compliqué des rues bruyantes où le fracas des omnibus se mêle aux mille
métiers ronflants de la cité ouvrière, où se confond la chaleur des
fumées d'usine avec la fièvre de tout un peuple se débattant contre
la faim. L'air frémit, les ruisseaux fument, les maisons tremblent
au passage des camions, des lourds baquets se heurtant au détour des
chaussées étroites. Soudain le marquis s'arrête; il a trouvé ce qu'il
voulait. Entre la boutique noire d'un charbonnier et l'établissement
d'un emballeur dont les planches de sapin adossées aux murailles lui
causent un petit frisson, s'ouvre une porte cochère surmontée de son
enseigne, le mot BAINS sur une lanterne blafarde. Il entre, traverse un
petit jardin moisi où pleure un jet d'eau dans la rocaille. Voilà bien
le coin sinistre qu'il cherchait. Qui s'avisera jamais de croire que le
marquis de Monpavon est venu se couper la gorge là?... La maison est au
bout, basse, des volets verts, une porte vitrée, ce faux air de villa
qu'elles ont toutes... Il demande un bain, un fond de bain, enfile
l'étroit couloir, et pendant qu'on prépare cela, le fracas de l'eau
derrière lui, il fume son cigare à la fenêtre, regarde le parterre aux
maigres lilas et le mur élevé qui le ferme.
A côté c'est une grande cour, la cour d'une caserne de pompiers avec un
gymnase dont les montants, mâts et portiques, vaguement entrevus par le
haut, ont des apparences de gibets. Un clairon sonne au sergent dans
la cour. Et voilà que cette sonnerie ramène le marquis à trente ans en
arrière, lui rappelle ses campagnes d'Algérie, les hauts remparts de
Constantine, l'arrivée de Mora au régiment, et des duels, et des parties
fines... Ah! comme la vie commençait bien. Quel dommage que ces sacrées
cartes... Ps... ps... ps... Enfin, c'est déjà beau d'avoir sauvé la
tenue.
«Monsieur, dit le garçon, votre bain est prêt.»
* * * * *
A ce moment, haletante et pâle, madame Jenkins entrait dans l'atelier
d'André où l'amenait un instinct plus fort que sa volonté, le besoin
d'embrasser son enfant avant de mourir. La porte ouverte,--il lui avait
donné une double clef,--elle eut pourtant un soulagement de voir qu'il
n'était pas rentré, qu'elle aurait le temps de calmer son émotion
augmentée d'une longue marche inusitée à ses nonchalances de femme
riche. Personne. Mais sur la table ce petit mot qu'il laissait toujours
en sortant, pour que sa mère, dont les visites devenaient de plus en
plus rares et courtes à cause de la tyrannie de Jenkins, pût savoir
où il était, l'attendre facilement ou le rejoindre. Ces deux êtres
n'avaient cessé de s'aimer tendrement, profondément, malgré les cruautés
de la vie qui les obligeaient à introduire dans leurs rapports de mère à
fils les précautions, le mystère clandestin d'un autre amour.
«Je suis à ma répétition, disait aujourd'hui le petit mot, je rentrerai
vers sept heures.»
Cette attention de son enfant qu'elle n'était pas venue voir depuis
trois semaines, et qui persistait quand même à l'attendre, fit monter
aux yeux de la mère le flot de larmes qui l'étouffait. On eût dit
qu'elle venait d'entrer dans un monde nouveau. C'était si clair, si
calme, si élevé, cette petite pièce qui gardait la dernière lueur
du jour sur son vitrage, flambait des rayons du soleil déjà sombré,
semblait comme toutes les mansardes taillée dans un pan de ciel avec ses
murs nus, ornés seulement d'un grand portrait, le sien, rien que le sien
souriant à la place d'honneur, et encore là-bas sur la table dans un
cadre doré. Oui, véritablement, l'humble petit logis, qui retenait tant
de clarté quand tout Paris devenait noir, lui faisait une impression
surnaturelle, malgré la pauvreté de ses meubles restreints, éparpillés
dans deux pièces, sa perse commune, et sa cheminée garnie de deux gros
bouquets de jacinthes, de ces fleurs qu'on traîne le matin dans les
rues, à pleines charrettes. La belle vie vaillante et digne qu'elle
aurait pu mener là près de son André! Et en une minute, avec la rapidité
du rêve, elle installait son lit dans un coin, son piano dans l'autre,
se voyait donnant des leçons, soignant l'intérieur où elle apportait sa
part d'aisance et de gaieté courageuse. Comment n'avait-elle pas
compris que là eût été son devoir, la fierté de son veuvage? Par quel
aveuglement, quelle faiblesse indigne?...
