A Paris, l’avant-veille, Jean Montchanin avait pris brusquement une

grande résolution. Il avait demandé et obtenu un congé de quelques jours

afin de revoir Benjamine, de l’interroger sur ses sentiments--et, selon

sa réponse, il se promettait de la demander à son père.

A l’arrivée subite de Jean, Amine se demanda si ce n’était pas là cette

surprise que sa mère était allée chercher à Cannes. Et confusément elle

en conclut que sa mère et peut-être son père avaient imaginé de parler

de Courcieux afin d’apprendre si elle aimait assez sérieusement

Montchanin. Tout ce qui peut servir l’amour «se pense» dans les cœurs

qui sont près d’aimer. Il y a en eux comme une production machinale,

constante, de toutes les pensées favorables à leur désir, et le moins

ingénieux trouve alors des combinaisons d’idées à déconcerter M. Scribe.

Benjamine rêvait devant la mer bleue toute remuée de brises chaudes. Le

soleil avait été brûlant dans la journée. Il était environ quatre

heures. On était en mai.

--Jean!

--Amine!

--C’est toi!... quel bonheur!

Jean avait vingt-quatre ans à peine. Il était beau, avec des yeux très

grands, très sombres, une barbe vierge, courte et soyeuse. Il avait les

lèvres même de la jeunesse, un beau sang. Les cheveux coupés ras, drus

et plantés droit sur le front, carré, un peu bas, étaient noirs.

Jean Montchanin avait l’air d’un brave garçon. C’est tout ce qu’on

pouvait dire. Un père honnête homme et prudent, qui aurait eu à étudier

Montchanin avant de lui donner sa fille, aurait pu faire à son sujet

deux observations. La première: ayant eu à travailler pour préparer sa

carrière, le jeune homme, éloigné de tous les champs d’action, n’avait

pas eu encore l’occasion d’affirmer nettement un caractère. La seconde,

d’ordre physique: il y avait une manière de contradiction entre son

regard sombre et neutre, plutôt grave, et la fixité de son sourire un

peu moqueur, esquissé et perdu dans le coin de sa lèvre, sous l’ombre de

la moustache. Pour une femme, cela pouvait avoir le charme viril d’une

provocation involontaire, d’une raillerie dont on aura raison. Pour une

jeune fille, ce n’était que la gaîté toujours toute prête dans un visage

sérieux.

Jean Montchanin semblait bon, il semblait honnête, il pouvait le rester

ou le devenir; il était intelligent et travailleur, il le resterait

certainement.

Travailleur et intelligent, il l’était à l’excès. Privé, tout enfant, de

sa mère, puis de son père, mort au service de l’État, il avait été élevé

comme boursier dans un lycée national.

Guirand, qui avait des vues à longue portée, et qui n’entendait pas que

Montchanin épousât sa fille, avait compté faire de lui un jour une

créature à son service. Il surveilla son instruction, le reçut aux

Myrtes, pendant les vacances, tous les ans, et lui donna, au hasard des

conversations, les premiers principes de la morale moderne:

--Occupe-toi surtout de toi, car nul autre ne s’occupera aussi bien

que toi de tes intérêts individuels.

--Sois une énergie brutale ou tu seras supprimé. Supprime plutôt les

autres, et sans pitié.

--Ne t’efface jamais par politesse pour laisser passer un inconnu

devant toi, sous prétexte qu’il est plus âgé ou moins heureux. Ce

serait là de l’élégance démodée et dangereuse.

--Quand j’ai donné trois francs cinquante à mon libraire pour acheter

un volume de M. Victor Hugo ou de M. Alfred de Vigny, je ne dois plus

rien ni au poète ni à la poésie.

--Tout le monde joue des coudes et bouscule les voisins pour avancer.

Fais comme tout le monde.

--Pour jouir des biens de la terre, ce qui est notre désir à tous, il

faut commencer par devenir fort, c’est-à-dire par travailler, quand on

n’a rien.

--Il vaut mieux tuer le diable ou même l’ange, que d’être tué par eux.

--Travaille, tu seras un affranchi et tu installeras ton confortable

sur l’imbécillité et sur la paresse des autres.

--Ne te fais jamais qu’un ennemi à la fois.

--Les moulins à vent sont très dangereux. Mine les institutions; ne

les attaque pas.

--La patrie est une association d’égoïsmes unis et ligués en vue de la

défense de chacun d’eux. Tu ne me défends que pour être défendu par

moi. Ne me parle donc pas de générosité, etc.

