La marquise de Courcieux était depuis deux années seulement

JEAN AICARD

BENJAMINE

ROMAN

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Droits de traduction et de reproduction

réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Il a été tiré, de cet ouvrage, dix exemplaires sur papier de Hollande,

tous numérotés.

ŒUVRES DE JEAN AICARD

Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume

ROMANS

Le Pavé d’Amour 1 vol.

Roi de Camargue 1 --

L’Été à l’Ombre 1 --

L’Ame d’un Enfant 1 --

Notre-Dame d’Amour 1 --

Diamant noir 1 --

Fleur d’Abîme 1 --

Melita 1 --

L’Ibis bleu 1 --

Tata 1 --

POÉSIE

La Chanson de l’Enfant (ouvrage couronné par l’Académie

Française) 1 vol.

Miette et Noré (couronné par l’Académie Française) 1 --

Poème de Provence (couronné par l’Académie Française) 1 --

Lamartine (Prix de poésie à l’Académie Française) 1 --

Le Livre d’Heures de l’Amour 1 --

Le Dieu dans l’Homme 1 --

Au Bord du Désert 1 --

Le Livre des Petits 1 --

Jésus 1 --

THÉATRE

Smilis (4 actes en prose représentés à la Comédie-Française) 1 vol.

Le Père Lebonnard (4 actes en vers représentés à la

Comédie-Française) 1 --

Don Juan 1 --

Othello, le More de Venise (5 actes en vers représentés à la

Comédie-Française). Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin

Constant. 1 vol. 4 fr.

La Légende du Cœur (5 actes en vers représentés au Théâtre

Antique d’Orange et au Théâtre Sarah Bernhardt) 1 vol.

Published, Paris, 15 Juin 1906.

Privilege of Copyright in the United States reserved

under the Act approved March 3, 1905,

by ERNEST FLAMMARION, Paris.

Publié à Paris, le quinze Juin mil neuf cent six.

Privilège du droit d’auteur aux États-Unis,

réservé en vertu de la loi sanctionnée le 3 Mars 1905,

par ERNEST FLAMMARION, éditeur à Paris.

BENJAMINE

PREMIÈRE PARTIE

I

MONSIEUR GUIRAND, DÉPUTÉ EXPÉRIMENTAL

--Ah! tu aimes Montchanin? Eh bien, tu épouseras Courcieux!

--Mais, papa...

Blonde avec des yeux bleu pâle, un teint très blanc, la taille trop

fine, les épaules un peu étroites, l’air rêveur, Benjamine en robe

claire, jolie à souhait sous un vaste chapeau de paille à rubans roses,

était là, debout, en pleine lumière matinale, devant son père, dans le

beau parc de leur villa de Cannes.

Guirand était assis sur un fauteuil de rotin, derrière une table chargée

de papiers, une table de ministre en villégiature. Avec ses deux larges

mains velues, posées à plat sur les bras du fauteuil, il avait aussi

bien l’air d’un président de cour d’appel qui rend un jugement... sans

appel.

--Ah! tu aimes Montchanin? Eh bien, tu épouseras Courcieux!

Pauvre petite Benjamine, la loyauté même! Elle écoutait avec étonnement

cette brusque apostrophe de son père, Paul Guirand, l’un des plus

puissants financiers de France.

Élève d’une grande école scientifique, Guirand n’était pas sans lettres.

Petit-fils d’un richissime fermier de Normandie, d’un gros bourgeois

demeuré paysan, et fils d’un armateur, armateur lui-même, Guirand était

maire, depuis plus de vingt ans, d’une importante commune; président du

conseil général d’un département du Nord, et député.

C’était un homme d’âme vulgaire, qui avait de l’entregent comme pas un,

le savoir-faire d’un notaire madré, une habileté politique rare, au sens

tortueux du mot. Cette habileté était cachée et servie par son apparente

bonhomie.

Sa vulgarité d’âme, lorsqu’il était en public, se dissimulait

attentivement sous le choix des paroles et le calme du ton, comme sa

vulgarité physique sous le soin minutieux des costumes et la correction

guindée du maintien.

En réalité, ce Guirand était une nature de contremaître, c’est-à-dire un

autoritaire sans pitié, servile plutôt que respectueux devant les

puissants du jour, dur aux faibles, se faisant escabeau de tout pour

monter, se hisser, parvenir.

Il rêvait d’être à son tour un chef, non pas, bien entendu, pour

conduire des hommes au mieux de leurs intérêts, mais seulement au

triomphe des siens. Le mécanisme des institutions modernes lui

permettait de tout espérer.

Lorsqu’il s’était décidé à jouer un rôle dans la vie publique, il

l’avait, comme un comédien, choisi le plus possible en rapport avec sa

nature extérieure. Privé de sens moral, il avait ramassé, dans le tas

des opinions politiques étalées sur toutes nos places publiques, celle

qui lui avait paru la plus séante à son tempérament. Socialiste? ses

millions l’eussent trop gêné. Et vraiment, il n’avait pas le physique de

l’emploi. Il se proclama _républicain expérimental_, se proposant de

déclarer, au moment opportun, que ses expériences avaient assez duré

pour lui prouver qu’elles étaient inutiles.

Il siégeait à gauche et, chaque fois qu’il parlait, donnait des gages au

sens commun et à l’esprit patriotique, ce qui, de temps en temps,

ralliait autour de lui tous les partis sans distinction.

Ainsi posé, il sentait fort bien qu’il était «ministrable». Au jour

d’une crise, il devait devenir le bouche-trou nécessaire. Il n’en

demandait pas davantage.

Ce qui vraiment le mettait hors de pair, c’était une éloquence

authentique, tout à fait moderne, sans élan ni émotion; de l’émotion, il

eût été incapable d’en montrer, n’en ayant pas, de quoi il se vantait en

ces termes:

«L’enthousiasme mène à toutes les erreurs; l’élan oratoire est un piège

à nigauds;--moyens de rhéteur ou de poète suranné! Moi, je prouve.»

Il avait, en effet, de la dialectique. Dialectique sophistiquée, plus

difficile que l’autre. Il posait une question comme un axiome et la

développait comme un théorème. Il excellait dans l’art de donner à ses

sophismes une apparence de précision mathématique. Il disait: «Je ne me

paie pas de gros mots. Où est l’intérêt de la patrie?--Il est là, nulle

part ailleurs.» Et il le faisait bien voir. C. Q. F. D. Et

l’enchaînement des preuves semblait évident à ses auditeurs. Il eût

mérité d’être l’inventeur de la fameuse plaisanterie: «Je n’aime pas les

huîtres et j’en suis bien aise car, si je les aimais, j’en

mangerais,--et je ne les aime pas.»

