre. J’ai beaucoup travaillé, et,
à cause de cela, ce n’est pas ma jeunesse qui a vécu en moi, c’est un
bureaucrate. Les plaisirs réguliers ne nous arment pas contre
l’inattendu, ne nous enseignent pas l’art des fréquentes intrigues, ne
nous documentent pas sur le fond de la vie. Je suis un diplomate de
bibliothèque! Cela n’est pas pardonnable à mon âge, je ne sais rien des
femmes. Finissons-en.--Je vais chercher aventure, et demander à de
belles capricieuses l’oubli de mon rêve dangereux. C’est dit... Et en
concluant ainsi, je suis encore sage, mais plus finement. En effet,
Benjamine Guirand n’est pas pour moi. Je l’aime, c’est clair, de toutes
les forces de mon âge, qui est impérieux--et voilà ce qui peut me rendre
l’aventure cruelle. Mais pourquoi m’obstinerais-je? Outre que je ne
réussirais pas contre la volonté de Guirand--je passerais pour un
intrigant, capteur de dot. C’est inutile. Admettons que Benjamine
attende sa majorité... c’est encore un peu loin, et il faudra l’épouser
sans dot--ce qui serait une autre folie. Mon imagination s’est montée,
démontons-la... Elle n’a pas eu l’air d’une amoureuse bien exaltée, ma
petite amie: tant mieux. Elle n’aura qu’un peu de mélancolie gentille,
en pensant à moi. Quant à moi, je suis un homme; je réagirai; je ne me
donnerai pas le ridicule de montrer un désespoir inutile. Je jure donc
qu’à la première femme de ma connaissance qui se hasardera à me sourire,
je demanderai l’oubli de cette minute de tout à l’heure.
Ainsi se parlait Montchanin, au fond triste un peu,--mais les jeunes
hommes modernes savent qu’aujourd’hui on réduit un amour comme une
luxation. Il se faisait, non sans courage, le chirurgien de soi-même.
Et il monologuait, tout en se promenant à pied sur la plage de Cannes,
où sa voiture l’avait ramené.
La grande courbe de la plage, bordée d’hôtels et de jardins,
s’arrondissait devant lui. Il la suivait sous les palmiers, et regardait
de temps en temps, à droite, la mer d’un gris lilas, doux comme les tons
changeants des gorges des tourterelles. Là-bas, l’île de
Sainte-Marguerite émergeait avec ses rocs, sa forteresse et ses
verdures, hors de l’eau tranquille et nuancée. La lumière se baignait
dans l’eau profonde comme une déesse dont le corps onduleux jouerait à
montrer et à cacher tour à tour ses lignes fuyantes, sans cesse
entrevues, sans cesse perdues, sous les transparences des vagues.
Montchanin se disait que les fables voluptueuses de l’antiquité étaient
bien belles. L’éternelle Aphrodite sortait des eaux, là, sous ses yeux,
nue et attirante... Elle appelait sa jeunesse. Le jeune homme rêvait
d’un départ chimérique pour une île enchantée. N’était-elle pas là,
l’île d’amour, la Cythère du peintre?...
Son regard, ramené vers le rivage, tomba sur la longue estacade de bois
et de fer que le romancier Guy de Maupassant fit construire pour son
usage et qui porte son nom.
Au bout de cette estacade qui semblait un pont de rêve, lancé vers le
vide--un yacht--amarré au pilotis, se balançait. C’était _Le Cygne_, le
yacht de la baronne de Triancey.
La petite baronne parut sur le pont. Il la reconnut et se dit: «Tiens!»
Un matelot, en jolie tenue de flanelle blanche, grimpa l’échelle
agilement et rejoignit Montchanin. Par le pont du rêve, une aventure
venait à lui. Il s’en douta, se rappelant les amabilités de la jolie
baronne.
Le matelot, arrivé à terre, accosta Montchanin demeuré immobile.
--Tiens! c’est vous, Cyprien!
--Oui, monsieur, dit le valet de chambre qu’on déguisait en marin à bord
du yacht. Oui, monsieur, c’est bien moi. Madame la baronne demande à M.
Montchanin à quelle heure il veut dîner, à bord, ce soir. Si monsieur
veut embarquer tout de suite, on dînera au large, par ce beau temps.
--Je vais répondre moi-même à l’invitation, dit Montchanin.
Il s’engageait sur la passerelle quand une voix l’appela:
--Jean!
C’était Guirand, là-bas, sur le quai.
Guirand venait de rendre visite à la baronne. Pourquoi? pour lui parler
de Montchanin qu’elle avait, non sans dépit, remarqué pour son
indifférence auprès d’elle.
