comme on l'appelle...»
Cette fois le rire d'Hemerlingue éclata avec une expansion
extraordinaire, roula jusqu'au fond des mausolées voisins peu habitués à
tant d'irrespect.
«Ma conscience,» un homme intègre... Ah! tu m'amuses... Tu ne sais donc
pas qu'elle est à moi, cette conscience, et que...»
Il s'arrêta, regarda derrière lui, un peu troublé d'un bruit qu'il
entendait:
«Écoute...»
C'était l'écho de son rire renvoyé du fond d'un caveau, comme si cette
idée de la conscience de Le Merquier égayait même les morts.
«Si nous marchions un peu, dit-il, il commence à faire frais sur ce
banc.»
Alors, tout en marchant entre les tombes, il lui expliqua avec une
certaine fatuité pédante qu'en France les pots-de-vin jouaient un rôle
aussi important qu'en Orient. Seulement on y mettait plus de façon
que là-bas. On se servait de cache-pots... «Ainsi voilà Le Merquier,
n'est-ce pas?... Au lieu de lui donner ton argent tout à trac dans une
grande bourse comme à un séraskier, on s'arrange. Il aime les tableaux,
cet homme. Il est toujours en trafic avec Schwalbach, qui se sert de lui
pour amorcer la clientèle catholique... Eh bien! on lui offre une toile,
un souvenir à accrocher sur un panneau de son cabinet. Le tout est d'y
mettre le prix... Du reste, tu verras. Je te conduirai chez lui, moi. Je
te montrerai comme ça se pratique.»
Et tout heureux de l'émerveillement du Nabab, qui pour le flatter
exagérait encore sa stupeur, écarquillait ses yeux d'un air admiratif,
le banquier élargissait sa leçon, en faisait un vrai cours de
philosophie parisienne et mondaine.
«Vois-tu, copain, ce dont il faut surtout t'occuper à Paris, c'est
de garder les apparences... Il n'y a que cela qui compte... les
apparences!... Toi tu ne t'en inquiètes pas assez. Tu t'en vas
là-dedans, le gilet déboutonné, bon enfant, racontant tes affaires, tel
que tu es... Tu te promènes comme à Tunis dans les bazars, dans les
souks. C'est pour cela que tu t'es fait rouler, mon brave Bernard.»
Il s'arrêta pour souffler, n'en pouvant plus. C'était en une heure
beaucoup plus de pas et de paroles qu'il n'en dépensait pendant toute
une année. Ils s'aperçurent alors que le hasard de leur marche et de
leur conversation les avait ramenés vers la sépulture des Mora, en haut
d'un terre-plein découvert d'où l'on voyait au-dessus d'un millier de
toits serrés, Montmartre, les buttes Chaumont moutonner dans le lointain
en hautes vagues. Avec la colline du Père-Lachaise cela figurait bien
ces trois ondulations se suivant à égale distance, dont se compose
chaque élan de la mer à l'heure du flux. Dans les plis de ces abîmes,
des lumières clignotaient déjà, comme des falots de barque, à travers
les buées violettes qui montaient; des cheminées s'élançaient ainsi que
des mâts ou des tuyaux de steamers soufflant leur fumée; et roulant tout
cela dans son mouvement ondulé, l'océan parisien, en trois bonds chaque
fois diminués, semblait l'apporter au noir rivage. Le ciel s'était
largement éclairci comme il arrive souvent à la fin des jours de pluie,
un ciel immense, nuancé de teintes d'aurore, sur lequel le tombeau
familial des Mora dressait quatre figures allégoriques, implorantes,
recueillies, pensives, dont le jour mourant grandissait les attitudes.
Rien n'était resté là des discours, des condoléances officielles. Le
sol piétiné tout autour, des maçons occupés à laver le seuil maculé de
plâtre rappelaient seulement l'inhumation récente.
