souveraine indifférence de l'Oriental pour la domesticité, il se mit à
faire le tableau de sa grande détresse, la fortune saisie là-bas; ici,
le crédit perdu, toute sa vie en suspens devant l'arrêt de la Chambre,
l'influence des Hemerlingue sur l'avocat rapporteur, et le sacrifice
obligatoire en ce moment de tout amour-propre à des intérêts si
puissants. Il parlait avec chaleur, pressé de la convaincre, de
l'entraîner. Mais elle lui répondit simplement: «Je n'irai pas», comme
s'il se fût agi d'une course sans importance, un peu trop longue pour sa
fatigue.
Lui, tout frémissant:
«Voyons, ce n'est pas possible que vous disiez une chose pareille.
Songez qu'il y va de ma fortune, de l'avenir de nos enfants, du nom que
vous portez... Tout est en jeu pour cette démarche que vous ne pouvez
refuser de faire.»
Il aurait pu parler ainsi pendant des heures, il se serait toujours buté
à la même obstination fermée, inébranlable. Une demoiselle Afchin ne
devait pas visiter une esclave.
«Eh! madame, dit-il violemment, cette esclave vaut mieux que vous. Par
son intelligence, elle a décuplé la fortune de son mari, tandis que
vous, au contraire...»
Depuis douze ans qu'ils étaient mariés, Jansoulet osait pour la première
fois lever la tête en face de sa femme. Eut-il honte de ce crime de
lèse-majesté, ou comprit-il qu'une phrase pareille allait creuser un
abîme infranchissable? Mais il changea de ton aussitôt, s'agenouilla
devant le lit très bas, avec cette tendresse rieuse que l'on emploie
pour faire entendre raison aux enfants:
«Ma petite Martha, je t'en prie... lève-toi, habille-toi... C'est pour
toi-même que je te le demande, pour ton luxe, pour ton bien-être... Que
deviendrais-tu si, par un caprice, un méchant coup de tête, nous allions
nous trouver réduits à la misère?»
Ce mot de misère ne représentait absolument rien à la Levantine. On
pouvait en parler devant elle comme de la mort devant les tout petits.
Elle ne s'en émouvait pas, ne sachant pas ce que c'était. Parfaitement
entêtée d'ailleurs à rester au lit dans sa djebba; car, pour bien
affirmer sa décision, elle alluma une nouvelle cigarette à celle qui
venait de finir, et pendant que le pauvre Nabab entourait sa «petite
femme chérie» d'excuses, de prières, de supplications, lui promettant un
diadème de perles cent fois plus beau que le sien si elle voulait venir,
elle regardait monter au plafond peint la fumée assoupissante, s'en
enveloppait comme d'un imperturbable calme. A la fin, devant ce refus,
ce mutisme, ce front où il sentait la barre d'un entêtement obstiné,
Jansoulet débrida sa colère, se redressa de toute sa hauteur:
«Allons, dit-il, je le veux...»
Il se tourna vers les négresses:
«Habillez votre maîtresse, tout de suite...»
Et le rustre qu'il était au fond, le fils du cloutier méridional se
retrouvant dans cette crise qui le remuait tout entier, il rejeta
les courtines d'un geste brutal et méprisant, envoyant à terre les
innombrables fanfreluches qu'elles portaient, et forçant la Levantine
demi-nue à bondir sur ses pieds avec une promptitude étonnante chez
cette massive personne. Elle rugit sous l'outrage, serra les plis de
sa dalmatique contre son buste de nabote, envoya son petit bonnet de
travers dans ses cheveux écroulés, et se mit à invectiver son mari.
«Jamais, tu m'entends bien, jamais... tu m'y traînerais plutôt chez
cette...»
L'ordure sortait à flot de ses lèvres lourdes, comme d'une bouche
d'égout. Jansoulet pouvait se croire dans un des affreux bouges du port
de Marseille, assistant à une querelle de fille et de _nervi_, ou encore
à quelque dispute en plein air entre Génoises, Maltaises et Provençales
glanant sur le quai autour des sacs de blé qu'on décharge et s'injuriant
à quatre pattes dans des tourbillons de poussière d'or. C'était bien la
Levantine de port de mer, l'enfant gâtée, abandonnée, qui le soir, de sa
terrasse, ou du fond de sa gondole, a entendu les matelots s'injurier
dans toutes les langues des mers latines et qui a tout retenu. Le
malheureux la regardait, effaré, atterré de ce qu'elle le forçait
d'entendre, de sa grotesque personne écumant et râlant:
«Non, je n'irai pas... non, je n'irai pas.»