--A son âge! disait-elle, quelle honte! il ne sait pas chanter la
_Romance à Madame_!
Guirand s’étant retourné pour jeter un dernier coup d’œil sur le yacht
de la baronne, avait aperçu Montchanin; il retourna sur ses pas et dit à
Cyprien:
--Priez votre maîtresse de m’excuser si je retiens M. Montchanin deux
minutes encore.
Le valet de chambre retourna à bord aussitôt.
Montchanin regardait Guirand d’un air un peu embarrassé.
--Ah! vous êtes ici! lui dit Guirand, et sans être venu nous voir?
Il examinait Jean d’un œil qui exigeait la sincérité.
--Pardonnez-moi, dit Jean ému, j’arrive de la villa des Myrtes.
Guirand le regarda jusqu’au fond des yeux.
--Ma femme vient de rentrer. L’avez-vous rencontrée?
--Non, dit Jean.
--Et... avez-vous vu ma fille?
Jean pâlit.
--Oui, dit-il.
--Vous a-t-elle communiqué l’expression de ma volonté? dit Guirand
sèchement.
--Oui, monsieur.
--Et qu’en pensez-vous? demanda Guirand, d’un air rude.
--Monsieur, dit Jean avec une franchise habile, vous pouvez être
tranquille. Si j’ai pu rêver un moment, comme un enfant, je me suis
éveillé de mon rêve. Je ne suis ni un poète ni un fou. Je comprends que
la vie est un problème et non un poème. Je n’aurai pas la sottise
d’opposer mon espérance d’adolescent à vos projets de père et d’homme
politique. De plus je vous suis très reconnaissant des grandes bontés
que vous avez toujours eues pour moi... Soyez tranquille, si pénible que
cela puisse me paraître, on ne me verra plus dans votre maison.
Guirand lui tendit la main.
--Honnête garçon! dit-il.
Il ajouta:
--J’aime votre caractère et vos idées, mais j’ai des projets arrêtés.
Amine vous les a expliqués peut-être. Maintenant, n’exagérons rien. Vous
n’étiez pas un fiancé; il n’y a donc pas de rupture entre nous. Ne plus
nous voir serait un peu sévère. Deux ans d’absence arrangent bien des
choses... Je vais, mon cher, pour votre repos et le nôtre, vous faire
envoyer par le ministre dans un bon poste. Mais donnant
donnant,--j’achète votre renoncement... au rêve. Payez loyalement. A
quelque chose malheur est bon: je vous ferai gagner trois ans de
carrière. Adieu. Je vous reverrai ces jours-ci, à Paris... En attendant,
bonne traversée.
Il cligna de l’œil:
--Mes compliments à la petite baronne. J’ai vu tout à l’heure, à la
gare, son débauché de mari qui repartait pour Monaco... Allez rêver aux
étoiles, mon ami... et prendre de l’assurance. Il faut ça à un futur
diplomate. Adieu donc et comptez sur moi, car je peux compter sur vous,
n’est-ce pas?
--Aveuglément, monsieur.
Jean regarda s’éloigner M. Guirand.
--Ma fortune est assurée, se dit-il. Se faire un ennemi de cet homme-là,
ce serait de la folie!
Il s’engagea sur la passerelle.
IX
CE QUE S’ÉTAIENT DIT LES DEUX AUGURES
Ce que Guirand était venu dire à la baronne Lina de Triancey, le petit
Montchanin était à mille lieues de le supposer.
Guirand était en affaires avec Lina. Plusieurs fois la baronne, une
assidue de Monte-Carlo, lui avait, après de grandes pertes au trente et
quarante, emprunté des sommes considérables--qu’elle lui rapportait
assez exactement, pour les lui redemander peu de temps après avec la
même exactitude. En échange de pareils services et de plusieurs autres,
elle lui en avait rendu à son tour quelques-uns, non des moindres: dans
un département du centre de la France, où les Triancey étaient puissants
et où Guirand possédait quelque terre, Lina avait été pour lui un
précieux courtier d’élections.
Guirand était donc venu à bord du _Cygne_ afin d’avoir avec la baronne
une conversation d’affaires. Il ne s’en tira pas sans précautions
oratoires. Quand ils furent assis sur le pont du petit yacht, sous la
tente, Guirand regarda un moment la baronne d’un air énigmatique...
--Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-elle... vous m’impatientez... Vous
savez bien que je n’aime pas languir.
--Je sais. On vous appelle madame Tout-de-suite.
Avec des mines coquettes, elle s’installa pour écouter:
--Je suis tout oreilles...
--Ça vous va très bien, fit Guirand en l’examinant d’un air connaisseur!
