seulement pour le mal que vous m'avez fait, tout ce que vous avez tué en
moi de croyances, de belles énergies, mais parce que vous me représentez
ce qu'il y a de plus exécrable, de plus hideux sous le soleil,
l'hypocrisie et le mensonge. Oui, dans cette mascarade mondaine, ce tas
de faussetés, de grimaces, de conventions lâches et malpropres qui m'ont
écoeurée au point que je me sauve, que je m'exile pour ne plus les voir,
que je leur préférerais le bagne, l'égoût, le trottoir comme une fille,
votre masque à vous, ô sublime Jenkins, est encore celui qui m'a le plus
fait horreur. Vous avez compliqué notre hypocrisie française, toute en
sourires et en politesse, de vos larges poignées de main à l'anglaise,
de votre loyauté cordiale et démonstrative. Tous s'y sont laissé
prendre. On dit «le bon Jenkins, le brave, l'honnête Jenkins.» Mais moi
je vous connais, bonhomme, et malgré votre belle devise si effrontément
arborée sur les enveloppes de vos lettres, sur votre cachet, vos boutons
de manchettes, la coiffe de vos chapeaux, les panneaux de votre voiture,
je vois toujours le fourbe que vous êtes et qui dépasse son déguisement
de toutes parts.»
Sa voix sifflait entre ses dents serrées par une incroyable férocité
d'expression; et Paul s'attendait à quelque furieuse révolte de Jenkins
se redressant sous tant d'outrages. Mais non. Cette haine, ce mépris
venant de la femme aimée devaient lui causer plus de douleur que de
colère; car il répondit tout bas, sur un ton de douceur navrée:
«Oh! vous êtes cruelle... Si vous saviez le mal que vous me faites...
Hypocrite, oui, c'est vrai; mais on ne naît pas comme cela... On le
devient par force, devant les duretés de la vie. Quand on a le vent
contre et qu'on veut avancer, on louvoie. J'ai louvoyé... Accusez mes
débuts misérables, une entrée manquée dans l'existence, et convenez du
moins qu'une chose en moi n'a jamais menti: ma passion!... Rien n'a pu
la rebuter, ni vos dédains, ni vos injures, ni tout ce que je lis dans
vos yeux qui, depuis tant d'années, ne m'ont pas souri une fois... C'est
encore ma passion qui me donne la force, même après ce que je viens
d'entendre, de vous dire pourquoi je suis ici... Écoutez. Vous m'avez
déclaré un jour qu'il vous fallait un mari, quelqu'un qui veille sur
vous pendant votre travail, qui relève de faction la pauvre Crenmitz
excédée. Ce sont là vos propres paroles, qui me déchiraient alors parce
que je n'étais pas libre. Maintenant tout est changé. Voulez-vous
m'épouser, Félicia?
--Et votre femme? s'écria la jeune fille pendant que Paul s'adressait la
même question.
--Ma femme est morte.
--Morte?... Madame Jenkins?... Est-ce vrai?
--Vous n'avez pas connu celle dont je parle. L'autre n'était pas ma
femme. Quand je l'ai rencontrée, j'étais déjà marié en Irlande... Depuis
des années... Un mariage horrible, contracté la corde au cou... Ma
chère, à vingt-cinq ans, je me suis trouvé devant cette alternative; la
prison pour dettes ou mademoiselle Strang, une vieille fille couperosée
et goutteuse, la soeur d'un usurier qui m'avait avancé cinq cents livres
pour payer mes études médicales... J'avais préféré la prison; mais
des semaines et des mois vinrent à bout de mon courage, et j'épousai
mademoiselle Strang qui m'apporta en dot... mon billet. Vous voyez
ma vie entre ces deux monstres qui s'adoraient. Une femme jalouse,
impotente. Le frère m'espionnant, me suivant partout. J'aurais pu fuir.
Mais une chose me retenait... On disait l'usurier immensément riche. Je
voulais toucher au moins le bénéfice de ma lâcheté... Ah! je vous dis
tout, vous voyez... Du reste j'ai été bien puni, allez. Le vieux Strang
est mort insolvable; il jouait, s'était ruiné, sans le dire... Alors
j'ai mis les rhumatismes de ma femme dans une maison de santé et je suis
venu en France... C'était une existence à recommencer, de la lutte et de
la misère encore. Mais j'avais pour moi une expérience, la haine et le
mépris des hommes, et la liberté reconquise, car je ne me doutais pas
que l'horrible boulet de cette union maudite allait gêner encore ma
marche, à distance... Heureusement, c'est fini, me voilà délivré...
