derrière Notre-Dame. (Il ne disait pas la Morgue, parce que c'est un
trop vilain mot). J'étais bien sûr que je le trouverais là. J'y suis
allé tout droit, le lendemain. Il y était. Oh! mais bien caché, je
vous réponds. Il fallait son valet de chambre pour le reconnaître.
Les cheveux tout gris, les dents absentes, et ses vraies rides, ses
soixante-cinq ans qu'il arrangeait si bien. Sur cette dalle de marbre,
avec le robinet qui dégoulinait dessus, j'ai cru le voir devant sa table
de toilette.
--Et vous n'avez rien dit?
--Non. Je savais ses intentions à ce sujet, depuis longtemps... Je l'ai
laissé s'en aller discrètement, à l'anglaise, comme il voulait. C'est
égal! il aurait bien dû me donner un morceau de pain avant de partir,
moi qui l'ai servi pendant vingt ans.
Et tout à coup, frappant de son poing sur la table, avec rage:
--Quand je pense que, si j'avais voulu, j'aurais pu, au lieu d'aller
chez Monpavon, entrer chez Mora, avoir la place de Louis... Est-il
veinard, celui-là! En a-t-il rousti des rouleaux de mille à la mort de
son duc!... Et la défroque, des chemises par centaines, une robe de
chambre en renard bleu qui valait plus de vingt mille francs... C'est
comme ce Noël, c'est lui qui a dû faire un sac! En se pressant, parbleu,
car il savait que ça finirait tôt. Maintenant, plus moyen de gratter,
place Vendôme. Un vieux gendarme de mère qui mène tout. On vend
Saint-Romans, on vend les tableaux. La moitié de l'hôtel en location.
C'est la débâcle.»
J'avoue que je ne pus m'empêcher de montrer ma satisfaction; car enfin
ce misérable Jansoulet est cause de tous nos malheurs. Un homme qui se
vantait d'être si riche, qui le disait partout. Le public s'amorçait
là-dessus, comme le poisson qui voit luire des écailles dans une
nasse... Il a perdu des millions, je veux bien; mais pourquoi
laissait-il croire qu'il en avait d'autres?... Ils ont arrêté
Bois-l'Héry; c'est lui qu'il fallait arrêter plutôt... Ah! si nous
avions eu un autre expert, je suis sûr que ce serait déjà fait... Du
reste, comme je le disais à Francis, il n'y a qu'à voir ce parvenu de
Jansoulet pour se rendre compte de ce qu'il vaut. Quelle tête de bandit
orgueilleux!
--Et si commun, ajouta l'ancien valet de chambre.
--Pas la moindre moralité.
--Un manque absolu de tenue... Enfin, le voilà à la mer, et puis Jenkins
aussi, et bien d'autres avec eux.
--Comment! le docteur aussi?... Ah! tant pis... Un homme si poli, si
aimable...
--Oui, encore un qu'on déménage... Chevaux, voitures, mobilier... C'est
plein d'affiches dans la cour de l'hôtel, qui sonne le vide comme si
la mort y avait passé... Le château de Nanterre est mis en vente. Il
restait une demi-douzaine de «petits Bethléem» qu'on a emballés dans un
fiacre... C'est la débâcle, je vous dis, père Passajon, une débâcle dont
nous ne verrons peut-être pas la fin, vieux tous deux comme nous sommes,
mais qui sera complète... Tout est pourri; il faut que tout crève!»
Il était sinistre à voir ce vieux larbin de l'Empire, maigre, échiné,
couvert de boue, et criant comme Jérémie: «C'est la débâcle!» avec une
bouche sans dents, toute noire et large ouverte. J'avais peur et honte
devant lui, grand désir de le voir dehors; et dans moi-même je pensais:
«O M. Chalmette... ô ma petite vigne de Montbars...»
* * * * *
_Même date._--Grande nouvelle. Madame Paganetti est venue cette
après-midi m'apporter mystérieusement une lettre du gouverneur. Il est à
Londres, en train d'installer une magnifique affaire. Bureaux splendides
dans le plus beau quartier de la ville; commandite superbe. Il m'offre
de venir le rejoindre, «heureux, dit-il, de réparer ainsi le dommage
qui m'a été fait.» J'aurai le double de mes appointements à la
_Territoriale_, logé, chauffé, cinq actions du nouveau comptoir, et
remboursement intégral de mon arriéré. Une petite avance à faire
seulement, pour l'argent du voyage et quelques dettes criardes dans le
quartier. Vive la joie! ma fortune est assurée. J'écris au notaire de
Montbars de prendre hypothèque sur ma vigne...
