attrapant le carrick mouillé du cocher, prise d'une terreur folle à
l'idée du cauchemar qui la poursuivait, de ce qu'elle entendait venir
dans un affreux roulement encore lointain, plus proche de minute en
minute. Mais, au premier mouvement des roues, les cris, les huées
recommencèrent. Pensant qu'on le laisserait franchir la place, le
cocher avait pénétré à grand'peine jusqu'aux premiers rangs de la foule
maintenant refermée derrière lui et refusant de lui livrer passage.
Nul moyen de reculer ou d'avancer. Il fallait rester là, supporter ces
haleines de peuple et d'alcool, ces regards curieux allumés d'avance
pour un spectacle exceptionnel, et dévisageant la belle voyageuse qui
décampait avec «que ça de malles!» et un toutou de cette taille pour
défenseur. La Crenmitz avait une peur horrible; Félicia, elle, ne
songeait qu'à une chose, c'est qu'il allait passer devant elle, qu'elle
serait au premier rang pour le voir.
Tout à coup un grand cri: «Le voilà!» Puis le silence se fit sur toute
la place débarrassée de trois lourdes heures d'attente.
Il arrivait.
Le premier mouvement de Félicia fut de baisser le store de son côté, du
côté où le défilé allait avoir lieu. Mais, au roulement tout proche
des tambours, prise d'une rage nerveuse de ne pouvoir échapper à
cette obsession, peut-être aussi gagnée par la malsaine curiosité
environnante, elle fit sauter le store brusquement, et sa petite tête
ardente et pâle se campa sur ses deux poings à la portière:
«Tiens! tu veux... Je te regarde...»
C'était ce qu'on peut voir de plus beau comme funérailles, les honneurs
suprêmes rendus dans tout leur vain apparat aussi sonore, aussi creux
que l'accompagnement rhytmé des peaux d'âne tendues de crêpe. D'abord
les surplis blancs du clergé entrevus dans le deuil des cinq premiers
carrosses; ensuite, traîné par six chevaux noirs, vrais chevaux
de l'Érèbe, aussi noirs, aussi lents, aussi pesants que son flot,
s'avançait le char funèbre, tout empanaché, frangé, brodé d'argent, de
larmes lourdes, de couronnes héraldiques surmontant des M gigantesques,
initiales fatidiques qui semblaient celles de la Mort elle-même, la Mort
duchesse, décorée des huit fleurons.
Tant de baldaquins et de massives tentures dissimulaient la vulgaire
carcasse du corbillard, qu'il frémissait, se balançait à chaque pas,
de la base au faîte comme écrasé par la majesté de son mort. Sur le
cercueil, l'épée, l'habit, le chapeau brodé, défroque de parade qui
n'avait jamais servi, reluisaient d'or et de nacre dans la chapelle
sombre des tentures parmi l'éclat des fleurs nouvelles qui disaient la
date printanière malgré la maussaderie du ciel. A dix pas de distance,
les gens de la maison du duc; puis derrière, dans un isolement
majestueux, l'officier en manteau portant les pièces d'honneur,
véritable étalage de tous les ordres du monde entier, croix, rubans
multicolores, qui débordaient du coussin de velours noir à crépines
d'argent.
Le maître des cérémonies venait ensuite devant le bureau du Corps
législatif, une douzaine de députés désignés par le sort, ayant au
milieu d'eux la grande taille du Nabab dans l'étrenne du costume
officiel, comme si l'ironique fortune avait voulu donner au représentant
à l'essai un avant-goût de toutes les joies parlementaires. Les amis
du défunt, qui suivaient, formaient un groupe assez restreint,
singulièrement bien choisi pour mettre à nu le superficiel et le vide de
cette existence de grand personnage réduite à l'intimité d'un directeur
de théâtre trois fois failli, d'un marchand de tableaux enrichi par
l'usure, d'un gentilhomme taré et de quelques viveurs et boulevardiers
sans renom. Jusque-là tout le monde allait à pied et tête nue; à peine
dans le bureau parlementaire quelques calottes de soie noire qu'on
avait mises timidement en approchant des quartiers populeux. Après,
commençaient les voitures.