--Oui, Jenkins, délivré... Mais pourquoi ne songez-vous pas à faire
votre femme de la pauvre créature qui a partagé votre vie si longtemps,
humble et dévouée comme nous l'avons tous vue?
--Oh! dit-il avec une explosion sincère, entre mes deux bagnes je crois
que je préférais l'autre, où je pouvais être franchement indifférent ou
haineux... Mais l'atroce comédie de l'amour conjugal, d'un bonheur sans
lassitude, alors que depuis si longtemps je n'aimais que vous, je ne
pensais qu'à vous... Il n'y a pas sur terre de pareil supplice...
Si j'en juge par moi, la malheureuse a dû pousser à l'instant de la
séparation un cri de soulagement et d'allégresse. C'est le seul adieu
que j'en espérais...
--Mais qui vous forçait à tant de contrainte?
--Paris, la société, le monde... Mariés devant l'opinion, nous étions
tenus par elle...
--Et maintenant, vous ne l'êtes donc plus?
--Maintenant quelque chose domine tout, c'est l'idée de vous perdre, de
ne plus vous voir... Oh! quand j'ai appris votre fuite, quand j'ai vu
cet écriteau sur votre porte: «A LOUER», j'ai senti que c'en était fait
des poses et des grimaces, que je n'avais plus qu'à partir, à courir
bien vite après mon bonheur que vous emportiez. Vous quittiez Paris, je
l'ai quitté. On vendait tout chez vous; chez moi, on va tout vendre.
--Et elle?... reprit Félicia frémissante... Elle, la compagne
irréprochable, l'honnête femme que personne n'a jamais soupçonnée, où
ira-t-elle? que fera-t-elle?... Et c'est sa place que vous venez me
proposer... Une place volée, dans quel enfer!... Eh bien! et cette
devise, bon Jenkins, vertueux Jenkins, qu'est-ce que nous en faisons? Le
bien sans espérance, mon vieux!...»
A ce rire cinglant comme un coup de cravache qui devait lui marquer la
figure en rouge, le misérable répondit en haletant:
«Assez..., assez..., ne raillez pas ainsi... c'est trop horrible à la
fin... Cela ne vous touche donc pas d'être aimée comme je vous aime
en vous sacrifiant tout, fortune, honneur, considération? Voyons,
regardez-moi... Si bien attaché que fût mon masque, je l'ai arraché pour
vous, je l'ai arraché devant tous... Et maintenant, tenez! le voilà
l'hypocrite...»
On entendit le bruit sourd de deux genoux sur le parquet. Et bégayant,
éperdu d'amour, affaissé devant elle, il la suppliait de consentir à ce
mariage, de lui donner le droit de la suivre partout, de la défendre:
puis les mots lui manquaient, s'étouffaient dans un sanglot passionné,
si profond, si déchirant qu'il aurait touché n'importe quel coeur,
surtout devant la splendide nature impassible dans cette chaleur
parfumée et amollissante... Mais Félicia ne s'attendrit pas, et toujours
hautaine: «Finissons-en, Jenkins, dit-elle brusquement, ce que vous me
demandez est impossible... Nous n'avons rien à nous cacher; et après vos
confidences de tout à l'heure, je veux vous en faire une qui coûte à
mon orgueil, mais dont votre acharnement me paraît digne... J'étais la
maîtresse de Mora.»
Paul n'ignorait pas cela. Et pourtant c'était si triste cette belle voix
pure chargée d'un tel aveu, au milieu de cet air enivrant de bleu et
d'arômes, qu'il en eut un grand serrement de coeur et dans la bouche ce
goût de larmes que laisse un regret inavoué.
«Je le savais, reprit Jenkins d'une voix sourde... J'ai là les lettres
que vous lui écriviez...
--Mes lettres?
--Oh! je vous les rends, tenez. Je les sais par coeur, à force de les
lire et de les relire... C'est ça qui fait mal, quand on aime... Mais
j'ai bien subi d'autres tortures. Quand je pense que c'est moi...» Il
s'arrêta. Il étouffait... «Moi qui devais fournir le combustible à
vos flammes, réchauffer cet amant de glace, vous l'envoyer ardent et
rajeuni... Ah! il en a dévoré des perles, celui-là... J'avais beau dire
non, il en voulait toujours... A la fin la fureur m'a pris... Tu veux
brûler, misérable, eh bien! brûle.