Il raillait à tout propos les républicains de 1848, «ces rêveurs

humanitaires», mais il faisait valoir que la probité de l’arithmétique

est «toujours approuvée par la moralité des âmes droites». Il répétait à

qui voulait l’entendre: «Je ne demande à la République que de tenir

scrupuleusement les comptes de la France...» N’était-ce pas fort sage?

Pour les adversaires de la République, il ajoutait:

«Il faudrait que, le cas échéant, du soir au lendemain, un bon prince,

empereur ou roi, pût endosser nos créances.» Le moyen d’y contredire?

Il ne croyait ni à Dieu ni au diable ni aux honnêtes gens; mais de cela,

il ne se vantait pas. Il se taisait sur certains sujets d’un air de

réserve si respectueuse qu’on y pouvait voir l’attitude d’une piété

d’autant plus discrète qu’elle est plus sincère.

Ainsi masqué, le député expérimental arrondissait ses millions, marchait

vers le pouvoir désiré, se moquait de tous les partis, avec une

préférence toute prête pour celui qui le mettrait en haut lieu et l’y

soutiendrait. C’était un honnête homme, pour les yeux. En réalité, une

ambition égoïste en marche, avec de larges bottes de sept lieues,

méconnaissables à peu près sous les plis corrects d’un pantalon assez

mal porté mais coupé par le tailleur à la mode.

--Ah! tu aimes Montchanin? Eh bien, tu épouseras Courcieux.

L’armateur répéta jusqu’à trois fois cette phrase qui lui semblait sans

réplique. Elle était nette, claire, rigoureuse comme un résultat

algébrique. Il la prononçait d’un ton dur et pesant, sans inflexion,

comme il convenait à une proposition qui ne doit pas être discutée et

qui est émise par un homme sûr de lui et ennemi des nuances.

Comment avait-il appris que Benjamine aimait Montchanin? C’est bien

simple. Il venait de la voir passer, toute rose et souriante, sous les

mimosas d’une allée voisine, et il avait crié:

--Benjamine!

--Papa?

--Je veux te marier.

--Oh! papa!

--Si tu n’y vois pas d’obstacle.

--Oh! papa! me marier?

--Tu ne veux pas?

--Cela dépend.

--Ah!--cela dépend?... de quelqu’un?

--Oui.

Elle n’était pas minaudière. Elle savait que la nature et Dieu veulent

que les jeunes filles se marient. Elle était vaillante et pure. Elle

voulait un mari honnête homme. Elle comptait bien «avoir des enfants» le

plus tôt possible. Elle avait reçu une éducation très soignée, très

éclairée, très haute, de sa chère institutrice, Mlle Berthe Lireux. Elle

regardait la vie en face. Elle savait que l’hypocrisie, le mensonge, que

le mal enfin existent, mais elle était persuadée que son père ne pouvait

vouloir que son bien.--Jean Montchanin, quoique pauvre, était un fiancé

digne d’elle. Il était son camarade d’enfance, orphelin de père et de

mère, et travailleur. Guirand et sa femme n’avaient jamais eu occasion

encore de contrarier Benjamine; ils aimaient ce jeune homme. Ils ne

devaient pas hésiter à le lui donner pour mari.

Jean Montchanin n’avait jamais dit à Benjamine qu’il l’aimait,--mais ces

choses-là n’ont pas besoin d’être dites, pensait-elle.

--Et de qui, prononça Guirand, d’un air engageant, presque câlin,--de

qui cela dépend-il?... Ah! tu aimes quelqu’un?... Bravo!... Il faut

qu’une femme soit une femme... Qui aimes-tu, ma Benjamine?

Ce «bravo» était d’un diplomate vraiment _ministrable_.

--Qui? Vous l’avez deviné, bien sûr. C’est Jean que j’aime, mon père.

--Jean Montchanin?

--Oui.

--Ah! tu aimes Montchanin?... Bah! tu épouseras Courcieux.

Elle ne connaissait pas Courcieux, mais elle avait connu et beaucoup

aimé sa mère, la marquise de Courcieux douairière, leur voisine de la

villa des Agaves.

Il y a des gens qui obtiendraient difficilement de leur fille l’aveu

d’un premier sentiment d’amour. Les imbéciles! Ils ne savent pas s’y

prendre. Et puis, il y a des filles si malignes!... Quelle âme d’enfant,

cette Benjamine! «Et dire que ma femme était comme ça quand je l’ai

épousée! une dinde! une petite dinde!»

Guirand regardait Benjamine, qui ne bronchait pas. Elle demeurait

immobile, silencieuse, l’air étonné. Étonnée, elle l’était d’elle-même,

de la nouveauté de l’incident. Elle savait son père violent, mais elle

le croyait bon. Et puis, est-ce qu’elle le connaissait, ce M. de

Courcieux? Elle savait par la marquise qu’il était le modèle des fils,

mais enfin, elle, Benjamine, ne le connaissait pas.

Guirand pensait: «Elle ne comprend pas que _je veux_ sérieusement

qu’elle épouse Courcieux. Comment le lui faire entendre?» Il pensait

aussi: «Pour être si calme, il faut qu’elle n’aime pas encore Montchanin

autant qu’elle le croit... Allons, le mal n’est pas grand!»

Il y eut un long silence.

Il se recueillait. Ses yeux allèrent de sa fille aux magnificences de

son parc, à ses bassins, à ses massifs, à ses larges allées savamment

dessinées, à sa villa qui était le temple du luxe... «Tout ça pour

Montchanin? quelle bêtise!... Ah! la dinde! la petite dinde!» Il en

riait. Et elle se disait: «Ce n’est pas sérieux, il rit.»

La villa des Myrtes, celle de Guirand, est peut-être la plus magnifique

des environs de Cannes.

Elle regarde la mer. Son portail monumental s’ouvre sur la route qui,

longeant le rivage, court de Cannes au golfe Juan et à Antibes.

Tout le monde connaît cette route blanche qui s’appelle la Corniche.

La Riviera de Gênes, si belle, si noble, n’est pas comparable à notre

littoral du Var et des Alpes-Maritimes; elle est aussi merveilleuse,

mais elle a moins de charme.

Si la Riviera et notre littoral français étaient œuvres humaines, on

pourrait attribuer l’une au génie romain, l’autre au génie grec.

La Riviera exprime la force qui consent à la grâce; notre littoral,

c’est la grâce même, enveloppant l’énergie.