A la mort d'un grand homme de guerre, il est d'usage de faire suivre le
convoi par le cheval favori du héros, son cheval de bataille, obligé de
régler au pas ralenti du cortège cette allure fringante qui dégage des
odeurs de poudre et des flamboiements d'étendards. Ici le grand coupé
de Mora, ce «huit-ressorts» qui le portait aux assemblées mondaines ou
politiques, tenait la place de ce compagnon des victoires, ses panneaux
tendus de noir, ses lanternes enveloppées de longs crêpes légers
flottant jusqu'à terre avec je ne sais quelle grâce féminine ondulante.
C'était une nouvelle mode funéraire, ces lanternes voilées, le suprême
«chic» du deuil; et il seyait bien à ce dandy de donner une dernière
leçon d'élégance aux Parisiens accourus à ses obsèques comme à un
Longchamps de la mort.
Encore trois maîtres de cérémonie, puis venait l'impassible pompe
officielle, toujours la même pour les mariages, les décès, les
baptêmes, l'ouverture des Parlements ou les réceptions de souverains,
l'interminable cortège des carrosses de gala, étincelants, larges
glaces, livrées voyantes chamarrées de dorures, qui passaient au
milieu du peuple ébloui auquel ils rappelaient les contes de fées, les
attelages de Cendrillon, en soulevant de ces «Oh!» d'admiration
qui montent et s'épanouissent avec les fusées, les soirs des feux
d'artifice. Et dans la foule il se trouvait toujours un sergent de
ville complaisant, un petit bourgeois érudit et flâneur, à l'affût
des cérémonies publiques, pour nommer à haute voix tous les gens des
voitures à mesure qu'elles défilaient avec leurs escortes réglementaires
de dragons, cuirassiers ou gardes de Paris.
D'abord les représentants de l'empereur, de l'impératrice, de toute la
famille impériale; après, dans un ordre hiérarchique savamment élaboré
et auquel la moindre infraction aurait pu causer de graves conflits
entre les différents corps de l'État, les membres du conseil privé, les
maréchaux, les amiraux, le grand chancelier de la Légion d'honneur,
ensuite le Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'État, toute
l'organisation justicière et universitaire dont les costumes, les
hermines, les coiffures vous ramenaient au temps du vieux Paris quelque
chose de pompeux et de suranné, dépaysé dans l'époque sceptique de la
blouse et de l'habit noir.
Félicia, pour ne pas penser, attachait volontairement ses yeux à ce
défilé monotone d'une longueur exaspérante; et peu à peu une torpeur
lui venait, comme si par un jour de pluie sur le guéridon d'un salon
ennuyeux elle eût feuilleté un album colorié, une histoire du costume
officiel depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Tous ces
gens, vus de profil, immobiles et droits derrière les larges panneaux de
glace avaient bien la physionomie de personnages d'enluminures avancés
au bord des banquettes pour qu'on ne perdît rien de leurs broderies
d'or, de leurs palmes, de leurs galons, de leurs soutaches, mannequins
voués à la curiosité de la foule et s'y exposant d'un air indifférent et
détaché.
L'indifférence!... C'était là le caractère très particulier de ces
funérailles. On la sentait partout, sur les visages et dans les coeurs,
aussi bien parmi tous ces fonctionnaires dont la plupart avaient connu
le duc de vue seulement, que dans les rangs à pied entre son corbillard
et son coupé, l'intimité étroite ou le service de tous les jours.
Indifférent et même joyeux, le gros ministre vice-président du conseil,
qui, de sa poigne robuste habituée à fendre le bois des tribunes, tenait
solidement les cordons du poêle, avait l'air de le tirer en avant, plus
pressé que les chevaux et le corbillard de mener à ses six pieds de
terre l'ennemi de vingt ans, l'éternel rival, l'obstacle à toutes les
ambitions. Les trois autres dignitaires n'avançaient pas avec cette même
vigueur de cheval de remonte, mais les longues laisses flottaient dans
leurs mains excédées ou distraites, d'une mollesse significative.
