--Bois-l'Héry à Mazas! Ce n'est pas possible... Voici la marquise en

face de nous, aux premières galeries, avec un chapeau neuf...

--Qu'est-ce que ça prouve?... Elle fait son métier de lanceuse... Il est

très joli, ce chapeau... aux couleurs du cheval de Desgranges.

--Et Jenkins? que devient Jenkins?

--A Tunis avec Félicia... Le vieux Brahim les a vus tous les deux... Il

paraît que le bey se met décidément aux perles.

--Bigre!...»

Plus loin, des voix douces murmuraient:

«Vas-y, père, vas-y donc... Vois comme il est seul ce pauvre homme.

--Mais, mes enfants, je ne le connais pas.

--Eh bien! rien qu'un salut... Quelque chose qui lui prouve qu'il n'est

pas complètement abandonné...»

Aussitôt un petit vieux monsieur, très rouge, en cravate blanche,

s'élançait au-devant du Nabab et lui donnait un grand coup de chapeau

respectueux. Avec quelle reconnaissance, quel sourire d'empressement

aimable ce salut unique fut rendu, ce salut d'un homme que Jansoulet ne

connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu, et qui pesait pourtant d'un

grand poids sur sa destinée; car sans le père Joyeuse, le président du

conseil de la _Territoriale_ aurait eu probablement le sort du marquis

de Bois-l'Héry. C'est ainsi que, dans l'enchevêtrement de la société

moderne, ce grand tissage d'intérêts, d'ambitions, de services acceptés

et rendus, tous les mondes communiquent entre eux, mystérieusement unis

par les dessous, des plus hautes existences aux plus humbles; voilà ce

qui explique le bariolage, la complication de cette étude de moeurs,

l'assemblage des fils épars dont l'écrivain soucieux de vérité est forcé

de faire le fond de son drame.

Les regards jetés en l'air dans le vague, la démarche qui s'écarte sans

but, le chapeau remis sur la tête brusquement jusqu'aux yeux, en

dix minutes le Nabab subit toutes les manifestations de ce terrible

ostracisme du monde parisien où il n'avait ni parenté ni sérieuses

attaches, et dont le mépris l'isolait plus sûrement que le respect

n'isole un souverain en visite. D'embarras, de honte, il chancelait.

Quelqu'un dit très haut: «Il a bu...» et tout ce que le pauvre homme

put faire, ce fut de rentrer s'enfermer dans le salon de sa loge.

D'ordinaire ce petit _retiro_ s'emplissait pendant les entr'actes de

gens de bourse, de journalistes. On riait, on fumait en menant grand

vacarme; le directeur venait saluer son commanditaire. Ce soir-là,

personne. Et l'abstention de Cardailhac, ce flaireur de succès, donnait

bien à Jansoulet la mesure de sa disgrâce.

--Que leur ai-je donc fait? Pourquoi Paris ne veut-il plus de moi?

Il s'interrogeait ainsi dans une solitude qu'accentuaient les bruits

environnants, les clefs brusques aux portes des loges, les mille

exclamations d'une foule amusée. Puis subitement la fraîcheur du luxe

qui l'entourait, la lanterne mauresque découpée en ombres bizarres sur

les soies brillantes du divan et des murs lui remettaient en mémoire la

date de son arrivée... Six mois!... Seulement six mois, qu'il était à

Paris!... Tout flambé, tout dévoré en six mois!... Il s'absorba dans

une sorte de torpeur, d'où le tirèrent des applaudissements, des bravos

enthousiastes. C'était décidément un grand succès, cette pièce de

_Révolte_. On arrivait maintenant aux passages de force, de satire; et

les tirades virulentes, un peu emphatiques mais qu'enlevait un souffle

de jeunesse et de sincérité, faisaient vibrer tous les coeurs, après les

effusions idylliques du début. Jansoulet à son tour voulut entendre,

voulut voir. Ce théâtre lui appartenait, après tout. Sa place dans cette

avant-scène lui coûtait plus d'un million; c'était bien le moins qu'il

l'occupât.

