avait gardé de son éducation religieuse l'horreur de la littérature
romanesque ou sentimentale, de «l'abominable philosophie destructrice de
la religion». C'est ainsi que Chateaubriand lui paraîtra «trop
passionné», _Atala_ «capable d'échauffer la tête des jeunes gens», _les
Martyrs_ «loin d'être aussi bons moralement que beaucoup de gens le
jugent». «En tout, dira-t-elle après la lecture du _Génie_, cet ouvrage
qui est pourtant très bien me paraît un peu trop propre à exalter
l'imagination.» _Corinne_ sera pour elle «un roman invraisemblablement
écrit et avec beaucoup de prétention»; cependant elle s'y intéressera,
«quoiqu'il y ait bien des choses à dire». De même, _Roland Furieux_
qu'elle lira seulement en 1808, lui inspirera les réflexions suivantes:
«Il y a des choses plaisantes, mais il y en a de mauvaises que je passe,
et il ne faudrait pas que des jeunes gens le lisent».
Mais le XVIIIe siècle, surtout, sera pour elle un objet d'épouvante:
elle interdira sévèrement à son fils les _Mémoires de Mme Roland_,
«quoiqu'il en eût très grande envie»: «Je sais bien, ajoute-t-elle
mélancoliquement, qu'il peut se procurer à mon insu tous les livres
qu'il voudra, mais au moins je n'aurai pas à me reprocher de l'avoir
autorisé à cela». «On se permet trop, dira-t-elle aussi, de lire toutes
sortes de livres sous prétexte qu'il n'y a plus de danger: cela est fort
mal fait.»
Elle ira plus loin encore: en 1813--Lamartine avait donc vingt-trois
ans,--elle profita d'un de ses voyages à Paris pour brûler ses livres,
et par hasard elle ouvrira l'_Émile_ dont elle se laissera aller à lire
quelques passages «qui sont superbes et m'ont fait du bien»; mais
bientôt le danger qu'elle a couru en s'abandonnant au charme de tant
d'idées qu'elle sait condamnées, la remplit de terreur et elle
terminera: «Cela me révolte, je brûlerai ce livre, malgré ce qu'il y a
de bon, et _la Nouvelle Héloïse_ aussi, bien plus dangereux encore parce
qu'il anime davantage les passions et qu'il est plus séduisant».
Rousseau l'effrayera toujours pour des motifs qu'elle n'explique pas,
mais qu'on devine: sa vie privée, l'anarchie politique et religieuse
dont elle le rend responsable, et son «abominable philosophie» qui
synthétise à ses yeux l'esprit du XVIIIe siècle.
Lamartine, on le voit, eut donc quelque mal à faire ses lectures
ouvertement; d'ordinaire, il emportait son livre en promenade ou
s'enfermait dans sa chambre. À Milly et à Saint-Point d'ailleurs, il n'y
avait pas de bibliothèque; à Mâcon et à Montceau, celles de son oncle
étaient importantes, mais il n'en avait pas la disposition; il lui
restait le cabinet de lecture de Myard, à Mâcon, où sa mère nous apprend
qu'il était abonné en 1808, et Montculot, où l'abbé avait entassé deux
mille volumes qu'il légua plus tard à son neveu. Il y ajoutera les
contemporains, les nouveautés, bons ou mauvais livres, et en général
tout ce qui lui tombera sous la main.
C'est le séjour à Crémieu, en octobre 1808, qui marqua le début de sa
fièvre littéraire. Dans quelles conditions, maintenant, va-t-il
s'assimiler ces lectures faites sans direction et sans critique, et
quelle influence vont-elles avoir sur la formation de sa personnalité?
Une théorie séduisante et facile même à appuyer sur des faits serait de
prétendre qu'il en goûta seulement les mauvais côtés, se dirigea surtout
vers Parny et son école et qu'il lui fallut la crise morale des années
1817-1819 pour se libérer entièrement de leurs derniers souvenirs.
Pourtant, à y regarder de plus près, il semble que la vérité soit
ailleurs.