Indifférents les prêtres, par profession. Indifférents les gens de
service, qu'il n'appelait jamais que «chose», et qu'il traitait, en
effet, comme des choses. Indifférent M. Louis, dont c'était le dernier
jour de servitude, esclave devenu affranchi, assez riche pour payer sa
rançon. Même chez les intimes, ce froid glacial avait pénétré. Pourtant
quelques-uns lui étaient très attachés. Mais Cardailhac surveillait
trop l'ordre et la marche de la cérémonie pour se livrer au moindre
attendrissement, d'ailleurs en dehors de sa nature. Le vieux Monpavon,
frappé au coeur, aurait trouvé d'une tenue déplorable tout à fait
indigne de son illustre ami la moindre flexion de sa cuirasse de toile
et de sa haute taille. Ses yeux restaient secs, aussi luisants que
jamais, puisque les Pompes funèbres fournissent les larmes des grands
deuils, brodées d'argent sur drap noir. Quelqu'un pleurait cependant,
là-bas, parmi les membres du bureau; mais celui-là s'attendrissait bien
naïvement sur lui-même. Pauvre Nabab, amolli par ces musiques, cette
pompe, il lui semblait qu'il enterrait toute sa fortune, toutes ses
ambitions de gloire et de dignité. Et c'était encore une variété
d'indifférence.
Dans le public le contentement d'un beau spectacle, cette joie de faire
d'un jour de semaine un dimanche dominaient tout autre sentiment. Sur le
parcours des boulevards, les spectateurs des balcons auraient presque
applaudi; ici, dans les quartiers populeux, l'irrévérence se manifestait
encore plus franchement. Des blagues, des mots de voyou sur le mort et
ses frasques que tout Paris connaissait, des rires soulevés par les
grands chapeaux des rabbins, la «touche» du conseil des prud'hommes, se
croisaient dans l'air entre deux roulements de tambour. Les pieds dans
l'eau, en blouse, en bourgeron, la casquette levée par habitude, la
misère, le travail forcé, le chômage et la grève, regardaient passer en
ricanant cet habitant d'une autre sphère, ce brillant duc descendu de
tous ses honneurs, et qui jamais peut-être de son vivant n'avait abordé
cette extrémité de ville. Mais voilà. Pour arriver là-haut où tout
le monde va, il faut prendre la route de tout le monde, le faubourg
Saint-Antoine, la rue de la Roquette, jusqu'à cette grande porte
d'octroi si largement ouverte sur l'infini. Et dame! cela semble bon de
voir que des seigneurs comme Mora, des ducs, des ministres, remontent
tous le même chemin pour la même destination. Cette égalité dans la mort
console de bien des injustices de la vie. Demain, le pain semblera moins
cher, le vin meilleur, l'outil moins lourd, quand on pourra se dire
en se levant: «Tout de même, ce vieux Mora, il y est venu comme les
autres!...»
Le défilé continuait toujours, plus fatigant encore que lugubre. A
présent c'étaient des sociétés chorales, les députations de l'armée, de
la marine, officiers de toutes armes, se pressant en troupeau devant une
longue file de véhicules vides, voitures de deuil, voitures de maîtres
alignées là pour l'étiquette; puis les troupes suivaient à leur tour,
et dans le faubourg sordide, cette longue rue de la Roquette déjà
fourmillante à perte de vue, s'engouffrait toute une armée, fantassins,
dragons, lanciers, carabiniers, lourds canons la gueule en l'air, prêts
à aboyer, ébranlant les pavés et les vitres, mais ne parvenant pas à
couvrir le ronflement des tambours, ronflement sinistre et sauvage
qui rappelait l'imagination de Félicia vers ces funérailles de Négous
africains où des milliers de victimes immolées accompagnent l'âme d'un
prince pour qu'elle ne s'en aille pas seule au royaume des esprits, et
lui faisait penser que peut-être cette pompeuse et interminable suite
allait descendre et disparaître dans la fosse surhumaine assez grande
pour la contenir toute.
«... _Maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il,_» murmura la
Crenmitz pendant que le fiacre s'ébranlait sur la place éclaircie où la
Liberté toute en or semblait prendre là-haut dans l'espace une magique
envolée; et cette prière de la vieille danseuse fut peut-être la seule
note émue et sincère soulevée sur l'immense parcours des funérailles.
