oubli, lui reprochait au retour de Naples d'avoir perdu la mémoire[203].
La fin en est conforme à ce qu'il a raconté: le 25 août 1813, Henriette
Pommier épousait à Mâcon Jean-Baptiste Leschenault du Villard ancien
capitaine de chasseurs, sans que son premier et volage fiancé s'en soit
désespéré; il était alors à Paris où d'autres plaisirs avaient remplacé
cet innocent commentaire de Jean-Jacques. De part et d'autre les deux
familles avaient tenu peu compte de ces enfantillages, puisque
François-Louis de Lamartine fut témoin au mariage de la jeune fille.
[Note 203: Cf. _Correspondant_, _op._ _cit._]
Henriette vécut aux environs de Mâcon, et elle repose aujourd'hui dans
la petite chapelle triste de la demeure où elle coula des jours sans
histoire. Regretta-t-elle, aux heures triomphales que connut Lamartine,
de ne pas partager sa gloire et de n'avoir pas réalisé son rêve de jeune
fille? La postérité, elle, n'a pas à le déplorer: Lamartine marié à
vingt et un ans n'eût pas été le poète des _Méditations_.
CHAPITRE III
LE VOYAGE D'ITALIE
Le voyage d'Italie, suite imprévue mais agréable de tant d'infortunes,
n'eut pas sur le développement poétique de Lamartine l'influence qu'on
lui a trop souvent prêtée.
Florence et Rome étaient pourtant le cadre parfait d'un amour malheureux
et le soupçon de mélancolie qu'il emportait avec lui était à l'époque un
élément indispensable pour goûter pleinement le charme des ruines et des
monuments. Au fond, ce voyage était très littéraire, ce qui l'enchanta,
tout pénétré qu'il était alors de l'Oswald de _Corinne_. Mais il partait
pour l'Italie en touriste, le crayon à la main, plus soucieux au début
de chercher des impressions que de les laisser venir à lui
d'elles-mêmes; sa _Correspondance_ et son bref carnet de voyage sont là
pour en témoigner. Huit ans plus tard, Lamartine mûri et désenchanté eût
été séduit par bien des détails qui en 1811 le laissèrent indifférent.
Ce qu'il aima surtout dans ce séjour fut l'indépendance qu'il lui
procura; les nuances, la poésie un peu triste des choses lui échappèrent
complètement. Parfois on rencontre dans ses notes quelque froide
réminiscence de Chateaubriand ou de Volney dont sa prose essoufflée
essaye en vain d'imiter le rythme; à Naples enfin, la contrainte qu'il
s'était imposée lui devint insupportable et il abandonna Pétrarque,
qu'il s'efforçait de lire sans y comprendre grand'chose[204]; grisé de
lumière et de liberté, il fut jeune, insouciant, avide de plaisir et se
laissa vivre indolemment. Nous retrouverons cet état d'âme en 1822:
_Ischia_, _Philosophie_, _le Passé_, la suave _Élégie_ des Nouvelles
Méditations, appartiennent à la même inspiration que l'_Hymne au
Soleil_, _À Elvire_ et _le Golfe de Baia_.
[Note 204: _C._, II, p. 15, du 28 mars 1813.]
Sans doute, on peut faire avec justesse des rapprochements entre divers
passages du _Carnet_ et certains fragments des _Méditations_; mais ces
réminiscences nous paraissent trop directes, surtout si l'on tient
compte du peu de précision de Lamartine, pour ne pas admettre qu'ayant
eu en 1819 à décrire quelques monuments ou aspects d'Italie, il ait
alors fait appel à ses notes de voyage, rédigées autrefois dans un vague
but littéraire. Quoi qu'on puisse dire, Pétrarque et Lamartine n'ont pas
de rapports. Pétrarque chanta l'amour idéal; après _le Lac_, Lamartine
pleura l'amour impossible et par la force des choses finit par tourner
au pétrarquisme, pétrarquisme infiniment plus humain, pourrait-on dire,
que celui du maître italien. Du fait que nous possédions un petit
Pétrarque ayant appartenu au poète, dont un sonnet au moins fut traduit
par lui, il serait imprudent de conclure à une influence aussi profonde
que celle d'Young, car les traductions de poètes étrangers, auxquelles
il s'astreignit souvent dans sa jeunesse, ne furent jamais pour lui que
des exercices de versification. Il n'existe dans son oeuvre aucune
ambiance italienne mélancolique ou douloureuse, car il ne connut
l'Italie qu'à des moments d'accalmie et d'insouciance où ses maîtres
furent Horace ou Catulle et non pas Pétrarque.