La plupart de ces principes, que beaucoup de familles modernes

inculquent à leurs fils, ne conseillent rien qui soit positivement le

mal, mais le bien n’y apparaît que vu, en quelque sorte, à l’envers.

L’envers d’une étoffe n’en est pas nécessairement le contraire. C’est

ici de la morale mêlée de critique. Jamais d’appel au cœur. Cela n’émeut

et n’entraîne personne. On ne fera même pas un homme poli avec de tels

préceptes; mais il n’est pas nécessairement impossible qu’on soit, en

les pratiquant, un honnête homme, au sens commercial du mot. Toute

émotion, tout amour en sont absents, et le dévouement n’en peut sortir

que ridiculisé d’avance. C’est la morale de la raison glacée, de la

méfiance, de la lutte pour la prééminence; la morale expérimentale,

disait Guirand, mais il n’est pas interdit à celui qui la reçoit de n’y

voir qu’un simple avertissement de l’expérience, et de pratiquer une

sagesse plus enthousiaste et plus haute.

L’idéal, ou, si l’on veut, la sympathie humaine, divinatrice d’idéal,

étant retirés de la morale, elle apparaît comme une jolie femme

photographiée au moyen des rayons X. Ce qui fut la forme, le charme

féminin, ce qui inspirait le divin, le mystérieux amour, n’est plus

qu’un fantôme flottant et comme fondu autour d’un squelette parfaitement

visible. Cela déconcerte un peu les amis de l’éternelle Beauté.

Heureusement, Jean Montchanin avait entendu parfois un autre langage, ne

fût-ce que dans ses conversations avec Amine et Mlle Lireux--mais on ne

pouvait trop savoir comment il jugerait plus tard les droits de la grâce

et de l’émotion, du cœur et de la pitié, les droits imprescriptibles de

l’Idéal. Il travaillait, c’est tout ce qu’on pouvait dire.

Oh! il travaillait avec acharnement, avec assiduité, avec sagesse! il

voulait arriver. Il avait compris que la protection de Guirand pouvait

le mener loin et haut, mais à condition qu’il travaillât,--et il bûchait

ferme.

Aucune passion ne s’était éveillée en lui. Il y avait mis bon ordre. Les

passions précoces gênent l’ambition. Il était incapable d’une folie

quelconque. Guirand l’estimait fort. Cette estime de Guirand pour Jean

Montchanin avait de tout temps frappé Amine et l’avait encouragée à

aimer son petit ami d’enfance.

Lorsque Jean eut atteint sa seizième année et quitté le lycée pour sa

vie d’étudiant, il fit son droit et suivit les cours de l’École des

Sciences politiques. Il donnait alors des leçons, non pour vivre, car

son père lui avait laissé quelques rentes, mais pour dorer sa médiocrité

et se permettre quelques élégances.

--C’est un mâle! disait Guirand. Nous en ferons quelque chose.

Vers cette époque, Jean connut les premières rêveries amoureuses de son

âge.

Age critique, dont on n’a pas assez pitié. La nature veut que le jeune

homme sente ses forces et qu’il les emploie. Il appelle l’amour. La

société ne lui répond qu’en lui offrant des compromis dangereux. Elle

lui interdit de se marier, car il n’a pas de position. Et quelque autre

parti qu’il prenne, elle le lui reproche. Elle ne lui laisse de

ressources que les contacts vils ou les arrangements criminels.

Lorsque le raisonnable Jean se sentit devenir rêveur, tout naturellement

sa pensée se porta vers sa petite amie Benjamine.

Ce diable de Guirand, qui croyait penser à tout, n’avait pas songé à ce

péril. En réalité, le petit Montchanin lui semblait sans conséquence au

point de vue amoureux. La position subordonnée de Jean était pour

Guirand une raison si primordiale de ne pas penser à lui pour sa fille,

que Jean, croyait-il, ne pouvait pas, de son côté, songer à Benjamine,

non, en vérité, pas une seconde! Les plus grands politiques ont leur

jour d’erreur. Les plus grands tacticiens peuvent engager fort mal une

bataille.

Et Guirand put continuer à dormir tranquille, car l’avisé jeune homme,

qui ne voulait pas être dérangé dans ses études, et qui prétendait rêver

à Benjamine sans être troublé par son rêve, et sans faire de bêtises,

trouva au problème une solution. La solution était une petite ouvrière

modiste dont il payait le pauvre loyer. Montchanin avait deux cœurs.