* * * * *
Tous les discours sont finis, trois longs discours aussi glacials que le
caveau où le mort vient de descendre, trois déclamations officielles qui
ont surtout fourni aux orateurs l'occasion de faire parler bien haut
leur dévouement aux intérêts de la Dynastie. Quinze fois les canons ont
frappé les échos nombreux du cimetière, agité les couronnes de jais et
d'immortelles, les ex-votos légers pendus aux angles des entourages, et
tandis qu'une buée rougeâtre flotte et roule dans une odeur de poudre
à travers la ville des morts, monte et se mêle lentement aux fumées
d'usine du quartier plébéien, l'innombrable assemblée se disperse aussi,
disséminée par les rues en pente, les hauts escaliers tout blancs dans
la verdure, avec un murmure confus, un ruissellement de flots sur
les roches. Robes pourpres, robes noires, habits bleus et verts,
aiguillettes d'or, fines épées qu'on assure de la main en marchant,
se hâtent de rejoindre les voitures. On échange de grands saluts, des
sourires discrets, pendant que les carrosses de deuil dégringolent les
allées au galop, montrent des alignements de cochers noirs, le dos
arrondi, le chapeau en bataille, le carrick flottant au vent de la
course.
L'impression générale, c'est le débarras d'une longue et fatigante
figuration, un empressement légitime à aller quitter le harnais
administratif, les costumes de cérémonie, à déboucler les ceinturons,
les hausse-cols et les rabats, à détendre les physionomies qui, elles
aussi, portaient des entraves.
Lourd et court, traînant péniblement ses jambes enflées, Hemerlingue
se dépêchait vers la sortie, résistant aux offres qu'on lui faisait de
monter dans les voitures, sachant bien que la sienne seule était à la
mesure de son éléphantiasis.
«Baron, baron, par ici... Il y a une place pour vous.
--Non, merci. Je marche pour me dégourdir.»
Et, afin d'éviter ces propositions qui à la longue le gênaient, il prit
une allée transversale presque déserte, trop déserte même, car à peine
y fut-il engagé que le baron le regretta. Depuis son entrée dans le
cimetière, il n'avait qu'une préoccupation, la peur de se trouver face
à face avec Jansoulet dont il connaissait la violence, et qui pourrait
bien oublier la majesté du lieu, renouveler en plein Père-Lachaise le
scandale de la rue Royale. Deux ou trois fois pendant la cérémonie, il
avait vu la grosse tête de l'ancien copain émerger de cette quantité de
types incolores dont l'assistance était pleine et se diriger vers lui,
le chercher avec le désir d'une rencontre. Encore là-bas, dans la grande
allée, on aurait eu du monde en cas de malheur, tandis qu'ici... Brr...
C'est cette inquiétude qui lui faisait forcer son pas court; son haleine
soufflante; mais en vain. Comme il se retournait dans sa peur d'être
suivi, les hautes et robustes épaules du Nabab apparurent à l'entrée de
l'allée. Impossible au poussah de se faufiler dans l'étroit écart des
tombes si serrées que la place y manque aux agenouillements. Le sol gras
et détrempé glissait, s'enfonçait sous ses pieds. Il prit le parti de
marcher d'un air indifférent, comptant que l'autre ne le reconnaîtrait
peut-être pas. Mais une voix éraillée et puissante cria derrière lui:
«Lazare!»
Il s'appelait Lazare, ce richard. Il ne répondit pas, essaya de
rejoindre un groupe d'officiers qui marchait devant lui, très loin.
«Lazare! Oh! Lazare!»
Comme autrefois sur le quai de Marseille... Il fut tenté de s'arrêter
sous le coup d'une ancienne habitude, puis le souvenir de ses infamies,
de tout le mal qu'il avait fait au Nabab, qu'il était en train de lui
faire encore, lui revint tout à coup avec une peur horrible poussée au
paroxysme, lorsqu'une main de fer brusquement le harponna. Une sueur de
lâcheté courut par tous ses membres avachis, son visage jaunit encore,
ses yeux clignotèrent au vent de la formidable claque qu'il attendait
venir, tandis que ses gros bras se levaient instinctivement pour parer
le coup.
«Oh! n'aie pas peur... Je ne te veux pas de mal, dit Jansoulet
tristement... Seulement je viens te demander de ne plus m'en faire.»
Il s'arrêta pour respirer. Le banquier, stupide, effaré, ouvrait ses
yeux ronds de chouette devant cette émotion suffocante.
«Écoute, Lazare, c'est toi qui es le plus fort à cette guerre que nous
nous faisons depuis si longtemps... Je suis à terre, j'y suis, là...
Les épaules ont touché... Maintenant, sois généreux, épargne ton vieux
copain. Fais-moi grâce, voyons, fais-moi grâce...»