Passé Menton, les Alpes dures semblent résister un peu au baiser de la

vague. De ce côté-ci de la frontière, les rocs mêmes semblent au

contraire vouloir fleurir pour plaire à l’amoureuse infinie. Là-bas, le

continent et la mer luttent encore; ici, ils s’épousent. Le Midi du Var

et des Alpes-Maritimes, émeraude, saphir et or, suggère une impression

d’éternelles fiançailles. Le charme de beaucoup d’autres plages, c’est

l’incessante caresse de la mer à des rivages qui se refusent. Chez nous,

le rivage, lui aussi, caresse la mer. Les verdures se suspendent

au-dessus de l’eau, descendent jusqu’à elle. Au fond de certaines baies,

les branches des pins frôlent l’écume des vagues; les roseaux et les

lauriers-roses se réjouissent de goûter l’eau marine et ne bruissent que

pour répondre aux appels sans fin répétés de la Méditerranée. Pays

nuptial, où tout dit l’amour, l’amour sans hésitation, sans lutte, sans

regrets ni remords. Est-il donc sans mystère, ce pays splendide? Non,

car le mystère est inséparable de la vie; mais, ici, il proclame ses

droits en pleine lumière.

Sur ces plages, sous ce ciel, rien de douteux, nulle réserve. Partout

l’audace d’aimer, d’aimer encore, toujours. Un amour perpétuel dans une

beauté de lumière inexprimable! Comment la dire, cette lumière? Les mots

eux-mêmes, devant elle, sont des muets. La lumière! la vivante,

l’ineffable lumière, tout ici en est pénétré jusqu’au cœur. La nuit, les

rochers ont une âme d’amour qui rayonne d’eux et qui est faite du soleil

des longues journées. Durant le jour, ils rayonnent encore les flammes

de la veille! Toutes les couleurs, ici, exaltées par les rayons directs,

s’enveloppent d’une gaze merveilleuse, d’une trame de lumière qu’on voit

frissonner! C’est le voile de l’épousée; il flotte et palpite dans

l’éternelle fête du feu fécondant. Ici, la nature crie les aveux.

La grande route banale de Cannes au golfe Juan se déroule dans cette

joie lumineuse et l’augmente. Ce blanc chemin, en reflétant l’éclat des

ciels, serpente entre les villas qui, sur le flanc des collines, le

regardent courir. Il surplombe la morne, la banale voie ferrée, que

l’œil oublie, que le contemplateur abolit; mais si un train vient à

passer, la lumière lui prend sa fumée pour en faire une nuée d’or et

d’améthyste.

Au flanc des collines, les gros palmiers-phénix, les agaves aux amours

tragiques, les cocotiers, s’entretiennent d’un lointain de rêve devenu

réalité française.

Depuis sa petite enfance, Benjamine contemplait ces choses et son âme

loyale voulait aimer au soleil, en pleine clarté.

II

POUR AVOIR L’AIR DISTINGUÉ, IL FAUT D’ABORD SE FAIRE MAIGRIR

Elle regardait ce paysage de franchise et de pureté. Elle rêvait. La

voix de son père la fit tressaillir.

--Montchanin! s’exclama tout à coup Guirand, pour lequel le Midi n’était

qu’un endroit chic, où les riches viennent passer l’hiver.

--Montchanin! Ton camarade d’enfance! presque un cousin! c’est ridicule.

Tu recommences le roman banal de toutes les petites filles! A ton âge! à

dix-sept ans! C’est honteux! c’est bête!... Ces amours-là, on les

connaît. Ça n’a pas de racines. Ça s’enlève avec la main. C’est de

l’herbe qui pousse dans l’avenue de ton bonheur. Sarcle-moi ça.

--Mais, papa!

--Je te parle de belle humeur, comme à une grande fille intelligente,

spirituelle même--et capable de comprendre les graves intérêts de la

famille et les hauts intérêts de la politique. Ne me force pas à te les

expliquer et à changer de ton. Tu sais que, dans les circonstances

importantes, je ne badine pas.

--Cependant, papa...

--Il n’y a pas de «cependant!» Montchanin est orphelin, sans fortune,

presque sans protecteur. En fait de protecteurs, il n’a que moi. Et ça

n’est pas assez... pour moi! Son père était mon camarade de collège; il

avait une situation importante au ministère des Affaires

étrangères,--c’est vrai,--mais ce n’est pas une raison pour que son fils

épouse ma fille, Mlle Guirand!... Ah! il ferait un beau rêve, cet

animal-là!

Benjamine commençait à se dire qu’elle allait avoir son premier chagrin.

Guirand continua:

--Voyez-vous mon petit intrigant! Soyez donc bon pour les orphelins! ils

voudront devenir les pères de vos petits-fils! Ah! mais non!--Voilà ce

qu’il en coûte, de recevoir, par pure bonté, un petit bureaucrate,

lorsqu’on occupe une situation prépondérante et lorsqu’on a de la

fortune. Qui est-ce qui a fait entrer Montchanin aux Affaires

étrangères? moi, n’est-ce pas? aidé, il est vrai, du souvenir de son

père, un fort honnête serviteur du pays, mais enfin! Que Montchanin

aille au diable!... Je me charge de l’y envoyer, d’ailleurs. Je suis un

des armateurs les plus puissants de France. Et mon escadre de commerce

n’échouera pas au port, pour le plaisir d’une pensionnaire et d’un

blanc-bec! Voyez-vous cela! Non, c’est incroyable! J’aurai mis vingt ans

à devenir un des maires les plus importants de France, un des présidents

de conseil général les plus écoutés, un député que ménagent tous les

partis; en qui les républicains modérés mettent leur meilleure

espérance, et que flattent et caressent les adversaires même de la

République; je serai ministre demain! et tout cela pour préparer la

fortune du petit Montchanin! J’aurai travaillé, lutté, combiné toutes

choses, vingt années durant, trimé enfin comme un paysan, pour aboutir à

ceci: marier ma fille au petit Montchanin! Ne me parle pas de ça. Ça n’a

pas de nom.

--Mon père...

--Il n’y a ni papa, ni père qui tienne! J’envoie mes bateaux où je

veux--et je fais de ma fille ce que bon me semble. Tu épouseras

Courcieux.

La pauvre petite comprit tout à coup qu’elle se trouvait devant le

premier événement grave de sa vie.

Elle s’était crue libre, tout simplement parce que ses parents ne

s’occupaient pas d’elle. Elle s’apercevait qu’elle ne l’était pas. Elle

avait pris son isolement pour de l’indépendance, leur abandon moral pour

une volonté raisonnée de la laisser conquérir et développer à sa guise

sa personnalité. Elle s’était trompée étrangement.

Mme Guirand avait à s’occuper d’autre chose que de sa fille. Elle aimait

le monde et courait les soirées. L’ambitieux Guirand méprisait les

femmes en vrai paysan et ne connaissait que celles qui frappaient à sa

caisse.

