Il était, ce Mora, l'incarnation la plus brillante de l'Empire. Ce qu'on

voit de loin dans un édifice, ce n'est pas sa base solide ou branlante,

sa masse architecturale, c'est la flèche dorée et fine, brodée, découpée

à jour, ajoutée pour la satisfaction du coup d'oeil. Ce qu'on voyait de

l'Empire en France et dans toute l'Europe, c'était Mora. Celui-là tombé,

le monument se trouvait démantelé de toute son élégance, fendu de

quelque longue et irréparable lézarde. Et que d'existences entraînées

dans cette chute subite, que de fortunes ébranlées par les contre-coups

affaiblis du désastre! Aucune aussi complètement que celle du gros

homme, immobile en bas, sur la banquette de la singerie.

Pour le Nabab, cette mort, c'était sa mort, la ruine, la fin de tout. Il

le sentait si bien qu'en apprenant, à son entrée dans l'hôtel, l'état

désespéré du duc, il n'avait eu ni apitoiements, ni grimaces d'aucune

sorte, seulement le mot féroce de l'égoïsme humain: «Je suis perdu.» Et

ce mot lui revenait toujours, il le répétait machinalement chaque fois

que toute l'horreur de sa situation se montrait à lui, par brusques

échappées, ainsi qu'il arrive dans ces dangereux orages de montagne,

quand un éclair subitement projeté illumine l'abîme jusqu'au fond, avec

les blessantes anfractuosités des parois et les buissons en escalade

pour toutes les déchirures de la chute.

Cette clairvoyance rapide qui accompagne les cataclysmes ne lui faisait

grâce d'aucun détail. Il voyait l'invalidation presque certaine, à

présent que Mora ne serait plus là pour plaider sa cause, puis les

conséquences de l'échec, la faillite, la misère et quelque chose de

pis, car ces richesses incalculables quand elles s'écroulent, gardent

toujours un peu de l'honorabilité d'un homme sous leurs décombres. Mais

que de ronces, que d'épines, que d'égratignures et de blessures cruelles

avant d'arriver au bout! Dans huit jours les billets Schwalbach,

c'est-à-dire huit cent mille francs à payer, l'indemnité de Moëssard,

qui voulait cent mille francs ou demander à la Chambre l'autorisation de

le poursuivre en correctionnelle, un procès encore plus sinistre

intenté par les familles de deux petits martyrs de Bethléem contre les

fondateurs de l'oeuvre, et brochant sur le tout les complications de

la _Caisse territoriale_. Un seul espoir, la démarche de Paul de Géry

auprès du bey, mais si vague, si chimérique, si lointain.

«Ah! je suis perdu... je suis perdu...»

Dans l'immense salon d'entrée personne ne remarquait son trouble. Cette

foule de sénateurs, de députés, de conseillers d'État, toute la haute

administration, allait, venait autour de lui sans le voir, accoudant son

importance inquiète et des conciliabules mystérieux aux deux cheminées

de marbre blanc qui se faisaient face. Tant d'ambitions désappointées,

trompées, précipitées se croisaient dans cette visite _in extremis_ que

les inquiétudes intimes dominaient toute autre préoccupation.

Les visages, chose étrange, n'exprimaient ni pitié ni douleur, plutôt

une sorte de colère. Tous ces gens semblaient en vouloir au duc de sa

mort comme d'un abandon. On entendait des phrases dans ce genre: «Ce

n'est pas étonnant avec une vie pareille!» Et, par les hautes croisées,

ces messieurs se montraient, à travers le va-et-vient des équipages

dans la cour, l'arrêt de quelque petit coupé en dehors duquel une main

étroitement gantée, avec le frôlement de sa manche de dentelle sur

la portière, tendait une carte pliée au valet de pied apportant des

nouvelles.

De temps en temps un des familiers du palais, de ceux que le mourant

avait appelés auprès de lui, faisait une apparition dans cette mêlée,

donnait un ordre, puis s'en allait laissant l'expression effarée de sa

figure reflétée sur vingt autres. Jenkins un moment se montra ainsi, la

cravate dénouée, le gilet ouvert, les manchettes chiffonnées, dans tout

le désordre de la bataille qu'il livrait là-haut contre une effroyable

lutteuse. Il se vit tout de suite entouré, pressé de questions. Certes

les ouistitis aplatissant leur nez court au treillis de la cage, énervés

par un tumulte inusité et très attentifs à ce qui se passait comme s'ils

étaient en train de faire une étude raisonnée de la grimace humaine,

avaient un magnifique modèle dans le médecin irlandais. Sa douleur était

superbe, une belle douleur mâle et forte qui lui serrait les lèvres,

faisait haleter sa poitrine.