Mais d’abord, n’avez-vous rien à me demander aujourd’hui? Vous savez
que, moi, je n’ai rien à refuser au plus délicieux de mes agents
électoraux.
Elle se renversa dans son fauteuil à bascule:
--C’est pourtant vrai, dit-elle; sans moi, sans mes fermiers de
Triancey, du diable si vous étiez renommé... Et alors, plus de
ministère!... Enfoncé, le ministère!... Voilà de quoi on dépend dans
votre métier!
Guirand fit la grimace:
--Vous n’avez pas répondu à ma question, dit-il. Avez-vous besoin de moi
en ce moment?
Elle le regarda avec un joli mépris de courtisane qui s’y connaît en
hommes:
--Est-ce qu’on répond à des questions pareilles? Si vous m’offrez des
services, c’est que vous avez besoin des miens... Dites-moi d’abord ce
que vous voulez.
Guirand réfléchit un instant.
Ce vaillant homme était embarrassé, ou faisait semblant de l’être.
Enfin, il parut prendre un parti et dit résolument:
--Combien avez-vous perdu à Monte-Carlo, hier?
Elle sourit:
--Dix mille francs que j’ai empruntés devant le tapis au petit
Courejeol, vous savez?...
La riposte avait l’allure d’une attaque. Elle ajouta vivement:
--Vous en conviendrez, mon cher Guirand, tout ce que vous m’avez prêté,
je vous l’ai toujours fidèlement rendu!
Guirand se rappela qu’il était gentilhomme ou bien près de le devenir.
Il s’inclina, élégant:
--Vous avez eu tort, chère baronne, je l’aurais toujours oublié.
Lina battit des pieds comme une linotte bat des ailes. Les façons de
Guirand l’exaspéraient. Elle s’écria:
--Oh! mais, enfin! voulez-vous me dire pourquoi vous êtes venu
aujourd’hui?
--Là! là! fit-il, j’y arrive... mais d’abord... êtes-vous bien sûre
d’être aussi spirituelle que vous le paraissez?
Elle répliqua, presque fâchée:
--C’est donc bien bête, ce que vous avez à me dire?
Guirand sentait très bien qu’il pouvait tout dire à la baronne sans
l’étonner, mais il s’amusait de l’impatience de son amie; et puis, quand
il demandait un service, son habitude était de faire attendre et par
conséquent redouter la demande qu’il allait faire. Plus il la laissait
craindre excessive, plus, lorsqu’il la formulait, on la trouvait toute
simple et facile à accorder.
Il prit un air bonhomme:
--Mon Dieu!... je croyais tout à l’heure que je vous le dirais tout de
go... je n’ose pas.
Elle ouvrit des yeux de malice qui jouaient à ravir l’étonnement, et du
ton d’un amiral prêt à se mesurer avec un péril tel qu’il n’en avait
jamais prévu:
--Corbleu! fit-elle.
Au fond, ils se moquaient l’un de l’autre.
--Vous m’intimidez, baronne!
--Guirand timide! non! ça, c’est plutôt imprévu!... Vous savez bien que
je suis bon garçon... Et puis, les impertinences, ça m’amuse... Avec le
mari que j’ai, il m’a bien fallu tout comprendre!... allez donc,
allez!... je pourrai toujours refuser... pas?
Guirand s’inclina:
--Vous me prouvez que vous êtes très spirituelle,--mais j’ai besoin
aussi que vous soyez très bonne.
Il la regarda d’un œil équivoque. Elle crut à une déclaration galante...
--Ça, dit-elle, c’est effrayant!...
Puis l’ayant regardé dans les yeux:
--Ah! mon Dieu! s’écriait-elle, comme prise d’un effroi de nymphe devant
le satyre qui ne lui plaira que lorsqu’elle sera forcée de le subir.
--Non, dit Guirand, d’un air contrit... non... ça ne vous ferait aucun
plaisir.
--Vous êtes impatientant! Les charades, ça m’ennuie. Je m’en vais,--ou
allez-vous-en!
Elle fit mine de se lever.
--Vous m’écouterez jusqu’au bout, car vous êtes une curieuse. Ça, j’en
suis sûr.
--C’est vrai, dit-elle. Je bous, moi, maintenant!... Mon petit Guirand,
parlez donc. Je vous promets de ne pas me fâcher, là!
Ils continuaient à se donner la comédie l’un à l’autre:
--Si vous exigez! fit-il. Mais n’allez pas oublier que vous avez exigé!
--Vous êtes stupide à la fin!... quoi que vous disiez, ça m’amusera.
