l'accent lyonnais, traînard et mou, où la longue taille de l'avocat se
berçait par un mouvement de tête et d'épaules presque animal, faisaient
un singulier contraste à la netteté féroce du réquisitoire. D'abord
un rapide exposé des irrégularités électorales. Jamais le suffrage
universel n'avait été traité avec ce sans-façon primitif et barbare. A
Sarlazaccio, où le concurrent de Jansoulet paraissait devoir l'emporter,
l'urne est détruite pendant la nuit précédant le dépouillement. Même
aventure ou à peu près à Lévie, à Saint-André, à Avabessa. Et ce sont
les maires eux-mêmes qui commettent ces attentats, emportent les urnes
à leurs domiciles, brisent les scellés, déchirent les bulletins de vote
sous le couvert de leur autorité municipale. Nul respect de la loi.
Partout la fraude, l'intrigue, même la violence. A Calcatoggio, un homme
armé s'est tenu tout le temps de l'élection à la fenêtre d'une auberge,
l'escopette au poing, juste en face de la mairie; et chaque fois qu'un
partisan de Sébastiani, l'adversaire de Jansoulet, se montrait sur
la place, l'homme le mettait en joue: «Si tu entres, je te brûle!»
D'ailleurs, quand on voit des commissaires de police, des juges de paix,
des vérificateurs de poids et mesures ne pas craindre de s'improviser
agents électoraux, d'effrayer, d'entraîner la population soumise à
toutes ces petites influences locales si tyranniques, n'est-ce pas la
preuve d'une licence effrénée? Jusqu'à des prêtres, de saints pasteurs
égarés par leur zèle pour le tronc des pauvres et l'entretien de leur
église indigente, qui ont prêché une mission véritable en faveur de
l'élection Jansoulet. Mais une influence encore plus puissante, quoique
moins respectable, a été mise en jeu pour la bonne cause, l'influence
des bandits. «Oui, des bandits, Messieurs, je ne ris pas.» Et là-dessus
une esquisse à grands traits du banditisme corse en général et de la
famille Piedigriggio en particulier...
La Chambre, très attentive, écoutait avec une certaine inquiétude.
En somme, c'était un candidat officiel dont on signalait ainsi les
agissements, et ces étranges moeurs électorales appartenaient à ce pays
privilégié, berceau de la famille impériale, si étroitement lié aux
destinées de la dynastie, qu'une attaque à la Corse semblait remonter
jusqu'au souverain. Mais quand on vit, au banc du gouvernement, le
nouveau ministre d'État, successeur et ennemi de Mora, tout joyeux de
l'échec arrivé à une créature du défunt, sourire complaisamment au cruel
persiflage de Le Merquier, aussitôt toute gêne disparut, et le sourire
ministériel, répété sur trois cents bouches, s'agrandit bientôt en
un rire à peine contenu, ce rire des foules dominées par une férule
quelconque et que la moindre approbation du maître fait éclater. Dans
les tribunes peu gâtées d'ordinaire sur le pittoresque, et que ces
histoires de bandits amusaient comme un vrai roman, c'était une joie
générale, une animation radieuse de tous ces visages de femmes, heureux
de pouvoir paraître jolis sans manquer à la solennité de l'endroit. De
petits chapeaux clairs frémissaient de toute leur aigrette fleurie, des
bras ronds cerclés d'or s'accoudaient pour mieux écouter. Le grave Le
Merquier avait apporté à la séance la distraction d'un spectacle, la
petite note comique permise aux concerts de charité pour amadouer les
profanes.
Impassible et très froid au milieu de son succès, il continuait à lire
de sa voix morne et pénétrante comme une pluie lyonnaise:
«Maintenant, Messieurs, on se demande comment un étranger, un Provençal
retour d'Orient, ignorant des intérêts et des besoins de cette île où
on ne l'avait jamais vu avant les élections, le vrai type de ce que les
Corses appellent dédaigneusement un continental, comment cet homme a pu
susciter un pareil enthousiasme, un dévouement poussé jusqu'au crime,
jusqu'à la profanation. C'est sa richesse qui nous répondra, son or
funeste jeté à la face des électeurs, fourré de force dans leurs
poches avec un cynisme effronté dont nous avons mille preuves.» Alors
l'interminable série des dénonciations: «Je soussigné Croce (Antoine),
atteste dans l'intérêt de la vérité que le commissaire de police Nardi
venu chez nous un soir, m'a dit:--Écoute, Croce (Antoine)... je te jure
sur le feu de cette lampe que, si tu votes pour Jansoulet, tu auras
cinquante francs demain matin.» Et cet autre: «Je soussigné Lavezzi
(Jacques-Alphonse) déclare avoir refusé avec mépris, dix-sept francs
que m'offrait le maire de Pozzo-Negro pour voter contre mon cousin
Sebastiani...» Il est probable que, pour trois francs de plus (Lavezzi
Jacques-Alphonse) aurait dévoré son mépris en silence. Mais la Chambre
n'y regardait pas de si près.