En 1811, Lamartine quittait la France obsédé par les souvenirs de
Chateaubriand et de Mme de Staël et cet état d'esprit persista
pendant la première partie du voyage; à Rome, on voit par le _Carnet_
qu'il commençait déjà à lutter contre eux; à Naples, enfin, il s'en
libéra complètement et ses vingt ans reprirent le dessus. Il
s'abandonna, ébloui, enchanté, et au thème de la vie trop longue succéda
celui de l'heure trop brève. Il est regrettable qu'il ait brûlé plus
tard toutes les poésies écrites à cette époque, mais cet autodafé
indique qu'elles devaient différer de sa seconde manière; pourtant les
trois _Méditations_ que nous avons nommées, les seules qu'il conserva,
prouvent suffisamment qu'au cours de ce séjour en Italie il lut, goûta
et comprit surtout les élégiaques latins.
Lamartine et ses compagnons de route quittèrent Lyon le 15 juillet et la
veille Mme de Lamartine écrivait dans son journal:
«Alphonse doit demain partir pour l'Italie; ils vont en voiture à
Livourne où M. de Roquemont a une maison de commerce; ils y resteront
deux à trois mois. De là, ils iront à Rome et peut-être à Naples. C'est
un charmant voyage pour mon fils et j'espère qu'il sera profitable à sa
santé qui n'est toujours pas très forte. Mais il sera au moins très
utile en ce moment pour occuper un peu l'activité de sa tête et de son
imagination de vingt ans.»
À Chambéry où il s'arrêta trois jours, il rencontra Virieu et se rendit
avec lui en pèlerinage aux Charmettes[205]; puis, les voyageurs prirent
le chemin de Livourne en passant par Turin, Milan, Bologne, Parme et
Florence[206].
[Note 205: _C._, I, p. 316, du 8 sept. 1811.]
[Note 206: _Id._, p. 318, _id._]
Les premières impressions sont assez décevantes: «Ah! le triste pays que
l'Italie, écrit-il à Virieu, si on veut y vivre avec les vivants! aucune
politesse, aucune prévenance, personne qui réponde aux vôtres. Voilà du
moins ce que j'ai vu jusqu'à Bologne. Quand je trouve un Français, je
l'embrasserais volontiers. Je parle à tous nos soldats que je rencontre,
ils sont plus aimables qu'un seigneur italien[207].» Il oubliait qu'être
Français, à cette époque d'oppression française, n'était pas un titre
de recommandation à l'étranger.
[Note 207: _Id._, p. 314, s. d.]
Arrivé à Livourne au début de septembre, il demeura deux mois dans cette
ville anti-artistique s'il en fut, assez désabusé et regrettant comme
toujours ce qu'il avait fui si joyeusement[208]. Pendant que M. Haste
s'occupait des affaires de son beau-père, il poussa quelques pointes à
Florence, à Pise, à Vienne, guettant l'arrivée prochaine de Virieu pour
entreprendre le voyage de Rome[209]. Mais celui-ci se faisait attendre
et un événement imprévu vint encore retarder le projet. M. Haste perdit
son père et fut obligé avec sa femme de regagner Lyon sans retard.
[Note 208: _C._, I, p. 316-319, du 8 sept.]