Tout tremblait en ce Méridional effondré, amolli par les démonstrations
de la cérémonie funèbre. Hemerlingue, en face de lui, n'était guère plus
vaillant. Cette musique noire, cette tombe ouverte, les discours, la
canonnade et cette haute philosophie de la mort inévitable, tout cela
lui avait remué les entrailles, à ce gros baron. La voix de son ancien
camarade acheva de réveiller ce qui restait d'humain dans ce paquet de
gélatine.
Son vieux copain! C'était la première fois depuis dix ans, depuis la
brouille, qu'il le revoyait de si près. Que de choses lui rappelaient
ces traits basanés, ces fortes épaules si mal taillées pour l'habit
brodé! La couverture de laine mince et trouée, dans laquelle ils se
roulaient tous deux pour dormir sur le pont du _Sinaï_, la ration
partagée fraternellement, les courses dans la campagne brûlée de
Marseille où l'on volait de gros oignons qu'on mangeait crus au revers
d'un fossé, les rêves, les projets, les sous mis en commun, et quand
la fortune commença à leur sourire, les farces qu'ils avaient faites
ensemble, les bons petits soupers fins où l'on se disait tout, les
coudes sur la table.
Comment peut-on en arriver à se brouiller quand on se connaît si
bien, quand on a vécu comme deux jumeaux pendus à une maigre et forte
nourrice, la misère, partagé son lait aigri et ses rudes caresses! Ces
pensées, longues à analyser, traversaient comme un éclair l'esprit
d'Hemerlingue. Presque instinctivement il laissa tomber sa main lourde
dans celle que lui tendait le Nabab. Quelque chose d'animal s'émut en
eux, plus fort que leur rancune, et ces deux hommes qui, depuis dix ans,
essayaient de se ruiner, de se déshonorer, se mirent à causer à coeur
ouvert.
Généralement, entre amis qui se retrouvent, les premières effusions
passées, on reste muet, comme si l'on n'avait plus rien à se conter,
tandis qu'au contraire c'est l'abondance des choses, leur afflux
précipité qui les empêche de sortir. Les deux copains en étaient là;
mais Jansoulet serrait bien fort le bras du banquier dans la crainte de
le voir s'échapper, résister au bon mouvement qu'il venait de provoquer
en lui:
«Tu n'es pas pressé, n'est-ce pas?... Nous pouvons nous promener un
moment, si tu veux... Il ne pleut plus, il fait bon... on a vingt ans de
moins.
--Oui, ça fait plaisir, dit Hemerlingue...; seulement je ne peux pas
marcher longtemps..., mes jambes sont lourdes...
--C'est vrai, tes pauvres jambes... Tiens, voilà un banc, là-bas. Allons
nous asseoir. Appuie-toi sur moi, mon vieux.»
Et le Nabab, avec des attentions fraternelles, le conduisait jusqu'à
un de ces bancs espacés contre les tombes, où se reposent ces deuils
inconsolables qui font du cimetière leur promenade et leur séjour
habituels. Il l'installait, le couvait du regard, le plaignait de son
infirmité, et, par un courant tout naturel dans un pareil endroit, ils
en arrivaient à causer de leurs santés, de l'âge qui venait. L'un était
hydropique, l'autre sujet aux coups de sang. Tous deux se soignaient par
les perles Jenkins, un remède dangereux, à preuve Mora si vite enlevé.
«Mon pauvre duc! dit Jansoulet.
--Une grande perte pour le pays, fit le banquier d'un air pénétré.»
Et le Nabab naïvement:
«Pour moi surtout, pour moi, car s'il avait vécu... Ah! tu as de la
chance, tu as de la chance.»
Craignant de l'avoir blessé, il ajouta bien vite:
«Et puis voilà, tu es fort, très fort.»
Le baron le regarda en clignant de l'oeil, et si drôlement, que ses
petits cils noirs disparurent dans sa graisse jaune.
«Non, dit-il, ce n'est pas moi qui suis fort... C'est Marie.
--Marie?
--Oui, la baronne. Depuis son baptême, elle a quitté son nom de Yamina
pour celui de Marie. C'est ça, une vraie femme. Elle connaît la banque
mieux que moi, et Paris et les affaires. C'est elle qui mène tout à la
maison.