L’un de ses deux cœurs errait poétiquement sous les mimosas de la villa

des Myrtes; l’autre montait de temps en temps cinq étages, derrière les

jupes crottées d’un trottin. _Piccola combinazione._

La petite combinaison était ignorée. Qui la blâmera? Elle était de bonne

prudence.--Montchanin croyait que toutes les forces peuvent et doivent

être dirigées. La grande affaire est de les diriger dans le sens de leur

plus grande utilité.

Et c’est ce que faisait le brave jeune homme. Il espérait beaucoup de

bonheur dans un avenir assez prochain, et, pour y atteindre, il

défendait son travail dans le présent. Comme son travail, ses plaisirs

étaient réglés. Son rêve était tenu en bride. N’était-ce point la

sagesse même? qui donc pourrait y contredire?

Tout cela était calcul, mais non pas inavouable, et Montchanin, à

vingt-quatre ans, était prêt à devenir le plus parfait honnête homme du

monde.

Son goût pour Benjamine était sincère. Il eût été surprenant que ce

jeune homme n’aimât pas la seule jeune fille dont il pût respirer le

parfum, frôler la robe, toucher la main et baiser la joue. Il pensait

volontiers que, s’il l’épousait jamais, il conquerrait du coup, grâce au

beau-père, l’influence et l’argent; mais il faut dire, à son éloge, que,

se croyant sûr, avec sa belle suffisance naïve et jeune, de les

conquérir par lui-même, il ne considérait son espérance de riche mariage

que comme un accroissement de fortune.

Avec tout cela, c’était encore un inexpérimenté, ignorant les intrigues

des amours mondaines, et capable peut-être d’entraînement, malgré ses

prétentions, outrecuidantes mais cachées, à demeurer maître de soi.

Sur le terrain de la galanterie, il avait résisté à plus d’une occasion

offerte. Il en attribuait le mérite à sa force morale, à son respect

pour sa fiancée platonique. En réalité, il s’était dit qu’une aventure,

si elle venait à être connue, pourrait lui aliéner les Guirand; et

derrière cette raison politique, il s’était ingénument déguisé à

lui-même une timidité réelle. Le péril des intrigues lui faisait peur,

oui certes, mais surtout les «femmes du monde» le paralysaient encore.

Elles s’étaient présentées à lui, chez Amine même, les occasions,--car

il y avait eu plus d’une fois grande kermesse à la villa des Myrtes. On

errait le soir sous les bosquets. On allait en barque sur la pièce d’eau

et sur la mer...

Une des occasions que le jeune homme avait dédaignées s’appelait la

baronne de Triancey, Lina pour les familiers. C’était une fascinante et

qui aimait les pommes mûres ou très vertes, selon le caprice. Elle

fréquentait beaucoup Monte-Carlo où son mari la retrouvait de temps en

temps. On assurait que le mari et la femme se prêtaient leur yacht

alternativement. Mais bien que, en pleine mer, le classique retour du

mari soit difficile, Jean s’était toujours méfié.

Un adultère! ce mot seul l’effarait. En vérité, il avait des timidités

d’enfant! il s’imaginait que les coups de revolver et les condamnations

en cour d’assises sont les conséquences les plus habituelles de

l’adultère. Son amitié avec les Guirand, si bons pour lui, qu’en

adviendrait-il, en cas de scandale? Il se ferait mettre à la porte de

cette maison protectrice où l’attendait le doux sourire de sa petite

amie! Il ne voulait pas cela.

Jean, toujours bien accueilli par Guirand, le croyait très bon; il ne

s’était jamais dit que le député expérimental ne le protégeait qu’avec

l’arrière-pensée de l’employer à son profit, à l’heure des grands

triomphes, comme une créature bien à lui.

Or, le nommé Éros est un dieu puissant qui se joue du cœur des hommes et

qui défie les sages.