XXIV
A BORDIGHERA
Comme l'avait dit M. Joyeuse chez le juge d'instruction, Paul de Géry
revenait de Tunis après trois semaines d'absence. Trois interminables
semaines passées à se débattre au milieu d'intrigues, de trames ourdies
sournoisement par la haine puissante des Hemerlingue, à errer de salle
en salle, de ministère en ministère, à travers cette immense résidence
du Bardo qui réunit dans la même enceinte farouche hérissée de
couleuvrines tous les services de l'État, placés sous la surveillance
du maître comme ses écuries et son harem. Dès son arrivée là-bas,
Paul avait appris que la chambre de justice commençait à instruire
secrètement le procès de Jansoulet, procès dérisoire, perdu par avance;
et les comptoirs du Nabab fermés sur le quai de la Marine, les scellés
apposés sur ses coffres, ses navires solidement amarrés à la Goulette,
une garde de _chaouchs_ autour de ses palais annonçaient déjà une sorte
de mort civile, de succession ouverte dont il ne resterait plus bientôt
qu'à se partager les dépouilles.
Pas un défenseur, pas un ami dans cette meute vorace; la colonie franque
elle-même paraissait satisfaite de la chute d'un courtisan qui avait si
longtemps obstrué en les occupant tous les chemins de la faveur. Essayer
d'arracher au bey cette proie, à moins d'un triomphe éclatant devant
l'Assemblée, il n'y fallait pas songer. Tout ce que de Géry pouvait
espérer, c'était de sauver quelques épaves, et encore en se hâtant, car
il s'attendait un jour ou l'autre à apprendre l'échec complet de son
ami.
Il se mit donc en campagne, précipita ses démarches avec une activité
que rien ne découragea, ni le patelinage oriental, cette politesse
raffinée et doucereuse sous laquelle se dissimulent la férocité, la
dissolution des moeurs, ni les sourires béatement indifférents, ni ces
airs penchés, ces bras en croix invoquant le fatalisme divin quand
le mensonge humain fait défaut. Le sang-froid de ce petit Méridional
refroidi, en qui se condensaient toutes les exubérances de ses
compatriotes, le servit au moins autant que sa connaissance parfaite de
la loi française dont le Code de Tunis n'est que la copie défigurée.
A force de souplesse, de circonspection, et malgré les intrigues
d'Hemerlingue fils, très influent au Bardo, il parvint à faire distraire
de la confiscation l'argent prêté par le Nabab quelques mois auparavant
et à arracher dix millions sur quinze à la rapacité de Mohammed. Le
matin même du jour où cette somme devait lui être comptée, il recevait
de Paris une dépêche lui annonçant l'invalidation. Il courut tout de
suite au palais, pressé d'y arriver avant la nouvelle; et au retour, ses
dix millions de traites sur Marseille bien serrés dans son portefeuille,
il croisa sur la route de la résidence le carrosse d'Hemerlingue fils
avec ses trois mules lancées à fond de train. La tête du hibou maigre
rayonnait. De Géry comprenant que, s'il restait seulement quelques
heures de plus à Tunis, ses traites couraient grand risque d'être
confisquées, alla retenir sa place sur un paquebot italien qui partait
le lendemain pour Gênes, passa la nuit à bord, et ne fut tranquille que
lorsqu'il vit fuir derrière lui la blanche Tunis étagée au fond de son
golfe et les rochers du cap Carthage. En entrant dans le port de Gênes,
le vapeur, en train de se ranger au quai, passa prés d'un grand yacht où
flottait le pavillon tunisien parmi des petits étendards de parade. De
Géry ressentit une vive émotion, crut un instant qu'on envoyait à sa
poursuite, et qu'il allait peut-être en débarquant avoir des démêlés
avec la police italienne comme un vulgaire gâte-bourse. Mais non, le
yacht se balançait tranquille à l'ancre, ses matelots occupés à nettoyer
le pont et à repeindre la sirène rouge de l'avant, comme si l'on
attendait quelque personnage d'importance. Paul n'eut pas la curiosité
de savoir quel était ce personnage, ne fit que traverser la ville de
marbre et revint par la voie ferrée qui va de Gênes à Marseille en
suivant la côte, route merveilleuse où l'on passe du noir des tunnels à
l'éblouissement de la mer bleue, mais que son étroitesse expose à bien
des accidents.