Certes, une des contradictions les plus singulières de la
_Correspondance_ est assurément ce mélange, à première vue inconciliable
et quelque peu incohérent, d'impromptus, de pièces d'almanach, d'épîtres
pompeuses, et de peintures mélancoliques ou désespérées de ses
souffrances morales. Mais c'est qu'à cette époque, et pour longtemps
encore, Lamartine qui, on l'a vu, rêva très tôt de se faire un nom dans
les lettres, tenait pour bonne la fameuse formule que les classiques
opposeront plus tard à la débordante facilité des romantiques: hors de
l'ordre moral, point de véritable mérite littéraire; il ne pourra donc
s'imaginer la gloire sous une autre forme que celle de pièces fugitives,
toujours à la mode, d'interprétations plus ou moins fidèles d'un poète
étranger, d'une tragédie bien régulière, d'un poème épique
laborieusement rimé. Et nous avons la preuve de cette conception du
métier littéraire par quelques odes intercalées plus tard dans les
_Méditations_: le Génie, l'Enthousiasme, et le Poète exilé.
Le contraste ne manque pas aujourd'hui d'un certain piquant lorsqu'on
voit naître peu à peu dans la _Correspondance_ les premières
_Méditations_, jalousement cachées comme des essais intimes et trop
personnels, tandis que Lamartine court Paris un _Saül_ ou une _Médée_
sous le bras: «Je vais me remettre au grand ouvrage de ma vie, écrit-il
en 1816 à son ami Vaugelas; si je réussis, je serai un grand homme;
sinon la France aura un Chapelain ou un Cottin de plus»[176]. Le grand
ouvrage, ce n'était pas, comme on pourrait le croire, ses _Méditations_,
mais un poème épique sur Clovis, qui l'occupa jusqu'en 1820. Bien mieux,
au moment où il se décidera à publier, presqu'à contre-coeur[177], les
_Méditations_, ce fut sans les soins amoureux du poète pour son
premier-né[178], et pour essayer de «lancer» ses tragédies[179].
[Note 176: _C._, II, p. 97; du 28 juin 1816.]
[Note 177: _Id._, p. 337, du 25 avril 1819.]
[Note 178: Toute l'année 1819 fut occupée par des projets de
tragédies et de poèmes épiques: _Saül_, _Clovis_, _Jepté_, _Sapho_,
etc.; enfin sa maladie et son mariage accrurent encore l'indifférence
qui accompagna la publication des _Méditations_, en sorte que l'édition
fut très peu soignée; des vers furent tronqués et d'autres omis.]
[Note 179: _C._, II, p. 358, du 27 mai 1819.]
Que conclure de cette perpétuelle violence à ses sentiments véritables,
sinon que ses premiers essais furent conçus seulement dans le but défini
d'atteindre à la célébrité, et qu'il renfermait soigneusement en lui
les troubles et les détresses dont débordent ses lettres?
C'est pourquoi, au cours de ses lectures, il ne s'enthousiasmera pas
pour ceux qu'il imitait par métier; au contraire son ardeur, lorsqu'il
s'agit de Rousseau, d'Young, d'Ossian, de Mme de Staël et de
Chateaubriand, prouve que ceux-là furent les véritables éducateurs de sa
pensée et qu'il leur doit presque tout de ses aspirations tourmentées et
insatisfaites[180].
[Note 180: Cf., sur les influences littéraires subies par Lamartine,
l'excellent ouvrage de M. Zyromski, _Lamartine, poète lyrique_.]
Il faut noter aussi son incompréhension absolue des oeuvres d'analyse et
de précision qui ne répondent chez lui à aucun état d'âme. Les seuls
Allemands qu'il nomme sont Goethe et Zimmermann, l'un pour son _Werther_,
l'autre pour son _Traité de la solitude_; mais les deux sujets qui
pourtant semblaient faits pour lui plaire n'eurent pas sur lui l'effet
qu'on pourrait supposer: «Je viens de lire _Werther_, écrit-il en 1809,
il m'a fait la chair de poule: je l'aime pas mal non plus. Il m'a
redonné de l'âme, du goût pour le travail, le grec; il m'a un peu
_attristé et assombri_[181].» Résultat imprévu et qu'on n'attendait
guère d'une lecture qui démoralisa la jeunesse romantique; tout au moins
peut-on l'expliquer du fait que _Werther_, oeuvre documentaire et assez
froide, ne fut jamais vécue par Goethe; instinctivement peut-être,
Lamartine ne s'y trompa point et n'y découvrit pas l'accent de
sincérité qu'il lui fallait. «Vive les Allemands pour la raison![182]»
s'écriait-il après la lecture du _Traité de la solitude_ où Zimmermann a
méthodiquement catalogué les inconvénients et les avantages de cet état
d'âme: il ne rencontrait en effet chez eux guère autre chose que la
raison, l'esprit brutal et sec d'analyse ou de classification, choses
qu'il ignore et qui cadrent mal avec sa nature mouvante et pleine de
revirements.