Et c'était la mère de ses enfants, une demoiselle Afchin!
Soudain, à la pensée que son sort était entre les mains de cette femme,
qu'il ne lui en coûterait qu'une robe à mettre pour le sauver, et que
l'heure fuyait, que bientôt il ne serait plus temps, une bouffée de
crime lui monta au cerveau, décomposa tous ses traits. Il marcha droit
sur elle, les mains ouvertes et crispées d'un air si terrible que la
fille Afchin, épouvantée, se précipita en appelant vers la porte par où
le masseur venait de sortir:
«Aristide!...»
Ce cri, cette voix, cette intimité de sa femme avec le subalterne...
Jansoulet s'arrêta, dégrisé de sa colère, puis avec un geste de dégoût
s'élança dehors, en jetant les portes, plus pressé encore de fuir le
malheur et l'horreur qu'il devinait dans sa maison que d'aller chercher
là-bas le secours qu'on lui avait promis.
Un quart d'heure après, il faisait son entrée chez Hemerlingue, envoyait
en entrant un geste désolé au banquier, et s'approchait de la baronne en
balbutiant la phrase toute faite qu'il avait entendu répéter si souvent,
le soir de son bal... «Sa femme très souffrante... désespérée de n'avoir
pu...» Elle ne lui laissa pas le temps d'achever, se leva lentement, se
déroula fine et longue couleuvre dans les draperies biaisées de sa robe
étroite, dit sans le regarder avec son accent corrigé: «Oh! je savais...
je savais...» puis changea de place et ne s'occupa plus de lui. Il
essaya de s'approcher d'Hemerlingue, mais celui-ci semblait très absorbé
dans sa causerie avec Maurice Trott. Alors il vint s'asseoir près de
madame Jenkins dont l'isolement tint compagnie au sien. Mais, tout en
causant avec la pauvre femme, aussi languissante qu'il était lui-même
préoccupé, il regardait la baronne faire les honneurs de ce salon, si
confortable auprès de ses grandes halles dorées.
On partait. Madame Hemerlingue reconduisait quelques-unes de ces
dames, tendait son front à la vieille princesse, s'inclinait sous la
bénédiction de l'évêque Arménien, saluait d'un sourire les jeunes
gandins à cannes, trouvait pour chacun l'adieu qu'il fallait avec une
aisance parfaite; et le malheureux ne pouvait s'empêcher de comparer
cette esclave orientale si Parisienne, si distinguée au milieu de la
société la plus exquise du monde, avec l'autre là-bas, l'Européenne
avachie par l'Orient, abrutie de tabac turc et bouffie d'oisiveté. Ses
ambitions, son orgueil de mari étaient déçus, humiliés dans cette union
dont il voyait maintenant le danger et le vide, dernière cruauté du
destin qui lui enlevait même le refuge du bonheur intime contre toutes
ses déconvenues publiques.
Peu à peu le salon se dégarnissait. Les Levantines disparaissaient l'une
après l'autre, laissant chaque fois un vide immense à leur place.
Madame Jenkins était partie, il ne restait plus que deux ou trois dames
inconnues de Jansoulet, entre lesquelles la maîtresse de la maison
semblait s'abriter de lui. Mais Hemerlingue était libre, et le Nabab le
rejoignit au moment où il s'esquivait furtivement du côté de ses bureaux
situés au même étage, en face les appartements. Jansoulet sortit avec
lui, oubliant dans son trouble de saluer la baronne; et une fois sur
le palier décoré en antichambre, le gros Hemerlingue, très froid, très
réservé tant qu'il s'était senti sous l'oeil de sa femme, reprit une
figure un peu plus ouverte.
«C'est très fâcheux, dit-il à voix basse comme s'il craignait d'être
entendu, que madame Jansoulet n'ait pas voulu venir.»
Jansoulet lui répondit par un mouvement de désespoir et de farouche
impuissance.
«Fâcheux... fâcheux... répétait l'autre en soufflant et cherchant sa
clef dans sa poche.
--Voyons, vieux, dit le Nabab en lui prenant la main, ce n'est pas une
raison parce que nos femmes ne s'entendent pas... Ça n'empêche pas de
rester camarades... Quelle bonne causette, hein? l'autre jour...