Lorsqu’il avait été question de trouver une «éducatrice» pour Amine--il

y avait de cela une dizaine d’années--M. le curé de N... à Cannes, leur

avait présenté Mlle Berthe Lireux. Sans que Guirand s’en doutât, Mlle

Berthe, comme on l’appelait chez les Guirand, était une orpheline de

noble maison. Forcée de gagner vaillamment sa vie, elle cachait son nom.

Son pseudonyme devait être son seul mensonge, mensonge de modestie à la

fois et de fierté. Mlle Berthe était une âme fine, savoureuse. Elle

avait toutes les délicatesses de la pensée et du cœur et savait les

faire entendre à son élève. On lui avait confié Benjamine assez tôt pour

qu’elle pût en faire véritablement l’enfant de son cœur et de sa pensée.

Il y a, de par le monde, bien des vieilles filles acariâtres et

insupportables; il y en a beaucoup aussi de sublimes, de celles qu’en

Provence on appelle des _tatas_. Ames virginales, plus fécondes que

certaines âmes maternelles, elles font naître autour d’elles,

inépuisablement, la vie, l’espérance, la bonté, l’amour. Mlle Berthe

était de cette race.

D’une telle créature, Amine avait reçu une éducation morale

irréprochable. Un mot, qui était pour elle comme une devise, en résumait

l’esprit: «Ne trichez jamais.» C’était la parole que Mlle Lireux

répétait le plus souvent à Benjamine. Elle ajoutait: «Toute faute,

quelle qu’elle soit, a besoin du mensonge. Supprimez le mensonge, vous

gênez les fautes, toutes!» Il se trouva qu’Amine avait une bonne nature,

un esprit juste. Les enseignements de Mlle Berthe avaient fait d’elle

une noble jeune fille.

La manière de solitude où les parents laissaient Mlle Lireux et son

élève avait permis à l’institutrice de conquérir l’âme de l’enfant. Mlle

Berthe y avait mis pourtant une grande réserve. «Ce n’est pas moi qu’il

faut aimer, disait-elle, c’est ce que j’enseigne, et qui est le vrai, le

beau, le doux, le bien;--et de tout cela je n’ai rien inventé. La

sagesse est un héritage que nous lègue la douleur de tous ceux qui nous

ont précédés sur la terre!»

Mlle Berthe Lireux et Amine prenaient quelquefois leurs repas avec M. et

Mme Guirand, mais le plus souvent à part et à heure fixe. Pour Guirand,

il n’y avait pas d’heure fixe. La bibliothèque, la lingerie, la chambre

d’Amine étaient éloignées, dans l’hôtel de Paris et dans la villa de

Cannes, des appartements des Guirand. Ainsi Amine avait pu grandir chez

ses parents, tout en étant séparée d’eux. Elle ne les avait guère vus

que «dans leur beau»: Mme Guirand toujours en toilette, avec un tantinet

de prétention, M. Guirand dans sa correction (affirmée depuis bientôt

dix années) de futur ministre expérimental, de bourgeois dirigeant et

d’apprenti gentilhomme. Il dînait toujours en habit, même à la campagne,

même seul.

En cherchant dans ses souvenirs d’enfance, ceux d’«avant Mlle Berthe»,

Amine pouvait retrouver un Guirand terrible, qu’elle n’avait fait

qu’entrevoir, assez pour ne pas l’oublier. Mais cela était si loin

qu’elle n’eût pas juré de ne l’avoir point rêvé. Ce Guirand-là était une

façon de croquemitaine, mais la mémoire des enfants exagère tout!

Toute petite (et rien n’était plus réel), elle croyait avoir vu

quelquefois Guirand terminer une discussion avec sa mère par un coup de

poing frappé sur une assiette, vide ou non, qui volait en éclats. Il lui

semblait bien l’avoir vu jadis, au beau milieu d’un repas, chavirer en

bloc la table servie. C’était au temps lointain des premières luttes

avec le suffrage universel, quand «cela n’allait pas encore». A cette

époque, il était d’une laideur magnifique. Les rougeurs de sa face se

mêlaient de taches jaunâtres. C’était l’époque des ambitions rentrées.

Puis les satisfactions étaient venues, les triomphes civiques, à la

mairie, au Conseil général, à la Chambre. Alors, les taches jaunes

disparurent, mais l’afflux du sang demeurait trop visible et inquiétant,

et il avait fallu suivre un traitement pour devenir maigre. Les maigres

sont plus distingués. Le calme en toute occasion, le commandement de

soi-même, c’est la distinction suprême. La force d’un sang épais pousse

aux colères grossières.

Il se fit donc maigrir pour être et pour paraître correct.

Or, tout récemment, il y avait six mois à peine, il avait été vaguement

question de Guirand pour un portefeuille de ministre. Hélas! depuis ce

jour, il s’attardait à table. Trop satisfait, il se laissait aller; il

mangeait et buvait trop. Depuis six mois il avait gagné douze livres; il

le savait, car il se pesait tous les matins. De nouveau il avait de

temps à autre quelques mouvements de violence immaîtrisables, dans

l’intimité étroite seulement. De nouveau l’ambition suprême d’être

ministre marbrait de jaune sa face encore assez décemment amaigrie.

L’heure n’était pas bonne aux gens de son intérieur. Il fallait se

méfier. Les bottes de sept lieues piétinaient sur place, impatientes.

Les bonnes gens disent d’un ambitieux: «Il marcherait sur son père.»

Paul Guirand allait marcher sur sa fille.

--Tu épouseras Courcieux, répétait-il pour la dixième fois... Et tu

l’épouseras de bon cœur, je vais t’expliquer pourquoi.

A ce moment, son cou puissant devint rouge, parut enflé.

Guirand se contenait, mais, au fond, il était furieux.

Amine le comprit et songea au Croquemitaine de ses souvenirs

d’enfance--ou de ses cauchemars.

III

UN PROJET D’ALLIANCE POLITIQUE

Il s’expliqua.

Dans sa longue explication, qu’il s’efforça de rendre insinuante et

câline, Benjamine, qu’il appelait Amine, en adoucissant sa voix, comprit

ceci: «Peu de temps avant la mort de la marquise, il était parvenu à

faire admettre l’idée d’un prompt mariage entre Benjamine et son fils.

S’il n’avait pas parlé plutôt de ce projet à Benjamine, c’est qu’il

avait attendu d’être sûr des intentions du marquis de Courcieux; et puis

il n’avait jamais douté de l’obéissance de sa fille. Ce mariage lui

assurerait, à lui Guirand, de puissantes influences à la

Chambre--peut-être un jour à l’Académie. Benjamine devait, comme les

filles des rois, se sacrifier à la grandeur de sa situation et aux

nécessités de la chose publique.»