«L'agonie est commencée, dit-il lugubrement... Ce n'est plus qu'une

affaire d'heures.»

Et comme Jansoulet s'approchait, il s'adressa à lui d'un ton emphatique:

«Ah! mon ami, quel homme!... Quel courage!... Il n'a oublié personne.

Tout à l'heure, encore, il me parlait de vous.

--Vraiment?

--Ce pauvre Nabab, disait-il, où en est son élection?»

Et c'était tout. Le duc n'avait rien ajouté de plus.

Jansoulet baissa la tête. Qu'espérait-il donc? N'était-ce pas assez

qu'en un pareil moment, un homme comme Mora eût pensé à lui?... Il

retourna s'asseoir sur sa banquette, retomba dans son anéantissement

galvanisé par une minute de fol espoir, assista sans y songer à la

désertion presque complète de la vaste salle, et ne s'aperçut qu'il

était le seul et dernier visiteur qu'en entendant causer tout haut la

valetaille dans le jour qui tombait:

«Moi, j'en ai assez..., je ne sers plus.

--Moi, je reste avec la duchesse...»

Et ces projets, ces décisions en avance de quelques heures sur la mort

condamnaient le noble duc plus sûrement encore que la Faculté.

Le Nabab comprit alors qu'il était temps de se retirer, mais auparavant

il voulut s'inscrire au registre du suisse. Il s'approcha de la table,

se pencha beaucoup pour y voir clair. La page était pleine. On lui

indiqua un blanc au-dessous d'une toute petite écriture filamenteuse

comme en tracent les doigts trop gros, et, quand il eut signé, le nom

d'Hemerlingue se trouva dominer le sien, l'écraser, l'enlacer d'un

paraphe insidieux. Superstitieux comme un vrai Latin qu'il était, il fut

frappé de ce présage, en emporta l'épouvante avec lui.

Où dînerait-il?... Au cercle?... Place Vendôme?... Entendre encore

parler de cette mort qui l'obsédait!... Il préféra s'en aller au hasard,

droit devant lui, comme tous ceux que tient une idée fixe qu'ils

espèrent dissiper en marchant. La soirée était tiède, parfumée.

Il suivit les quais, toujours les quais, gagna les arbres du

Cours-la-Reine, puis revint dans ce mélange de fraîcheur d'arrosage et

d'odeur de poussière fine qui caractérise les beaux soirs à Paris.

A cette heure mixte tout était désert. Ça et là des girandoles

s'allumaient pour les concerts, des flambées de gaz sortaient de la

verdure. Un bruit de verres et d'assiettes venu d'un restaurant lui

donna l'idée d'entrer là.

Il avait faim quand même, ce robuste. On le servit sous une vérandah aux

parois vitrées, doublées de feuillage et donnant de face sur ce grand

porche du Palais de l'Industrie, où le duc, en présence de mille

personnes, l'avait salué député. Le visage fin et aristocratique lui

apparut en souvenir sous la nuit de la voûte, tandis qu'il le voyait

aussi là-bas dans la blancheur funèbre de l'oreiller; et, tout à coup,

en regardant la carte que le garçon lui présentait, il s'aperçut avec

stupeur qu'elle portait la date du vingt mai... Ainsi un mois ne s'était

pas écoulé depuis l'ouverture de l'Exposition.

Il lui semblait qu'il y avait dix ans de cela. Peu à peu cependant la

chaleur du repas lui réconforta le coeur. Dans le couloir, il entendait

des garçons qui parlaient:

«A-t-on des nouvelles de Mora? Il parait qu'il est très malade...

--Laisse donc, va. Il s'en tirera encore... Il n'y a de chance que pour

ceux-là?»

Et l'espérance est si fort ancrée aux entrailles humaines que, malgré ce

que Jansoulet avait vu et entendu, il suffit de ces quelques mots aidés

de deux bouteilles de bourgogne et de quelques petits verres pour lui

rendre le courage. Après tout, on en avait vu revenir d'aussi loin. Les

médecins exagèrent souvent le mal pour avoir plus de mérite ensuite à

le conjurer. «Si j'allais voir...» Il revint vers l'hôtel, plein

d'illusion, faisant appel à cette chance qui l'avait servi tant de fois

dans la vie. Et vraiment l'aspect de la princière demeure avait de quoi

fortifier son espoir. C'était la physionomie rassurante et tranquille

des soirs ordinaires, depuis l'avenue éclairée de loin en loin,

majestueuse et déserte, jusqu'au perron au pied duquel un vaste carrosse

de forme antique attendait.