* * * * *
Paul se leva épouvanté. Allait-il donc devenir le confident d'un crime?
Mais la honte ne lui fut pas infligée d'en entendre davantage.
Un coup violent, frappé chez lui, cette fois, vint l'avertir que le
calesino était prêt.
«Eh! signor Francese...»
Dans la pièce à côté le silence se fit, puis un chuchotement, il y avait
quelqu'un, là, tout près d'eux... qui les écoutait... Paul de Géry
descendit précitamment. Il lui tardait d'être hors de cette chambre
d'hôtel, d'échapper à l'obsession de tant d'infamies dévoilées.
Comme la chaise de poste s'ébranlait, entre ces rideaux blancs communs
qui flottent à toutes les fenêtres dans le Midi, il aperçut une figure
pâlie avec des cheveux de déesse et de grands yeux brûlants qui
guettaient. Mais un regard au portrait d'Aline chassait vite cette
vision troublante, et pour jamais guéri de son ancien amour, il voyagea
jusqu'au soir à travers un paysage féerique avec la jolie mariée du
déjeuner, qui emportait dans les plis de sa modeste robe, de son
mantelet de jeune fille, toutes les violettes de Bordighera.
XXV
LA PREMIÈRE DE «RÉVOLTE»
«En scène pour le premier acte!»
Ce cri du régisseur debout, les mains en porte-voix, au bas de
l'escalier des artistes, s'engouffre dans sa haute cage, monte, roule,
se perd au fond des couloirs pleins d'un bruit de portes battantes, de
pas précipités, d'appels désespérés au coiffeur, aux habilleuses, tandis
qu'apparaissent successivement aux paliers des différents étages, lents
et majestueux, la tête immobile, de peur de déranger le moindre détail
de leur accoutrement, tous les personnages du premier acte de _Révolte_,
costumes de bal élégants et modernes, avec des craquements de souliers
neufs, le frôlement soyeux des traînes, le cliquetis des bracelets
riches remontés par le gant qu'on boutonne. Tout ce monde-là paraît ému,
nerveux, pâle sous le fard, et dans les satins savamment préparés des
épaules arrosées de céruse, des frissons passent en moires d'ombres. On
parle peu, la bouche sèche. Les plus rassurés en affectant de sourire
ont dans les yeux, dans la voix, l'hésitation de la pensée absente,
cette appréhension de la bataille aux feux de la rampe, qui reste un
des attraits les plus puissants du métier de comédien, son piquant, son
renouveau.
Sur la scène encombrée d'un va-et-vient de machinistes, de garçons
d'accessoires se hâtant, se bousculant dans le jour doux, neigeux, tombé
des frises, qui fera place tout à l'heure, quand le rideau se lèvera, à
la lumière éclatante de la salle. Cardailhac, en habit noir et cravate
blanche, le chapeau casseur sur l'oreille, jette un dernier coup d'oeil
à l'installation des décors, presse les ouvriers, complimente l'ingénue
en toilette, rayonnant, fredonnant, superbe. On ne se douterait jamais
à le voir des terribles préoccupations qui l'enfièvrent. Entraîné lui
aussi dans la débâcle du Nabab, où s'est engloutie sa commandite, il
joue son va-tout sur la pièce de ce soir, contraint--si elle ne réussit
pas--à laisser impayés ces décors merveilleux, ces étoffes à cent francs
le mètre. C'est une quatrième faillite qui l'attend. Mais, bah! notre
directeur a confiance. Le succès, comme tous les monstres mangeurs
d'hommes, aime la jeunesse; et cet auteur inconnu, tout neuf sur une
affiche, flatte les superstitions du joueur.
André Maranne n'est pas aussi rassuré. A mesure que la représentation
approche, il perd la foi dans son oeuvre, atterré par la vue de la salle
qu'il regarde au trou du rideau comme au verre étroit d'un stéréoscope.
Une salle splendide, remplie jusqu'au cintre, malgré le printemps
avancé et le goût mondain pour la villégiature précoce; une salle que
Cardailhac, ennemi déclaré de la nature et de la campagne, s'efforçant
toujours de retenir les Parisiens le plus tard possible dans Paris, est
parvenu à combler, à faire aussi brillante qu'en plein hiver. Quinze
cents têtes fourmillant sous le lustre, droites, penchées, détournées,
interrogeantes, d'une grande vie d'ombres et de reflets, les unes
massées aux coins obscurs du bas pourtour, les autres éclairées
vivement, les portes des loges ouvertes, par la réverbération des murs
blancs du couloir; public des premières toujours le même, ce brigand de
tout Paris qui va partout, emportant d'assaut ces places enviées, quand
une faveur, une fonction quelconque ne les lui donne pas.