[Note 209: _Id._, _ibid._]
«Alphonse est alors resté seul, écrit la mère le 9 novembre. Ses oncles
et tantes étaient d'avis qu'il revînt aussi, mais nous avons trouvé avec
mon mari qu'il serait trop cruel de ne pas le laisser aller jusqu'à Rome
dont il est si près et nous lui avons permis de continuer jusque-là. Il
a aussi demandé d'aller passer huit jours à Naples chez M. de
Fréminville, auditeur sous-préfet à Livourne, avec qui il s'est fort
lié, et nous avons accordé. Le seul obstacle à la prolongation de son
voyage est l'argent: ses oncles et tantes ont donné entre eux
soixante-douze louis, et nous, ce que nous avons pu, ce qui n'est pas
bien considérable. Enfin, il ménagera de son mieux pour pouvoir aller
plus loin; cela l'accoutumera à l'économie dont il avait grand besoin.»
Ainsi, grâce à l'exquise bonté de sa mère, Lamartine triomphait encore;
aussitôt il quitta Livourne pour se rendre à Rome où il arriva le 1er
novembre, sans Virieu retenu toujours au Grand-Lemps[210].
[Note 210: _Carnet de voyage_.]
Ici, la documentation devient difficile; nous avons bien plusieurs
lettres de lui qui exposent sa vie et ses impressions dans la Ville
éternelle, mais elles se contredisent parfaitement. Le carnet de voyage
reflète le désenchantement le plus absolu; la _Correspondance_ est vive,
spontanée, pleine d'enthousiasme: c'est que l'un fut écrit, on le sait,
avec l'idée vague d'une publication future, tandis que les lettres nous
donnent l'expression de ses véritables sentiments.
La description qu'il a laissée de Rome dans son carnet est sèche et
soignée; c'est un tableau banal, sans plus, mais la seule note
personnelle qu'on y rencontre mérite une mention, car elle prouve une
connaissance avertie de la nature perpétuellement insatisfaite qu'il
possède. On a vu sa joie enfantine au départ de Mâcon, et tout ce qu'il
a mis en oeuvre à Livourne pour atteindre Rome; une fois au but, voici ce
qu'il en pense: «Je m'étais trop accoutumé, dit-il, à l'idée de voir
Rome, ce nom-là avait perdu pour moi de son enchantement; je l'avais
prononcé trop souvent, l'illusion était diminuée. C'est un malheureux
effet qu'avec mon caractère j'éprouve partout et pour tout. De loin
c'est quelque chose, et de près... c'est moins que ne me promettait mon
imagination qui va toujours trop loin et me ménage sans cesse de tristes
surprises; elle promet plus que la réalité ne peut donner et, ici comme
ailleurs, elle m'avait trompé.» Il n'y a pas dans cet aveu que des
souvenirs littéraires.
Le reste des impressions de voyage est quelconque, les clairs de lune,
les ombres vaporeuse s'y mêlent à des souvenirs classiques et à de
pompeuses réflexions; les lettres ont un autre prix.
«Je suis à présent fou de Rome, écrit-il à Mme Haste le 15 novembre;
c'est un paradis pour moi. Le matin, je cours, et j'ai bien de quoi
m'occuper, je vous assure; je dîne à quatre heures avec d'aimables
compagnons de course, et puis une longue leçon d'italien et puis des
artistes à aller voir, et le spectacle et quelques _converzationi_ ne me
laissent pas une minute d'ennuy.... Florence n'est rien auprès de Rome,
je me pendrais si je ne l'avais pas vue. Je forme l'agréable projet d'y
venir passer une bonne partie de ma vie, c'est le paradis des artistes
et des oisifs[211].»
[Note 211: Lettre publiée par M. Doumic, dans le _Correspondant_
(_op. cit._).]