Un matin, à Paris, Jean s’était réveillé amoureux d’Amine un peu plus

que de raison. Il avait, depuis quelques mois, achevé ses études

spéciales. Il venait de publier dans une grande revue un travail curieux

et considérable sur _Lamartine et les Affaires étrangères_. Cette

publication lui avait attiré les plus grands éloges du monde littéraire

et du monde diplomatique. Un éditeur lui avait fait des offres

honorables aussitôt acceptées. Montchanin se sentait lancé. Sa position

au ministère était déjà importante. Elle s’accrut. Le ministère lui

offrit spontanément un joli avancement, imprévu même de Guirand. Le

jeune homme ne douta plus de rien. Il ne lui vint pas à l’esprit que sa

fortune intellectuelle, à peine naissante, ne correspondait pas à la

formidable situation de Guirand. Le vertige des grandeurs lui troubla

l’esprit: il pensa à Benjamine avec une émotion toute nouvelle. Il dit

adieu à son humble petit passé, et, ce compte réglé, il alla se promener

au Bois, où il donna bien plus d’attention au luxe des attelages qu’au

charme des ombrages et des pelouses. Il se dit qu’un jour il passerait,

avec Benjamine, dans ces allées de la noble promenade, tous deux assis

sur les soyeux coussins d’une victoria aux chevaux luisants et

sonores,--parmi les ébrouements, les piaffements et les tintements de

gourmettes. Sa jeunesse très sincère évoqua, toute la nuit et les jours

suivants, l’image de sa petite amie lointaine. Il n’y tint plus. Il

partit pour Cannes.

VII

IL FAUT SE MÉFIER DES BAISERS D’ADIEU

Jean s’assit près d’Amine sans l’embrasser, ce qui étonna la jeune

fille. L’honnête garçon l’eût embrassée, comme à l’ordinaire, en

présence des parents, mais ses préoccupations nouvelles ne lui

permettaient plus cette familiarité en leur absence.

--Assieds-toi là, dit-elle.

--Vous êtes triste, Amine?

--Tu ne me tutoies plus?

--Non.

--Pourquoi?

Très simplement, nettement, droitement, il dit, sans préparation aucune:

--Parce que je vous aime.

--Ah! mon Dieu! fit-elle avec un effroi gentil et comique.

Elle reprit:

--On prépare un peu les gens, voyons!

--Cela vous étonne donc bien? demanda Jean.

Elle s’était ressaisie:

--Oh! pas du tout! répliqua-t-elle en riant... Et vous venez de Paris

pour me dire ça?... C’est donc tout nouveau? Comment cela vous a-t-il

pris? comment vous en êtes-vous aperçu? A quoi ça se reconnaît-il? Si

vous saviez, Jean, comme vous m’obligeriez en m’apprenant à débrouiller

toutes ces idées! Car enfin, il s’agit de ne pas se tromper.

Et elle ajouta gravement:

--Quand on aime, c’est pour toute la vie. Je ne comprends même pas qu’on

se marie deux fois. Là-dessus du moins j’ai beaucoup réfléchi et je suis

très forte! La dignité de l’amour, mon cher Jean, c’est la fidélité à un

être unique. Oh! une fidélité involontaire, car je sens bien qu’une fois

(elle hésita)... une fois amoureuse, je tiendrai comme un lierre.

--Fort bien, mais... dit Jean en riant aussi à belles dents blanches,

est-ce Mlle Berthe qui vous a instruite sur les questions de sentiment?

--Mlle Berthe m’a en effet parlé quelquefois de l’amour, à propos de

Chimène ou de Paul et Virginie; elle en parle comme une sainte, qui

aurait beaucoup aimé. Elle doit avoir eu de grands chagrins d’amour.

--Ainsi vous êtes très forte?...

--Sur la question de fidélité, oui, dit Amine; mais sur ce qui fait

qu’on choisit de préférence à tout autre l’être qu’on aime; sur ce qu’on

éprouve quand on aime; sur la manière de distinguer l’amour d’une autre

affection également profonde, sur tout cela, ma foi, je m’embrouille un

peu... aidez-moi, Jean.

Ils riaient ensemble, comme des fous, de ce beau rire qui est

l’expansion même de la jeunesse.

Amine reprit, toujours riant:

--Alors, comme ça, on s’éveille un matin en songeant à une personne que,

la veille encore, on n’aimait pas d’amour, et tout à coup ça vous

prend... crac!... ça y est!... C’est donc comme une rage de dents, un

mal de tête, quoi? que sent-on qui vous fait dire: «A partir de ce

matin, j’aime Amine d’amour?» J’ai absolument besoin de savoir, et même

ça presse... J’ai un peu honte d’être si bête, mon pauvre Jean.

--Ma foi! dit-il, rassurez-vous, ma chère Amine, vous n’êtes pas bête

pour ne pas savoir définir ce que tout le monde ignore. C’est, comme

vous dites, une révélation subite, en soi, d’un état nouveau du cœur,

d’on ne sait quelle manière nouvelle d’aimer--mais je crois bien que

personne n’a jamais vu ni la couleur ni la forme de l’amour des

amoureux, ni à quoi on le distingue des autres tendresses. Il n’y a

peut-être pas de différence. C’est peut-être une simple affaire de

quantité. C’est... je ne sais pas non plus, moi; c’est le choix

involontaire qu’on fait d’une personne entre toutes. On sent qu’on en

aime d’autres peut-être mais aucune comme celle-là, ni autant.