--Sans doute... disait le baron, se dégageant pour ouvrir la porte qui
glissa sans bruit, montrant le haut cabinet de travail dont la lampe
brûlait solitaire devant l'énorme fauteuil vide... Allons, adieu, je te
quitte... J'ai mon courrier à fermer.
--_Ya didou, Mouci_...[1] fit le pauvre Nabab essayant de plaisanter, et
se servant du patois _sabir_ pour rappeler au vieux copain tous les bons
souvenirs remués l'avant-veille... Ça tient toujours notre visite à Le
Merquier... Le tableau que nous devons lui offrir, tu sais bien... Quel
jour veux-tu?
[Note 1: Hé, dis donc, monsieur... ]
--Ah! oui, Le Merquier... C'est vrai... Eh bien! mais prochainement...
Je t'écrirai...
--Bien sûr?... Tu sais que c'est pressé...
--Oui, oui, je t'écrirai... Adieu.»
Et le gros homme referma sa porte vivement comme s'il avait peur que sa
femme arrivât.
Deux jours après, le Nabab recevait un mot d'Hemerlingue, presque
indéchiffrable sous ses petites pattes de mouches compliquées
d'abréviations plus ou moins commerciales derrière lesquelles
l'ex-cantinier dissimulait son manque absolu d'orthographe:
_Mon ch/ anc/ cam/
Je ne puis décid/ t'accom/ chez Le Merq/. Trop d'aff/ en ce mom/.
D'aill/ v/ ser/ mieux seuls pour caus/. Vas-y carrem/. On t'att/. R/
Cassette, tous les mat/ de 8 à 10.
A toi cor/_
HEM/.
Au dessous, en post-scriptum, une écriture très fine aussi, mais plus
nette, avait écrit très lisiblement:
«_Un tableau religieux, autant que possible!..._»
Que penser de cette lettre? Y avait-il bonne volonté réelle ou défaite
polie? En tout cas l'hésitation n'était plus permise. Le temps brûlait.
Jansoulet fit donc un effort courageux, car Le Merquier l'intimidait
beaucoup, et se rendit chez lui un matin.
Notre étrange Paris, dans sa population et ses aspects, semble une
carte d'échantillon du monde entier. On trouve dans le Marais des rues
étroites à vieilles portes brodées, vermiculées, à pignons avançants, à
balcons en moucharabies qui vous font penser à l'antique Heidelberg. Le
faubourg Saint-Honoré dans sa partie large autour de l'église russe aux
minarets blancs, aux boules d'or, évoque un quartier de Moscou. Sur
Montmartre je sais un coin pittoresque et encombré qui est de l'Alger
pur. Des petits hôtels bas et nets, derrière leur entrée à plaque de
cuivre et leur jardin particulier, s'alignent en rues anglaises
entre Neuilly et les Champs-Élysées; tandis que tout le chevet de
Saint-Sulpice, la rue Férou, la rue Cassette, paisibles dans l'ombre
des grosses tours, inégalement pavées, aux portes à marteau, semblent
détachées d'une ville provinciale et religieuse: Tours ou Orléans par
exemple, dans le quartier de la cathédrale et de l'évêché, où de grands
arbres dépassant les murs se bercent au bruit des cloches et des répons.
C'est là, dans le voisinage du cercle catholique dont il venait d'être
nommé président honoraire, qu'habitait Me Le Merquier, avocat, député de
Lyon, homme d'affaires de toutes les grandes communautés de France, et
que Hemerlingue, par une pensée bien profonde chez ce gros homme, avait
chargé des intérêts de sa maison.
En arrivant vers neuf heures devant un ancien hôtel dont le
rez-de-chaussée se trouvait occupé par une librairie religieuse endormie
dans son odeur de sacristie et de papier grossier à imprimer des
miracles, en montant ce large escalier blanchi à la chaux comme
celui d'un couvent, Jansoulet se sentit pénétré par cette atmosphère
provinciale et catholique où revivaient pour lui les souvenirs d'un
passé méridional, des impressions d'enfance encore intactes et fraîches
grâce à son long dépaysement, et que le fils de Françoise n'avait
eu, depuis son arrivée à Paris, ni le temps ni l'occasion de renier.