Tout à coup la porte du caveau ducal se referma de toute sa pesanteur
métallique. Désormais, l'ancien ministre d'État restait seul, bien seul,
dans l'ombre de sa nuit, plus épaisse que celle qui montait alors du bas
du jardin, envahissant les allées tournantes, les escaliers, la base des
colonnes, pyramides, cryptes de tout genre, dont le faîte était plus
lent à mourir. Des terrassiers, tout blancs de cette blancheur crayeuse
des os desséchés, passaient avec leurs outils et leurs besaces. Des
deuils furtifs, s'arrachant à regret aux larmes et à la prière,
glissaient le long des massifs et les frôlaient d'un vol silencieux
d'oiseaux de nuit, tandis qu'aux extrémités du Père-Lachaise des voix
s'élevaient, appels mélancoliques annonçant fermeture. La journée du
cimetière était finie. La ville des morts, rendue à la nature, devenait
un bois immense aux carrefours marqués de croix. Au fond d'un vallon,
une maison de garde allumait ses vitres. Un frémissement courait, se
perdait en chuchotements au bout des allées confuses.
«Allons-nous-en...» se dirent les deux copains impressionnés peu à peu
de ce crépuscule plus froid qu'ailleurs; mais avant de s'éloigner,
Hemerlingue, poursuivant sa pensée, montra le monument ailé des quatre
coins par les draperies, les mains tendues de ses sculptures:
--Tiens! C'est celui-là qui s'y entendait à garder les apparences.»
Jansoulet lui prit le bras pour l'aider à la descente:
«Ah! oui, il était fort... Mais toi, tu es encore plus fort que tous,...
disait-il avec sa terrible intonation gasconne.»
Hemerlingue ne protesta pas.
«C'est à ma femme que je le dois... Aussi je t'engage à faire ta paix
avec elle, parce que sans ça...
--Oh! n'aie pas peur... nous viendrons samedi... mais tu me conduiras
chez Le Merquier.»
Et pendant que les deux silhouettes, l'une haute, carrée, l'autre
massive et courte disparaissaient dans les détours du grand labyrinthe,
pendant que la voix de Jansoulet guidant son ami: «par ici, mon vieux...
appuie-toi bien,» se perdait insensiblement, un rayon égaré du couchant
éclairait derrière eux, sur le terre-plein, le buste expressif et
colossal, au large front sous les cheveux longs et relevés, à la lèvre
puissante et ironique, de Balzac qui les regardait...
XX
LA BARONNE HEMERLINGUE
Tout au bout de la longue voûte sous laquelle se trouvaient les bureaux
d'Hemerlingue et fils, noir tunnel que le père Joyeuse avait pendant dix
ans pavoisé et illuminé de ses rêves, un escalier monumental à rampe
de fer ouvragé, un escalier du vieux Paris, montait vers la gauche
aux salons de réception de la baronne prenant jour sur la cour juste
au-dessus de la caisse, si bien que, pendant la belle saison, lorsque
tout reste ouvert, le tintement des pièces d'or, le fracas des piles
d'écus écroulées sur les comptoirs, un peu adouci par les hautes et
moelleuses tentures des fenêtres, faisait un accompagnement mercantile
aux conversations susurrées par le catholicisme mondain.
Cela donnait tout de suite la physionomie de ce salon non moins étrange
que celle qui en faisait les honneurs, mêlant un vague bouquet de
sacristie aux agitations de la Bourse et à la mondanité la plus
raffinée, éléments hétérogènes qui se croisaient, se rencontraient là
sans cesse, mais restaient séparés, comme la Seine sépare le noble
faubourg catholique sous le patronage duquel s'était opérée l'éclatante
conversion de la musulmane et les quartiers financiers où Hemerlingue
avait sa vie et ses relations. La société levantine, assez nombreuse
à Paris, composée en grande partie de Juifs allemands, banquiers
ou commissionnaires, qui, après avoir fait en Orient des fortunes
colossales, trafiquent encore ici pour n'en pas perdre l'habitude, se
montrait assidue aux jours de la baronne. Les Tunisiens de passage ne
manquaient jamais de venir voir la femme du grand banquier en faveur,
et le vieux colonel Brahim, le chargé d'affaires du bey, avec sa bouche
flasque et ses yeux éraillés, faisait son somme, tous les samedis, au
coin du même divan.