--Tu l’aimais bien, la chère marquise?

--Assurément, papa, mais je ne connais pas son fils.

La marquise de Courcieux était depuis deux années seulement la

propriétaire de la villa des Agaves et la plus proche voisine des

Guirand. Elle ne les connaissait que depuis ce temps-là. Du marquis de

Courcieux, son fils, Benjamine n’avait vu qu’un portrait, fort

ressemblant d’ailleurs, disait la marquise, et fort beau,--un

chef-d’œuvre de Carolus Duran. Cette peinture, pour la beauté vivante,

n’est comparable qu’à l’admirable portrait d’Alphonse Karr, exécuté par

le même maître, vers la même époque.

A l’époque où sa mère vint habiter Cannes, le marquis de Courcieux,

lieutenant de vaisseau, commandait une canonnière en Cochinchine.

Plusieurs circonstances avaient favorisé les relations des Guirand et de

la marquise. Elle ne faisait pas de visites et en recevait assez

volontiers. Les Guirand furent charmés et flattés de pouvoir dire:

«Hier, chez la marquise de Courcieux, notre excellente voisine, que nous

voyons très souvent, etc...»

Guirand faisait de loin en loin la partie d’échecs de la marquise; gros

appoint. Et il s’amusait à perdre; double appoint! De plus, la marquise

de Courcieux connaissait de longue date l’institutrice d’Amine, son

passé, ses mérites, sa famille qui portait un beau nom. Elle l’admirait,

l’aimait, la vénérait même. Elle se mit à aimer et à admirer de

confiance l’élève de Mlle Berthe Lireux. La jolie et loyale nature de

Benjamine fixa cette sympathie qui avait été d’abord un acte de

confiance.

Comme beaucoup de vieilles gens, la marquise, qui ne quittait guère son

fauteuil, n’aimait pas avouer qu’elle n’était plus alerte. Amine l’avait

remarqué. Un jour que la bonne dame gravissait péniblement le perron de

sa villa--trois marches spacieuses,--elle buta légèrement contre la

dernière et faillit tomber. Amine, d’un mouvement instinctif et rapide,

étendit la main pour la retenir, mais voyant aussitôt qu’il n’y avait

point de danger, elle la retira non moins vivement, pour ne pas faire

sentir à sa débile amie l’orgueil et l’assurance de sa jeunesse et de sa

force. «Si c’est toi qui lui as appris une si délicieuse discrétion,

disait, le soir, la marquise à Mlle Berthe, je te félicite. Et si c’est

une grâce de sa nature, je vous félicite toutes les deux.» Et, en riant:

«Sa belle-mère ne sera pas à plaindre!»

Quelques jours après, la marquise fit ouvrir une brèche de communication

dans la haie mitoyenne, formée de myrtes et d’agaves mêlés et

embroussaillés.

Que la fille du député eût reçu une éducation parfaite, la marquise le

savait; elle le voyait, l’éprouvait chaque jour par elle-même.

Elle n’avait donc ressenti aucune surprise désagréable lorsque, après

des approches insensibles, Guirand avait fini par lui faire entendre, un

beau jour, que l’alliance de sa fille avec une noble maison pourrait, en

assurant son triomphe de républicain modéré, donner quelque satisfaction

aux intérêts généraux de la politique anti-gouvernementale.

Ce jalon posé, il s’était retiré. La marquise s’était promis de prendre

des informations prudentes et complètes. Elle le fit. Elle s’adressa à

des hommes avisés qui se trouvèrent pourtant de ceux que dupait la

fausse bonhomie du député sans parti. Cependant, elle ne se fût pas

décidée encore, si la maladie qui devait l’enlever promptement ne l’eût

avertie de mettre en ordre ses affaires.

Elle écrivit à son fils qu’elle se sentait «bien fatiguée». Peut-être

avait-elle encore quelque temps à vivre; elle espérait bien durer

plusieurs années; mais, se sentant menacée, affaiblie au moins, elle

adjurait l’officier de marine de donner sa démission. Il avait accordé

quatorze années de sa vie à la patrie: elle croyait pouvoir demander à

sa tendresse le sacrifice de sa carrière militaire. Son devoir accompli,

pourquoi attendre les honneurs? A quoi bon être amiral? il valait mieux

être heureux. Elle voulait sinon voir, du moins entrevoir son bonheur.

Elle avait jeté les yeux pour lui sur une jeune fille qu’elle lui

nommerait à son retour. Le père était un des grands noms financiers de

France, un député honnête, républicain modéré, de ceux qui mettent

au-dessus de tout la probité, la moralité, le devoir,--c’est-à-dire la

patrie et Dieu; un homme qui, s’il arrivait au pouvoir, comme tout le

faisait présager, aiderait puissamment la bonne cause--ne fût-ce qu’en

retardant la victoire des radicaux et des socialistes.

L’excellente dame, intelligente mais mal renseignée, croyait tout cela.

Édouard de Courcieux crut sa mère dont il conservait et relisait les

lettres.

Malgré sa grande fortune, il s’était fait marin par esprit chevaleresque

et pour servir son pays, par amour aussi des voyages et des nobles

loisirs que la profession laisse à la pensée, enfin par dégoût précoce

de la banalité et des vilenies qui courent le boulevard. Le monde,

aujourd’hui qu’il le jugeait, lui inspirait quelque aversion. Il

méprisait les hommes en général, mais il croyait aux belles exceptions,

c’est-à-dire aux héros. C’était un sceptique idéaliste. Les réalités

seules excitaient son ironie. Il répétait, selon la parole de

l’Ecclésiaste, que le nombre des sots et des coquins est grand dans

l’univers, mais il savait qu’il existe des intelligences hautes et des

âmes pures.

Il avait trente-deux ans. De lui-même, il n’eût peut-être pas songé à se

marier. De sa mère adorée il devait accepter aveuglément une fiancée.

C’est ce qu’il fit. Il voulait rendre aussi heureuses que possible les

dernières années de la marquise.

Son bateau était à la veille de rentrer en France. Il offrit sa

démission par les voies réglementaires, demandant que sa situation fût

liquidée dès son retour.

A son arrivée à Paris, où la marquise était allée pour le règlement

définitif de ses affaires, il la trouva mourante. Elle ne put prononcer

que peu de paroles et l’une d’elles fut ce nom: «_Benjamine!_»

Qui était Benjamine? Courcieux n’en savait rien encore... Sa démission

était donnée; il la maintint, se promettant d’obéir de tous points au

vœu de sa mère morte. Guirand alla le voir, lui expliqua qu’il

s’agissait de sa fille et que, après un temps convenable, ils

causeraient des «desseins de la marquise».