Guirand se décida:
--Eh bien, vous n’ignorez pas qu’on a vu des mères--attentives et
indulgentes--prier une de leurs bonnes amies, jeune et jolie...
Elle l’interrompit:
--J’en connais une qui s’y est prise comme ça... Pour empêcher son fils
de faire une grosse bêtise avec sa femme de chambre--elle l’a confié à
une femme du monde.
Guirand prononça:
--Vous y êtes.
Lina de Triancey eut, tout de même, un moment de stupeur:
--Ah! fit-elle...
Puis, revenant un peu à elle:
--Eh bien, non! c’est trop drôle!... c’est vous la «mère attentive et
indulgente?» Je ne vous connais pas de fils!
Guirand brûla ses vaisseaux:
--J’ai cru voir, ma chère Lina, que vous ne détestez pas trop le petit
Montchanin.
L’amoureuse linotte sentit que la tête lui tournait. Elle oublia Guirand
et s’écria étourdiment:
--Montchanin! il a l’air d’un tzigane: je l’adore!... Il n’a jamais
voulu le comprendre!...
Elle réfléchit, autant qu’elle le pouvait faire:
--C’est lui?...
Il y eut un joli silence. Elle souriait:
--Ah! j’y suis! dit-elle enfin... et regardant Guirand avec finesse:
--Benjamine, n’est-ce pas?... Et il vous faut... un dissolvant?
Elle avait compris tout à fait. Elle se mit à rire:
--Vous voyez bien que je ne me fâche pas. Vous en avez de la chance,
vous, d’avoir une amie comme moi!
Guirand crut devoir s’excuser. Entre gens du monde, la forme est tout:
--Vous n’êtes pas fâchée, baronne? non! tout de bon?
Très naturelle, très sincère, et, par là, vraiment charmante et digne de
tous les pardons, elle répliqua:
--Moi? vous avez eu le bon goût de me parler d’un garçon pour qui j’ai
un caprice, un véritable caprice!...
Guirand conclut, pratique:
--Vous n’oublierez jamais que vous me le devez, hein?
Cette fois elle se leva. L’impertinence de sa race authentique apparut
et, toisant Guirand avec un mépris véritable:
--Non, vrai! il est étourdissant!... vous êtes sublime, mon cher!...
Puis, redevenant gamine:
--Il y a longtemps que je désirais en voir un, de près, dans l’intimité!
--Un... quoi? dit-il bêtement.
Elle s’inclina, ironique:
--Un homme d’État, dit-elle avec gravité.
Guirand eut sa revanche:
--Ma chère, prononça-t-il sèchement, le monde appartient aux
expérimentés, c’est-à-dire aux corrompus.
Mais elle avait de l’esprit:
--Vous dites ça pour me faire plaisir, flatteur!... Adieu!... à bientôt.
--Un dernier mot, dit Guirand. Le petit Courejeol est-il encore à
Monte-Carlo?
--Oui.
--Il recevra demain, par mes soins, un chèque de votre part; et comme,
dès lors, votre dette ne sera plus une dette de jeu, elle cessera d’être
criarde... elle sera même muette... n’ayez pas d’autre créancier que
moi, je vous en prie.
Elle lui tendit la main. Il la baisa d’un air très noble.
--Vous êtes un ange, merci, Guirand.
--Quand partez-vous pour Paris? demanda-t-il encore, près de la quitter.
--C’est juste... demain, si vous voulez.
--Votre mari ne s’étonnera pas? Ça lui sera égal que vous le quittiez si
brusquement?
--Ce qu’il s’en fiche, quand il ponte!
--Cependant... insista Guirand.
--Que vous êtes bête! dit-elle en manière de conclusion.
Ils se séparèrent.
--Allons; allons! se disait Guirand, j’aurai fait le bonheur de ma
fille... et je serai ministre.
Une minute plus tard, les dieux favorables l’avaient mis en présence de
Montchanin.
Et Guirand songeait: «Véritablement, j’ai une étoile!»
X
UN HOMME AVERTI PAR UNE PETITE BARONNE EN VAUT DEUX
Quand la consolation à une vive peine éprouvée par un jeune homme de
vingt-quatre ans, lui apparaît sous la forme d’une gentille personne, ni
grande ni petite, ni maigre ni grasse, souriante avec des yeux
pétillants de malice et de gaîté, pas méchante, très provocante,
babillarde et amusante, vêtue d’une jupe un peu courte qui laisse voir
un pied très spirituel, une cheville fine sous un bas fantaisiste,
soyeux et rayé en travers de bleu-de-ciel et de blanc; quand la veste de
flanelle, blanche comme la jupe, d’une coupe parfaite, porte sur les
manches et sur le collet des étoiles d’amiral et laisse voir une
poitrine palpitante pressée dans un maillot de soie assorti aux bas,
échancré savamment, d’où émerge un cou d’une rondeur délicate et d’un
mouvement gracieux à rendre jalouses les colombes; quand l’aimable tête
aux lèvres humides, au petit nez insolent, qui surmonte ce cou svelte,
vous sourit à belles dents pures,--alors le jeune homme triste serait
bien fort s’il ne regardait pas avec bienveillance une consolation si
engageante.