Le voilà de nouveau assis sur le devant de sa loge. Dans la salle, une

chaleur lourde, suffocante, remuée et non dissipée par les éventails

haletants qui promenaient des reflets et des paillettes avec tous les

souffles impalpables du silence. On écoutait religieusement une réplique

indignée et fière contre les forbans, si nombreux à cette époque, qui

tenaient le haut du pavé après en avoir battu les coins les plus obscurs

pour détrousser les passants. Certes, Maranne, en écrivant ces beaux

vers, avait pensé à tout autre qu'au Nabab. Mais le public y vit une

allusion; et tandis qu'une triple salve d'applaudissements accueillait

la fin de la tirade, toutes les têtes se tournaient vers l'avant-scène

de gauche avec un mouvement indigné, ouvertement injurieux... Le

malheureux, mis au pilori sur son propre théâtre! Un pilori qui lui

coûtait si cher!... Cette fois, il n'essaya pas de se soustraire à

l'affront, se planta résolument les bras croisés et brava cette foule

qui le regardait, ces centaines de visages levés et ricaneurs, ce

vertueux Tout Paris qui le prenait pour bouc émissaire et le chassait

après l'avoir chargé de tous ses crimes.

Joli monde vraiment pour une manifestation pareille! En face, une loge

de banquiers faillis, la femme et l'amant l'un près de l'autre au

premier rang, le mari dans l'ombre, effacé et grave. A côté, le trio

fréquent d'une mère qui a marié sa fille selon son propre coeur et

pour se faire un gendre de l'homme qu'elle aimait. Puis des ménages

interlopes, des filles étalant le prix de la honte, des diamants en

cercles de feu rivés autour des bras et du cou comme des colliers

de chien, se bourrant de bonbons qu'elles avalaient brutalement,

bestialement, parce qu'elles savent que l'animalité de la femme plaît à

ceux qui la paient. Et ces groupes de gandins efféminés, le col ouvert,

les sourcils peints, dont on admirait à Compiègne, dans les chambres

d'invités, les chemises de batiste brodées et les corsets de satin

blanc; ces mignons du temps d'Agrippa, s'appelant entre eux: «Mon

coeur... Ma chère belle...» Tous les scandales, toutes les turpitudes,

consciences vendues ou à vendre, le vice d'une époque sans grandeur,

sans originalité, essayant les travers de toutes les autres et jetant

à Bullier cette duchesse, femme de ministre, rivale des plus éhontées

danseuses de l'endroit. Et c'étaient ces gens-là qui le repoussaient,

qui lui criaient: «Va-t'en... tu es indigne...

--Indigne, moi!... mais je vaux cent fois mieux que vous tous,

misérables... Vous me reprochez mes millions. Et qui donc m'a aidé à les

dévorer? Toi, compagnon lâche et traître, qui caches dans le coin de ton

avant-scène ton obésité de pacha malade. J'ai fait ta fortune avec la

mienne au temps où nous partagions en frères. Toi, marquis blafard,

j'ai payé cent mille francs au cercle pour qu'on ne te chasse pas

honteusement... Je t'ai couverte de bijoux, drôlesse, en laissant croire

que tu étais ma maîtresse, parce que cela fait bien dans notre monde,

mais sans jamais te demander de retour... Et toi, journaliste effronté

qui as toute la bourbe de ton encrier pour cervelle, et sur ta

conscience autant de lèpres que ta reine en porte sur la peau, tu

trouves que je ne t'ai pas payé ton prix, et voilà pourquoi tes

injures... Oui, oui, regardez-moi, canailles... Je suis fier... Je vaux

mieux que vous...»

Tout ce qu'il disait ainsi mentalement, dans un délire de colère,

visible au tremblement de ses lèvres blémies, le malheureux, en qui

montait la folie, allait peut-être le crier bien fort dans le silence,

invectiver cette masse insultante, qui sait? bondir au milieu, en

tuer un, ah! bon sang de Dieu! en tuer un, quand il se sentit frappé

légèrement sur l'épaule; et une tête blonde lui apparut, sérieuse et

franche, deux mains tendues qu'il saisit convulsivement, comme un noyé.