Grande faute sans doute, mais qui aurait pu trouver bien des
atténuations dans sa nature facile et tendre, et l'adresse, la fourberie
de son complice parlant tout le temps de mariage, lui laissant ignorer
que lui-même n'était plus libre, et lorsqu'enfin il fut obligé d'avouer,
faisant un tel tableau de sa vie sans lumière, de son désespoir, de son
amour, que la pauvre créature engagée déjà si gravement aux yeux
du monde, incapable d'un de ces efforts héroïques qui vous mettent
au-dessus des situations fausses, avait fini par céder, par accepter
cette double existence, si brillante et si misérable, reposant toute
sur un mensonge qui avait duré dix ans. Dix ans d'enivrants succès et
d'inquiétudes indicibles, dix ans où elle avait chanté avec chaque fois
la peur d'être trahie entre deux couplets, où le moindre mot sur les
ménages irréguliers la blessait comme une allusion, où l'expression de
sa figure s'était amollie jusqu'à cet air d'humilité douce, de coupable
demandant grâce. Ensuite la certitude d'être abandonnée lui avait gâté
même ces joies d'emprunt, fané son luxe; et que d'angoisses, que de
souffrances silencieusement subies, d'humiliations incessantes jusqu'à
la dernière, la plus épouvantable de toutes!
Tandis qu'elle repasse ainsi douloureusement sa vie dans la fraîcheur du
soir et le calme de la maison déserte, des rires sonores, un entrain de
jeunesse heureuse montent de l'étage au-dessous; et se rappelant les
confidences d'André, sa dernière lettre où il lui annonçait la grande
nouvelle, elle cherche à distinguer parmi toutes ces voix limpides et
neuves celle de sa fille Élise, cette fiancée de son fils qu'elle ne
connaît pas, qu'elle ne doit jamais connaître. Cette pensée, qui achève
de déshériter la mère, ajoute au désastre de ses derniers instants, les
comble de tant de remords et de regrets que, malgré son vouloir d'être
courageuse, elle pleure, elle pleure.
La nuit vient peu à peu. De larges taches d'ombre plaquent les vitres
inclinées où le ciel immense en profondeur se décolore, semble fuir dans
de l'obscur. Les toits se massent pour la nuit comme les soldats pour
l'attaque. Gravement, les clochers se renvoient l'heure, pendant que les
hirondelles tournoient aux environs d'un nid caché et que le vent fait
son invasion ordinaire dans les décombres du vieux chantier. Ce soir, il
souffle avec des plaintes de flot, un frisson de brume, il souffle de
la rivière, comme pour rappeler à la malheureuse femme que c'est là-bas
qu'il va falloir aller... Sous sa mantille de dentelle, oh! elle en
grelotte d'avance... Pourquoi est-elle venue ici reprendre goût à la
vie impossible après l'aveu qu'elle serait forcée de faire?... Des pas
rapides ébranlent l'escalier, la porte s'ouvre précipitamment, c'est
André. Il chante, il est content, très pressé surtout, car on l'attend
pour dîner chez les Joyeuse. Vite, un peu de lumière, que l'amoureux se
fasse beau. Mais, tout en frottant les allumettes, il devine quelqu'un
dans l'atelier, une ombre remuante parmi les ombres immobiles.