«Votre salon sent le roussi, ma petite fille, disait en riant la vieille
princesse de Dions à la nouvelle Marie que maître Le Merquier et elle
avaient tenue sur les fonts baptismaux; mais la présence de ces nombreux
hérétiques, Juifs musulmans et même renégats, de ces grosses femmes
couperosées, fagotées, chargées d'or, de pendeloques, des «vrais
paquets,» n'empêchait pas le faubourg Saint-Germain de visiter,
d'entourer, de surveiller la jeune catéchumène, le joujou de ces nobles
dames, une poupée bien souple, bien docile que l'on montrait, que l'on
promenait, dont on citait les naïvetés évangéliques, piquantes surtout
par le contraste du passé. Peut-être se glissait-il au fond du coeur de
ces aimables patronnesses l'espoir de rencontrer dans ce monde retour
d'Orient quelque nouvelle conversion à faire, l'occasion de remplir
encore l'aristocratique chapelle des Missions du spectacle si émouvant
d'un de ces baptêmes d'adultes qui vous transportent aux premiers temps
de la foi, là-bas, vers les rives du Jourdain, et sont bientôt suivis
de la première communion, du renouvellement, de la confirmation, tous
prétextes pour la marraine d'accompagner sa filleule, de guider cette
jeune âme, d'assister aux transports naïfs d'une croyance neuve,
et aussi d'arborer des toilettes variées, nuancées à l'éclat ou au
sentiment de la cérémonie. Mais il n'arrive pas communément qu'un haut
baron financier amène à Paris une esclave arménienne dont il a fait sa
légitime épouse.
Esclave! C'était cela la tare dans ce passé de femme d'Orient, jadis
achetée au bazar d'Andrinople pour le compte de l'empereur du Maroc,
puis, à la mort de l'empereur et à la dispersion de son harem, vendue au
jeune bey Ahmed. Hemerlingue l'avait épousée à sa sortie de ce nouveau
sérail, mais sans pouvoir la faire accepter à Tunis, où aucune femme,
Mauresque, Turque, Européenne, ne consentit à traiter une ancienne
esclave d'égale à égale, par un préjugé assez semblable à celui qui
sépare la créole de la quarteronne la mieux déguisée. Il y a là une
répugnance invincible que le ménage Hemerlingue retrouva jusque dans
Paris, où les colonies étrangères se constituent en petits cercles
remplis de susceptibilités et de traditions locales. Yamina passa ainsi
deux ou trois ans dans une solitude complète dont elle sut bien utiliser
tous les rancoeurs et les loisirs, car c'était une femme ambitieuse,
d'une volonté, d'un entêtement extraordinaires. Elle apprit à fond la
langue française, dit adieu pour toujours à ses vestes brodées et à
ses pantalons de soie rose, sut assouplir sa taille et sa démarche aux
toilettes européennes, à l'embarras des longues jupes; puis, un soir
d'Opéra, montra aux Parisiens émerveillés la silhouette encore un peu
sauvage, mais fine, élégante, et si originale d'une musulmane décolletée
par Léonard.
Le sacrifice de la religion suivit de près celui du costume. Depuis
longtemps, madame Hemerlingue avait renoncé à toute pratique mahométane,
quand maître Le Merquier, l'intime du ménage et son cicérone à Paris,
leur démontra qu'une conversion solennelle de la baronne lui ouvrirait
les portes de cette partie du monde parisien dont l'accès semble
être devenu de plus en plus difficile, à mesure que la société s'est
démocratisée tout autour. Le faubourg Saint-Germain une fois conquis,
tout le reste suivrait. Et, en effet, lorsqu'après le retentissement du
baptême, on sut que les plus grands noms de France ne dédaignaient
pas de se rencontrer aux samedis de la baronne Hemerlingue, les dames
Gügenheim, Fuernberg, Caraïscaki, Maurice Trott, toutes épouses de fez
millionnaires et célèbres sur les marchés de Tunis, renonçant à leurs
préventions, sollicitèrent d'être admises chez l'ancienne esclave.