[Note 181: Souligné par Lamartine. _C._, I, p. 177, du 9 nov. 1809.]
[Note 182: _C._, I, p. 260, du 10 août 1810.]
À cet égard, encore, l'exemple de Montaigne est tout aussi typique. La
première rencontre fut mauvaise[183], mais Virieu, d'un esprit aussi
froid et méthodique que le sien l'était peu, voulut lui faire partager
son admiration pour celui qu'il appelait son maître et Lamartine s'y
employa de bon coeur: «Je lis l'ami Montaigne, lui répond-il, que
j'apprends tous les jours à mieux connaître et par conséquent à aimer
davantage; veux-tu que je te dise ce qui m'y attache plus encore? c'est
que je trouve une certaine analogie entre son caractère et le
tien[184]». On sent alors que, bien plus par amitié que par goût, il
s'évertue à l'admirer, «l'adore», l'aime «infiniment plus
qu'autrefois[185]». Pourtant, la première impression était la bonne et
en 1811 il écrivait «...Ses idées m'amusent, mais ses opinions me
fatiguent et me blessent... il faut être froid pour se plaire à
Montaigne; je l'ai aimé tant que je n'ai rien eu dans le coeur;... tout
ce que j'aime en lui, c'est son amitié pour La Boëtie[186]». Tel avait
été le vrai motif de son admiration passagère: un seul point lui plut,
où il retrouvait un sentiment personnel, son amitié pour Virieu; le
reste lui échappa.
[Note 183: _Id._, p. 148, du 19 août 1809.]
[Note 184: _Id._, p. 253, du 26 juillet 1810.]
[Note 185: _Id._, p. 260, du 10 août 1810.]
[Note 186: _C._, I, p. 301, du 21 mai 1811.]
Ainsi, chez, lui, tout se résume dans la première impression, et c'est
la seule qui doive compter lorsqu'il s'agit de l'étudier, d'autant qu'il
n'apportait aucun esprit critique dans ses lectures, aucune mesure dans
ses admirations et qu'il lui suffisait pour goûter une oeuvre d'y
retrouver la description d'un de ses états d'âme, un sentiment déjà
éprouvé, ou l'écho d'un souvenir; exaspérées ainsi, son imagination, sa
sensibilité, l'imagination maladive qu'il portait en toutes choses
faisaient le reste.
Dominé par tant d'influences littéraires, il se trouvait à la merci de
toutes les chimères qu'elles allaient faire naître et la moindre
étincelle devait enflammer le brasier qu'il portait en lui. Mais il
était fatal aussi que sa première émotion du coeur dût y gagner en
violence plutôt qu'en sincérité, et le très romantique amour de
Lamartine pour la jeune Henriette Pommier, inconsciente tentative
d'appliquer à la vie les idées dont il était nourri, eut le bref
dénouement que sa nature changeante laissait prévoir[187].
[Note 187: Lamartine, qui se connaissait parfaitement, et souffrait
de sa mobilité de sentiments, écrivait un jour à Virieu: «Nous sommes
vraiment de singuliers instruments, montés aujourd'hui sur un ton,
demain sur un autre; et moi surtout, qui change d'idées et de goût selon
le vent qu'il fait ou le plus ou moins d'élasticité de l'air». (_C._,
II, p. 16, du 28 mars 1813.)]
Marie-Henriette Pommier, née à Mâcon le 1er mai 1790, était fille de
Pierre Pommier, conseiller au bailliage avant la Révolution, puis juge
de paix à Mâcon, et de Philiberte Patissier de la Presle, d'une vieille
famille du pays. Elle était donc un peu plus âgée que Lamartine et c'est
ainsi, sans doute, qu'il faut entendre la disparité d'âge dont il a
parlé comme du premier obstacle au mariage qu'il avait projeté. D'autre
part, sa naissance confirme ce qu'il a dit lui-même en écrivant qu'elle
tenait d'un côté à la noblesse du pays et de l'autre à la bourgeoisie.
Au dire de ceux qui les ont connus, les Pommier étaient d'honnêtes et
simples gens: Mme Pommier était une excellente femme très vive et
très spirituelle et qui, à quatre-vingts ans, montrait encore dans le
monde de fort belles épaules. Sa demeure était située face à l'hôtel de
ville de Mâcon devant lequel une sentinelle montait alors la garde; pour
se délasser de ses longues insomnies, elle entamait parfois une
conversation avec le factionnaire et ces duos nocturnes faisaient la
joie des salons mâconnais.