«Poète» et «artiste», au sens assez vague qu'il donnait alors à ces
mots, Lamartine ne crut jamais l'être plus sincèrement qu'à cette
époque. Artiste, depuis le séjour à Lyon, voulait dire bien des choses:
cela signifiait qu'on méprisait le reste du monde et ses banales
coutumes, qu'on vivait à sa guise, au gré du moment et sans l'accablant
souci du lendemain. Pour être un parfait artiste, encore fallait-il une
condition essentielle à ses yeux de vingt ans: l'oisiveté, la délicieuse
liberté, loin de la famille antipoétique.
On retrouve le même enthousiasme dans une lettre à Virieu; elle est
datée du 18 novembre, soit de trois jours seulement postérieure à la
première; mais comme on relève entre les deux de notables différences de
détails, il devient assez difficile de connaître exactement quel genre
de vie mena Lamartine à Rome:
«...Tu sais que je suis à Rome depuis un certain temps, _j'y mène la vie
d'un ermite_, j'erre le matin dans ses vastes solitudes, _tout seul le
plus souvent_; je visite, un livre dans ma poche, ces belles et désertes
galeries des palais romains, le soir je travaille ou vais visiter
quelques artistes;... _il y a huit jours que je n'ai mis les pieds au
spectacle_. Rome me plaît au delà de toute expression: son aspect, ses
moeurs, son silence, sa tranquillité me font du bien. Si jamais des
malheurs irréparables m'arrivaient, je viendrais me fixer ici. Je crois
que c'est le lieu qui convient le mieux à la douleur, à la rêverie, aux
chagrins sans espoir[212].»
[Note 212: _C._, I, p. 330, du 18 nov. 1811. C'est d'ailleurs un
phénomène fréquent dans la _Correspondance_: Lamartine ne se montrait
pas sous le même jour à Virieu qu'à Guichard; mais il était,
croyons-nous, plus sincère avec Virieu.]
C'est le thème mélancolique du Carnet; mais si les deux lettres
témoignent de la même admiration, on voit aussi qu'elles offrent un
certain contraste. Laquelle est sincère? probablement les deux. Comme à
Mâcon, Lamartine connut à Rome des revirements soudains, et chaque fois
qu'il exprimait un état d'âme sa bonne foi était absolue. De son côté,
Mme de Lamartine recevait des lettres fiévreuses, et elle écrivait le
3 novembre:
«Alphonse m'a écrit une lettre de Rome, dans le premier enthousiasme,
sur toutes les beautés qu'il voyait. Il était vraiment enchanté, et il
m'a fait partager son bonheur. Si j'étais plus riche, ajoute-t-elle
mélancoliquement, je voudrais aller voir cette ville si célèbre, mais je
dois à présent renoncer à toutes les satisfactions de ce monde.»
Ainsi, il semble que Lamartine goûta très profondément la splendeur de
Rome et s'y plut même au point d'hésiter à partir pour Naples. Il s'y
décida pourtant à la fin de novembre[213].
[Note 213: _Carnet de voyage_. _C._, I, p. 344, du 8 déc. 1811.]
* * * * *
De tout le voyage d'Italie, c'est assurément le séjour à Naples qui lui
laissa les plus fortes impressions. La _Correspondance_, les
_Confidences_, les _Mémoires inédits_ témoignent de l'inoubliable
souvenir qu'il en conserva. Cette fois, les projets d'étude étaient
loin, la prose fut abandonnée et la poésie reprit ses droits: odes
légères, païennes, latines, pleines de la joie de vivre, qui figurent
par des rappels de ton dans des strophes exquises du _Passé_; par elles
on peut se rendre compte de ce que furent ces premiers poèmes, détruits
plus tard parce qu'ils portaient l'empreinte de la vie indolente et
facile de Naples qu'il goûta sous ses deux formes les plus habituelles,
l'amour et le jeu.
Si l'on parvient à combler les lacunes de la _Correspondance_,
manifestement très importantes pour 1811, il sera alors possible de
connaître en détail la vérité sur ce séjour à Naples qui demeure encore
très mystérieux. Peut-être l'épisode de _Graziella_ contient-il des
morceaux autobiographiques aussi véridiques que _Raphaël_, peut-être les
_Mémoires inédits_ sont-ils exacts sur bien des points; actuellement,
pourtant, nous manquons de contrôle et, connaissant la poétique manière
dont Lamartine a souvent traité ses souvenirs, il serait hasardeux ici
de les accepter à la lettre.