Dans l'antichambre, paisible aussi, brûlaient deux énormes lampes. Un

valet de pied dormait dans un coin, le suisse lisait devant la cheminée.

Il regarda le nouvel arrivant par-dessus ses lunettes, ne lui dit rien,

et Jansoulet n'osa rien demander. Des piles de journaux gisant sur la

table avec leurs bandes au nom du duc semblaient avoir été jetées là

comme inutiles. Le Nabab en ouvrit un, essaya de lire, mais une marche

rapide et glissante, un chuchotement de mélopée lui firent lever les

yeux sur un vieillard blanc et courbé, paré de guipures comme un autel,

et qui priait en s'en allant à grands pas de prêtre, sa longue soutane

rouge déployée en traîne sur le tapis. C'était l'archevêque de Paris,

accompagné de deux assistants. La vision avec son murmure de bise glacée

passa vite devant Jansoulet, s'engouffra dans le grand carrosse et

disparut emportant sa dernière espérance.

«Question de convenance, mon cher, fit Monpavon paraissant tout à coup

auprès de lui... Mora est un épicurien, élevé dans les idées de chose...

machin... comment donc? Dix-huitième siècle... Mais très mauvais pour

les masses, si un homme dans sa position... ps, ps, ps... Ah! c'est

notre maître à tous... ps, ps,... tenue irréprochable.

--Alors, c'est fini? dit Jansoulet, atterré... Il n'y a plus

d'espoir...»

Monpavon lui fit signe d'écouter. Une voiture roulait sourdement dans

l'avenue du quai. Le timbre d'arrivée sonna précipitamment plusieurs

coups de suite. Le marquis comptait à haute voix... «Un, deux, trois,

quatre...» Au cinquième, il se leva:

«Plus d'espoir maintenant. Voilà l'autre qui arrive,» dit-il, faisant

allusion à la superstition parisienne qui voulait que cette visite du

souverain fût toujours fatale aux moribonds. De partout les laquais

se hâtaient, ouvraient les portes à deux battants, formaient la

haie, tandis que le suisse, le chapeau en bataille, annonçait du

retentissement de sa pique sur les dalles le passage de deux ombres

augustes, que Jansoulet ne fit qu'entrevoir confusément derrière la

livrée, mais qu'il aperçut dans une longue perspective de portes

ouvertes, gravissant le grand escalier, précédées d'un valet portant un

candélabre. La femme montait droite et fière, enveloppée de ses noires

mantilles d'espagnole; l'homme se tenait à la rampe, plus lent et

fatigué, le collet de son pardessus clair remontant sur un dos un peu

voûté qu'agitait un sanglot convulsif.

«Allons-nous-en, Nabab. Plus rien à faire ici, dit le vieux beau,

prenant Jansoulet par le bras et l'entraînant dehors. Il s'arrêta sur le

seuil, la main haute, fit un petit salut du bout des gants vers celui

qui mourait là-haut. «Bojou, ché...» le geste et l'accent étaient

mondains, irréprochables; mais la voix tremblait un peu.

Le cercle de la rue Royale, dont les parties sont renommées, en vit

rarement d'aussi terrible que celle de cette nuit-là. Commencée à onze

heures, elle durait encore à cinq heures du matin. Des sommes énormes

roulèrent sur le tapis vert, changeant de main et de direction,

entassées, dispersées, rejointes; des fortunes s'engloutirent dans cette

partie monstre, à la fin de laquelle le Nabab, qui l'avait mise en train

pour oublier ses terreurs dans les hasards de la chance, après des

alternatives singulières, des sauts de fortune à faire blanchir les

cheveux d'un néophyte, se retira avec un gain de cinq cent mille francs.

On disait cinq millions le lendemain sur le boulevard, et chacun criait

au scandale, surtout le _Messager_, aux trois quarts rempli d'un article

contre certains aventuriers tolérés dans les cercles et qui causent la

ruine des plus honorables familles.

Hélas! ce que Jansoulet avait gagné représentait à peine les premiers

billets Schwalbach...