L'hypocrisie mondaine devant lui avait revêtu toutes ses formes, essayé
tous ses masques, excepté celui de l'intégrité religieuse. Aussi se
refusait-il à croire à la vénalité d'un homme vivant en un pareil
milieu. Introduit dans l'antichambre de l'avocat, vaste parloir aux
rideaux de mousseline empesés fin comme des surplis, ayant pour seul
ornement, au-dessus de la porte, une grande et belle copie du _Christ
mort_, du Tintoret, son incertitude et son trouble se changèrent en
conviction indignée. Ce n'était pas possible. On l'avait trompé sur Le
Merquier. Il y avait là sûrement une médisance audacieuse, comme Paris
est si léger à en répandre; ou peut-être lui tendait-on un de ces pièges
féroces contre lesquels il ne faisait que trébucher depuis six mois.
Non, cette conscience farouche renommée au Palais et à la Chambre, ce
personnage austère et froid ne pouvait être traité comme ces gros pachas
ventrus, à la ceinture lâche, aux manches flottantes si commodes
pour recevoir les bourses de sequins. Ce serait s'exposer à un refus
scandaleux, à la révolte légitime de l'honneur méconnu, que d'essayer de
tels moyens de corruption.
Le Nabab se disait cela, assis sur le banc de chêne qui courait autour
de la salle, lustré par les robes de serge et le drap rugueux des
soutanes. Malgré l'heure matinale, plusieurs personnes attendaient ainsi
que lui. Un dominicain se promenant à grands pas, figure ascétique et
sereine, deux bonnes soeurs enfoncées sous la cornette égrenant de longs
chapelets qui leur mesuraient l'attente, des prêtres du diocèse lyonnais
reconnaissables à la forme de leurs chapeaux, puis d'autres gens de mine
recueillie et sévère installés devant la grande table en bois noir qui
tenait le milieu de la pièce et feuilletant quelques-uns de ces journaux
édifiants qui s'impriment sur la colline de Fourvières, l'_Écho du
Purgatoire_, le _Rosier de Marie_, et donnent en prime aux abonnés d'un
an des indulgences pontificales, des rémissions de peines futures.
Quelques mots à voix basse, une toux étouffée, le léger susurrement de
la prière des bonnes soeurs rappelaient à Jansoulet la sensation confuse
et lointaine d'heures d'attente dans un coin de l'église de son village,
autour du confessionnal, aux approches des grandes fêtes.
Enfin, son tour vint de passer, et s'il avait pu lui rester encore un
doute sur Me Le Merquier, il ne douta plus en voyant ce grand cabinet
simple et sévère,--un peu plus orné cependant que l'antichambre,--dans
lequel l'avocat encadrait l'austérité de ses principes et de sa maigre
personne, longue, voûtée, étroite aux épaules, serrée par un éternel
habit noir trop court de manches et d'où sortaient deux poignets noirs,
carrés et plats, deux bâtons d'encre de Chine hiéroglyphes de grosses
veines. Le député clérical avait, dans le teint blafard du Lyonnais
moisi entre ses deux rivières, une certaine vie d'expression qu'il
devait à son regard double, tantôt étincelant mais impénétrable derrière
le verre de ses lunettes, le plus souvent vif, méfiant et noir pardessus
ces mêmes lunettes, et cerné de l'ombre rentrante que donne à l'arcade
sourcilière l'oeil levé, la tête basse.
Après un accueil presque cordial en comparaison du froid salut que les
deux collègues échangeaient à la Chambre, un «je vous attendais,» où se
glissait peut-être une intention, l'avocat montra au Nabab le fauteuil
près de son bureau, signifia au domestique béat et tout de noir vêtu,
non point «de serrer la haire avec la discipline,» mais de ne plus venir
que quand on le sonnerait, rangea quelques papiers épars, après quoi,
ses jambes croisées l'une sur l'autre, s'enfonçant dans son fauteuil
avec le ramassement de l'homme qui se dispose à écouter, qui devient
tout oreilles, il mit son menton dans sa main et resta là, les yeux
fixés sur un grand rideau de reps vert tombant jusqu'à terre en face de
lui.
L'instant était décisif, la situation embarrassante. Mais Jansoulet
n'hésita pas. C'était une de ses prétentions, à ce pauvre Nabab, que de
se connaître en hommes aussi bien que Mora. Et ce flair, qui, disait-il,
ne l'avait jamais trompé, l'avertissait qu'il se trouvait en ce moment
devant une honnêteté rigide et inébranlable, une conscience en pierre
dure à l'épreuve du pic et de la poudre. «Ma conscience!» Il changea
donc subitement son programme, jeta les ruses, les sous-entendus où
s'empêtrait sa franche et vaillante nature, et la tête haute, le coeur
découvert, tint à cet honnête homme un langage qu'il était fait pour
comprendre.