A l'orchestre, les gilets à coeur, les clubs, crânes luisants, larges
raies dans des cheveux rares, gants clairs, grosses lorgnettes braquées.
Aux galeries, mêlées de mondes et de toilettes, tous les noms connus de
ces sortes de solennités, et la promiscuité gênante qui place le sourire
contenu et chaste de l'honnête femme à côté des yeux brûlants de kohl,
de la bouche en traits de vermillon des autres. Chapeaux blancs,
chapeaux roses, diamants et maquillage. Au-dessus, les loges présentent
la même confusion: des actrices et des filles, des ministres, des
ambassadeurs, des auteurs fameux, des critiques, ceux-ci l'air grave,
les sourcils froncés, jetés de travers sur leur fauteuil avec la morgue
impassible de juges que rien ne peut corrompre. Les avant-scènes
tranchent en lumière, en splendeur sur l'ensemble, occupées par des
célébrités de la haute banque, les femmes décolletées et bras nus,
ruisselantes de pierreries comme la reine de Saba dans sa visite au roi
des Juifs. A gauche seulement une de ces grandes loges, complètement
vide, attire l'attention par sa décoration bizarre, éclairée au fond
d'une lanterne mauresque. Sur toute l'assemblée une poussière impalpable
et flottante, le papillotement du gaz, son odeur mêlée à tous les
plaisirs parisiens, ses susurrements aigus et courts comme une
respiration phthisique, accompagnant le jeu des éventails déployés. Puis
l'ennui, un ennui morne, l'ennui des mêmes visages toujours regardés aux
mêmes places, avec leurs défauts ou leurs poses, cette uniformité des
réunions mondaines qui finit par installer dans Paris chaque hiver
une province dénigrante, papotière et restreinte plus que la province
elle-même.
Maranne observait cette maussaderie, cette lassitude du public, et
songeant à ce que la réussite de son drame pouvait changer dans sa
modeste vie toute en espoir, se demandait, plein d'angoisse, comment
faire pour approcher sa pensée de ces milliers d'êtres, les arracher à
leurs préoccupations d'attitude, établir dans cette foule un courant
unique qui lui ramènerait ces regards distraits, ces intelligences
à tous les degrés du clavier, si difficiles à mettre à l'unisson.
Instinctivement il cherchait des visages amis, une loge de face remplie
par la famille Joyeuse: Élise et les fillettes assises sur le devant,
au second plan Aline et le père, groupe adorable, familial, comme un
bouquet trempé de rosée dans un étalage de fleurs fausses. Et tandis que
tout Paris dédaigneux demandait:--Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?
le poète remettait son sort entre ces petites mains de fées, gantées de
frais pour la circonstance et qui donneraient hardiment tout à l'heure
le signal des applaudissements.
Place au théâtre!... Maranne n'a que le temps de se jeter dans la
coulisse; et tout à coup il entend, loin, bien loin, les premières
paroles de sa pièce qui montent, volée d'oiseaux craintifs, dans le
silence et l'immensité de la salle. Moment terrible. Où aller? Que
devenir? Rester là collé contre un portant, l'oreille tendue, le
coeur serré; encourager les acteurs quand il aurait tant besoin
d'encouragements lui-même? Il préfère encore regarder le danger en face;
et, par la petite porte communiquant avec le couloir des loges, il se
glisse jusqu'à une baignoire qu'il se fait ouvrir doucement. «Chut!...
C'est moi...» Quelqu'un est assis dans l'ombre, une femme que tout Paris
connaît, celle-là, et qui se cache. André se met auprès d'elle, et
serrés l'un contre l'autre, invisibles à tous, la mère et le fils
assistent en tremblant à la représentation.
Ce fut d'abord une stupeur dans le public. Ce théâtre des Nouveautés,
situé au plein coeur du boulevard, où son perron s'étale tout en
lumière, entre les grands restaurants, les cercles chics; ce théâtre,
où l'on venait en partie carrée, au sortir d'un dîner fin, entendre,
jusqu'à l'heure du souper, un acte ou deux de quelque chose de raide,
était devenu dans les mains de son spirituel directeur le plus couru de
tous les spectacles parisiens, sans genre bien précis et les abordant
tous, depuis l'opérette-féerie qui déshabille les femmes, jusqu'au grand
drame moderne qui décollète nos moeurs. Cardailhac tenait surtout à
justifier son titre de «directeur des Nouveautés» et, depuis que les
millions du Nabab soutenaient l'entreprise, s'attachait à faire aux
boulevardiers les surprises les plus éblouissantes. Celle de ce soir les
surpassait toutes: la pièce était en vers--et honnête.