Durant cette partie enragée, dont Mora était pourtant la cause

involontaire et comme l'âme, son nom ne fut pas une fois prononcé. Ni

Cardailhac, ni Jenkins ne parurent. Monpavon avait pris le lit, plus

atteint qu'il ne voulait le laisser croire. On était sans nouvelles.

«Est-il mort?» se dit Jansoulet en sortant du cercle, et l'envie lui

vint d'aller voir là-bas avant de rentrer. Ce n'était plus l'espérance

qui le poussait maintenant, mais cette sorte de curiosité maladive et

nerveuse qui ramène après un grand incendie les malheureux sinistrés,

ruinés et sans asile, sur les décombres de leur maison.

Quoiqu'il fût de très bonne heure encore, qu'une rose buée d'aube

roulât dans l'air, tout l'hôtel était grand ouvert comme pour un départ

solennel. Les lampes fumaient toujours sur les cheminées, une poussière

flottait. Le Nabab avança dans une solitude inexplicable d'abandon

jusqu'au premier étage où il entendit une voix connue, celle de

Cardailhac, qui dictait des noms, et le grincement des plumes sur le

papier. L'habile metteur en scène des fêtes du bey organisait avec

la même ardeur les pompes funèbres du duc de Mora. Quelle activité!

L'Excellence était morte dans la soirée, dès le matin dix mille lettres

s'imprimaient déjà, et tout ce qui dans la maison savait tenir une

plume, s'occupait aux adresses. Sans traverser ces bureaux improvisés,

Jansoulet arrivait au salon d'attente si peuplé d'ordinaire, aujourd'hui

tous ses fauteuils vides. Au milieu, sur une table, le chapeau, la canne

et les gants de M. le duc, toujours préparés pour les sorties imprévues

de façon à éviter même le souci d'un ordre. Les objets que nous portons

gardent quelque chose de nous. La courbe du chapeau rappelait celle des

moustaches, les gants clairs étaient prêts à serrer le jonc chinois

souple et solide, tout l'ensemble frémissait et vivait comme si le duc

allait paraître, étendre la main en causant, prendre cela et sortir.

Oh! non, M. le duc n'allait pas sortir... Jansoulet n'eut qu'à

s'approcher de la porte de la chambre entre-bâillée, pour voir sur le

lit élevé de trois marches--toujours l'estrade même après la mort--une

forme rigide, hautaine, un profil immobile et vieilli, transformé par

la barbe poussée toute grise en une nuit; contre le chevet en pente,

agenouillée, affaissée dans les draperies blanches, une femme dont les

cheveux blonds ruisselaient abandonnés, prêts à tomber sous les ciseaux

de l'éternel veuvage, puis un prêtre, une religieuse, recueillis dans

cette atmosphère de la veillée mortuaire où se mêlent la fatigue des

nuits blanches et les chuchotements de la prière et de l'ombre.

Cette chambre où tant d'ambitions avaient senti grandir leurs ailes, où

s'agitèrent tant d'espoirs et de déconvenues, était tout à l'apaisement

de la mort qui passe. Pas un bruit, pas un soupir. Seulement, malgré

l'heure matinale, là-bas, vers le pont de la Concorde, une petite

clarinette aigre et vive dominait le roulement des premières voitures;

mais sa raillerie énervante était désormais perdue pour celui qui

dormait là, montrant au Nabab épouvanté l'image de son propre destin,

froidi, décoloré, prêt pour la tombe.

D'autres que Jansoulet l'ont vue plus lugubre encore, cette pièce

mortuaire. Les fenêtres grandes ouvertes. La nuit et le vent du jardin

entrant librement dans un grand courant d'air. Une forme sur un tréteau:

le corps qu'on venait d'embaumer. La tête creuse, remplie d'une éponge,

la cervelle dans un baquet. Le poids de cette cervelle d'homme d'État

était vraiment extraordinaire. Elle pesait, elle pesait... Les journaux

du temps ont dit le chiffre. Mais qui s'en souvient aujourd'hui?

XIX

LES FUNÉRAILLES

Ne pleure pas, ma fée, tu m'enlèves tout mon courage. Voyons, tu seras

bien plus heureuse quand tu n'auras plus ton affreux démon... Tu vas

retourner à Fontainebleau soigner tes poules... Les dix mille francs

de Brahim serviront à t'installer... Et puis, n'aie pas peur, une fois

là-bas, je t'enverrai de l'argent. Puisque ce bey veut avoir de ma

sculpture, on va lui faire payer la façon, tu penses... Je reviendrai

riche, riche... Qui sait? Peut-être sultane...