L'indignation la soulevait, cette chambre incorruptible. Elle grondait,
elle s'agitait sur ses moelleuses banquettes de velours rouge, poussait
des clameurs. C'étaient des «oh!» de stupéfaction, des yeux en accent
circonflexe, de brusques révoltes en arrière, ou des affaissements
consternés, découragés, comme en cause parfois le spectacle de la
dégradation humaine. Et remarquez que la plupart de ces députés
s'étaient servis des mêmes manoeuvres électorales, qu'il y avait là les
héros de ces fameux «rastels,» de ces ripailles en plein vent promenant
en triomphe des veaux pavoisés, enrubannés, comme à des kermesses de
Gargantua. Ceux-là justement criaient plus fort que les autres, se
tournaient, furieux, vers le banc solitaire et élevé où le pauvre
lépreux écoutait, immobile, la tête dans ses mains. Pourtant, au
milieu du haro général, une voix s'élevait en sa faveur, mais sourde,
inexercée, moins une parole qu'un bredouillement sympathique à travers
lequel on distinguait vaguement: Grands services rendus à la population
corse... Travaux considérables... _Caisse territoriale_.»
Celui qui bégayait ainsi était un tout petit homme en guêtres
blanches, tête d'albinos, aux poils rares, hérissés par touffes. Mais
l'interruption de ce maladroit ami ne put que fournir à Le Merquier
une transition rapide et toute naturelle. Un sourire hideux écarta
ses lèvres molles: «L'honorable M. Sarigue nous parle de la _Caisse
territoriale_, nous allons pouvoir lui répondre.» L'antre Paganetti
semblait lui être, en effet, très familier. En quelques phrases nettes
et vives, il projeta la lumière jusqu'au fond du sombre repaire,
en montra tous les pièges, tous les gouffres, les détours, les
chausses-trappes, comme un guide secouant sa torche au dessus des
oubliettes de quelque sinistre _in pace_. Il parla des fausses
carrières, des chemins de fer en tracé, des paquebots chimériques
disparus dans leur propre fumée. L'affreux désert de Taverna ne fut pas
oublié, ni la vieille _torre_ génoise, servant de bureau à l'agence
maritime. Mais ce qui réjouit surtout la Chambre, ce fut le récit d'une
cérémonie picaresque organisée par le gouverneur pour la percée d'un
tunnel à travers le Monte-Rotondo, travail gigantesque toujours en
projet, remis d'année en année, demandant des millions d'argent, des
milliers de bras, et qu'on avait commencé en grande pompe huit jours
avant l'élection. Le rapport relatait drôlement la chose, le premier
coup de pioche donné par le candidat dans l'énorme montagne couverte de
forêts séculaires, le discours du préfet, la bénédiction des oriflammes
aux cris de «vive Bernard Jansoulet,» et deux cents ouvriers se mettant
à l'oeuvre immédiatement, travaillant jour et nuit pendant une semaine,
puis--sitôt l'élection faite--abandonnant sur place les débris du roc
entamé autour d'une excavation dérisoire, un asile de plus pour les
redoutables rôdeurs du maquis. Le tour était joué. Après avoir si
longtemps extorqué l'argent des actionnaires, la _Caisse territoriale_
venait de servir cette fois à subtiliser les votes des électeurs. «Du
reste, Messieurs, voici un dernier détail, par lequel j'aurais pu
commencer pour vous épargner le navrant récit de cette pasquinade
électorale. J'apprends qu'une instruction judiciaire est ouverte
aujourd'hui même contre le comptoir Corse, et qu'une sérieuse expertise
de ses livres va très vraisemblablement amener un de ces scandales
financiers trop fréquents, hélas! de nos jours, et auquel vous ne
voudrez pas, pour l'honorabilité de cette Chambre, qu'aucun de vos
membres se trouve mêlé.»