«Qui est là?»
Quelque chose lui répond, comme un rire étouffé ou un sanglot. Il croit
que ce sont ses petites voisines, une invention des «enfants» pour
s'amuser. Il s'approche. Deux mains, deux bras le serrent, l'enlacent.
«C'est moi...»
Et d'une voix fiévreuse, qui se hâte pour s'assurer, elle lui raconte
qu'elle part pour un voyage assez long, et, qu'avant de partir...
«Un voyage... Et où donc vas-tu?
--Oh! je ne sais pas... Nous allons là-bas, très loin pour des affaires
qu'il a dans son pays.
--Comment! tu ne seras pas là pour ma pièce? C'est dans trois jours...
Et puis, tout de suite après, le mariage... Voyons, il ne peut pas
t'empêcher d'assister à mon mariage.»
Elle s'excuse, imagine des raisons, mais ses mains brûlantes dans celles
de son fils, sa voix toute changée, font comprendre à André qu'elle ne
dit pas la vérité. Il veut allumer, elle l'en empêche:
«Non, non, c'est inutile. On est mieux ainsi... D'ailleurs, j'ai tant de
préparatifs encore; il faut que je m'en aille.»
Ils sont debout tous deux, prêts pour la séparation; mais André ne la
laissera pas partir sans lui faire avouer ce qu'elle a, quel souci
tragique creuse ce beau visage où les yeux,--est-ce un effet du
crépuscule?--reluisent d'un éclat farouche.
«Rien... non, rien; je t'assure... Seulement l'idée de ne pouvoir
prendre ma part de tes bonheurs, de tes triomphes... Enfin, tu sais que
je t'aime, tu ne doutes pas de ta mère, n'est-ce pas? Je ne suis jamais
restée un jour sans penser à toi... Fais-en autant, garde-moi ton
coeur... Et maintenant embrasse-moi que je m'en aille vite... J'ai trop
tardé.»
Une minute encore, elle n'aurait plus la force de ce qui lui reste à
accomplir. Elle s'élance.
«Eh bien, non, tu ne sortiras pas... Je sens qu'il se passe dans ta vie
quelque chose d'extraordinaire que tu ne veux pas dire... Tu as un grand
chagrin, je suis sûr. Cet homme t'aura fait quelque infamie...
--Non, non... laisse-moi aller... laisse-moi aller.»
Mais il la retient au contraire, il la retient fortement.
«Voyons, qu'est-ce qu'il y a?... Dis... dis...»
Puis tout bas, à l'oreille, la parole tendre, appuyée et sourde comme un
baiser:
«Il t'a quittée, n'est-ce pas?»
La malheureuse tressaille, se débat.
«Ne me demande rien... je ne veux rien dire... adieu.»
Et lui, la pressant contre son coeur:
«Que pourrais-tu me dire que je ne sache déjà, pauvre mère?... Tu n'as
donc pas compris pourquoi je suis parti, il y a six mois...
--Tu sais?...
--Tout... Et ce qui t'arrive aujourd'hui, voilà longtemps que je le
pressens, que je le souhaite...
--Oh! malheureuse, malheureuse, pourquoi suis-je venue?
--Parce que c'est ta place, parce que tu me dois dix ans de ma mère...
Tu vois bien qu'il faut que je te garde.»
Il lui dit cela à genoux devant le divan où elle s'est laissée tomber
dans un débordement de larmes et les derniers cris douloureux de son
orgueil blessé. Longtemps elle pleure ainsi, son enfant à ses pieds. Et
voici que les Joyeuse, inquiets de ne pas voir André descendre, montent
le chercher en troupe. C'est une invasion de visages ingénus, de gaietés
limpides, boucles flottantes, modestes parures, et sur tout le groupe
rayonne la grosse lampe, la bonne vieille lampe au vaste abat-jour, que
M. Joyeuse porte solennellement, aussi haut, aussi droit qu'il peut avec
un geste de canéphore. Ils s'arrêtent interdits devant cette dame pâle
et triste qui regarde, très émue, toute cette grâce souriante, surtout
Élise un peu en arrière des autres et que son attitude gênée dans cette
indiscrète visite désigne comme la fiancée.