--Il est certain, dit-elle, que je n’aime aucun autre jeune homme!

Cette idée qu’elle pouvait en aimer un autre, tout en aimant Jean, leur

parut tout à fait folâtre. Et de rire. Cette fois, leur gaîté ne

s’arrêtait plus; ils étaient heureux. Vraiment elle aurait bien pu, au

seul bonheur qu’elle éprouvait à rire avec lui, mesurer sa tendresse.

Mais non. Elle n’y songeait pas. Il y avait, dans sa jeunesse, de

l’enfance encore.

--Tu ne m’as toujours pas répondu, dit-elle. Procédons...

scientifiquement. Procédons par ordre, veux-tu? Quand cela t’a-t-il

pris? hier ou avant-hier?

--Depuis quelques jours ça n’allait pas très bien. J’étais inquiet,

troublé, malheureux de ton éloignement.

--Ah! dit Benjamine, tu me retutoies? c’est bien, poursuivit-elle. Je te

regrette souvent. Je me dis: «Si Jean était ici, on ferait ça ou ceci

ensemble.» Mais je ne suis pas malheureuse, ni même triste, au

contraire... Et puis?... Voyons les autres symptômes?

--Je pensais à toi tout le temps.

--Tout le temps?... répéta-t-elle.

Elle ajouta gaîment:

--Ah! sapristi!... Je n’ai pas ça non plus! Tout le temps! c’est

beaucoup de temps. Et que pensais-tu?

--Oh! fit-il, c’est bien difficile à dire. Je ne pensais pas

grand’chose, mais je te revoyais. Je crois que la grande marque à quoi

on reconnaît l’amour, c’est précisément la force avec laquelle on se

représente la personne aimée. On la voit comme si elle était là, réelle,

et le besoin qu’on a de sa présence effective est douloureux comme un

mal qu’on aurait dans sa chair... Tu verras!...

--Comment, je verrai! dit Benjamine souriante, et quand cela?

--Quand vous aimerez! dit Jean, mélancolique.

--Tiens! tu me revouvoies!... Voyons? tu disais?... Continue.

--Je vous voyais donc sans cesse en imagination, comme si vous aviez été

devant moi, et je vous regrettais cruellement. Et je me mis à vous

considérer, dans mon rêve éveillé, qui était constant. Il me suivait. Et

avec votre fantôme chéri, j’ai repassé par tous les sentiers du

souvenir. J’ai revécu tous les jours de vacances où nous avons joué

ensemble, ici, dans les ronces et dans les fleurs... Nous revenions

quelquefois tout déchirés, d’une exploration trop aventureuse... ou tout

mouillés d’une chute en pleine eau sur la plage.

--Paul et Virginie, quoi!

--C’est cela. C’est même le souvenir de ce livre qui m’a fait songer:

«Pourquoi pas?» Ce n’est pas une raison parce qu’on s’est aimé dès le

berceau pour ne pas s’aimer jusqu’à la tombe.

Benjamine prit la main de Jean:

--Continue, continue, répéta-t-elle gravement.

--Alors, dit Jean, j’ai pensé: il n’y a qu’un remède: je vais partir

pour Cannes.

--Bonne idée!

--D’abord je la verrai, dit Jean.

--Je l’embrasserai, compléta Benjamine.

--Non, au contraire: je ne l’embrasserai plus.

--C’est curieux, dit-elle, comme nous sommes différents et cependant,

malgré tout, je crois bien que je t’aime... allons, je t’écoute.

--Si elle m’aime, pensais-je, si elle me le dit, si elle en est sûre, je

parlerai à M. Guirand. Il est bon. Il me comprendra. Je lui demanderai

un poste à l’étranger, pour commencer. Je travaillerai beaucoup. Cela

fera deux ans loin d’Amine, mais elle a un cœur énergique et fidèle.

Elle m’attendra... J’écris déjà dans des revues importantes. Je me ferai

un nom, j’ai commencé. Je serai un diplomate connu, peut-être célèbre

et, nous serons très heureux.

--Avec beaucoup d’enfants! conclut gaiement Amine.

--Avec beaucoup d’enfants! répéta Jean en lui pressant la main.