--Oui, tu seras sultane... mais moi, je serai morte, et je ne te verrai

plus.»

Et la bonne Crenmitz désespérée se serrait dans un coin du fiacre pour

qu'on ne la vît pas pleurer.

Félicia quittait Paris. Elle essayait de fuir l'horrible tristesse,

l'écoeurement sinistre où la mort de Mora venait de la plonger. Quel

coup terrible pour l'orgueilleuse fille! L'ennui, le dépit, l'avaient

jetée dans les bras de cet homme; fierté, pudeur, elle lui avait tout

donné, et voilà qu'il emportait tout, la laissant fanée pour la vie,

veuve sans larmes, sans deuil, sans dignité. Deux ou trois visites à

Saint-James, quelques soirées au fond d'une baignoire de petit théâtre

derrière le grillage où se cloître le plaisir défendu et honteux,

c'étaient les seuls souvenirs que lui laissait cette liaison de deux

semaines, cette faute sans amour où son orgueil même n'avait pu se

satisfaire par l'éclat d'un beau scandale. La souillure inutile et

ineffaçable, la chute bête en plein ruisseau d'une femme qui ne sait pas

marcher, et que gêne pour se relever l'ironique pitié des passants.

Un instant elle pensa au suicide, puis l'idée qu'on l'attribuerait à

un désespoir de coeur l'arrêta. Elle vit d'avance l'attendrissement

sentimental des salons, la sotte figure que ferait sa prétendue passion

au milieu des innombrables bonnes fortunes du duc, et les violettes de

Parme effeuillées par les jolis Moëssard du journalisme sur sa tombe

creusée si proche de l'autre. Il lui restait le voyage, un de ces

voyages tellement lointains qu'ils dépaysent jusqu'aux pensées.

Malheureusement l'argent manquait. Alors elle se souvint qu'au lendemain

de son grand succès à l'Exposition, le vieux Brahim-Bey était venu la

voir, lui faire au nom de son maître des propositions magnifiques

pour de grands travaux à exécuter à Tunis. Elle avait dit non, à

ce moment-là, sans se laisser tenter par des prix orientaux, une

hospitalité splendide, la plus belle cour du Bardo comme atelier avec

son pourtour d'arcades en dentelle. Mais à présent elle voulait bien.

Elle n'eut qu'un signe à faire, le marché fut tout de suite conclu, et

après un échange de dépêches, un emballage hâtif et la maison fermée,

elle prit le chemin de la gare comme pour une absence de huit jours,

étonnée elle-même de sa prompte décision, flattée dans tous les côtés

aventureux et artistiques de sa nature par l'espoir d'une vie nouvelle

sous un climat inconnu.

Le yacht de plaisance du bey devait l'attendre à Gênes; et d'avance,

fermant les yeux dans le fiacre qui l'emmenait, elle voyait les pierres

blanches d'un port italien enserrant une mer irisée où le soleil avait

déjà des lueurs d'Orient, où tout chantait, jusqu'au gonflement

des voiles sur le bleu. Justement ce jour-là Paris était boueux,

uniformément gris, inondé d'une de ces pluies continues qui semblent

faites pour lui seul, être montées en nuages de son fleuve, de ses

fumées, de son haleine de monstre, et redescendues en ruissellement

de ses toits, de ses gouttières, des innombrables fenêtres de ses

mansardes. Félicia avait hâte de le fuir, ce triste Paris, et son

impatience fiévreuse s'en prenait au cocher qui ne marchait pas, aux

chevaux, deux vraies rosses de fiacre, à un encombrement inexplicable de

voitures, d'omnibus refoulés aux abords du pont de la Concorde.

«Mais allez donc, cocher, allez donc...

--Je ne peux pas, Madame..., c'est l'enterrement.»

Elle mit la tête à la portière et la retira tout de suite épouvantée.

Une haie de soldats marchant le fusil renversé, une confusion de

casques, de coiffures soulevées au dessus des fronts sur le passage d'un

interminable cortège. C'était l'enterrement de Mora qui défilait...

«Ne restez pas là... faites le tour..., cria-t-elle au cocher...»