Or, ce temps était écoulé.

Mais les chefs de Courcieux retardaient le plus possible l’acceptation

de sa démission. La marine espérait en lui et voulait le garder. Il

insista. L’amiral F... préfet maritime à Toulon, tenta de vaincre sa

résistance, et pour y mieux réussir, le pria d’être, au moins quelque

temps, un de ses aides de camp.--«Je ne peux me passer de vous.»

Courcieux n’osa refuser mais, dès qu’il eut reconnu la ruse amicale de

son chef, il le supplia de lui rendre sa liberté. L’amiral dut céder. Et

maintenant, la démission du lieutenant de vaisseau était à la veille

d’être acceptée, et Guirand sommait sa fille de faire honneur à ses

engagements. Il ne tarderait pas à lui présenter le marquis.

--Tu seras marquise avec un beau nom! En voilà un malheur!

Benjamine ne trouva rien à répondre et se sauva dans le grand parc, au

fond d’un bois de mimosas, en se proposant d’en appeler à sa mère.

IV

CÉLESTE GUIRAND CITE SHAKESPEARE

Avec sa mère qui, sur l’invitation de Guirand, vint rejoindre Benjamine

dans le recoin du parc où elle s’était réfugiée, la jeune fille ne

devait pas gagner grand’chose. Mme Guirand voulait être ministre.

Elle avait été d’abord une très simple et très bonne fille, pas trop

grosse mais un peu forte, qui se fût contentée du bonheur sans les

honneurs; mais Guirand lui avait «trouvé la marche».

Dans les commencements, avant d’être un homme distingué, lorsqu’il lui

répétait: «Tu es une dinde», aux temps où, à la moindre contrariété, il

frappait de son gros poing sur les meubles fragiles, il lui avait dit un

jour: «Tais-toi ou je cogne!»

On racontait, en ce temps-là, que si elle ne se décolletait pas tous les

soirs, c’est qu’elle avait des bleus à cacher. Les féministes

s’indignaient, mais les dompteurs de femmes disaient de Guirand: «c’est

un mâle!» Bref, le député expérimental avait maté cette femme qui, même

aujourd’hui, abondante comme elle l’était en son corsage, et vite

essoufflée, continuait à répondre au nom de Céleste, lequel lui allait

mieux à l’époque de sa petite enfance. Peut-être était-ce pour plaire à

son mari qu’elle s’était mise à lui ressembler jusqu’à devenir opulente

à en perdre la ligne, ce qui se corrige légèrement avec un corset du bon

faiseur, et à devenir rougeaude, ce qui se corrige tout à fait avec des

cold-creams et des poudres. Elle aurait pu être une ménagère modèle;

elle devint une ambitieuse empâtée. Sous le corset et sous les poudres

de riz, elle cachait une peur bleue de son royal époux, peur à peu près

sans raison depuis qu’elle approuvait les ambitions de Guirand. Au fond,

le connaissant bien, elle le méprisait, mais sentant qu’elle en avait

perdu le droit, la grosse dame profitait avec tout son égoïsme des vices

et des perfidies qu’elle condamnait avec sa conscience, enfouie sous sa

matérialité paresseuse.

Chose qui aujourd’hui semblait invraisemblable, Mme Guirand avait eu des

amants et elle en était fort aise: ce souvenir la consolait de cette

invraisemblance. Des amants? oui certes! Elle avait eu le premier pour

se venger de Guirand qui la trompait avec une femme mariée; le second

par pure pitié maternelle: c’était un petit jeune homme si malheureux!

travailleur, orphelin, si triste quoique fort riche! le troisième parce

qu’elle voulut se prouver qu’elle était encore désirable.

Guirand n’avait eu connaissance que du premier, il se fâcha. Céleste lui

répondit qu’elle avait vu jouer _Francillon_, que tout le monde

approuverait ce qu’elle avait fait et que, s’il se plaignait, elle

dénoncerait publiquement sa maîtresse. Il crut devoir pardonner, le mari

qu’il trompait se trouvant être un homme redoutable qui pouvait le

servir et le servit en effet. Guirand dit à sa femme: «Un scandale dans

notre ménage ridiculiserait la République en ma personne!»

Aujourd’hui, à quarante-sept ans, Mme Guirand fleuretait encore. La

femme d’un homme influent peut plaire à tout âge. Elle en profitait, et

tenait d’autant plus à l’influence de son mari, car tout s’enchaîne

ici-bas.

Toutes ces choses de son passé s’étaient chuchotées en leur temps.

Céleste seule s’en souvenait--et avec quel orgueil satisfait! Quant à

ses fleurts actuels, tout le monde les supposait innocents. Or, c’était

facile à croire. Et qui donc eût pris la peine de les trouver coupables?

Mme Guirand était une fausse sentimentale comme son mari un faux

républicain. Si elle avait eu plusieurs amants, comme plus d’une

Française, elle les avait eus et se les rappelait à la façon d’une

Allemande. Elle les avait soignés, dorlotés, couvés, mijotés... Et

aujourd’hui... aujourd’hui, mon Dieu! elle relisait leurs lettres de

temps en temps, toutes sans distinction, et pleurait dessus.

Elle était donc persuadée qu’elle connaissait la vie, l’amour, les

passions et la tendresse. Elle fut tout d’abord enchantée d’avoir à

s’occuper du «premier roman» de sa fille... C’est d’un air joyeux

qu’elle la cherchait à travers les massifs. En passant près du grand

bassin, elle y jeta les yeux pourtant d’un air subitement inquiet: «Si

elle s’était noyée!... on ne sait pas! J’aurais bien pu faire cette

folie, moi, à son âge!» Elle aperçut la robe blanche de Benjamine au

bout d’une allée, respira et s’essuya le front... Dès qu’elle était en

marche, Céleste s’essuyait fréquemment le front.

--Benjamine!

--Maman!

--Viens, ma mignonne...

Il est bizarre que de ceci puisse sortir cela. Benjamine, à côté de

Céleste, c’était chose troublante et non sans grandeur--car, à les voir

ensemble, on sentait s’accroître l’impénétrabilité du mystère des

origines.

--Viens, ma fille. Ton père m’a dit votre conversation. Qu’as-tu à me

confier, à moi? Je suis une femme, moi... Entre femmes, on peut tout

dire.

Dans son besoin de romanesque, qu’elle éprouvait constamment et qui

devenait de jour en jour plus difficile à satisfaire, Céleste se

réjouissait...

Elle marchait à côté de sa fille, à l’ombre triple des branches du parc,

de son grand chapeau sur lequel s’étalait un jardin suspendu, et enfin

d’une jolie ombrelle Liberty dont les tons tendres et éteints achevaient

de lui donner l’air d’une nymphe émue ou d’une colombe expirante...