Seule, madame Jansoulet, nouvellement débarquée avec un stock d'idées
orientales encombrantes dans son esprit, comme son narghilé, ses oeufs
d'autruche, tout le bibelot tunisien l'était dans son intérieur,
protesta contre ce qu'elle appelait une inconvenance, une lâcheté,
et déclara qu'elle ne mettrait jamais les pieds chez «ça». Il se fit
aussitôt chez les dames Gügenheim, Caraïscaki, et autres paquets,
un petit mouvement rétrograde, comme il arrive à Paris chaque fois
qu'autour d'une position irrégulière en train de se régulariser quelque
résistance tenace entraîne des regrets et des défections. On s'était
trop avancé pour se retirer, mais on tint à faire mieux sentir le prix
de sa bienveillance, le sacrifice de ses préjugés; et la baronne
Marie comprit très bien la nuance rien que dans le ton protecteur des
Levantines la traitant de «ma chère enfant... ma bonne petite», avec une
hauteur un peu méprisante. Dès lors, sa haine contre les Jansoulet ne
connut plus de bornes, une haine de sérail compliquée et féroce, avec
l'étranglement au bout et la noyade silencieuse, un peu plus difficile à
pratiquer à Paris que sur les rives du lac d'El-Baheira, mais dont elle
préparait déjà le sac solide terminé en garrot.
Cet acharnement expliqué et connu, on se figure quelle surprise, quelle
agitation dans ce coin de société exotique, quand la nouvelle se
répandit que, non seulement la grosse Afchin--comme l'appelaient ces
dames--consentait à voir la baronne, mais qu'elle devait lui faire la
première visite à son prochain samedi. Pensez que ni les Fuernberg, ni
les Trott ne voulurent manquer une pareille fête. La baronne, de son
côté, fit tout pour donner le plus d'éclat possible à cette réparation
solennelle, écrivit, visita, se remua si bien que, malgré la saison déjà
très avancée, madame Jansoulet, en arrivant vers quatre heures à l'hôtel
du faubourg Saint-Honoré, aurait pu voir devant la haute porte cintrée,
à côté de la discrète livrée feuille morte de la princesse de Dions et
de beaucoup de blasons authentiques, les armes parlantes, prétentieuses,
les roues multicolores d'une foule d'équipages financiers et les grands
laquais poudrés des Caraïscaki.
En haut, dans les salons de réception, même assemblage bizarre et
glorieux. C'était un va-et-vient sur les tapis des deux premières pièces
désertes, un passage de froissements soyeux, jusqu'au boudoir où la
baronne se tenait, partageant ses attentions, ses cajoleries entre les
deux camps bien distincts; d'un côté, des toilettes sombres, d'apparence
modeste, d'une recherche appréciable seulement aux yeux exercés; de
l'autre, un printemps tapageur à couleurs vives, corsages opulents,
diamants prodigués, écharpes flottantes, modes d'exportation où l'on
sentait comme un regret de climat plus chaud et de vie luxueuse étalée.
De grands coups d'éventails par ici, des chuchotements discrets par là.
Très peu d'hommes, quelques jeunes gens bien pensants, muets, immobiles,
suçant la pomme de leurs cannes, deux ou trois figures de schumaker,
debout derrière le large dos de leurs épouses, parlant la tête basse
comme s'ils proposaient des objets de contrebande; dans un coin, la
belle barbe patriarcale et le camail violet d'un évêque orthodoxe
d'Arménie.
La baronne, pour essayer de rallier ces diversités mondaines, pour
garder son salon plein jusqu'à la fameuse entrevue, se déplaçait
continuellement, tenait tête à dix conversations différentes, élevant sa
voix harmonieuse et veloutée au diapason gazouillant qui distingue
les Orientales, enlaçante et câline, l'esprit souple comme la taille,
abordant tous les sujets, et mêlant ainsi qu'il convient la mode et
les sermons de charité, les théâtres et les ventes, la faiseuse et
le confesseur. Un grand charme personnel se joignait à cette science
acquise de la maîtresse de maison, science visible jusque dans sa mise
toute noire et très simple qui faisait ressortir sa pâleur de cloître,
ses yeux de houri, ses cheveux brillants et nattés, séparés sur un
front étroit et pur; un front, dont la bouche trop mince accentuait le
mystère, fermant aux curieux tout le passé varié et déjà si rempli de
cette ancienne cadine, qui n'avait pas d'âge, ignorait elle-même la date
de sa naissance, ne se souvenait pas d'avoir été enfant.
Évidemment si la puissance absolue du mal, très rare chez les femmes que
leur nature physique impressionnable livre à tant de courants divers,
pouvait tenir dans une âme, c'était bien dans celle de cette esclave
faite aux concessions et aux bassesses, révoltée, mais patiente, et
maîtresse d'elle-même comme toutes celles que l'habitude d'un voile
abaissé sur les yeux a accoutumées à mentir sans danger ni scrupule.