Une pièce honnête!
Le vieux singe avait compris que le moment était venu de tenter ce
coup-là, et il le tentait. Après l'étonnement des premières minutes,
quelques exclamations attristées çà et là dans les loges: «Tiens!
c'est en vers...,» la salle commença à subir le charme de cette oeuvre
fortifiante et saine, comme si l'on eût secoué sur elle, dans son
atmosphère raréfiée, quelque essence fraîche et piquante à respirer, un
élixir de vie parfumé au thym des collines.
«Ah! c'est bon... ça repose...»
C'était le cri général, un frémissement d'aise, une pâmoison de
bien-être accompagnant chaque vers. Ça le reposait, ce gros Hemerlingue,
soufflant dans son avant-scène du rez-de-chaussée comme dans une auge
de satin cerise. Ça la reposait, la grande Suzanne Bloch, coiffée à
l'antique avec des frisons dépassant un diadème d'or; et près d'elle,
Amy Férat, toute en blanc comme une mariée, des brins d'oranger dans ses
cheveux à la chien, ça la reposait bien aussi, allez!
Il y avait là une foule de créatures, quelques-unes très grasses, d'une
graisse malpropre ramassée dans tous les sérails, trois mentons et l'air
bête; d'autres absolument vertes malgré le fard, comme si on les eût
trempées dans un bain de cet arséniate de cuivre que le commerce appelle
du «vert de Paris,» tellement ridées, fanées, qu'elles se dissimulaient
au fond de leurs loges, ne laissant voir qu'un bout de bras blanc, une
épaule encore ronde qui dépassait. Puis des gandins avachis, échinés,
ceux qu'on nommait alors des petits crevés, la nuque tendue, les lèvres
pendantes, incapables de se tenir debout ou d'articuler un mot en
entier. Et tous ces gens s'exclamaient ensemble: «C'est bon... ça
repose...» Le beau Moëssard le murmurait comme un fredon sous sa petite
moustache blonde, tandis que sa reine en première loge de face le
traduisait dans la barbarie de sa langue étrangère. Positivement, ça les
reposait. Ils ne disaient pas de quoi, par exemple, de quelle besogne
écoeurante, de quelle tâche forcée d'oisifs et d'inutiles.
Tous ces murmures bienveillants, unis, confondus, commençaient à donner
à la salle sa physionomie des grands soirs. Le succès courait dans
l'air, les figures se rassérénaient, les femmes semblaient embellies
par des reflets d'enthousiasme, des regards excitants comme des bravos.
André, près de sa mère, frissonnait d'un plaisir inconnu, de cette joie
orgueilleuse qu'on ressent à remuer les foules, fût-ce même comme un
chanteur de cour faubourienne, avec un refrain patriotique et deux
notes émues dans la voix. Soudain les chuchotements redoublèrent, se
changèrent en tumulte. On ricanait, on s'agitait. Que se passait-il?
Quelque accident en scène? André, se penchant épouvanté vers ses acteurs
aussi étonnés que lui-même, vit toutes les lorgnettes braquées sur la
grande avant-scène vide jusqu'alors et où quelqu'un venait d'entrer, de
s'asseoir, les deux coudes sur le rebord de velours, la lorgnette tirée
du fourreau, installé dans une solitude sinistre.
En dix jours le Nabab avait vieilli de vingt ans. Ces violentes natures
méridionales, si elles sont riches en élans, en jets de flammes
irrésistibles, s'affaissent aussi plus complètement que les autres.
Depuis son invalidation, le malheureux s'était enfermé dans sa chambre,
les rideaux tirés, ne voulant plus même voir le jour ni dépasser le
seuil au delà duquel la vie l'attendait, les engagements pris, les
promesses faites, un fouillis de protêts et d'assignations. La
Levantine, partie aux eaux en compagnie de son masseur et de
ses négresses, absolument indifférente à la ruine de la maison;
Bompain--l'homme au fez--tout effaré au milieu des demandes d'argent, ne
sachant comment aborder l'infortuné patron toujours couché, le visage
au mur sitôt qu'on lui parlait d'affaires; la vieille mère était restée
seule pour faire tête au désastre, avec ses connaissances bornées et
droites de veuve de village qui sait ce que c'est qu'un papier timbré,
une signature, et tient l'honneur pour le plus grand bien de ce monde.