--Je sais tout, dit Céleste en soupirant.

--Tout? quoi, maman? dit la simple et droite élève de Mlle Lireux.

--Ton amour pour ce jeune homme, pour Jean Montchanin.

--Ça n’est pas bien compliqué, dit Amine.

--Ah! vraiment! tu es sûre?... regarde-moi dans les yeux, Amine...

--Et que pourrait-il y avoir, maman?

Elle regarda sa mère du coin de l’œil. Elle mettait un peu de malice

dans cette question.

--Jusqu’où ça est-il allé? dit lourdement la grosse Céleste.

--Oh! maman!

La délicate mère continua:

--Je sais bien qu’il t’embrasse.

--Oui, dit Amine, quand il arrive et quand il part.

Céleste hésita.

--Comment t’embrasse-t-il? Voyons... confesse-toi, ma fille... J’ai

besoin de savoir, tu comprends. Ce sont ces détails-là qui font la

gravité des situations. Veux-tu que je t’interroge?... Ça te sera plus

commode... Sur les yeux?... non? jamais?

La pauvre petite n’avait jamais eu de rapports profonds avec sa mère.

L’éducation que lui avait donnée Mlle Lireux l’avait pour tout jamais

éloignée de ses parents--qu’elle respectait parce qu’elle se refusait à

les juger, par devoir professionnel de brave et d’honnête enfant.

Jamais elle n’avait subi pareil interrogatoire. Elle le trouvait

offensant et... un peu ridicule. Elle voyait tout à coup sa mère sous un

jour nouveau. Elle ne s’expliquait pas son impression, qui était

pénible. Sa dignité de petite femme, sa pudeur simple, la tendresse

jusque-là fraternelle qu’elle éprouvait pour Jean souffraient mal cette

inquisition soupçonneuse et maladroite. Elle était blessée. Céleste ne

put s’en apercevoir car Amine ne trahit son humiliation par aucun geste,

par aucune parole. Alors, Céleste, un peu solennelle, professa:

--Rappelez-vous, ma fille, qu’un baiser qu’on accepte a une certaine

gravité, je dirai... irréparable lorsqu’il est... par exemple, donné...

(elle hésita) sur les lèvres. Je me rappelle toujours que mon professeur

d’anglais me fit traduire une chanson de Shakespeare qui dit:

«Take, oh, take those lips away,

That so sweetly were forsworn;

And those eyes, the break of day,

Lights that do mislead the morn;

But my kisses bring again,

Bring again,

Seals of love, but seal’d in vain,

Seal’d in vain.

«Et mon professeur ajoutait, nous faisant admirer la beauté de l’image,

en même temps qu’il nous donnait une leçon de morale: «Un baiser,

mesdemoiselles, peut donc être, d’après Shakespeare, comme un sceau qui

en quelque sorte scelle un engagement. Les lèvres sont ici comparées à

ces nobles cachets, à ces sceaux historiques qui écrasaient la cire

molle et y laissaient des empreintes si durables qu’on les retrouve

encore aujourd’hui dans nos musées, attachées par un ruban aux bulles

des papes et aux chartes royales.» Cette explication, que notre

professeur répétait avec complaisance, nous faisait beaucoup rire,

acheva Céleste, mais nous avions tort de plaisanter. Rien n’est plus

grave qu’un baiser... sur les lèvres! Il éveille quelquefois les rêves

les plus défendus et peut toujours malheureusement être considéré comme

le gage d’une promesse définitive!... J’espère que vous n’en êtes pas

là... j’en suis sûre. Je veux en être sûre. Réponds-moi.

Céleste s’épongea le front.

--Il n’y a rien entre Jean et moi, dit Amine, d’un air doux, ferme et

triste--rien autre qu’une affection que je crois durable--et qui peut

faire le bonheur de notre vie à tous deux. Jean est un honnête garçon.

--Dieu soit loué!... s’écria Céleste. Quant à l’honnêteté des jeunes

hommes, poursuivit-elle, ça passe quelquefois très vite et il faut

toujours s’en méfier... ils ne cherchent que plaies et bosses. Je vois

avec plaisir que ton mariage avec Courcieux est tout à fait faisable, et

à bref délai... Tu n’as rien contre le marquis, n’est-ce pas?

Elle avait une façon démocratique de prononcer ce mot: _le marquis_, qui

eût enchanté M. de Mirabeau, et pour cause.

--Citoyen, ton bain est prêt, dit à Mirabeau son valet de chambre, au

lendemain même de l’abolition des titres. Le tribun prit le valet par le

cou et, lui plongeant la tête dans la baignoire: «Imbécile, j’espère

bien que, pour toi, je serai toujours Monsieur le comte!»

--M. de Courcieux? dit Benjamine, je ne le connais pas!

--Nous te le ferons bientôt connaître. Tu pourras le juger.

--Je le verrai volontiers, dit Amine. J’ai beaucoup aimé la marquise sa

mère...

--Bon, cela! dit Céleste...

Elle réfléchit un moment; s’arrêta, souffla, fit signe à sa fille de

s’asseoir près d’elle sur un banc, ferma sa mignonne ombrelle, et

prononça:

--Ton père, ma fille, est un grand financier, un grand politique; il

faut lui obéir. Sans compter qu’il est homme à t’y contraindre, et moi

avec toi, si j’entrais dans tes révoltes. Quand on est fille ou femme

d’un homme d’État, on se doit à l’État. Je t’assure. Lis ton histoire.

Les rois sont bien forcés de ne pas épouser des bergères. Il y a des

alliances nécessaires. Que de princesses se sont broyé le cœur, pour

servir les intérêts de leur peuple!

Mme Guirand, disant cela, était convaincue et ministrable. On eût dit

qu’en prenant pour gendre le marquis de Courcieux, elle faisait

elle-même une concession à la douloureuse nécessité.

Enfin, elle ajouta:

--Épouser le marquis de Courcieux! le beau sacrifice d’ailleurs! Il a le

titre et la fortune. Qui sait? par cette alliance, ton père peut arriver

à tout, entends-tu, même à l’Académie!

--Oh! maman!

--Là-dessus, je te laisse à tes réflexions... et sache...

Céleste en regardant sa fille ferma les yeux à demi d’un air

d’intelligence amoureuse.

--Quoi, maman?

--Que tu auras une surprise ce soir... Je vais tout à l’heure avec ton

père, à Cannes... Tu auras une surprise... Au revoir.