La voiture vira péniblement, s'arrachant à regret à ce spectacle superbe

que Paris attendait depuis quatre jours, remonta les avenues, prit la

rue Montaigne, et, de son petit trot rechigné et lambin, déboucha à la

Madeleine par le boulevard Malesherbes. Ici, l'encombrement était plus

fort, plus compact. Dans la pluie brumeuse, les vitraux de l'église

illuminés, le retentissement sourd des chants funèbres sous les tentures

noires prodiguées où disparaissait même la forme du temple grec,

remplissaient toute la place de l'office en célébration, tandis que la

plus grande partie de l'immense convoi se pressait encore dans la rue

Royale, jusque vers les ponts, longue ligne noire rattachant le défunt

à cette grille du Corps législatif qu'il avait si souvent franchie. Au

delà de la Madeleine, la chaussée des boulevards s'ouvrait toute vide,

élargie, entre deux haies de soldats, l'arme au pied, contenant les

curieux sur les trottoirs noirs de monde, tous les magasins fermés, et

les balcons, malgré la pluie, débordant de corps penchés en avant dans

la direction de l'église, comme pour un passage de boeuf gras ou une

rentrée de troupes victorieuses. Paris, affamé de spectacles, s'en fait

indifféremment avec tout, aussi bien la guerre civile que l'enterrement

d'un homme d'État...

Il fallut que le fiacre revînt encore sur ses pas, fît un nouveau

détour, et l'on se figure la mauvaise humeur du cocher et de ses bêtes,

tous trois Parisiens dans l'âme et furieux de se priver d'une si belle

représentation. Alors commença par les rues désertes et silencieuses,

toute la vie de Paris s'étant portée dans la grande artère du boulevard,

une course capricieuse et désordonnée, un trimballement insensé de

fiacre à l'heure, touchant aux points extrêmes du faubourg Saint-Martin,

du faubourg Saint-Denis, redescendant vers le centre et retrouvant

toujours à bout de circuits et de ruses le même obstacle embusqué,

le même attroupement, quelque tronçon du noir défilé entrevu dans

l'écartement d'une rue, se déroulant lentement sous la pluie au son des

tambours voilés, son mat et lourd comme celui de la terre s'éboulant

dans un trou.

Quel supplice pour Félicia! C'étaient sa faute et son remords qui

traversaient Paris dans cette pompe solennelle, ce train funèbre, ce

deuil public reflété jusqu'aux nuages; et l'orgueilleuse fille se

révoltait contre cet affront que lui faisaient les choses, le fuyait au

fond de la voiture, où elle restait les yeux fermés, anéantie, tandis

que la vieille Crenmitz, croyant à son chagrin, la voyant si nerveuse,

s'efforçait de la consoler, pleurait elle-même sur leur séparation, et,

se cachant aussi, laissait toute la portière du fiacre au grand

sloughi algérien, sa tête fine flairant le vent, et ses deux pattes

despotiquement appuyées avec une raideur héraldique. Enfin, après mille

détours interminables, le fiacre s'arrêta tout à coup, s'ébranla encore

péniblement au milieu de cris et d'injures, puis ballotté, soulevé,

les bagages de son faîte menaçant son équilibre, il finit par ne plus

bouger, arrêté, maintenu, comme à l'ancre.

«Bon Dieu! que de monde!... murmura la Crenmitz, terrifiée.»

Félicia sortit de sa torpeur:

«Où sommes-nous donc?»

Sous un ciel incolore, enfumé, rayé d'une pluie à fins réseaux tendue

en gaze sur la réalité des choses, une place s'étendait, un carrefour

immense, comblé par un océan humain s'écoulant de toutes les voix

aboutissantes, immobilisé là autour d'une haute colonne de bronze qui

dominait cette houle comme le mât gigantesque d'un navire sombré. Des

cavaliers par escadrons, le sabre au poing, des canons en batteries

s'espaçaient au bord d'une travée libre, tout un appareil farouche

attendant celui qui devait passer tout à l'heure, peut-être pour essayer

de le reprendre, l'enlever de vive force à l'ennemi formidable qui

l'emmenait. Hélas! Toutes les charges de cavalerie, toutes les

canonnades n'y pouvaient plus rien. Le prisonnier s'en allait solidement

garotté, défendu par une triple muraille de bois dur, de métal et de

velours inaccessible, et ce n'était pas de ces soldats qu'il pouvait

espérer sa délivrance.

Le nabab, tome II · 第 7 / 17 段