A Savone, le train arrêté, on annonça aux voyageurs qu'ils ne pouvaient
aller plus loin, un de ces petits ponts jetés sur les torrents qui
descendent de la montagne dans la mer s'étant rompu pendant la nuit. Il
fallait attendre l'ingénieur, les ouvriers avertis par le télégraphe,
rester là peut-être une demi-journée. C'était le matin. La ville
italienne s'éveillait dans une de ces aubes voilées qui annoncent
la grande chaleur du jour. Pendant que les voyageurs dispersés se
réfugiaient dans les hôtels, s'installaient dans des cafés, que d'autres
couraient la ville, de Géry, désolé du retard, cherchait un moyen de
ne pas perdre encore cette dizaine d'heures. Il pensait au pauvre
Jansoulet, à qui l'argent qu'il apportait allait peut-être sauver
l'honneur et la vie, à sa chère Aline, à celle dont le souvenir ne
l'avait pas quitté un seul jour pendant son voyage, pas plus que le
portrait qu'elle lui avait donné. Il eut alors l'idée de louer un de ces
_calesino_ attelés à quatre, qui font le trajet de Gênes à Nice, tout le
long de la Corniche italienne, voyage adorable que se payent souvent
les étrangers, les amoureux ou les joueurs heureux de Monaco. Le cocher
garantissait d'être à Nice de bonne heure; mais n'arrivât-on guère plus
vite qu'en attendant le train, l'impatience du voyageur éprouvait le
soulagement de ne pas piétiner sur place, de sentir à chaque tour de
roue décroître l'espace qui le séparait de son désir.
Oh! par un beau matin de juin, à l'âge de notre ami Paul, le coeur plein
d'amour comme il l'avait, brûler à quatre chevaux la route blanche de
la Corniche, c'est une ivresse de voyage incomparable. A gauche, à cent
pieds d'abîme, la mer mouchetée d'écume des anses rondes du rivage à ces
lointains de vapeur, où se confondent le bleu des vagues et celui du
ciel; voiles rouges ou blanches, jetées là-dessus en ailes uniques
et déployées, fines silhouettes de steamers avec un peu de fumée à
l'arrière comme un adieu, et sur des plages aperçues au détour, des
pêcheurs, pas plus gros que des merles de roche, dans leur barque
amarrée, qui semble un nid. Puis la route s'abaisse, suit une pente
rapide, tout le long de rochers, de promontoires presque à pic. Le vent
frais des vagues arrive là, se mêle aux mille grelots de l'attelage,
tandis qu'à droite, sur le flanc de la montagne, les pins s'étagent, les
chênes verts, aux capricieuses racines, sortant du sol aride, et des
oliviers en culture sur leurs terrasses, jusqu'à un large ravin blanc et
caillouteux, bordé de verdures qui rappellent le passage des eaux, un
torrent desséché que remontent des mulets chargés, le sabot solide
parmi les pierres en galets où se penche une laveuse près d'une mare
microscopique, quelques gouttes restées de la grande inondation d'hiver.
De temps en temps, on traverse la rue d'un village ou plutôt d'une
petite ville rouillée par trop de soleil, d'une ancienneté historique,
les maisons étroitement serrées et rejointes par des arcades sombres, un
lacis de ruelles voûtées, qui grimpent à pic avec des échappées de jour
supérieur, des ouvertures de mines laissant apercevoir des nichées
d'enfants frisés en auréole, des corbeilles de fruits éclatants,
une femme descendant le pavé raboteux, sa cruche sur la tête ou la
quenouille au bras. Puis, à un coin de rue, le papillotement bleu des
vagues, et l'immensité retrouvée...