Elle se leva, se courba vers sa fille autant que put le lui permettre la

résistance énergique de son vaste corset; et, ayant baisé Amine sur les

yeux, elle s’éloigna satisfaite... Au fond, elle n’était pas mécontente,

la grosse Guirand. Elle aimait sa Benjamine! Si sa fille lui eût déclaré

avec des cris et des larmes une passion désordonnée, romanesque, pour

Montchanin,--elle se serait faite, pour quatre ou cinq jours, son alliée

contre Guirand, contre ses propres ambitions. Elle se serait attendrie

au souvenir de sa propre jeunesse tyrannisée; mais il n’y avait rien de

tout cela. Pas même un pauvre petit baiser sur les lèvres: «C’est une

dinde, ma Benjamine! Elle épousera Courcieux. Ça n’est pas malheureux.»

Le père et la mère se rencontraient dans la même conclusion joviale.

Amine était condamnée.

Durant le déjeuner, auquel assista Mlle Lireux, il ne fut pas question

de M. Courcieux. Vers la fin de l’après-midi, la jeune fille, demeurée

seule, commença un premier examen de conscience,--bien nécessaire, se

disait-elle, «car en vérité, je ne sais plus où j’en suis!»

V

«VOILA LA QUESTION», PENSE BENJAMINE

Le dieu virginal des amours de jeunes filles, c’est le rêve d’un désir.

Ce n’est pas Éros. Elles n’aiment vraiment qu’après avoir été aimées...

ou contrariées. Léandre fut ardent avant d’avoir traversé l’Hellespont.

Héro ne se troubla qu’au second voyage de l’adolescent.

Elle était bien ignorante, elle était bien frêle, bien blonde, la douce

Benjamine au teint pâle. Si, autour d’elle, il y avait eu des

marguerites, elle en aurait cueilli une et l’aurait effeuillée, non pour

savoir si Jean l’aimait mais pour savoir comment elle aimait Jean: un

peu? beaucoup? ou passionnément?

Et comme il n’y avait pas de marguerite à portée de sa main, Benjamine,

assise sur son banc, dans un des recoins les plus obscurs du parc,

entourée de branches, de fleurs et de jolis bruits d’ailes furtives, se

demandait tout simplement:

--Est-ce bien de l’amour que j’éprouve pour Jean?

Le malheur était qu’elle n’avait pas de termes de comparaison.

--Est-ce que je l’aime comme un frère? comme un cousin? comme un ami?

comme un amoureux?

Elle s’écoutait; pas de réponse.

--Il a vingt-cinq ans. C’est un beau brun aux yeux noirs; ses lèvres

sont rouges; sa bouche et sa moustache très douces. On dirait de la

soie, quand elles vous frôlent la joue.

Mais trouver qu’une barbe soyeuse est douce sur votre joue, ça n’est pas

nécessairement de l’amour.

Avec quoi mesure-t-on l’amour, pour le distinguer de l’affection?

Amine se demanda:

--Passerais-je volontiers toute ma vie avec lui?...--Oui, certes! Mais,

découragée, elle se dit:

--Avec Mlle Berthe aussi, je vivrais volontiers toujours. Ce n’est pas

encore une preuve. Cherchons... Voyons... Si je perdais Jean?

Elle regarda les arbres, la vie, la lumière autour d’elle. Une abeille

bourdonnante s’obstinait à se poser sur les fleurs de son chapeau. Amine

ne put parvenir à supposer seulement possible la disparition, la mort de

Jean. Est-ce qu’on meurt? non, ça se dit beaucoup, mais ce n’est pas

vrai. La vie semble éternelle, quand on a dix-sept ans!...

Amine réfléchit.

Tout était loyauté en elle. Mlle Lireux avait fait d’elle une élève de

son âme plus encore peut-être que de son intelligence. «Ne trichez

jamais, Benjamine!» Ce mot lui revenait souvent à l’esprit.

«Si j’allais demander conseil à Mlle Lireux?» Cette idée lui parut une

inconvenance. Pauvre vieille fille! elle a eu peut-être un amour

malheureux, ou bien elle ne sait pas non plus... Et puis, elle est trop

l’amie de la marquise.

En s’interrogeant sur la qualité de son affection pour Montchanin, pour

Jean, Benjamine s’exalta tout d’abord en sa faveur. En examinant les

raisons qu’elle avait de l’aimer de tout son cœur et pour toujours, elle

les créa ou du moins les fortifia. Elle se répéta qu’il était brave,

loyal, doux et fort. Jamais il ne lui avait fait le moindre chagrin. De

plus il était orphelin et sans fortune. Amine était essentiellement

bonne. Sa faculté d’aimer les êtres privés de tendresse s’éveilla

vivement. Et puis encore? et puis... et puis... Jean lui plaisait, cela

dit tout sans rien dire. Elle avait de lui mille souvenirs puérils et

délicieux. Elle les éveilla un à un, et s’y complut infiniment. Ils

avaient goûté ensemble les premières joies d’admiration devant les

belles choses, les beaux soleils levants ou couchants, devant la mer,

devant les nuits étoilées, les papillons et les roses. Ils avaient senti

leurs fronts se toucher quand ils se penchaient émerveillés, là sur un

nid d’abeilles, ici sur l’eau de la mare où flottaient des feuilles de

nymphéas et que frôlaient des libellules. Premiers éveils de sensations

suaves qui ne sont peut-être que plus pénétrantes pour être puériles. La

délicate puberté des âmes précède l’autre, et l’émoi qu’elle donne

attend sournoisement, pour passer dans le bleu des veines, l’heure

adolescente. Alors le frisson d’âme, endormi, devient frisson physique,

subtil, doux, tiède, caressant, et traverse les cheveux fous qu’irise le

soleil sur la nuque ronde des jeunes filles...

Il y a des mariages d’âmes enfantines, purs comme l’enfance même mais

profonds comme le mystère de naître. On a douze ans, ils s’ignorent. On

en a seize, ils se révèlent. Et cela est divin.

VI

LA MORALE DE JEAN MONTCHANIN, JEUNE HOMME MODERNE

Les heures fatidiques sont celles où les événements, autour d’un être,

se multiplient, se hâtent, et correspondent tous si bien à ses

préoccupations du moment qu’il croit sentir sur lui le souffle même de

la Destinée. A de certaines heures, le désir appelle une réalisation

immédiate, il l’annonce ou la crée. Amine venait d’être contrainte par

ses parents de penser beaucoup à Jean et de déterminer en elle la

conscience de l’amour. Elle évoquait l’image du jeune homme depuis le

matin.

Et voilà qu’il apparut tout à coup en personne devant elle.

C’était vers la fin de la journée. Elle était dans le même recoin où

elle s’était réfugiée pour penser à lui le matin. Les Guirand étaient

partis pour Cannes, en voiture.

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