«Élise, embrassez notre mère et remerciez-la. Elle vient demeurer avec
ses enfants.»
La voilà serrée dans tous ces bras caressants, contre quatre petits
coeurs féminins à qui manque depuis longtemps l'appui de la mère, la
voilà introduite et si doucement sous le cercle lumineux de la lampe
familiale, un peu élargi pour qu'elle puisse y prendre sa place, sécher
ses yeux, réchauffer, éclairer son esprit à cette flamme robuste qui
monte dans un vacillement, même dans ce petit atelier d'artiste près
des toits, où soufflaient si fort tout à l'heure des tempêtes sinistres
qu'il faut oublier.
* * * * *
Celui qui râle là-bas, effondré dans sa baignoire sanglante, ne l'a
jamais connue, cette flamme sacrée. Égoïste et dur, il a jusqu'à la fin
vécu pour la montre, gonflant son plastron tout en surface d'une enflure
de vanité. Encore cette vanité était ce qu'il y avait de meilleur en
lui. C'est elle qui l'a tenu crâne et debout si longtemps, elle qui lui
serre les dents sur les hoquets de son agonie. Dans le jardin moisi,
le jet d'eau tristement s'égoutte. Le clairon des pompiers sonne le
couvre-feu... «Allez donc voir au 7, dit la maîtresse, il n'en finit
plus avec son bain.» Le garçon monte et pousse un cri d'effroi, de
stupeur: «Oh! madame, il est mort... mais ce n'est plus le même...» On
accourt, et personne, en effet, ne veut reconnaître le beau gentilhomme
qui est entré tout à l'heure, dans cette espèce de poupée macabre, la
tête pendant au bord de la baignoire, un teint où le fard étalé se mêle
au sang qui le délaie, tous les membres jetés dans une lassitude suprême
du rôle joué jusqu'au bout, jusqu'à tuer le comédien. Deux coups de
rasoir en travers du magnifique plastron inflexible, et toute sa majesté
factice s'est dégonflée, s'est résolue dans cette horreur sans nom,
ce tas de boue, de sang, de chairs maquillées et cadavériques où gît
méconnaissable l'homme de la tenue, le marquis Louis-Marie-Agénor de
Monpavon.
XXIII
MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU.--DERNIERS FEUILLETS
Je consigne ici, à la hâte et d'une plume bien agitée, les événements
effroyables dont je suis le jouet depuis quelques jours. Cette fois,
c'en est fait de la _Territoriale_ et de tous mes songes ambitieux...
Protêts, saisies, descentes de la police, tous nos livres chez le juge
d'instruction, le gouverneur en fuite, notre conseil Bois-l'Héry à
Mazas, notre conseil Monpavon disparu. Ma tête s'égare au milieu de ces
catastrophes... Et dire que, si j'avais suivi les avertissements de la
sage raison, je serais depuis six mois bien tranquille à Montbars en
train de cultiver ma petite vigne, sans autre souci que de voir les
grappes s'arrondir et se dorer au bon soleil bourguignon, et de ramasser
sur les ceps, après l'ondée, ces petits escargots gris excellents en
fricassée. Avec le fruit de mes économies, je me serais fait bâtir
au bout du clos, sur la hauteur, à un endroit que je vois d'ici, un
belvédère en pierres sèches comme celui de M. Chalmette, si commode pour
les siestes d'après-midi, pendant que les cailles chantent tout
autour dans le vignoble. Mais non. Sans cesse égaré par des illusions
décevantes, j'ai voulu m'enrichir, spéculer, tenter les grands coups
de banque, enchaîner ma fortune au char des triomphateurs du jour; et
maintenant me voilà revenu aux plus tristes pages de mon histoire,
garçon de bureau d'un comptoir en déroute, chargé de répondre à une
horde de créanciers, d'actionnaires ivres de fureur, qui accablent mes
cheveux blancs des pires outrages, voudraient me rendre responsable de
la ruine du Nabab et de la fuite du gouverneur. Comme si je n'étais pas
moi aussi cruellement frappé avec mes quatre ans d'arriéré que je perds
encore une fois, et mes sept mille francs d'avances, tout ce que j'avais
confié à ce scélérat de Paganetti de Porto-Vecchio.