En ce moment, personne n'aurait pu se douter de l'angoisse qui
l'agitait, à la voir agenouillée devant la princesse, vieille bonne
femme sans façon, de qui la Fuernberg disait tout le temps: «Si c'est
une princesse, ça!»
«Oh! je vous en prie, ma marraine, ne vous en allez pas encore.»
Elle l'enveloppait de toutes sortes de câlineries, de grâces, de petites
mines, sans lui avouer, bien entendu, qu'elle tenait à la garder jusqu'à
l'arrivée de Jansoulet pour la faire servir à son triomphe.
«C'est que, disait la bonne dame en montrant le majestueux Arménien,
silencieux et grave, son chapeau à glands sur les genoux, j'ai à
conduire ce pauvre monseigneur au _Grand Saint-Christophe_ pour acheter
des médailles. Il ne s'en tirerait pas sans moi.
--Si, si, je veux... Il faut... Encore quelques minutes.»
Et la baronne jetait un regard furtif vers l'antique et somptueux cartel
accroché dans un angle du salon.
Déjà cinq heures, et la grosse Afchin n'arrivait pas. Les Levantines
commençaient à rire derrière leurs éventails. Heureusement, on venait
de servir du thé, des vins d'Espagne, une foule de pâtisseries turques
délicieuses qu'on ne trouvait que là et dont les recettes rapportées
par la cadine se conservent dans les harems comme certains secrets de
confiserie raffinée dans nos couvents. Cela fit une diversion. Le gros
Hemerlingue qui, le samedi, sortait de temps en temps de son bureau pour
venir saluer ces dames, buvait un verre de madère près de la petite
table de service, en causant avec Maurice Trott, l'ancien baigneur
de Saïd-Pacha, quand sa femme s'approcha de lui, toujours douce
et paisible. Il savait quelle colère devait recouvrir ce calme
impénétrable, et lui demanda tout bas, timidement:
«Personne?
--Personne... Vous voyez à quel affront vous m'exposez.»
Elle souriait, les yeux à demi-baissés, en lui enlevant du bout de
l'ongle une miette de gâteau restée dans ses longs favoris noirs; mais
ses petites narines transparentes frémissaient avec une éloquence
terrible.
«Oh! elle viendrai... disait le banquier, la bouche pleine. Je suis sûr
qu'elle viendra...»
Un frôlement d'étoffes, de traîne déployée dans la pièce à côté, fit se
retourner vivement la baronne. A la grande joie du coin des «paquets»
qui surveillait tout, ce n'était pas celle qu'on attendait.
Elle ne ressemblait guère à mademoiselle Afchin, cette grande blonde
élégante, aux traits fatigués, à la toilette irréprochable, digne en
tout de porter un nom aussi célèbre que celui du docteur Jenkins. Depuis
deux ou trois mois, la belle madame Jenkins avait beaucoup changé,
beaucoup vieilli. Il y a comme cela dans la vie de la femme restée
longtemps jeune une période où les années, qui ont passé par-dessus
sa tête sans l'effleurer d'uns ride, s'inscrivent brutalement toutes
ensemble en marques ineffaçables. On ne dit plus en la voyant: «Qu'elle
est belle!» mais: «Elle a dû être bien belle.» Et cette cruelle façon de
parler au passé, de rejeter dans le lointain ce qui hier était un fait
visible, constitue un commencement de vieillesse et de retraite, un
déplacement de tous les triomphes en souvenirs. Était-ce la déception de
voir arriver la femme du docteur à la place de madame Jansoulet, ou le
discrédit que la mort du duc de Mora avait jeté sur le médecin à la mode
devait-il rejaillir sur celle qui portait son nom? Il y avait un peu de
ces deux causes, et peut-être d'une autre, dans le froid accueil que
la baronne fit à madame Jenkins. Un bonjour léger du bout des lèvres,
quelques paroles à la hâte, et elle retourna vers le noble bataillon qui
grignotait à belles dents. Le salon s'était animé sous l'action des
vins d'Espagne. On ne chuchotait plus, on causait. Les lampes apportées
donnaient un nouvel éclat à la réunion, mais annonçaient qu'elle était
bien près de finir, quelques personnes désintéressées du grand événement
s'étant déjà dirigées vers la porte. Et les Jansoulet n'arrivaient pas.