Mais Graziella, néanmoins, n'est pas qu'une héroïne de roman. Nous
savons en effet par une des lettres publiées par M. Doumic, qu'elle
exista réellement, bien mieux même, qu'elle porta la première ce nom
d'Elvire qui devait plus tard immortaliser Mme Charles[214].
Aujourd'hui, le seul renseignement précis que nous possédions sur la
petite cigarière de Naples est celui-ci: En 1816, Lamartine avait fait
parvenir à Mme Charles quelques-uns de ses poèmes; ils faisaient
partie, sans doute, de ces deux volumes d'élégies composées de 1811 à
1813, et inspirées, prétend Lamartine, par la mémoire de Graziella
désignée sous le nom d'Elvire. Aussitôt, Mme Charles interrogea
Virieu sur cette première Elvire et celui-ci répondit avec assez de
désinvolture: _Oui, c'était une excellente petite personne pleine de
coeur et qui a bien regretté Alphonse; mais elle est morte, la
malheureuse! elle l'aimait avec idolâtrie! elle n'a pu survivre à son
départ._ Et Mme Charles, en rapportant ces paroles à Lamartine,
ajoute: «Oh, mon Alphonse! qui vous rendra jamais Elvire? qui fut aimée
comme elle? qui le mérite autant? Cette femme angélique m'inspire jusque
dans son tombeau une terreur religieuse. Je la vois telle que vous
l'avez peinte et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place
qu'elle occupait dans votre coeur».
[Note 214: Cf. R. Doumic, _Lettres d'Elvire à Lamartine_ (1 vol.,
1905).]
De ceci on peut déduire que la fin de Graziella, tout au moins, est
exacte; mais Mme Charles ne s'exagérait-elle pas la passion de
Lamartine pour la jeune fille? Par Graziella, comme par elle plus tard,
comme par toutes les femmes, il se laissa sans doute doucement adorer,
avec quelque cruauté, et quitte à pleurer plus tard ce qu'il avait
perdu.
Lamartine arriva à Naples le 1er décembre 1811; encore tout ébloui
des merveilles de Rome, son intention était de n'y demeurer que peu de
jours. Logé chez un cousin de sa mère, M. Dareste de la Chavanne,
directeur des Tabacs, il pensait s'y ennuyer. Mais, dix jours après son
arrivée, il reconnut que Rome était dépassée. Les notes de
voyage--«l'itinéraire» qu'il s'était imposé--furent abandonnées le 13
décembre, et ses lettres à Virieu montrent à l'évidence l'intensité
voluptueuse des sensations nouvelles qu'il connut sous le ciel de
Naples. Le 15 décembre, il écrit: «Je suis ici peut-être encore pour un
petit mois, et qui sait? peut-être plus. Je n'ai fait aucune économie
parce que étant tout seul je n'ai pas le courage d'en faire. J'ai tout
jeté par les fenêtres et je suis à sec[215].» Un mois après son arrivée
il était encore soumis au charme, ce qui peut paraître rare chez lui. La
lettre est trop révélatrice de cet état d'âme pour ne pas la citer:
«Sais-tu que dans ma belle indifférence j'étais tenté de ne pas venir à
Naples? J'aurais perdu le plus beau spectacle du monde entier qui ne
sortira plus de mon imagination, j'aurais manqué ce qu'il y a de plus
intéressant en Italie pour une tête faite comme la nôtre. Les mots me
manquent pour te décrire cette ville enchantée, ce golfe, ces paysages,
ces montagnes uniques sur la terre, cet horizon, ce ciel, ces teintes
merveilleuses. Viens vite, te dis-je, et tu crieras plus haut que moi.