Mais il était écrit que je viderais la coupe des humiliations et des
déboires jusqu'à la lie. Ne m'ont-ils pas fait comparoir devant le juge
d'instruction, moi, Passajon, ancien appariteur de Faculté, trente ans
de loyaux services, le ruban d'officier d'Académie... Oh! quand je me
suis vu montant cet escalier du Palais de Justice, si grand, si large,
sans rampe pour se retenir, j'ai senti ma tête qui tournait et mes
jambes s'en aller sous moi. C'est là que j'ai pu réfléchir, en
traversant ces salles noires d'avocats et de juges, coupées de grandes
portes vertes derrière lesquelles s'entend le tapage imposant des
audiences; et là-haut, dans le corridor des juges d'instruction, pendant
mon attente d'une heure sur un banc où j'avais de la vermine de prison
qui me grimpait aux jambes, tandis que j'écoutais un tas de bandits,
filous, filles en bonnet de Saint-Lazare, causer et rire avec des gardes
de Paris, et les crosses de fusil retentir dans les couloirs, et le
roulement sourd des voitures cellulaires. J'ai compris alors le danger
des _combinazione_, et qu'il ne faisait pas toujours bon de se moquer de
M. Gogo.
Ce qui me rassurait pourtant, c'est que, n'ayant jamais pris part aux
délibérations de la _Territoriale_, je ne suis pour rien dans les
trafics et les tripotages. Mais expliquez cela. Une fois dans le cabinet
du juge, en face de cet homme en calotte de velours, qui me regardait
de l'autre côté de la table avec ses petits yeux à crochets, je me suis
senti tellement pénétré, fouillé, retourné jusqu'au fin fond des fonds,
que, malgré mon innocence, eh bien! j'avais envie d'avouer. Avouer,
quoi? je n'en sais rien. Mais c'est l'effet que cause la justice. Ce
diable d'homme resta bien cinq minutes entières à me fixer sans parler,
tout en feuilletant un cahier surchargé d'une grosse écriture qui ne
m'était pas inconnue, et brusquement il me dit, sur un ton à la fois
narquois et sévère:
«Eh bien! monsieur Passajon... Y a-t-il longtemps que nous n'avons pas
fait le coup du camionneur?»
Le souvenir de certain petit méfait, dont j'avais pris ma part en des
jours de détresse, était déjà si loin de moi, que je ne comprenais pas
d'abord; mais quelques mots du juge me prouvèrent combien il était au
courant de l'histoire de notre banque. Cet homme terrible savait tout,
jusqu'aux moindres détails, jusqu'aux choses les plus secrètes.
Qui donc avait pu si bien l'informer?
Avec cela, très bref, très sec, et quand je voulais essayer d'éclairer
la justice de quelques observations sagaces, une certaine façon
insolente de me dire: «Ne faites pas de phrases,» d'autant plus
blessante à entendre, à mon âge, avec ma réputation de beau diseur, que
nous n'étions pas seuls dans son cabinet. Un greffier assis prés de
moi écrivait ma déposition, et derrière, j'entendais le bruit de gros
feuillets qu'on retournait. Le juge m'adressa toutes sortes de questions
sur le Nabab, l'époque à laquelle il avait fait ses versements,
l'endroit où nous tenions nos livres, et tout à coup, s'adressant à la
personne que je ne voyais pas:
«Montrez-nous le livre de caisse, monsieur l'expert.»