Tout à coup, une marche robuste, pressée. Le Nabab parut, tout seul,
sanglé dans sa redingote noire, correctement cravaté et ganté, mais
la figure bouleversée, l'oeil hagard, frémissant encore de la scène
terrible dont il sortait.
Elle n'avait pas voulu venir.
Le matin, il avait prévenu les femmes de chambre d'apprêter madame
pour trois heures, ainsi qu'il faisait chaque fois qu'il emmenait
la Levantine avec lui, qu'il trouvait nécessaire de déplacer cette
indolente personne qui, ne pouvant même accepter une responsabilité
quelconque, laissait les autres penser, décider, agir pour elle; du
reste allant volontiers où l'on voulait, une fois partie. Et c'est sur
cette facilité qu'il comptait pour l'entraîner chez Hemerlingue. Mais
lorsqu'après le déjeuner, Jansoulet habillé, superbe, suant pour entrer
dans ses gants, fit demander si madame serait bientôt prête, on lui
répondit que madame ne sortait pas. Le cas était grave, si grave que,
laissant là tous les intermédiaires de valets et de servantes, qu'ils se
dépêchaient dans leurs entretiens conjugaux, il monta l'escalier quatre
à quatre et entra comme un coup de mistral dans les appartements
capitonnés de la Levantine.
Elle était encore au lit, revêtue de cette grande tunique ouverte en
soie de deux couleurs que les Mauresques appellent une djebba, et de
leur petit bonnet brodé d'or d'où s'échappait sa belle crinière noire et
lourde, tout emmêlée autour de sa face lunaire enflammée par le repas
qu'elle venait de finir. Les manches de la djebba relevées laissaient
voir deux bras énormes, déformés, chargés de bracelets, de longues
chaînettes errant sur un fouillis de petits miroirs, de chapelets
rouges, de boîtes de senteurs, de pipes microscopiques, d'étuis à
cigarettes, l'étalage puéril et bimbelotier d'une couchette de Mauresque
à son lever.
La chambre, où flottait la fumée opiacée et capiteuse du tabac turc,
présentait le même désordre. Des négresses allaient, venaient,
desservant lentement le café de leur maîtresse, la gazelle favorite
lappait le fond d'une tasse que son museau fin renversait sur le tapis,
tandis qu'assis au pied du lit avec une familiarité touchante, le sombre
Cabassu lisait à haute voix à madame un drame en vers qu'on allait jouer
prochainement chez Cardailhac. La Levantine était stupéfiée par cette
lecture, absolument ahurie:
«Mon cher, dit-elle à Jansoulet dans son épais accent de Flamande, je ne
sais pas à quoi songe notre directeur... Je suis en train de lire cette
pièce de _Révolte_ dont il s'est toqué... Mais c'est crevant. Ça n'a
jamais été du théâtre.
--Je me moque bien du théâtre, fit Jansoulet furieux malgré tout son
respect pour la fille des Afchin. Comment! vous n'êtes pas encore
habillée?... On ne vous a donc pas dit que nous sortions?»
On le lui avait dit, mais elle s'était mise à lire cette bête de pièce.
Et de son air endormi:
«Nous sortirons demain.
--Demain! C'est impossible... On nous attend aujourd'hui même... Une
visite très importante.
--Où donc cela?»
Il hésita une seconde, puis:
«Chez Hemerlingue.»
Elle leva sur lui ses gros yeux, persuadée qu'il voulait rire. Alors il
lui raconta sa rencontre avec le baron aux funérailles de Mora et la
convention qu'ils avaient faite ensemble.
«Allez-y si vous voulez, dit-elle froidement; mais vous me connaissez
bien peu si vous croyez que moi, une demoiselle Afchin, je mettrai
jamais les pieds chez cette esclave.»
Prudemment, Cabassu, voyant la tournure du débat, avait disparu dans une
pièce voisine, les cinq cahiers de _Révolte_ empilés sous son bras.
«Allons, dit le Nabab à sa femme, je vois bien que vous ne connaissez
pas la terrible position où je me trouve... Écoutez alors...»