«Tu es bien heureux, soupira Jansoulet.»
Sa tristesse en disait long sur ce qui manquait à mademoiselle Afchin.
Puis, après un silence, le baron reprit:
«Elle t'en veut beaucoup Marie, tu sais... Elle ne sera pas contente
d'apprendre que nous nous sommes parlé.»
Il fronçait son gros sourcil, comme s'il regrettait leur réconciliation,
à la pensée de la scène conjugale qu'elle lui vaudrait. Jansoulet
bégaya:
«Je ne lui ai rien fait pourtant...
--Allons, allons, vous n'avez pas été bien gentils pour elle... Pense à
l'affront qu'elle a subi lors de notre visite de noces... Ta femme nous
faisant dire qu'elle ne recevait pas les anciennes esclaves... Comme si
notre amitié ne devait pas être plus forte qu'un préjugé... Les femmes
n'oublient pas ces choses-là.
--Mais je n'y suis pour rien, moi, mon vieux. Tu sais comme tous ces
Afchin sont fiers.»
Il n'était pas fier, lui, le pauvre homme. Il avait une mine si piteuse,
si suppliante devant le sourcil froncé de son ami, que celui-ci en eut
pitié. Décidément, le cimetière l'attendrissait, ce baron.
«Écoute, Bernard, il n'y a qu'une chose qui compte... Si tu veux que
nous soyons camarades comme autrefois, que ces poignées de mains que
nous avons échangées ne soient pas perdues, il faut obtenir de ma femme
qu'elle se réconcilie avec vous... Sans cela rien de fait... Lorsque
mademoiselle Afchin nous a refusé sa porte, tu l'as laissée faire,
n'est-ce pas?... Moi de même, si Marie me disait en rentrant: «Je
ne veux pas que vous soyez amis...» toutes mes protestations ne
m'empêcheraient pas de te flanquer par-dessus bord. Car il n'y a pas
d'amitié qui tienne. Ce qui est encore meilleur que tout, c'est d'avoir
la paix chez soi.
--Mais alors, comment faire? demanda le Nabab épouvanté.
--Je m'en vais te le dire... La baronne est chez elle tous les samedis.
Viens avec ta femme lui faire une visite après-demain. Vous trouverez à
la maison la meilleure société de Paris. On ne parlera pas du passé. Ces
dames causeront chiffons et toilettes, se diront ce que les femmes se
disent. Et puis ce sera une affaire finie. Nous redeviendrons amis comme
autrefois; et puisque tu es dans la nasse, eh bien! on t'en tirera.
--Tu crois? C'est que j'y suis terriblement, dit l'autre avec un
hochement de tête.»
De nouveau les prunelles narquoises d'Hemerlingue disparurent entre ses
joues comme deux mouches dans du beurre:
«Dame, oui... J'ai joué serré. Toi tu ne manques pas d'adresse... Le
coup des quinze millions prêtés au bey, c'était trouvé, ça... Ah! tu as
du toupet; seulement tu tiens mal tes cartes. On voit ton jeu.»
Ils avaient jusqu'ici parlé à demi-voix, impressionnés par le silence de
la grande nécropole; mais peu à peu les intérêts humains haussaient le
ton au milieu même de leur néant étalé sur toutes ces pierres plates
chargées de dates et de chiffres, comme si la mort n'était qu'une
affaire de temps et de calcul, le résultat voulu d'un problème.
Hemerlingue jouissait de voir son ami si humble, lui donnait des
conseils sur ses affaires qu'il avait l'air de connaître à fond. Selon
lui le Nabab pouvait encore très bien s'en tirer. Tout dépendait de
la validation, d'une carte à retourner. Il s'agissait de la retourner
bonne. Mais Jansoulet n'avait plus confiance. En perdant Mora, il avait
tout perdu.
«Tu perds Mora, mais tu me retrouves. Ça se vaut, dit le banquier
tranquillement.
--Non, vois-tu, c'est impossible... Il est trop tard... Le Merquier a
fini son rapport. Il est effroyable, paraît-il.
--Eh bien! s'il a fini son rapport, il faut qu'il en fasse un autre
moins méchant.
--Comment cela?
Le baron le regarda stupéfait:
«Ah ça! mais tu baisses, voyons... En donnant cent, deux cent, trois
cent mille francs, s'il le faut...