«Ne vous étonnez pas, mon cher collègue,--sa voix tremblait, mais elle
s'assura bientôt dans la conviction de sa défense,--ne vous étonnez pas
si je suis venu vous trouver ici au lieu de demander simplement à être
entendu par le troisième bureau. Les explications que j'ai à vous
fournir sont d'une nature tellement délicate et confidentielle qu'il
m'eût été impossible de les donner dans un lieu public, devant mes
collègues assemblés.»
Me Le Merquier, par-dessus ses lunettes, regarda le rideau d'un air
effaré. Évidemment la conversation prenait un tour imprévu.
«Le fond de la question je ne l'aborde pas, reprit le Nabab... Votre
rapport, j'en suis sûr, est impartial et loyal, tel que votre conscience
a dû vous le dicter. Seulement il a couru sur mon compte d'écoeurantes
calomnies auxquelles je n'ai pas répondu et qui ont peut-être influencé
l'opinion du bureau. C'est à ce sujet que je veux vous parler. Je sais
la confiance dont vos collègues vous honorent, M. Le Merquier, et que,
lorsque je vous aurai convaincu, votre parole suffira sans que
j'aie besoin d'étaler ma tristesse devant tous... Vous connaissez
l'accusation. Je parle de la plus terrible, de la plus ignoble. Il y en
a tant qu'on pourrait s'y tromper... Mes ennemis ont donné des noms,
des dates, des adresses... Eh bien! je vous apporte les preuves de mon
innocence. Je les découvre devant vous, devant vous seul; car j'ai de
graves raisons pour tenir toute cette affaire secrète.»
Il montra alors à l'avocat une attestation du consulat de Tunis, que
pendant vingt ans il n'avait quitté la principauté que deux fois, la
première pour aller retrouver son père mourant au Bourg-Saint-Andéol, la
seconde pour faire avec le bey une visite de trois jours à son château
de Saint-Romans.
«Comment se fait-il qu'avec un document aussi positif entre les mains je
n'aie pas cité mes insulteurs devant les tribunaux pour les démentir
et les confondre?... Hélas! Monsieur, il y a dans les familles des
solidarités cruelles... J'ai eu un frère, un pauvre être, faible et
gâté, qui a roulé longtemps dans la boue de Paris, y a laissé son
intelligence et son honneur... Est-il descendu à ce degré d'abjection où
l'on m'a mis en son nom?... Je n'ai pas osé m'en convaincre... Ce que
j'affirme, c'est que mon pauvre père, qui en savait plus que personne à
la maison là-dessus, m'a dit tout bas en mourant: «Bernard, c'est l'aîné
qui me tue... Je meurs de honte, mon enfant.»
Il fit une pause nécessaire à son émotion suffoquée, puis:
«Mon père est mort, Me Le Merquier, mais ma mère vit toujours, et c'est
pour elle, pour son repos, que j'ai reculé, que je recule encore devant
le retentissement de ma justification. En somme, jusqu'à présent, les
souillures qui m'ont atteint n'ont pu rejaillir jusqu'à elle. Cela ne
sort pas d'un certain monde, d'une presse spéciale, dont la bonne femme
est à mille lieues... Mais les tribunaux, un procès, c'est notre malheur
promené d'un bout de la France à l'autre, les articles du _Messager_
reproduits par tous les journaux, même ceux du petit pays qu'habite ma
mère. La calomnie, ma défense, ses deux enfants couverts de honte du
même coup, le nom--seule fierté de la vieille paysanne--à tout jamais
sali... Ce serait trop pour elle. Il y aurait de quoi la tuer. Et vrai,
je trouve que c'est assez d'un... Voilà pourquoi j'ai eu le courage de
me taire, de lasser, si je le pouvais, mes ennemis par le silence. Mais
j'ai besoin d'un répondant vis-à-vis de la Chambre. Je veux lui ôter le
droit de me repousser pour des motifs déshonorants, et puisqu'elle
vous a choisi pour rapporteur, je suis venu tout vous dire comme à un
confesseur, à un prêtre, en vous priant de ne rien divulguer de cette
conversation, même dans l'intérêt de ma cause... Je ne vous demande que
cela, mon cher collègue, une discrétion absolue; pour le reste, je m'en
rapporte à votre justice et à votre loyauté.»