Un petit homme en cravate blanche apporta le grand registre sur la
table. C'était M. Joyeuse, l'ancien caissier d'Hemerlingue et fils. Mais
je n'eus pas le temps de lui présenter mon hommage.
«Qui a fait ça? me demanda le juge en ouvrant le grand-livre à l'endroit
d'une page arrachée... Ne mentez pas, voyons.»
Je ne mentais pas, je n'en savais rien, ne m'occupant jamais des
écritures. Pourtant je crus devoir signaler M. de Géry, le secrétaire du
Nabab, qui venait souvent le soir dans nos bureaux et s'enfermait tout
seul pendant des heures à la comptabilité. Là-dessus, le petit père
Joyeuse s'est fâché tout rouge:
«On vous dit là une absurdité, monsieur le juge d'instruction... M.
de Géry est le jeune homme dont je vous ai parlé... Il venait à la
_Territoriale_ en simple surveillant et portait trop d'intérêt à ce
pauvre M. Jansoulet pour faire disparaître les reçus de ses versements,
la preuve de son aveugle, mais parfaite honnêteté... Du reste, M. de
Géry, longtemps retenu à Tunis, est en route pour revenir, et pourra
fournir, avant peu, toutes les explications nécessaires.»
Je sentis que mon zèle allait me compromettre.
«Prenez garde, Passajon, me dit le juge très sévèrement... Vous n'êtes
ici que comme témoin; mais si vous essayez d'égarer l'instruction, vous
pourriez bien y revenir en prévenu... (Il avait vraiment l'air de le
désirer, ce monstre d'homme!...) Allons, cherchez, qui a déchiré cette
page?»
Alors, je me rappelai fort à propos que, quelques jours avant de quitter
Paris, notre gouverneur m'avait fait apporter les livres à son domicile,
où ils étaient restés jusqu'au lendemain. Le greffier prit note de ma
déclaration, après quoi le juge me congédia d'un signe, en m'avertissant
d'avoir à me tenir à sa disposition. Puis, sur la porte, il me rappela:
«Tenez, monsieur Passajon, remportez ceci. Je n'en ai plus besoin.»
Il me tendait les papiers qu'il consultait, tout en m'interrogeant; et
qu'on juge de ma confusion, quand j'aperçus sur la couverture le mot
«Mémoires» écrit de ma plus belle ronde. Je venais de fournir moi-même
des armes à la justice, des renseignements précieux que la précipitation
de notre catastrophe m'avait empêché de soustraire à la rafle policière
exécutée dans nos bureaux.
Mon premier mouvement, en rentrant chez nous, fut de mettre en morceaux
ces indiscrètes paperasses; puis, réflexion faite, après m'être assuré
qu'il n'y avait dans ces _Mémoires_ rien de compromettant pour moi,
au lieu de les détruire, je me suis décidé à les continuer, avec la
certitude d'en tirer parti un jour ou l'autre. Il ne manque pas à Paris
de faiseurs de romans sans imagination, qui ne savent mettre que des
histoires vraies dans leurs livres, et qui ne seront pas fâchés de
m'acheter un petit cahier de renseignements. Ce sera ma façon de me
venger de cette société de haute flibuste où je me suis trouvé mêlé pour
ma honte et pour mon malheur.