Sur cette révélation subite, le rapporteur s'arrêta un moment, prit
un temps comme un comédien soulignant son effet; et dans le silence
dramatique pesant tout à coup sur l'Assemblée, on entendit le bruit
d'une porte qui se fermait. C'était le gouverneur Paganetti quittant
lestement sa tribune, le visage blême, les yeux ronds, la bouche en
sifflet d'un maître Pierrot qui vient de flairer dans l'air quelque
formidable coup de batte. Monpavon, immobile, élargissait son plastron.
Le gros homme soufflait violemment dans les guirlandes du petit chapeau
blanc de sa femme.
La mère Jansoulet regardait son fils.
«J'ai parlé de l'honorabilité de la Chambre, Messieurs... je veux en
parler encore...»
Cette fois Le Merquier ne lisait plus. Après le rapporteur, l'orateur
entrait en scène, le justicier plutôt. La face éteinte, le regard
abrité, rien ne vivait, rien ne bougeait de son grand corps que le bras
droit, ce bras long, anguleux, aux manches courtes, qui s'abaissait
automatiquement comme un glaive de justice, mettait à chaque fin de
phrase le geste cruel et inexorable d'une décollation. Et c'était certes
une exécution véritable à laquelle on assistait. L'orateur voulait bien
laisser de côté les légendes scandaleuses, le mystère qui planait
sur cette fortune colossale acquise aux pays lointains, loin de tout
contrôle. Mais il y avait dans la vie du candidat certains points
difficiles à éclaircir, certains détails... Il hésitait, semblait
chercher, épurer ses mots, puis devant l'impossibilité de formuler
l'accusation directe: «Ne rabaissons point le débat, Messieurs... Vous
m'avez compris, vous savez à quels bruits infâmes je fais allusion, à
quelles calomnies, voudrais-je pouvoir dire; mais la vérité me force à
déclarer que lorsque M. Jansoulet, appelé devant votre troisième bureau,
a été mis en demeure de confondre les accusations dirigées contre lui,
ses explications ont été si vagues, que tout en restant persuadés de son
innocence, un soin scrupuleux de votre honneur nous a fait rejeter une
candidature entachée d'un soupçon de ce genre. Non, cet homme ne doit
pas siéger au milieu de vous. Qu'y ferait-il d'ailleurs?... Établi
depuis si longtemps en Orient, il a désappris les lois, les moeurs, les
usages de son pays. Il croit aux justices expéditives, aux bastonnades
en pleine rue, il se fie aux abus de pouvoir, et, ce qui est pis encore,
à la vénalité, à la bassesse accroupie de tous les hommes. C'est le
traitant qui se figure que tout s'achète, quand on y met le prix, même
les votes des électeurs, même la conscience de ses collègues...»
Il fallait voir avec quelle admiration naïve ces bons gros députés,
engourdis de bien-être, écoutaient cet ascète, cet homme d'un autre âge,
pareil à quelque saint Jérôme sorti du fond de sa thébaïde pour venir,
en pleine assemblée du Bas-Empire, foudroyer de son éloquence indignée
le luxe effronté des prévaricateurs et des concussionnaires. Comme on
comprenait bien maintenant ce beau surnom de «Ma conscience» que lui
décernait le Palais, et où il tenait tout entier avec sa grande taille
et ses gestes inflexibles. Dans les tribunes, l'enthousiasme s'exaltait
encore. De jolies têtes se penchaient pour le voir, pour boire sa
parole. Des approbations couraient, inclinant des bouquets de toutes
nuances comme le vent dans la floraison d'un champ de blé. Une voix de
femme criait d'un petit accent étranger: «Bravo... bravo...»
Et la mère?
Debout, immobile, recueillie dans son désir de comprendre quelque chose
à cette phraséologie de prétoire, à ces allusions mystérieuses, elle
était là comme ces sourds-muets qui ne devinent ce qu'on dit devant
eux qu'au mouvement des lèvres, à l'accent des physionomies. Or il lui
suffisait de regarder son fils et Le Merquier pour comprendre quel mal
l'un faisait à l'autre, quelles intentions perfides, empoisonnées,
tombaient de ce long discours sur le malheureux qu'on aurait pu croire
endormi, sans le tremblement de ses fortes épaules et les crispations de
ses mains dans ses cheveux qu'elles fourrageaient furieusement tout
en lui cachant le visage. Oh! si de sa place elle avait pu lui crier:
«N'aie pas peur, mon fils. S'ils te méprisent tous, ta mère t'aime.