Tous deux frémirent un peu. Ils se regardaient. Jean éprouva alors une

envie presque irrésistible d’attirer à lui cette tête si jeune, si

jolie, aux yeux si aimants, aux lèvres pures. Les lèvres humides

luisaient, piquées d’une étincelle de soleil. Il y a des roses,

mouillées par la nuit, qui sollicitent ainsi l’approche du visage. On

veut les respirer: elles le demandent. Ils se regardaient. Leurs yeux,

lentement, se troublaient un peu.

--Voudriez-vous de moi pour mari? demanda Jean Montchanin.

A ce moment seulement, les discours de son père et de sa mère revinrent

à l’esprit d’Amine. Elle y songea brusquement comme à une chose toute

nouvelle, surprenante et cruelle. En pleine joie, ce souvenir lui fit

mal comme une piqûre au cœur. Deux grosses larmes se gonflèrent dans ses

yeux.

--Qu’avez-vous? Qu’y a-t-il, chérie?

Elle lui raconta ce qui s’était passé, le matin, entre elle et son père.

Il écouta d’un air très attentif, très réfléchi. Il regardait fixement

un caillou de l’allée, plus gros que les autres. Il se demandait:

«Pourquoi ce caillou est-il là?... et moi aussi?»

Il ne sentit plus de lien joyeux entre lui et les choses qui

l’entouraient. Le soleil baissait sur la mer. Déclin triste. La mer

était violacée. L’ombre gagnait les choses. Il écoutait.

Quand elle eut tout dit, les rêves de Guirand, les arrangements convenus

entre son père et la marquise de Courcieux, Jean avait déjà pris un

parti, en homme de raison. L’obstacle était large et haut, trop haut,

trop large. On ne se bat pas contre des moulins... Il se leva d’un

mouvement sec, automatique, décidé:

--Il n’y a pas à lutter, dit-il non sans amertume. Je vois ce que je

n’avais pas vu... j’étais fou simplement, ou plutôt j’étais bête. On n’a

pas le droit d’être si naïf! M. Guirand a raison, mille fois raison. Je

n’avais pas mesuré assez votre fortune, vos grandeurs, votre avenir. Ou

plutôt, j’avais eu la présomption absurde de n’y pas voir un obstacle!

Je me disais: «je travaillerai tant! j’accroîtrai, je doublerai tout

cela!» J’étais stupide. Pardonnez-moi... et oubliez-moi, Amine. Il faut

obéir. Le mal n’est pas grave encore, puisque vous avez appris qu’on

voulait vous marier avant même de savoir si vous m’aimiez!

--Mais si! mais si! c’est très grave depuis tout de suite! Je t’aime,

mon pauvre Jean, je t’assure que je t’aime. Je le sens bien... Tiens,

regarde: ma main tremble, je tremble toute. Si je n’ai pas exprimé de

volonté à mes parents, c’est que je me réservais de le faire après avoir

bien réfléchi; j’ai réfléchi à présent. Sois tranquille, je vais leur

parler dès ce soir, et ils comprendront!

--Ne leur dites même pas que je suis venu, répliqua Jean avec beaucoup

de vivacité. Ce sera bien plus simple. Personne ne m’a vu; je repars;

adieu. Obéissez. Mariez-vous, Amine, c’est la sagesse. Il le faut.

_C’est comme ça la vie..._ adieu.

Il s’éloignait. Elle se prit à penser qu’après tout tout le monde

peut-être, avait raison contre elle. «C’est peut-être ça, en effet, la

vie, comme ils disent tous, chaque fois qu’ils font ce qui leur déplaît.

La vie n’est peut-être qu’une résignation... héroïque ou basse. Il la

faut héroïque.» Et elle renonça à lui, en ce moment, par un effort

généreux d’obéissance aux volontés de ses parents.

Mais, tout en consentant à son adieu, elle lui dit machinalement:

--Tu pars?... comme tu es venu?... sans m’embrasser, Jean?

Comme piège d’amour, rien n’est plus redoutable que les adieux.

Jean revint vers elle malgré lui, saisit sa tête délicieuse à deux

mains, voulut la baiser sur le front, s’arrêta dans son élan, mais elle

tendit la joue; leurs mouvements se contrarièrent, et sans qu’ils

l’eussent voulu ni l’un ni l’autre, leurs lèvres se frôlèrent.

Alors l’amour passa sur eux comme une brise qui enveloppe tout l’être,

caresse éparse, fluide irrésistible. Leurs lèvres qui s’étaient

effleurées ne purent pas se défendre d’un retour cherché. Elles se

prirent.

Benjamine · 第 2 / 19 段