Mais, à mesure que la journée s'avançait, le soleil, montant dans le
ciel, éparpillait sur la mer, sortie de ses brumes, lourde, stupéfaite,
immobile avec des transparences de quartz, des milliers de rayons
tombant dans l'eau, comme des piqûres de flèches, une réverbération
éblouissante, doublée par la blancheur des roches et du sol, par un
véritable sirocco d'Afrique qui soulevait la poussière en spirale sur le
passage de la voiture. On arrivait aux sites les plus chauds, les plus
abrités de la Corniche, véritable température exotique, plantant en
pleine terre les dattiers, les cactus, l'aloès et ses hauts candélabres.
En voyant ces troncs élancés, cette végétation fantastique, découper
l'air chauffé à blanc, en sentant la poussière aveuglante craquer sous
les roues comme une neige, de Géry, les yeux à demi-clos, halluciné par
ce midi de plomb, croyait faire encore une fois cette fatigante route de
Tunis au Bardo, tant parcourue dans un singulier pêle-mêle de carrosses
levantins, à livrées éclatantes, de meahris au long cou, à la babine
pendante, de mulets caparaçonnés, de bourriquets, d'Arabes en guenilles,
de nègres à moitié nus, de fonctionnaires en grand costume, avec leur
escorte d'honneur. Allait-il donc retrouver là-bas, où la route côtoie
des jardins de palmiers, l'architecture bizarre et colossale du palais
du bey, ses grillages de fenêtres aux mailles serrées, ses portes de
marbre, ses moucharabies en bois découpé, peints de couleurs vives?...
Ce n'était pas le Bardo, mais le joli pays de Bordighera, divisé comme
tous ceux du littoral en deux parties, la _Marine_ s'étalant en rivage,
et la ville haute, rejointes toutes deux par une forêt de palmes
immobiles, élancées de tige et la cime retombante, véritables fusées de
verdure, rayant le bleu de leurs mille fentes régulières.
La chaleur insoutenable, les chevaux à bout de forces, contraignirent
le voyageur à s'arrêter pour une couple d'heures dans un de ces grands
hôtels qui bordent la route et mettent dès novembre, dans ce petit bourg
merveilleusement abrité, la vie luxueuse, l'animation cosmopolite d'une
aristocratique station hivernale. Mais, à cette époque de l'année, il
n'y avait à la _Marine_ de Bordighera que des pêcheurs invisibles à
cette heure. Les villas, les hôtels semblaient morts, tous leurs stores
et leurs jalousies étendus. On fit traverser à l'arrivant de longs
couloirs frais et silencieux, jusqu'à un grand salon tourné au nord qui
devait faire partie d'un de ces appartements complets qu'on loue pour la
saison et dont les portes légères communiquent avec d'autres chambres.
Des rideaux blancs, un tapis, ce demi-confortable exigé par les Anglais,
même en voyage, et en face des fenêtres que l'hôtelier ouvrit toutes
grandes pour amorcer ce passant, l'engager à une halte plus sérieuse,
la vue splendide de la montagne. Un calme étonnant régnait dans
cette grande auberge déserte, sans maître d'hôtel, ni cuisiniers, ni
chasseurs,--tout le service n'arrivant qu'aux premiers froids,--et
livrée pour les soins domestiques à un gâte-sauce du pays, expert aux
_stoffato_, aux _risotto_, et à deux valets d'écurie mettant pour
l'heure des repas l'habit, la cravate blanche et les escarpins de
l'office. Heureusement de Géry ne devait rester là que le temps de
respirer une heure ou deux, d'enlever de ses yeux cette réverbération
d'argent mat, de sa tête alourdie le casque à jugulaire douloureuse que
le soleil y avait mis.