Viens-nous-en ensemble... Qu'est-ce que nous avons besoin d'eux?» Et un
moment elle put croire que ce qu'elle lui disait ainsi dans le fond de
son coeur arrivait jusqu'à lui par une intuition mystérieuse. Il venait
de se lever, de secouer sa tête crépue, congestionnée, où la lippe
enfantine de ses lèvres grelottait sous une nervosité de larmes. Mais,
au lieu de quitter son banc, il s'y cramponnait au contraire, ses
grosses mains pétrissant le bois du pupitre. L'autre avait fini,
maintenant c'était son tour de répondre:
«Messieurs, dit-il...»
Il s'arrêta aussitôt, effrayé par le son rauque, affreusement sourd et
vulgaire de sa voix, qu'il entendait pour la première fois en public.
Il lui fallut, dans cette halte tourmentée de mouvements de la face,
d'intonations cherchées et qui ne sortaient pas, reprendre la force de
sa défense. Et si l'angoisse de ce pauvre homme était saisissante, la
vieille mère, là-haut, penchée, haletante, remuant nerveusement les
lèvres comme pour l'aider à chercher ses mots, lui renvoyait bien la
mimique de sa torture. Quoiqu'il ne pût la voir, tourné comme il l'était
par rapport à cette tribune qu'il évitait intentionnellement, ce souffle
maternel, le magnétisme ardent de ces yeux noirs finirent par lui rendre
la vie, et subitement sa parole et son geste se trouvèrent déliés:
«Avant tout, Messieurs, je déclare que je ne viens pas défendre mon
élection... Si vous croyez que les moeurs électorales n'ont pas
été toujours les mêmes en Corse, qu'on doive imputer toutes les
irrégularités commises à l'influence corruptrice de mon or et non au
tempérament inculte et passionné d'un peuple, repoussez-moi, ce sera
justice et je n'en murmurerai pas. Mais il y a dans tout ceci autre
chose que mon élection, des accusations qui attaquent mon honneur, le
mettent directement en jeu, et c'est à cela seul que je veux répondre.»
Sa voix s'assurait peu à peu, toujours cassée, voilée, mais avec des
notes attendrissantes comme il s'en trouve dans ces organes dont la
dureté primitive a subi quelques éraillures. Très vite il raconta sa
vie, ses débuts, son départ pour l'Orient. On eût dit un de ces
vieux récits du dix-huitième siècle où il est question de corsaires
barbaresques courant les mers latines, de beys et de hardis Provençaux
bruns comme des grillons, qui finissent toujours par épouser quelque
sultane et «prendre le turban» selon l'ancienne expression des
Marseillais. «Moi, disait le Nabab de son sourire bon enfant, je n'ai
pas eu besoin de prendre le turban pour m'enrichir, je me suis contenté
d'apporter en ces pays d'indolence et de lâchez-tout l'activité, la
souplesse d'un Français du Midi, et je suis arrivé à faire en quelques
années une de ces fortunes qu'on ne fait que là-bas dans ces diables
de pays chauds où tout est gigantesque, hâtif, disproportionné, où les
fleurs poussent en une nuit, où un arbre produit une forêt. L'excuse de
fortunes pareilles est dans la façon dont on les emploie, et j'ai la
prétention de croire que jamais favori du sort n'a plus que moi essayé
de se faire pardonner sa richesse. Je n'y ai pas réussi.» Oh! non,
il n'y avait pas réussi... Pour tant d'or follement semé, il n'avait
rencontré que du mépris ou de la haine... De la haine! Qui pouvait se
vanter d'en avoir remué autant que lui, comme un gros bateau de la vase
lorsque sa quille touche le fond... Il était trop riche, cela lui
tenait lieu de tous les vices, de tous les crimes, le désignait à des
vengeances anonymes, à des inimitiés cruelles et incessantes.
«Ah! Messieurs, criait le pauvre Nabab en levant ses poings crispés,
j'ai connu la misère, je me suis pris corps à corps avec elle, et c'est
une atroce lutte, je vous jure. Mais lutter contre la richesse, défendre
son bonheur, son honneur, son repos, mal abrités derrière des piles
d'écus qui vous croulent dessus et vous écrasent, c'est quelque chose de
plus hideux, de plus écoeurant encore. Jamais, aux plus sombres jours de
ma détresse, je n'ai eu les peines, les angoisses, les insomnies dont
la fortune m'a accablé, cette horrible fortune que je hais et qui
m'étouffe... On m'appelle le Nabab, dans Paris... Ce n'est pas le Nabab
qu'il faudrait dire, mais le Paria, un paria social tendant les bras,
tout grands, à une société qui ne veut pas de lui...»