[Note 215: _C._, I, p. 342, du 15 déc. 1811.]
«Je suis solitaire, je vis seul, partout seul, avec mon domestique et un
guide. Je suis monté seul au Vésuve, j'ai déjeuné seul dans l'intérieur
du cratère, je suis allé seul à Pompéi, à Herculanum, à Pouzzoles,
partout; demain je vais seul à Baïa. Ah! que n'es-tu ici! Pourquoi le
ciel a-t-il refusé à mes prières un compagnon tel que toi? mais je me
soumets et me tais. Respectons les décrets de cette Providence inconnue
que je cherche toujours et que je crois sentir quelquefois, surtout dans
le malheur, Qu'en penses-tu?
«Je me trouve en ce moment-ci sans le sol et avec des dettes à Naples.
Je ne pourrai pas en partir si je ne trouvais pas une âme _charitable_
qui eût la complaisance de me prêter quelques ducats. Je ne sais trop si
je les trouverai. Je m'endors là-dessus et fais une dépense de fol en
attendant. Tu ne saurais croire à présent à quel point je porte
l'insouciance et l'imprévoyance partout, c'est l'air du pays: Je deviens
un vrais lazzarone. J'ai gagné enfin le sommet élevé du haut duquel je
vois tout sans que rien m'atteigne. Je dors, j'oublie le beau toscan, le
majestueux romain, je parle napolitain, c'est une autre langue; je ne
fais rien, rien du tout, je lis à peine des bêtises que j'ai lues cent
fois; je ne vais ni dans la société ni même aux théâtres; je ne suis
plus qu'un lourd composé de paresse, de mollesse, de fierté et de
petitesse, ça m'est égal[216].»
[Note 216: _C._, I, p. 343-46, du 28 déc. 1811.]
Ainsi Florence et ses monuments, Rome et ses ruines, tout le charme
mélancolique de l'Italie, cédèrent, de son propre aveu, devant le
paysage et le soleil de Naples, _ce qu'il y a de plus intéressant en
Italie pour une tête faite comme la nôtre_. Ainsi la simple nature
l'emporta cette fois sur le décor, mais toujours avec l'indispensable
élément sans lequel à ses yeux toute jouissance était imparfaite: la
solitude. Ainsi l'indifférence la plus absolue fit vite place à
l'inquiétude de cet insatisfait.
À Naples, Lamartine connut les seules minutes d'apaisement et
d'équilibre moral de toute sa jeunesse. Il y lut «des bêtises» et en fit
pas mal; il écrivit des vers agréables mais dans le goût du temps, et il
apparaît encore ici pleinement que chez lui, les grandes choses, ne
s'engendreront jamais que dans la tristesse. À ne considérer strictement
que ses résultats, ce voyage d'Italie ne lui fournit que des thèmes
lyriques un peu factices et dépourvus d'originalité; il ne fut jamais
fait pour chanter l'allégresse, mais la douleur.
* * * * *
À la fin de janvier 1812 pourtant, il en arriva à être saturé de
plaisirs, «sans émulation et sans curiosité pour rien[217]». «Sans
l'espoir de te voir arriver, écrit-il alors à Virieu, il y a longtemps
que j'aurais secoué la poussière de mes pieds. Je suis sans le sol, je
viens de me mettre à jouer, j'ai gagné en deux jours une quarantaine de
piastres. Je vais peut-être les reperdre ce soir en voulant pousser plus
loin. Je maudis tout.» C'était la réaction habituelle; la lassitude
succédant sans transition à l'enthousiasme.
[Note 217: _C._, I, p. 355, du 22 janvier 1812.]
Sous l'empire d'un tel état d'esprit et dans la situation pécuniaire où
il se trouvait, rien ne le retenait plus à Naples, si ce n'est l'idée de
reprendre sa vie monotone à Milly. Il regagna pourtant la France, mais
sans hâte, s'attardant quelques semaines encore à Florence, puis à Rome.