Sa fille était à vingt ans une merveilleuse créature: M. Duréault, qui a
tenu entre les mains sa miniature exécutée à l'époque, et même un de ses
souliers de bal, affirme que le portrait laissé d'elle par Lamartine
est fort ressemblant et que «sa beauté pensive, sa taille mince, sa
démarche svelte, la grâce de ses bras, l'inimitable délicatesse de ses
pieds, la langueur morbide de son cou, son sourire à la fois charmant et
mélancolique» sont autant de détails fidèles et qui n'ont pas été
exagérés par le poète.
Les jeunes gens se rencontrèrent en soirée, à l'un de ces bals où nous
avons vu fréquenter le jeune homme pendant l'hiver 1810-1811. Dans les
_Mémoires inédits_, Lamartine n'a nommé leur hôtesse que de son
initiale: c'était Mme de la Vernette, femme de Pierre-Bernard de la
Vernette, ancien capitaine au régiment de Navarre et chevalier de
Saint-Louis, qui, très mondaine et lettrée, recevait dans ses salons
l'élite de la société de la ville; les jeunes dansaient, disaient des
vers; les hommes causaient littérature et politique: un soir, Henriette
Pommier dont la voix était fort belle se mit au piano, et Lamartine céda
au charme[188].
[Note 188: Les _Mémoires inédits_ nous apprennent qu'un certain M.
F. C., domicilié à Saint-Clément-lès-Mâcon, aurait joué un rôle assez
étrange dans l'aventure, soit qu'il favorisât les entrevues des jeunes
gens chez lui, soit qu'il se proposât comme ambassadeur. Les souvenirs
de Lamartine sont-ils en défaut sur ce point? Il n'y avait en effet, en
1811, aucun M. F. C., propriétaire à Saint-Clément.]
C'est au début de février 1811 que Guichard reçut la confidence de cette
passion naissante[189] et il faut noter que, d'après la
_Correspondance_, l'austère Virieu ne fut pas tenu au courant de tous
les détails de l'aventure. À cette date, l'amoureux n'avait pas encore
osé se déclarer et le roman en était d'ailleurs à ses premières pages,
puisqu'il annonçait à son ami qu'il allait faire «un de ces jours» une
pathétique déclaration et serait ensuite soulagé «en grande partie».
Mais, incapable qu'il était de se maîtriser, les salons de Mâcon
commencèrent à s'étonner de son assiduité auprès de la jeune fille.
Faut-il croire ici que l'oncle, connaissant le caractère fantasque du
neveu, ait tenté une diversion en le faisant admettre à l'Académie de
Mâcon malgré ses vingt ans[190]? L'hypothèse n'aurait rien
d'invraisemblable, en tenant compte des idées de Louis-François, qui
jusqu'ici n'avait guère encouragé les goûts littéraires de l'adolescent.
Quoi qu'il en soit ce fut peine perdue, sa devise du jour étant: _Rien
ne m'est tout_ (?), _tout ne m'est rien_[191]. Sa détresse, qu'il
exposait avec complaisance, entra alors dans la phase mélancolique:
Ossian, Young et Shakespeare voisinèrent sur sa table et il errait, à
l'en croire, à travers la campagne avec son chien, pleurant «comme un
enfant» à la lecture de Sterne[192]. Virieu--qui semble ignorer encore
les causes de cette nouvelle désespérance--s'en inquiéta et lui arracha
le serment de ne pas mettre fin à ses jours, ce qui lui fut accordé
somme toute avec assez de bonne volonté[193].
[Note 189: _C._, I, p. 289-90, du 1er février 1811.]
[Note 190: Sur Lamartine à l'Académie de Mâcon, cf. Reyssié (_op.
cit._), qui a publié les procès-verbaux de sa réception, et le _Compte
rendu_ des travaux de cette société pour 1811, où l'on trouve une
analyse de son discours; il avait pris pour sujet: De l'étude des
langues étrangères.]
[Note 191: _C._, I, p. 291, du 24 mars 1811.]
[Note 192: _Id._, _ibid._]
[Note 193: _C._, I, p. 291, du 24 mars 1811.]