Sa coiffe jaune apparaissait à tous les étages de l'hôtel, révisant
les notes, réformant le service, ne craignant ni les cris ni les
humiliations. A toute heure du jour, on voyait la bonne femme arpenter
la place Vendôme à grands pas, gesticulant, se parlant à elle-même,
disant tout haut: «Tè! je vais chez l'huissier.» Et jamais elle ne
consultait son fils que lorsque c'était indispensable, d'un mot discret
et bref, en évitant même de le regarder. Pour tirer Jansoulet de sa
torpeur, il avait fallu une dépêche de Géry, datée de Marseille,
annonçant qu'il arriverait avec dix millions. Dix millions, c'est-à-dire
la faillite évitée, la possibilité de se relever, de recommencer la vie.
Et voilà notre Méridional rebondissant du fond de sa chute, ivre de joie
et plein d'espoir. Il fit ouvrir ses fenêtres, apporter des journaux.
Quelle magnifique occasion que cette première de _Révolte_ pour se
montrer aux Parisiens qui le croyaient sombré, rentrer dans le grand
tourbillon par la porte battante de sa loge des Nouveautés! La mère,
qu'un instinct avertissait, insista bien un peu pour le retenir. Paris
maintenant l'épouvantait. Elle aurait voulu emmener son enfant dans
quelque coin ignoré du Midi, le soigner avec l'aîné, tous deux malades
de la grande ville. Mais il était le maître. Impossible de résister
à cette volonté d'homme gâté par la richesse. Elle l'assista pour sa
toilette, «le fit beau,» ainsi qu'elle disait en riant, et le regarda
partir non sans une certaine fierté, superbe, ressuscité, ayant à peu
près surmonté le terrible affaissement des derniers jours...
En arrivant au théâtre, Jansoulet s'aperçut vite de la rumeur que
causait sa présence dans la salle. Habitué à ces ovations curieuses, il
y répondait d'ordinaire sans le moindre embarras, de tout son large
et bon sourire; mais cette fois la manifestation était malveillante,
presque indignée.
«Comment!... c'est lui?...
--Le voilà.
--Quelle impudence!»
Cela montait de l'orchestre avec bien d'autres exclamations confuses.
L'ombre et la retraite où il s'était réfugié depuis quelques jours
l'avaient laissé ignorant de l'exaspération publique à son égard, des
homélies, des dithyrambes répandus dans les journaux à propos de sa
fortune corruptrice, articles à effet, phraséologie hypocrite à l'aide
desquels l'opinion se venge de temps en temps sur les innocents de
toutes ses concessions aux coupables. Ce fut une effroyable déconvenue,
qui lui causa d'abord plus de peine que de colère. Très ému, il cachait
son trouble derrière sa lorgnette, s'attachant aux moindres détails de
la scène, posé de trois quarts, mais ne pouvant échapper à l'observation
scandaleuse dont il était victime et qui faisait bourdonner ses
oreilles, ses tempes battre, les verres embués de sa lorgnette
s'emplir des cercles multicolores où tournoie le premier égarement des
congestions sanguines.
Le rideau baissé, l'acte fini, il restait dans cette attitude de gêne,
d'immobilité; mais les chuchotements plus distincts, que ne retenait
plus le dialogue scénique, l'acharnement de certains curieux changeant
de place pour mieux le voir, le contraignaient à sortir de sa loge, à
se précipiter dans les couloirs comme un fauve, échappé de l'arène à
travers le cirque. Sous le plafond bas, dans l'étroit passage circulaire
des corridors de théâtre, il tombait au milieu d'une foule compacte de
gandins, de journalistes, de femmes en chapeau, en taille, riant par
métier, renversant leur rire bête, le dos appuyé au mur. Des loges
ouvertes et qui essayaient de respirer sur cette baie grouillante et
bruyante sortaient des fragments de conversations, mêlées, à propos
rompus:
«Une pièce délicieuse... C'est frais... C'est honnête...
--Ce Nabab!... Quelle effronterie!...
--Oui, vraiment, ça repose... On se sent meilleur...
--Comment ne l'a-t-on pas encore arrêté?...
--Un tout jeune homme, paraît-il... C'est sa première pièce.