Il se levait, allait partir, et Le Merquier ne bougeait pas,
interrogeant toujours la tenture verte devant lui, comme s'il y
cherchait l'inspiration de sa réponse... Enfin:
«Il sera fait comme vous le désirez, mon cher collègue. Cette confidence
restera entre nous... Vous ne m'avez rien dit, je n'ai rien entendu.»
Le Nabab encore tout enflammé de son élan qui appelait--semblait-il--une
réponse cordiale, une poignée de main frémissante, se sentit saisi d'un
étrange malaise. Cette froideur, ce regard absent le gênaient tellement
qu'il gagnait déjà la porte avec le gauche salut des importuns. Mais
l'autre le retint:
«Attendez donc, mon cher collègue... Comme vous êtes pressé de me
quitter... Encore quelques instants, je vous en prie... Je suis trop
heureux de m'entretenir avec un homme tel que vous... D'autant que nous
avons plus d'un lien commun... Notre ami Hemerlingue m'a dit que vous
vous occupiez beaucoup de tableaux, vous aussi.»
Jansoulet tressaillit. Ces deux mots: «Hemerlingue... tableaux.» se
rencontrant dans la même phrase et si inopinément, lui rendaient tous
ses doutes, toutes ses perplexités. Il ne se livra pas encore cependant
et laissa Le Merquier poser les mots l'un devant l'autre en tâtant le
terrain pour ses avances trébuchantes... On lui avait beaucoup parlé
de la galerie de son honorable collègue... «Serait-ce indiscret de
solliciter la faveur d'être admis à...?
--Comment donc! mais je serais trop honoré,» dit le Nabab chatouillé
dans le point le plus sensible--parce qu'il avait été le plus
coûteux--de sa vanité; et, regardant autour de lui les murs du cabinet,
il ajouta d'un ton connaisseur: «Vous aussi, vous possédez quelques
beaux morceaux...
--Oh! fit l'autre modestement, à peine quelques toiles... C'est si cher
aujourd'hui, la peinture... c'est un goût si onéreux à satisfaire, une
vraie passion de luxe... Une passion de nabab, dit-il en souriant, avec
un coup d'oeil furtif par-dessus ses lunettes.»
C'étaient deux joueurs prudents face à face; Jansoulet seulement un peu
dérouté dans cette situation nouvelle, où il lui fallait se garer, lui
qui ne savait que les coups d'audace.
«Quand je pense, murmura l'avocat, que j'ai mis dix ans à meubler ces
murs, et qu'il me reste encore tout ce panneau à remplir...»
En effet, à l'endroit le plus apparent de la haute cloison s'étalait
une place vide, évacuée plutôt, car un gros clou doré près du plafond
montrait la trace visible, presque grossière, du piège tendu au pauvre
naïf, qui s'y laissa prendre sottement.
«Mon cher monsieur le Merquier, dit-il d'une voix engageante et bon
enfant, j'ai justement une vierge du Tintoret à la mesure de votre
panneau...»
Impossible de rien lire dans les yeux de l'avocat réfugiés cette fois
sous leur abri miroitant.
«Permettez-moi de l'accrocher là, en face de votre table... Cela vous
donnera l'occasion de penser quelquefois à moi...
--Et d'atténuer les sévérités de mon rapport, n'est-ce pas, Monsieur?
s'écria Le Merquier, formidable et debout, la main sur la sonnette...
J'ai vu bien des impudeurs dans ma vie, jamais rien de pareil à
celle-là... Des offres semblables à moi, chez moi!...
--Mais, mon cher collègue, je vous jure...
--Reconduisez...» dit l'avocat au domestique patibulaire qui venait
d'entrer; et du milieu de son cabinet dont la porte restait ouverte,
devant tout le parloir où les patenôtres se taisaient, il poursuivit
Jansoulet--qui tendait le dos et se hâtait en balbutiant vers la
sortie--de ces paroles foudroyantes:
«C'est l'honneur de toute la Chambre que vous venez d'outrager dans ma
personne, Monsieur... Nos collègues en seront informés aujourd'hui même;
et, ce grief de plus se joignant à d'autres, vous apprendrez à vos
dépens que Paris n'est pas l'Orient et qu'on n'y pratique pas, comme
là-bas, le marchandage et le trafic honteux de la conscience humaine.»
Puis, après avoir chassé le vendeur du temple, l'homme juste referma
sa porte, et s'approchant du mystérieux rideau vert, dit d'un ton qui
sortait doucereux de sa feinte colère:
«Est-ce bien cela, baronne Marie?»
XXI
LA SÉANCE