Figées en récit, ces paroles peuvent paraître froides; mais là, devant
l'Assemblée, la défense de cet homme paraissait empreinte d'une
sincérité éloquente et grandiose qui étonna d'abord, venant de ce
rustique, de ce parvenu, sans lecture, sans éducation, avec sa voix
de marinier du Rhône et ses allures de portefaix, et qui émut ensuite
singulièrement les auditeurs par ce qu'elle avait d'inculte, de sauvage,
d'étranger à toute notion parlementaire. Déjà des marques de faveur
avaient agité les gradins habitués à recevoir l'averse monotone et grise
du langage administratif. Mais à ce cri de rage et de désespoir poussé
contre la richesse par l'infortuné qu'elle enlaçait, roulait, noyait
dans ses flots d'or et qui se débattait, appelant au secours du fond
de son Pactole, toute la Chambre se dressa avec des applaudissements
chaleureux, des mains tendues, comme pour donner au malheureux Nabab ces
témoignages d'estime dont il se montrait si avide, et le sauver en
même temps du naufrage. Jansoulet sentit cela et, réchauffé par cette
sympathie, il reprit, la tête haute, le regard assuré:
«On est venu vous dire, Messieurs, que je n'étais pas digne de m'asseoir
au milieu de vous. Et celui qui l'a dit était bien le dernier de qui
j'aurais attendu cette parole, car lui seul connaît le secret douloureux
de ma vie; lui seul pouvait parler pour moi, me justifier et vous
convaincre. Il n'a pas voulu le faire. Eh bien! moi, je l'essaierai,
quoiqu'il m'en coûte. Outrageusement calomnié devant tout le pays, je
dois à moi-même, je dois à mes enfants cette justification publique et
je me décide à la faire.»
Par un mouvement brusque, il se tourna alors vers la tribune où il
savait que l'ennemi le guettait, et, tout à coup, s'arrêta plein
d'épouvante. Là, juste en face de lui, derrière la petite tête haineuse
et pâle de la baronne, sa mère, sa mère qu'il croyait à deux cents
lieues du redoutable orage, le regardait, appuyée au mur, tendant vers
lui son visage divin inondé de larmes, mais fier et rayonnant tout
de même du grand succès de son Bernard. Car c'était un vrai succès
d'émotion sincère, bien humaine, et que quelques mots de plus pouvaient
changer en triomphe. «Parlez... parlez...» lui criait-on de tous les
côtés de la Chambre, pour le rassurer, l'encourager. Mais Jansoulet ne
parlait pas. Il avait bien peu à dire cependant pour sa défense: «La
calomnie a confondu volontairement deux noms. Je m'appelle Bernard
Jansoulet. L'autre s'appelait Jansoulet Louis.» Pas un mot de plus.
C'était trop en présence de sa mère ignorant toujours le déshonneur de
l'aîné. C'était trop pour le respect, la solidarité familiale.
Il crut entendre la voix du vieux: «Je meurs de honte, mon enfant.»
Est-ce qu'elle n'allait pas mourir de honte elle aussi, s'il parlait?...
Il eut vers le sourire maternel un regard sublime de renoncement, puis
d'une voix sourde, d'un geste découragé:
«Excusez-moi, Messieurs, cette explication est décidément au-dessus de
mes forces... Ordonnez une enquête sur ma vie, ouverte à tous et bien en
lumière, hélas! puisque chacun peut en interpréter tous les actes... Je
vous jure que vous n'y trouverez rien qui m'empêche de siéger au milieu
des représentants de mon pays.»
La stupeur, la désillusion furent immenses devant cette défaite qui
semblait à tous l'effondrement subit d'une grande effronterie acculée.
Il y eut un moment d'agitation sur les bancs, le tumulte d'un vote par
assis et levé, que le Nabab sous le jour douteux du vitrage regarda
vaguement, comme le condamné du haut de l'échafaud regarde la foule
houleuse; puis, après cette attente longue d'un siècle qui précède une
minute suprême, le président prononça dans le grand silence et le plus
simplement du monde:
«L'élection de M. Bernard Jansoulet est annulée.»