«Ah! cher... cher... bégaya le pauvre homme. Mais il n'eut pas la force

d'en dire davantage. Cette émotion douce arrivant au milieu de sa fureur

la fondit en un sanglot de larmes, de sang, de paroles étranglées. Sa

figure devint violette. Il fit signe: «Emmenez-moi...» Et trébuchant,

appuyé au bras de de Géry, il ne put que franchir la porte de sa loge

pour aller tomber dans le couloir.

«Bravo! bravo!!» criait la salle à la tirade du comédien; et c'était

un bruit de grêle, de trépignements enthousiastes, tandis que le grand

corps sans vie, péniblement enlevé par les machinistes, traversait les

coulisses rayonnantes, encombrées de curieux empressés autour de la

scène, allumés au succès répandu et qui remarquèrent à peine le passage

de ce vaincu inerte, porté à bras comme une victime d'émeute. On

l'étendit sur un canapé dans le magasin d'accessoires, Paul de Géry à

ses côtés avec un médecin, et deux garçons qui s'empressaient pour les

secours. Cardailhac, très occupé par sa pièce, avait promis de venir

savoir des nouvelles «tout à l'heure, après le _cinq_...»

Saignée sur saignée, ventouses, sinapismes, rien ne ramenait même un

frémissement à l'épiderme du malade insensible à tous les moyens usités

dans les cas d'apoplexie. Un abandon de tout l'être semblait le donner

déjà à la mort, le préparer aux rigidités du cadavre; et cela dans le

plus sinistre endroit du monde, le chaos éclairé d'une lanterne sourde

où gisent pêle-mêle sous la poussière tous les rebuts des pièces jouées,

meubles dorés, tentures à crépines brillantes, carrosses, coffres-forts,

tables à jeu, escaliers et rampes démontés parmi des cordages, des

poulies, un fouillis d'accessoires de théâtre hors d'usage, cassés,

démolis, avariés. Bernard Jansoulet étendu au milieu de ces épaves, son

linge fendu sur la poitrine, à la fois sanglant et blême, était bien

un naufragé de la vie, meurtri et rejeté à la côte avec les débris

lamentables de son luxe artificiel dispersé et broyé par le tourbillon

parisien. Paul, le coeur brisé, contemplait cela tristement, cette face

au nez court, gardant dans son inertie l'expression colère et bonne d'un

être inoffensif qui a essayé de se défendre avant de mourir et n'a pas

eu le temps de mordre. Il se reprochait son impuissance à le servir

efficacement. Où était ce beau projet de conduire Jansoulet à travers

les fondrières, de le garder des embûches? Tout ce qu'il avait pu faire,

c'était de lui sauver quelques millions et encore arrivaient-ils trop

tard.

* * * * *

On venait d'ouvrir les fenêtres sur le balcon tournant du boulevard,

en pleine agitation bruyante et lumineuse. Le théâtre s'entourait d'un

cordon de gaz, d'une zone de feu qui faisait paraître les fonds plus

sombres, piqués de lanternes roulantes, comme des étoiles voyageant au

ciel obscur. La pièce était finie. On sortait. La foule noire et serrée

sur les perrons se dispersait aux trottoirs blancs, allait répandre

par la ville le bruit d'un grand succès et le nom d'un inconnu demain

triomphant et célèbre. Soirée admirable allumant les vitres des

restaurants en liesse et faisant circuler par les rues des files

d'équipages attardés. Ce tumulte de fête que le pauvre Nabab avait tant

aimé, qui allait bien à l'étourdissement de son existence, le ranima

une seconde. Ses lèvres remuèrent, et ses yeux dilatés, tournés vers de

Géry, retrouvèrent avant la mort une expression douloureuse, implorante

et révoltée, comme pour le prendre à témoin d'une des plus grandes, des

plus cruelles injustices que Paris ait jamais commises.

FIN

TABLE

XIII. Un jour de spleen

XIV. L'Exposition

XV. Mémoires d'un garçon de bureau.--A l'antichambre

XVI. Un homme public

XVII. L'apparition

XVIII. Les perles Jenkins

XIX. Les funérailles

XX. La baronne Hemerlingue

XXI. La séance

XXII. Drames parisiens

XXIII. Mémoires d'un garçon de bureau.--Derniers feuillets

XXIV. A Bordighera

XXV. La première de _Révolte_

Le nabab, tome II · 第 17 / 17 段