Du reste, il faut bien que j'occupe mes loisirs. Rien à faire au bureau,
complètement désert depuis les investigations de la justice, que
d'empiler des assignations de toutes couleurs. J'ai repris les écritures
de la cuisinière du second, mademoiselle Séraphine, dont j'accepte en
retour quelques petites provisions que je conserve dans le coffre-fort,
revenu à l'emploi de garde-manger. La femme du gouverneur est aussi très
bonne pour moi et bourre mes poches à chaque fois que je vais la voir
dans son grand appartement de la Chaussée d'Antin. De ce côté, rien
n'est changé. Même luxe, même confort; en plus un petit bébé de trois
mois, le septième, et une superbe nourrice, dont le bonnet cauchois fait
merveille aux promenades du bois de Boulogne. Il faut croire qu'une fois
lancés sur les rails de la fortune, les gens ont besoin d'un certain
temps pour ralentir leur vitesse ou s'arrêter tout à fait. D'ailleurs,
ce bandit de Paganetti, en prévision d'un accident, avait tout mis au
nom de sa femme. C'est peut-être pourquoi cette charabias d'Italienne
lui a voué une admiration que rien ne peut entamer. Il est en fuite, il
se cache; mais elle reste convaincue que son mari est un petit saint
Jean d'innocence, victime de sa bonté, de sa crédulité. Il faut
l'entendre: «Vous le connaissez, vous, moussiou Passajon. Vous savez
s'il est escroupouleux... Ma, aussi vrai qu'il y a oun Dieu, si mon
mari avait commis des malhonnêtetés comme on l'accuse, moi-même, vous
m'entendez, moi-même, j'y aurais mis oune scopette dans les mains et j'y
aurais dit: «Té! Tcheccofais-toi peter la tête!...» Et à la façon dont
elle ouvre son petit nez retroussé, ses yeux noirs et ronds comme deux
boules de jais, on sent bien que cette petite Corse de l'Ile-Rousse
l'aurait fait ainsi qu'elle le dit. Faut-il qu'il soit adroit tout de
même, ce damné gouverneur, pour duper jusqu'à sa femme, jouer la comédie
chez lui, là où les plus habiles se laissent voir tels qu'ils sont!
En attendant, tout ce monde-là fricote de bons dîners, Bois-l'Héry à
Mazas se fait porter à manger du café Anglais, et l'oncle Passajon en
est réduit à vivre de ratas ramassés dans les cuisines. Enfin ne nous
plaignons pas trop. Il y en a encore de plus malheureux que nous, à
preuve M. Francis que j'ai vu entrer ce matin à la _Territoriale_,
maigre, pâli, du linge déshonorant, des manchettes fripées qu'il étire
encore par habitude.
J'étais justement en train de faire griller un bon morceau de lard
devant la cheminée de la salle du conseil, mon couvert mis sur un coin
de table en marqueterie, avec un journal étendu pour ne pas salir.
J'invitai le valet de chambre de Monpavon à partager ma frugale
collation; mais, pour avoir servi un marquis, celui-là se figure faire
partie de la noblesse, et il m'a remercié d'un air digne qui donnait à
rire en voyant ses joues creusées. Il commença par me dire qu'il était
toujours sans nouvelles de son maître, qu'on l'avait renvoyé du cercle
de la rue Royale, tous les papiers sous scellés et des tas de créanciers
en pluie de sauterelles sur la mince défroque du marquis. «De sorte que
je me trouve un peu à court,» ajoutait M. Francis. C'est-à-dire qu'il
n'avait plus un radis en poche, qu'il couchait depuis deux jours sur les
bancs du boulevard, réveillé à chaque instant par les sergents de ville,
obligé de se lever, de faire l'homme en ribote, pour regagner un autre
abri. Quant à ce qui est de manger, je crois bien que cela ne lui était
pas arrivé de longtemps, car il regardait la nourriture avec des yeux
affamés qui faisaient peine, et lorsque j'eus mis de force devant lui
une grillade de lard et un verre de vin, il tomba dessus comme un loup.
Tout de suite le sang lui vint aux pommettes, et tout en dévorant il se
mit à bavarder, à bavarder...
--Vous savez, père Passajon, me dit-il entre deux bouchées, je sais où
il est... je l'ai vu...
Il clignait de l'oeil malignement. Moi, je le regardais, très étonné.
--Qui donc ça avez-vous vu, monsieur Francis?