Jamais vie d'homme ne fut tranchée avec moins de solennité ni de fracas.
Là-haut, dans sa tribune, la mère Jansoulet n'y comprit rien, sinon
que des vides se faisaient tout autour sur les bancs, que des gens se
levaient, s'en allaient. Bientôt il ne resta plus avec elle que le gros
homme et la dame en chapeau blanc, penchés tout au bord de la rampe,
regardant curieusement du côté de Bernard, qui semblait s'apprêter à
partir lui aussi, car il serrait d'un air très calme d'épaisses liasses
dans un grand portefeuille. Ses papiers rangés, il se leva, quitta sa
place... Ah! ces existences d'estradiers ont parfois des passes bien
cruelles. Gravement, lourdement, sous les regards de toute l'Assemblée,
il lui fallut redescendre ces gradins qu'il avait escaladés au prix de
tant de peines et d'argent, mais au bas desquels le précipitait une
fatalité inexorable.
C'était cela que les Hemerlingue attendaient, suivant de l'oeil jusqu'à
sa dernière étape cette sortie navrante, humiliante, qui met au dos de
l'invalidé un peu de la honte et de l'effarement d'un renvoi; puis
sitôt le Nabab disparu, ils se regardèrent avec un rire silencieux et
quittèrent la tribune, sans que la vieille femme eût osé leur demander
quelque renseignement, avertie par son instinct de la sourde hostilité
de ces deux êtres. Restée seule, elle prêta toute son attention à une
nouvelle lecture qu'on faisait, persuadée qu'il s'agissait encore de son
fils. On parlait d'élection, de scrutin, et la pauvre mère tendant sa
coiffe rousse, fronçant son gros sourcil, aurait religieusement écouté
jusqu'au bout le rapport de l'élection Sarigue, si l'huissier de service
qui l'avait introduite, ne fût venu l'avertir que c'était fini, qu'elle
ferait mieux de s'en aller. Elle parut très surprise.
«Vraiment?... c'est fini?... disait-elle, en se levant comme à regret.»
Et tout bas, timidement:
«Est-ce que... Est-ce qu'il a gagné?»
C'était si naïf, si touchant, que l'huissier n'eut pas même envie de
rire.
«Malheureusement non, madame. M. Jansoulet n'a pas gagné... Mais aussi
pourquoi s'est-il arrêté en si beau chemin... Si c'est vrai qu'il
n'était jamais venu à Paris et qu'un autre Jansoulet a fait tout ce dont
on l'accuse, pourquoi ne l'a-t-il pas dit?»
La vieille mère, devenue très pâle, s'appuya à la rampe de l'escalier.
Elle avait compris...
La brusque interruption de Bernard en la voyant, le sacrifice qu'il lui
avait offert si simplement dans son beau regard de bête égorgée lui
revenaient à l'esprit; du même coup la honte de l'Aîné, de l'enfant
de prédilection, se confondait avec le désastre de celui-ci, douleur
maternelle à double tranchant, dont elle se sentait déchirée de quelque
côté qu'elle se retournât. Oui, oui, c'était à cause d'elle qu'il
n'avait pas voulu parler. Mais elle n'accepterait pas un sacrifice
pareil. Il fallait qu'il revînt tout de suite s'expliquer devant les
députés.
«Mon fils? où est mon fils?
--En bas, madame, dans sa voiture. C'est lui qui m'a envoyé vous
chercher.»
Elle s'élança devant l'huissier, marchant vite, parlant tout haut,
bousculant sur son passage des petits hommes noirs et barbus qui
gesticulaient dans les couloirs. Après la salle des Pas-Perdus,
elle traversa une grande antichambre en rotonde où des laquais
respectueusement rangés faisaient un soubassement vivant et chamarré à
la haute muraille nue. De là on voyait, à travers les portes vitrées,
la grille du dehors, la foule attroupée et parmi d'autres voitures le
carrosse du Nabab qui attendait. La paysanne en passant reconnut dans un
groupe son énorme voisin de tribune avec l'homme blême à lunettes qui
avait tonné contre son fils et recevait pour son discours toutes sortes
de félicitations et de poignées de mains. Au nom de Jansoulet, prononcé
au milieu de ricanements moqueurs et satisfaits, elle ralentit ses
grandes enjambées.
«Enfin, disait un joli garçon à la figure de mauvaise femme, il n'a
toujours pas prouvé en quoi nos accusations étaient fausses.»