La petite baronne souleva avec espièglerie sa casquette blanche, cerclée
d’une lourde broderie d’or qui représentait des cygnes enlacés l’un à
l’autre par leurs longs cols souples,--allusion significative au nom du
yacht qu’elle commandait, et elle dit:
--Soyez le bienvenu à mon bord, monsieur Jean: il y a longtemps que je
vous attendais. Tout arrive... tout arrive. Le ciel est beau, la mer est
belle, nous allons, si vous y consentez, appareiller immédiatement, pour
jouir au large des derniers rayons du soleil.
Elle se tourna vers le capitaine qui s’approchait, la casquette à la
main, de blanc vêtu comme son amiral féminin.
--Appareillez, et vivement! on dînera au large.
Cinq minutes après, le yacht, qui était sous pression, filait vers la
pleine mer.
Montchanin regardait tout d’un air stupide, il croyait rêver.
Il s’était assis avec la petite baronne sur le pont, sous la tente, près
de la table blanche, où étincelaient les cristaux et l’argenterie, où
des roses, semées à foison çà et là, mêlaient leur senteur émouvante au
fort parfum de l’air marin.
--Et surtout, dit en riant la baronne à Montchanin toujours muet, ne
parlez pas! Les paroles qu’on prononce dérangent l’admiration... Quel
spectacle, hein! moi, j’y suis habituée... regardez!
Accoudés à l’arrière,--sur la balustrade du couronnement, ils
regardaient la côte s’éloigner, s’apaiser dans les détails, s’exalter
dans l’ensemble.
Elle avait, la petite baronne, une façon toute sensuelle d’admirer la
nature.
--Ne dirait-on pas, fit-elle, qu’elle s’éloigne par coquetterie, la
terre de France, pour se faire voir toute et dans toute sa beauté?
Elle ajouta:
--Ce Midi est un pays d’amour, et qu’on ne peut comprendre si l’on
n’aime pas. A quoi bon toute cette enivrante beauté, si on la regarde
seul; est-ce vrai?
Il se taisait, abasourdi, ne sachant plus où fixer ses regards qui
allaient du gentil amiral à l’horizon, tour à tour.
--C’est beau! dit-il enfin, et ne trouva pas autre chose.
Cannes, la vieille ville, se hissait sur la colline pour mieux voir au
loin. La ville nouvelle, nonchalante et énervée, s’étalait
paresseusement sur la plage, derrière ses palmiers, et semblait une
coquette qui regarde à travers les branches de son éventail.
Dans l’est de sa plage luxueuse, des caps verdoyants s’avançaient comme
pour protéger la cité des oisifs.
A l’ouest de la ville ancienne, une autre plage d’un blanc étincelant
s’étalait comme un lit de volupté, sur lequel le flot bleu, plein de
tritons et de nymphes cachés par les écumes légères, venait se rouler et
s’étendre.
Au fond, l’Estérel se dressait pour abriter cet Éden contre le reste du
monde.
Et les mille villas et les palais, aux fenêtres incendiées, pleines des
dernières flammes du jour qu’exaspérait l’approche de la nuit,
aspiraient l’air salubre du large, répondaient à l’adieu de la lumière,
et appelaient en un rêve le retour d’un soleil qui ne se coucherait
jamais.
Le _Cygne_, bien nommé, glissait, l’aile fermée, l’hélice ou les pattes
actives, sur cette mer pareille à un lac enchanté.
L’eau gardait encore ces tons indéfinissables où le lilas domine; elle
se gonflait mollement, sans cassures, de mille gonflements doux comme
ceux des gorges de ramiers dont elle avait les couleurs;--puis, à mesure
que le soleil tombait, elle devenait rouilleuse, or en fusion, non pas
jaune ni rouge, mais feuille-morte. Du métal liquide, elle avait les
lourdeurs... Cependant, autour des flancs du yacht, elle se brisait en
petites vaguelettes grimpantes, bleuâtres et vertes, couleuvres dressées
qui dardaient, avec des baves d’écume, vers les passagers, des langues
de flamme aussitôt retombées.
Ils avaient dépassé l’île de Sainte-Marguerite.