Du divan où il s'étendit, le paysage admirable, terrasses d'oliviers
légers et frissonnants, bois d'orangers plus sombres aux feuilles
mouillées de luisants mobiles, semblait descendre jusqu'à sa fenêtre
par étages de verdures diverses où des villas dispersées éclataient
en blancheur, parmi lesquelles celle de Maurice Trott, le banquier,
reconnaissable aux riches caprices de son architecture et à la hauteur
de ses palmiers. L'habitation du Levantin, dont les jardins venaient
jusque sous les croisées de l'hôtel, abritait depuis quelques mois une
célébrité artistique, le sculpteur Bréhat, qui se mourait de la poitrine
et devait à cette hospitalité princière un prolongement d'existence. Ce
voisinage d'un agonisant célèbre, dont l'hôtelier était très fier, et
qu'il aurait mis volontiers sur sa note, ce nom de Bréhat que de Géry
avait entendu si souvent prononcer avec admiration dans l'atelier de
Félicia Ruys, ramenèrent sa pensée vers le beau visage aux lignes pures
entrevu pour la dernière fois au Bois de Boulogne, penché sur l'épaule
de Mora. Qu'était-elle devenue, la malheureuse fille, quand cet appui
lui avait manqué? Cette leçon lui servirait-elle dans l'avenir? Et par
une étrange coïncidence, pendant qu'il songeait ainsi à Félicia, en
face de lui, sur les pentes du jardin voisin, un grand lévrier blanc
traversait en gambadant une allée d'arbres verts. On eût dit tout à fait
Kadour; mêmes poils ras, même gueule rose, féroce et fine. Paul, devant
sa fenêtre ouverte, fut asssailli en un moment par toutes sortes de
visions tristes ou charmantes. Peut-être, la nature splendide qu'il
avait sous les yeux, cette haute montagne où courait une ombre bleue
attardée dans tous les plis du terrain aidait-elle au vagabondage de sa
pensée. Sous les orangers, les citronniers, alignés pour la culture,
chargés de fruits d'or, s'étendaient d'immenses champs de violettes, en
plants réguliers et serrés, traversés de petits canaux d'irrigation,
dont la pierre blanche coupait les verdures exubérantes.
Une odeur exquise montait, de violettes pétries dans du soleil, chaude
essence de boudoir, énervante, affaiblissante, qui évoquait pour de Géry
des visions féminines, Aline, Félicia, glissant à travers la féerie du
paysage, dans cette atmosphère bleutée, ce jour élyséen qu'on eût dit le
parfum devenu visible de tant de fleurs épanouies... Un bruit de portes
lui fit rouvrir les yeux... Quelqu'un venait d'entrer dans la pièce
à côté. Il entendit le frôlement d'une robe sur la mince cloison, un
feuillet retourné dans un livre qu'on devait lire sans grand intérêt;
car un long soupir modulé en bâillement le fit tressaillir. Dormait-il,
rêvait-il encore? Ne venait-il pas d'entendre le cri du «chacal dans le
désert,» si bien en harmonie avec la température brûlante et lourde du
dehors... Non. Plus rien... Il s'endormit de nouveau; et cette fois,
toutes les images confuses qui le poursuivaient se fixèrent en un rêve,
un bien beau rêve...
Il faisait avec Aline son voyage de noces. Une mariée délicieuse.
Prunelles claires, pleines d'amour et de foi, qui ne connaissaient que
lui, ne regardaient que lui. Dans ce même salon d'hôtel, de l'autre côté
du guéridon, la jolie fille était assise en blanc déshabillé du matin
qui sentait bon la violette et les dentelles fines de la corbeille. Ils
déjeunaient. Un de ces déjeuners de voyage de noces, servis au saut du
lit en face de la mer bleue, du ciel limpide qui azurent le verre où
l'on boit, les yeux que l'on regarde, l'avenir, la vie, l'espace clair.
Oh! qu'il faisait beau, quelle lumière divine, rajeunissante, comme ils
étaient bien!
Et tout à coup, en pleins baisers, en pleine ivresse, Aline devenait
triste. Ses beaux yeux se voilaient de larmes. Elle lui disait: «Félicia
est là... vous n'allez plus m'aimer...» Et lui riait: «Félicia, ici?...
Quelle idée.--Si, si... Elle est là...» Tremblante, elle montrait la
chambre voisine, d'où partaient pêle-mêle des aboiements enragés et
la voix de Félicia: «Ici, Kadour... Ici, Kadour...» la voix basse,
concentrée, furieuse de quelqu'un qui se cachait et se voit brusquement
découvert.
Réveillé en sursaut, l'amoureux, désenchanté, se retrouva dans sa
chambre déserte, devant un guéridon vide, son beau rêve envolé par la
fenêtre sur le grand coteau qui la remplissait toute, et semblait se
pencher vers elle. Mais on entendait bien réellement dans la pièce
contiguë les aboiements d'un chien et des coups précipités ébranlant la
porte...
--Ouvrez. C'est moi... c'est Jenkins.»
Paul se redressa sur son divan, stupéfait. Jenkins ici?... Comment
cela?... A qui s'adressait-il?... Quelle voix allait lui répondre?... On
ne répondit point... Un pas léger alla vers la porte, et le pêne grinça
nerveusement.