Il faut croire que mars avait vu sa déclaration; le 2 avril, en effet,
il écrivait à Guichard une lettre enflammée: «Oui, mon ami, plains-moi,
pleure sur moi! je suis bien digne de quelque pitié. J'aime pour la vie,
je ne m'appartiens plus et je n'ai nulle espérance de bonheur
quoiqu'étant payé du plus tendre retour; tout nous sépare, quoique tout
nous unisse, je vais prendre incessamment un parti violent pour obtenir
sa main à vingt-cinq ans[194].» Le «parti violent» fut de s'ouvrir à la
famille de ses projets, et l'on peut penser, comme il l'a dit, qu'ils
furent mal accueillis. Il était sans position, la dot de la jeune fille
assez mince, et l'alliance Pommier ne tentait guère l'aristocratique
Louis-François. Les Lamartine furent inébranlables, et il n'obtint pas
même, cette fois, la demi-promesse qu'on lui accordait d'habitude, en
laissant au temps ou à quelque nouvelle chimère le soin d'apaiser son
imagination.
[Note 194: _Id._, p. 296, du 2 avril.]
Voici pourtant chez lui l'indice d'une passion sérieuse: malgré tout son
amour de l'indépendance, écrivait-il à Guichard, il se décidera à
travailler[195]. Le projet était encore assez vague puisqu'il s'agissait
de solliciter à l'automne un emploi quelconque dans le gouvernement.
Mais l'intention connut même un semblant d'exécution. Le 24 avril, sa
mère a en effet noté qu'au cours d'une visite à Champgrenon chez les
Rambuteau il se fit présenter au comte Louis de Narbonne, ministre de
France en Bavière, qui le reçut avec amabilité et l'engagea à venir à
Paris, où il lui trouverait une situation. «Tout cela peut avoir plus de
danger, peut-être encore, que d'utilité», ajoute Mme de Lamartine.
Ainsi, bien qu'elle semble s'être fait un scrupule de rester neutre dans
la question,--c'est la seule allusion à Mlle Pommier que l'on
rencontre dans son journal--on voit qu'elle n'était pas favorable à ce
mariage et préférait encore voir son fils inactif.
[Note 195: _Id._, p. 296-97, du 2 avril 1811.]
La résistance qu'il rencontrait ne fit qu'aggraver, comme toujours, son
exaltation, et il décida d'employer la suprême ressource: ne pouvant
rien obtenir qui lui donnât l'assurance d'une «libre aisance», il
entrera dans l'armée «et essaiera de se faire tuer, ou du moins,
ajoute-t-il prudemment, d'acquérir un grade qui le fera vivre, sa femme
et lui[196]». Il disait _sa femme_, «parce que je la regarde comme telle
et que rien au monde ne peut nous séparer».
[Note 196: _C._, I, p. 296-97, du 2 avril 1811.]
L'affaire devenait sérieuse, mais les Lamartine tinrent bon. Usant d'une
tactique qui leur avait déjà réussi, ils l'expédièrent bon gré mal gré à
Montculot vers la fin d'avril. Le 20 mai il était de retour, dégoûté de
la Bourgogne qu'un «tendre attachement» ne parvenait même pas à lui
faire aimer, toujours cruellement amoureux[197], et proclamant tout haut
l'éternité de ses sentiments en même temps que la barbarie de sa
famille. À l'en croire même, Mme Pommier serait venue alors trouver
les Lamartine pour leur soumettre avec beaucoup de loyauté une lettre
d'Alphonse à _sa femme_, où il jurait que rien ne pourrait les désunir.
À tout prix, cette fois, il fallait l'éloigner; mais sur ce point il
était intraitable, à moins, sans doute, d'une occasion exceptionnelle.
Il s'en présenta une qui le fit réfléchir.
[Note 197: _C._, I, p. 299, du 20 mai.]
* * * * *
Le 22 mai, Mme de Roquemont et sa fille Mme Haste, qui revenaient
de Paris, s'arrêtèrent quelques jours à Mâcon. Mme de Roquemont, de
tout temps la confidente de sa cousine, fut mise au courant de la
situation: Mme de Lamartine lui représenta «la maladie de nerfs»
d'Alphonse, «la vivacité de son âge et son imagination», en même temps
que ses conséquences actuelles. Mais que faire? elle ne voulait pas
entendre parler d'un long voyage sans contrôle possible, et préférait
encore le voir à Mâcon près d'elle; que deviendrait-il, une fois seul,
avec cette imagination ardente?
M. et Mme Haste, prêts à partir pour l'Italie, s'offrirent alors avec
beaucoup de bonne grâce à tirer leurs cousins d'embarras en emmenant le
jeune homme avec eux, et tous les Lamartine furent d'accord pour saisir
une telle occasion; les deux oncles et les trois tantes fournirent
chacun vingt-cinq louis, et cette fois avec empressement, tandis que le
père complétait de son mieux la somme nécessaire. Le plus difficile
restait à faire: il s'agissait maintenant de décider le jeune amoureux.