Après un court arrêt sur les bords du lac Majeur il traversa la Suisse
et arriva à Mâcon au début de mai[218].
[Note 218: _J. I._, table des matières.]
L'accueil qu'on lui fit fut assez froid; on en trouve la preuve tacite
dans la disparition de quelques feuillets du _Journal intime_, feuillets
qui sont cités à la table du petit cahier avec la mention: _retour
d'Alphonse, oisiveté, découragement_. Cette mutilation, comme beaucoup
d'autres, est l'oeuvre de Lamartine. Lorsqu'il rédigea à la fin de sa vie
_le Manuscrit de ma mère_, il n'hésita pas, craignant sans doute que la
postérité ne les retournât contre lui, à détruire plusieurs pages où sa
mère avait noté en pleurant toutes les manifestations de son caractère
ombrageux et difficile.
Car le jeune homme s'accommoda mal de la petite vie régulière et simple
qu'il lui fallut reprendre au retour. Après dix mois d'indépendance, le
contraste fut violent et insupportable, d'autant qu'il avait pris en
Italie le goût de plaisirs insoupçonnés jusqu'alors et l'habitude de
dépenses qu'il ne pouvait guère satisfaire sous l'oeil sévère de l'oncle
de Montceau. Après le golfe de Naples et sa lumière, les collines de
Milly lui parurent grises, sans horizon. Il devint sombre, incapable
d'un effort pour se reprendre, s'enferma dans sa chambre à pleurer[219].
[Note 219: _J. I._, 16 juin 1812.]
À traîner ainsi son désoeuvrement et sa mélancolie, il finit par
inquiéter même son père qui, pour l'occuper un peu et l'attacher
davantage à ce pays qu'il avait pris en horreur, le fit nommer maire du
village[220]. À la fin de mai, n'y tenant plus, il se sauva à Montculot,
sa retraite habituelle lorsqu'il voulait vivre avec ses souvenirs, car
le brave abbé n'était pas gênant et le laissait libre[221]. Là, il lui
emprunta quelques louis et hanté par Paris où il pensait retrouver un
peu des plaisirs de Naples, il partit s'y installer les trois premières
semaines d'août. En cette saison, la ville était vide et il s'y ennuya
mortellement[222]. Le 20, on le retrouve à Milly, insupportable à tous,
même à sa mère qui le trouve «nerveux et un peu dur»; on devine ce que
«un peu dur» signifie sous cette plume.
[Note 220: _Id._, 25 juin, et archives communales de Milly. Il
demeura maire jusqu'en 1815, mais s'occupa rarement des affaires du
village, sauf au moment de l'invasion de 1814 où il dut fournir les
réquisitions de l'armée autrichienne.]
[Note 221: _Id._, 27 mai 1812.]
[Note 222: _C._, I, p. 364, du 20 août 1812.]
Comme toujours dans ces crises, fréquentes on l'a vu, depuis trois ans,
il se réfugia dans la solitude, écoeuré de cette vie «trop longue»[223].
Puis l'imagination se mit à vagabonder et lui rendit quelque force: il
rêva d'un ermitage à la Rousseau où Virieu et Guichard seraient ses
compagnons[224] et, pour se distraire, il rima en quinze jours le
premier acte d'un _Saül_, fuyant le monde non plus cette fois par
timidité, mais par dégoût et mépris; le mariage de sa soeur le
«dérangeait» et le «cher beau-frère» l'ennuyait[225]. Petite vanité
d'adolescent qui vient de découvrir le monde et médit de sa mesquine
province. Il ne faut pas s'exagérer la portée de ce nouvel état
d'esprit, mais on doit constater seulement qu'au retour d'Italie,
Lamartine souffrit d'une rechute aiguë de sa neurasthénie.
[Note 223: _C_., I, p. 364, du 20 août 1812.]
[Note 224: _Id_., _ibid._]
[Note 225: _Id_., p. 371, du 17 nov. 1812.]
CONCLUSION
LAMARTINE À VINGT ET UN ANS