«Enfin, je vous trouve, dit l'Irlandais en entrant...»
Et vraiment, s'il n'avait pris soin de s'annoncer lui-même, à travers
la cloison Paul n'aurait jamais placé sur cet accent brutal, violent et
rauque, le nom du docteur aux façons doucereuses...
«Enfin, je vous trouve après huit jours de recherches, de courses
folles, de Gênes à Nice, de Nice à Gênes... Je savais que vous n'étiez
pas partie, le yacht étant toujours en rade... Et j'allais inspecter
toutes les auberges du littoral, quand je me suis souvenu de Bréhat...
J'ai pensé que vous aviez voulu le voir en passant. J'en viens... C'est
lui qui m'a dit que vous étiez ici.»
Mais à qui parlait-il? Quelle obstination singulière mettait-on à ne pas
lui répondre? Enfin une belle voix morne que Paul connaissait bien fit
vibrer à son tour l'air alourdi et sonore de la chaude après-midi.
«Eh bien! oui, Jenkins, me voilà... Qu'est-ce qu'il y a donc?»
A travers la muraille, Paul voyait la bouche dédaigneuse, abaissée, avec
un pli de dégoût.
«Je viens vous empêcher de partir, de faire cette folie...
--Quelle folie? J'ai des travaux à Tunis... Il faut bien que j'y aille.
--Mais vous n'y songez pas, ma chère enfant...
--Oh! assez de paternité comme cela, Jenkins... On sait ce qui se cache
là-dessous... Parlez-moi donc comme tout à l'heure... J'aime encore
mieux chez vous le dogue que le chien couchant... J'en ai moins peur.
--Eh bien! je vous dis, moi, qu'il faut être folle pour s'en aller
là-bas toute seule, jeune et belle comme vous êtes...
--Et ne suis-je pas toujours seule?... Vouliez-vous que j'emmène
Constance, à son âge?
--Et moi?
--Vous?...» Elle modula le mot sur un rire plein d'ironie... «Et
Paris?... Et vos clients?... Priver la société de son Cagliostro!...
Jamais, par exemple.
--Je suis pourtant bien décidé à vous suivre partout où vous irez... fit
Jenkins résolument.»
Il y eut un instant de silence. Paul se demandait s'il était bien digne
de lui d'écouter ce débat qu'il sentait gros de révélations terribles.
Mais, en plus de la fatigue, une curiosité invincible le clouait à sa
place... Il lui semblait que l'énigme attirante dont il avait été si
longtemps intrigué et troublé, qui tenait encore à son esprit par le
bout de son voile de mystère, allait enfin parler, se découvrir, montrer
la femme douloureuse ou perverse que cachait l'artiste mondaine. Il
restait donc immobile, retenant son souffle, n'ayant pas d'ailleurs
besoin d'espionner; car les autres, se croyant seuls dans l'hôtel,
laissaient monter leurs passions et leurs voix sans contrainte.
«En fin de compte, que voulez-vous de moi?...
--Je vous veux...
--Jenkins!
--Oui, oui, je sais bien; vous m'aviez défendu de prononcer jamais de
telles paroles devant vous; mais d'autres que moi vous les ont dites, et
de plus près encore...»
Deux pas nerveux la rapprochaient de l'apôtre, mettaient devant cette
large face sensuelle le mépris haletant de sa réponse.
«Et quand cela serait, misérable! Si je n'ai su me garder contre le
dégoût et l'ennui, si j'ai perdu ma fierté, est-ce à vous d'en parler
seulement?... Comme si vous n'en étiez pas cause, comme si vous ne
m'aviez pas à tout jamais fané, attristé la vie...»
Et trois mots brûlants et rapides firent passer devant Paul de Géry
terrifié l'horrible scène de cet attentat enveloppé d'affectueuse
tutelle, contre lequel l'esprit, la pensée, les rêves de la jeune
fille avaient eu si longtemps à se débattre et qui lui avait laissé
l'incurable tristesse des chagrins précoces, l'écoeurement de la vie à
peine commencée, ce pli au coin de la lèvre comme la chute visible du
sourire.
«Je vous aimais... Je vous aime... La passion emporte tout... répondit
Jenkins sourdement.