Au premier mot qu'on lui en toucha, il n'eut pas, d'après sa mère, la
moindre hésitation, et sauta littéralement de joie. Depuis deux ans
l'Italie était un de ses rêves, et il sacrifia sans regret l'autre pour
celui-là, plus neuf et immédiatement réalisable. «Il faut bien que je
rompe les liens les plus doux, écrit-il aussitôt à Guichard, que je me
condamne pendant sept ou huit mois à une douleur mille fois pire que la
mort, que j'abandonne tout ce qui m'est le plus cher dans le monde après
mes deux amis. N'en parlons plus, ne rouvrons pas les blessures trop
fraîches et trop cruelles[198]....» À Milly on pouvait respirer, car la
diversion était trouvée.
[Note 198: _C._, I, p. 310, du 10 juin 1811.]
Certes, dans l'intention un peu excusable de ne pas paraître trop
inconstant aux yeux de Guichard qui avait reçu la confidence de ses
désespoirs, son ancienne passion figurera par des rappels de ton dans
les premières lettres d'Italie: «Ô mon cher ami! tu ne sais donc pas
tout ce que j'ai laissé en France? s'écriera-t-il lyriquement; tu ne
sais donc pas que toute espérance est morte dans mon coeur et que, plus
à plaindre que Saint-Preux, je n'aurai connu qu'une passion sans aucune
jouissance, et qui va me précipiter dans un abîme sans fond[199]?» Les
lettres à Virieu sont d'une autre désinvolture: «Que de larmes vont
couler! lui dit-il, combien j'aurai d'assauts à soutenir pour ne pas me
dédire! mais j'ai du coeur (!) et toutes les Armides de ma patrie ne
retiendront pas un pauvre chevalier qui va courir les aventures[200]».
[Note 199: _C._, I, p. 323-24, du 13 oct. 1811.]
[Note 200: _Id._, p. 306, du 30 mai 1811 où l'on trouve: «...Une
occasion charmante et unique s'est présentée: ils l'ont saisie et, tout
malheureux que je me trouve de quitter pour sept ou huit mois, tout ce
que j'aime, j'en profite. La fortune ne sourit pas deux fois dans la
vie, et l'occasion n'a qu'un cheveu». Toute la lettre est d'ailleurs
incroyable de contrastes et quelque peu incohérente.]
Le moyen, en effet, de résister au plaisir très littéraire d'aller
traîner sa mélancolie sous le ciel de Rome ou de Florence? Bien avant le
départ, l'amour d'Henriette n'était plus qu'un souvenir, et rien ne
peint mieux cette extrême mobilité de sentiments, cette âme changeante
et si vite rassasiée, soumise qu'elle est à toutes les influences
extérieures, cette imagination vagabonde que rien ne peut fixer.
L'imagination qui venait en effet de jouer le premier rôle dans cette
aventure va trouver un aliment nouveau dans ce projet de voyage. Tout y
sera prévu minutieusement, organisé d'après un plan, rigoureux et précis
au départ, mais qui, pas davantage que les précédents, ne rencontrera
d'exécution. C'était là son véritable plaisir, et la réalisation lui
importait peu. Un jour, il demandait à Virieu des recommandations «pour
des gens instruits ou des maisons agréables[201]», un autre il
échafaudait les travaux les plus magnifiques: «Moi aussi, je ferai mon
voyage, mon itinéraire», s'exclamait-il en évoquant ses souvenirs
littéraires; et il devait revenir parlant l'italien le plus pur et le
grec[202].
[Note 201: _C._, I, p. 306, du 30 mai 1811.]
[Note 202: _Id._, _ibid._]
Tous furent enchantés de cette diversion inespérée. Mais la mère avait
fini par acquérir un peu d'expérience de son fils; elle saisissait bien
les motifs de ce revirement soudain, et lorsqu'elle écrivait: «Ce voyage
est au moins très utile en ce moment pour occuper l'activité de sa tête
et de son imagination de vingt ans», elle voyait juste, l'imagination
seule était responsable; craignant même que ce beau feu ne s'éteignît
comme les autres elle pressa le départ et l'expédia à Lyon le 1er
juillet. «Enfin, note-t-elle ce jour-là avec soulagement, tout a fini
par s'arranger à notre satisfaction et surtout à celle d'Alphonse.»